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Full text of "Le protestantisme et la r`egle de foi"

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Ex  Bibl.  Dom. 

AD  S,  PATRÎTIOM, 

Québec.  C.  SS.  R. 


JOHN  M.  KELLY  LIBDADY 


Donated  by 
The  Redemptorists  of 
the  Toronto  Province 

from  the  Library  Collection  of 
Holy  Redeemer  Collège,  Windsor 


University  of 
St.  Michael's  Collège,  Toronto 


^ 


H9LY  BECHER  LIBRARY^DSOR 


# 


IX. 


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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/leprotestantisme01perr 


LE  PROTESTANTISME 

"fr  ET 

LÀ    RÈGLE   DE   FOI. 


Imprimerie  Lacotjb  et  «  '■    n 


LE   PROTESTAATISME 


LA  REGLE  DE  FOI 

PAR  LE  RÉV.  P.  JEAN  PERRONE 

Recteur  général   du  Collège  Romain  ; 

OUVRACE  TRADUIT  DE  L'ITALIEN,    AVEC    I.'AGREME.-ST    DE    [.'AUTEUR 

Et  dédié   à   Monseigneur  de  Salinis,  évêque   d'Amiens, 

PAR  M.  L'ABBÉ  A.-C.  PELTIER; 

I X  l  M:  NOTICE  HISTORIQUE  SIR  LA  VIE  ET  LES  OUVRAGES  DE    R.   P.    PERRONE 

par  m.  l'abbé  f.-e.  chassay; 

Précédé  d'une  Lettre  de  Son  Eminence  le  cardinal  Gousset,  archevêque  de  Reims, 
adressée  au  traducteur. 


PARIS 

LOUIS  VIVES,  LIBRAIRE-ÉDITEUR 

23,    RUE  CASSETTE  .    -2.'<. 


1854 


fr 


H&LY  RE&EEMER  LIBRARY,  WINDSOR 


LETTRE 

De  S.  E.  Mgr  le  cardinal  Gousset,  Reims, 

au  traduc 


Monsieur  l'abbé. 

Sur  le  rapport  qui  m'a  été  fait  par  un  ecclésiastique 
digne  de  ma  confiance,  attestant  que  votre  traduction 
française  de  l'excellent  ouvrage  intitulé  :  le  Protestan- 
tisme et  la  règle  de  foi,  par  le  R.  P.  Perronc,  est  exacte 
et  en  tout  conforme  au  texte  de  l'auteur,  je  vous  per- 
mets volontiers  de  la  publier  ,  tant  dans  l'intérêt  de 
mon  clergé  que  pour  l'édification  des  fidèles  de  mon 
diocèse. 

Recevez,  monsieur  l'abbé,  l'assurance  de  mon  sin- 
cère attachement, 

Th.,  cardinal  Gousset. 

Paris,  30  janvier  1854. 


A  SA  GRANDEUR 

MONSEIGNEUR   ANTOINE  DE   SALIN1S, 

ÉVÊQUE  d'AIMENS. 


Monseigneur, 

L  n  concours  de  circonstances  des  plus  heureuses, 
en  m' amenant  aux  pieds  des  précieuses  reliques  dont 
vous  avez  si  admirablement  doté  votre  église,  m'a 
procuré  à  mon  retour,  et  à  mon  passage  à  Paris,  la 
connaissance  d'un  libraire-éditeur,  qui  de  lui-même 
m'a  proposé  la  traduction  d'un  récent  ouvrage  du 
l\.  P.  Perrone  sur  le  protestantisme.  C'est  ainsi, 
Monseigneur,  oserai-je  vous  dire  en  répétant,  je  crois, 
vos  enseignements,  que  la  divine  Providence  aime  à 
se  servir,  pour  arriver  à  ses  fins ,  des  moyens  qui  y 
semblent  souvent  les  plus  étrangers. 

C'est  à  vous,  Monseigneur,  qu'après  Dieu,  et  après 
la  Sainte  aussi  dont  il  a  plu  à  sa  sagesse  infinie  de 


vi  É PITRE  DÉDICATOIRE. 

glorifier  les  restes,  je  dois  l'initiative  de  ce  tra- 
vail, si  plein  d'attraits  pour  l'esprit  et  pour  le  cœur 
d'un  prêtre.  Permettez  donc,  Monseigneur,  que  je  le 
dédie  à  Votre  Grandeur,  soit  comme  un  souvenir  qui 
restera  mêlé  à  tant  d'autres  de  la  translation  du  corps 
de  sainte  Theudosie,  soit  comme  un  témoignage 
durable  de  ma  reconnaissance  pour  la  bienveillante 
hospitalité  que  j'ai  autrefois  reçue  de  vous. 

Daignez  agréer  l'hommage  du  très  profond  respect 
avec  lequel  je  suis, 

de  Votre  Grandeur, 

Monseigneur, 

le  très  humble  et  très  obéissant  serviteur, 
Adolphe-Charles  PELÏ1ER, 
prêtre. 

Reims,  le  10  novembre  1H53. 


NOTICE   BIOGRAPHIQl  E 

SUB 

LE  R.  P,  JEAN  PERROXE 

Recteur  du  Collège  Romain 
Pau  M.  l'abbé  F. -Edouard  CHASSA V. 

Docteur  en  Théologie  «le  l'université  de  Fribourg-en-Brisgau,  chanoine 
honoraire  de  Bayeux  et  professeur  de  Philosophie  au  séminaire  dio- 
césain, membre  résidant  de  l'Académie  de  la  religion  catholique  de 
.  de  la  Société  littéraire  de  l'université  catholique  de  Louvain, 
des  Académies  de  Rordeaux.  de  Reims,  de  Dijon  et  de  C&en,  et  des 
ités  impériales  académiques  de  la  Loire-Intérieure  et  de  Cher- 
bourg 


«  Le  prince  des  théologiens  contemporains  ••  il),  le 
R.  P.  JeanPerronc,  naquit  en  1794àChiéri,  ville  éloi- 
gnée de  Turin  d'environ  trois  lieues .  Placé  de  bonne  heure 
au  collège  de  cette  ville,  son  application  au  travail  et 
ses  talents  précoces  le  mirent  en  état  de  terminer  ses 
études  littéraires  et  philosophiques  à  l'âge  de  quinze 
an-,  et  à  cette  époque  il  fut  envoyé  au  séminaire  de  la 
capitale  pour  faire  son  cours  de  théologie  et  d  Écriture 
sainte  dans  l'université  de  Turin,  qui  ne  laissa  partir  son 
élève  qu'après  lui  avoir  conféré  le  doctorat. 

Il  avait  atteint  sa  vingt  et  unième  année  et  était  déjà 
sous-diacre  lorsqu'il  se  rendit  à  Rome,  où  il  entra  dans 


1    Expression  de  M.  l'abbé  Pierrot,  un  des  auteurs  de  l'Eu 
ologiqu  ■ 


vin  NOTICE  BIOGRAPHIQUE 

l;i(  lompagniede  Jésus,  qu'un  décret  du  pontife  Buprème 

venait  de  rétablir  au  grand  contentement  des  amis  de 
l'Église,  qui  avaient  eu  la  douleur  de  voir  succomber  cet 
ordre  sous  les  efforts  réunis  de  l'impiété  et  de  la  poli- 
tique. Les  jours  où  il  fut  permis  au  nouvel  enfant  de 
saint  Ignace  de  se  livrer  au  calme  de  la  solitude  ne  fu- 
rent pas  longs.  Après  un  an  de  noviciat,  ses  supérieurs 
l'envoyèrent  à  Orviéto,  et  comptant  sur  son  intelligence 
supérieure,  ils  ne  craignirent  point  de  voir  leurs  espé- 
rances déçues  en  faisant  monter  un  jeune  homme  de 
vingt-deux  ans  dans  une  chaire  de  théologie.  Les  des- 
seins de  la  Providence  s'accomplissaient  surleR.P.  Per- 
rone,  et  le  nouveau  professeur  venait  d'entrer  dans  une 
carrière  qu'il  ne  devait  interrompre  qu'à  de  rares  inter- 
valles et  qu'il  était  destiné  à  illustrer  par  les  vertus  de 
L'humble  religieux  et  parles  admirai  «les  ouvrages  qui 
lui  ont  fait  une  si  grande  réputation.  Doué  d'une  mé- 
moire extraordinaire  et  soigneux  de  recueillir  tout  ce 
qu'il  rencontrait  d'important  dans  ses  lectures,  quarante 
ans  plus  tard,  il  pouvait  encore  montrer  aux  élèves  qui 
allaient  lui  demander  avec  respect  des  conseils  sur  leur- 
études  les  notes  qu'il  avait  prises  à  l'âge  de  quatorze  ans, 
et  que  les  connaissances  de  ton  le  espèce  qu'il  avait  ac- 
quises ne  lui  avaient  pas  l'ait  dédaigner.  Après  qu'il  eut 
professé  pendant  sept  ans  la  théologie  dogmatique  et 
morale  dans  le  collège  d'Orviéto,  la  même  obéissance 
qui  L'avait  éloigné  de  Rome  le  rappela  dans  la  ville  sainte, 
et  là,  il  fut  encore  chargé  d'enseigner  la  théologie  aux 
étudiants  de  la  Compagnie,  auxquels  furent  adjoints  Les 
«lu  (  lollége  (  Germanique. 


NOTICE  BIOGRAPHIQUE.  ix 

Au  mois  de  septembre  1823,  Léon  XII  6t;iit  monté 
sur  le  trône  de  saint  Pierre,  et  sous  son  autorité  inflexi-» 
ble  les  fortes  et  antiques  institutions  continuaient  à  sor- 
tir de  leurs  ruines  ou  de  leur  état  d'inaction.  Le  Collège 
Romain  fut  rendu  à  la  Compagnie  de  Jésus  par  ordre 
exprès  du  pontife,  et  le  R.  P.  Perrone,  déjà  revêtu  du 
sacerdoce,  reçut  ordre  de  monter  dans  la  chaire  qu'a- 
vaient occupée  avec  tant  d'éclat  Bellarmin,  Suarez  et 
Yasquez.  En  1830,  il  fut  envoyé  àFerrare  pour  gouver- 
ner le  collège  de  cette  ville,  en  qualité  de  recteur,  et 
durant  cet  espace  de  temps,  qui  ne  fut  que  de  trois  an>, 
le  clergé  de  cette  ville  s'estima  heureux  d'assister  aux 
conférences  morales  que  le  R.  P.  Perrone  avait  été 
chargé  dé  faire.  Rappelé  de  nouveau  à  Rome  en  1833, 
il  reprit  l'enseignement  de  la  théologie  dans  cette  chaire 
du  Collège  Romain  qu'il  ne  devaitplus  quitter  que  lors- 
que l'intolérance  des  démagogues  l'exilerait  loin  de 
>a  patrie,  ou  que  l'obéissance  l'obligerait  de  se  consa- 
crer au  gouvernement  de  quelque  maison  de  la  Compa- 
gnie. 

En  1848,  quand  les  efforts  des  révolutionnaires  et 
des  sociétés  secrètes  menacèrent  de  précipiter  l'Europe 
dans  l'abîme  de  la  barbarie,  l'illustre  professeur  suivit 
les  destinées  de  son  ordre  persécuté  :  il  quitta  le  Collège 
Romain  et  accompagna  ses  frères  sur  la  terre  étrangère. 
11  se  retira  en  Angleterre  pour  laisser  passer  l'orage, 
et  pendant  les  deux  ans  qu'il  fut  éloigné  de  l'Italie,  plu- 
sieurs étudiants,  qui  ne  connaissaient  d'abord  que  de  ré- 
putation le  célèbre  professeur,  se  trouvèrent  heureux  de 
pouvoir  profiter  de  ses  vastes  connaissances,  en  suivant 


x  NOTICE    HKK.RAI'MIUl  E. 

Les  leçons  de  théologie  que  le  R.  P.  Pcrrone  continua 
de  donner  pour  ne  pas  rendre  infructueux  les  jours  de 
son  exil. 

De  retour  à  Rome,  en  1850,  il  se  vit  de  nouveau  en- 
touré de  nombreux  élèves  venus  de  tous  les  pays  catho- 
liques ,  qui  ont  écouté  ses  doctes  enseignements  jus- 
qu'à la  fin  de  1853,  époque  à  laquelle  des  ordres  supé- 
rieurs l'ont  appelé  au  gouvernement  de  tout  le  Collège 
Romain  avec  le  titre  de  recteur. 

Dans  cette  carrière  de  trente-sept  ans  consacrée 
glorieusement  au  professorat,  le  R.  P.  Perrone,  dont 
l'immense  activité  suffit  à  tout,  sut,  malgré  des  travaux 
absorbants,  trouver  le  temps  de  remplir  avec  succès 
les  emplois  les  plus  importants  et  les  plus  difficiles.  En 
effet,  il  fut  longtemps  examinateur  des  jeunes  jésuites 
et  des  autres  étudiants  externes  qui  fréquentaient  le 
Collège  Romain,  consulteur  de  maison  ou  de  province 
et  il  dirigea  avec  succès  la  congrégation  de  la  Sainte- 
Vierge,  connue  sous  le  nom  de  Prima  Primaria,  con- 
grégation qui  fut  la  mère  et  le  modèle  de  toutes  celles 
qui  furent  établies  en  l'honneur  de  la  Vierge  imma- 
culée dans  tout  l'univers  catholique. 

Les  souverains  pontifes  lui  montrèrent  la  même  con- 
fiance que  la  Compagnie  de  Jésus,  etle  nommèrent  con- 
sulteur de  diverses  congrégations.  C'est  ainsi  qu'il  su - 
>  parmi  les  membres  de  la  congrégation  des  Evêques 
ei  Réguliers,  qu'il  Ht  partie  des  congrégations  chargées 
de  l'examen  des  conciles  provinciaux  «t  de  la  révision 
livres  det  -  orientales.  Il  fut  en  même  temps 

ooBsnlteur  des  congrégations  de  la   Propagande,  des 


NOTICE   BIOGRAPHIQUE.  xi 

Rites  ,  des  Affaires  ecclésiastiques  extraordinaires  , 
membre  de  la  commission  générale  et  spéciale  créée 
pour  s'occuper  de  l'immaculée  conception  ,  examina- 
teur des  évoques,  examinateur  apostolique  du  clergé 
romain. 

Trois  cardinaux,  évoques  suDurbicaires.NN.SS.d'Al- 
bano,  de  Sabine  et  de  Porto,  le  nommèrent  examina- 
teur synodal  de  leurs  diocèses  ;  plusieurs  académies 
littéraires  et  scientifiques  se  font  gloire  de  le  compter 
au  nombre  de  leurs  membres,  et  l'Académie  de  la  reli- 
gion catholique  lui  a  donné  une  place  parmi  ses  douze 
censeurs. 

Les  souverains  pontifes,  et  particulièrement  Gré- 
goire XVI  et  Pie  IX,  lui  ont  témoigné  en  toute  occasion 
la  plus  grande  bienveillance,  et  l'ont  employé  dans  les 
affaires  de  la  religion  les  plus  épineuses  et  les  plus  im- 
portantes. Plusieurs  cardinaux  professent  pour  lui  une 
affection  particulière  et  le  consultent  comme  leur  théo- 
logien. Tout  le  clergé  romain  a  pour  lui  la  même  véné- 
ration affectueuse.  Il  est  en  relations  scientiliques  et  lit- 
téraires avec  les  savants  les  plus  distingues  de  l'Europe. 
Une  multitude  de  personnes  s'adressent  à  lui  par  lettres 
et  de  vive  voix  dans  les  questions  religieuses  et  théolo- 
giques. Il  compte  parmi  ses  élèves  plusieurs  évoques  et 
prélats  et  un  grand  nombre  de  professeurs. 

A  cette  courte  notice,  que  les  convenances  dues  à  la 
modestie  d'un  religieux  encore  vivant  ne  nous  permet- 
tent pas  d'étendre  davantage,  nous  joindrons  le  cata- 
logue des  savants  ouvrages  publiés  jusqu'ici  par  le 
R.  P.  Perrone. 


mi  NOTICE  BIOGRAPHIQUE 


OUVRAGES  PUBLIÉS  PAB    LE   R.    P.    PERRON E. 

I.  Prœlectiones  theologicœ,   neuf  volumes  in-8,  Romse, 
L835  et  seq. 

Cet  ouvrage  célèbre,  qui  a  été  réimprimé  plusieurs 
fois  en  Europe,  a  eu  déjà  vingt-cinq  éditions.  Plusieurs 
parties  ont  été  éditées  séparément.  C'est  ainsi  que  des 
portions  considérables  de  ce  livre  font  partie  du  Cursus 
completus  de  M.  l'abbé  Migne. 

Le  traité  sur  le  Mariage  a  été  réimprimé  à  Lyon, 
en  1846,  chez  Pélagaud. 

Le  traité  De  la  vraie  Religion  a  été  traduit  en  français 
par  l'abbé  de  Genoude,  Pari>,   L842. 

Le  Traité  des  Mariages  mixtes  a  été  traduit  eu  alle- 
mand par  le  professeur  Dilliiiîjer. 

Le  traité  du  Célibat  ecclésiastique  a  été  traduit  en  al- 
lemand, Ausrsbours,  1845. 

Le  traité  de  l'Eucharistie  a  été  traduit  en  allemand, 
1846. 

Le  traité  sur  le  Sacré  Cœur  de  Jésu*  a  été  traduit  en 
allemand. 

II.  Prœlectiones  Theologicœ  in  compendiumredactœ,  quatre 
volumes  in-8,  Roma?,  1845. 

Cet  abrégé  a  eu  jusqu'ici  quinze  éditions,  sans  comp- 
ter celles  qui  sont  en  préparation. 

III.  Synopsis  historiés  Theologiœ  cum  philosophiez  compa- 
ra tu -.  1  vol.  In-8,  Romse,  L845 

Ce  pré<     a  été  imprimé   éparé  du  i  ours  de  théologie. 


NOTICE  BIOGRAPHIQUE.  xin 

IV.  De  immuculato  B.  Y.  Mariœ  conceptu,  an  doymatico 
decrelo  de finiri posait,  ^  vol.  in-8.  Rompe,  1817. 

Cet  ouvrage  a  eu  d'abord  plusieurs  éditions  en  di- 
-  parties  de  l'Europe,  et  a  été  traduit  ensuite  en 
français,  en  allemand  et  en  hollandais. 

V.  Le  Protestantisme  et  la  Règle  de  foi,  trois  vol.  in-8  . 
Homo,  1858. 

Ce  beau  livre,  qui  vient  do  paraître,  a  déjà  eu  trois 
éditions  en  Italio. 

OPUSCULES    ET    DISSERTATIONS    1>V    MÊME    AUTEUR. 

1.    Analyse  et  considérations  sur  la  symbolique  de  Mœkler, 
Rome,  1836. 

•2°  h'Hermésianisme,  art.  i,  historique,  Rome,  1838. 

Les  dissertations  but  l'hermésianisme  furent  traduites 
en  latin  en  Allemagne.  Traduites  aussi  en  français  et 
réimprimées  jusqu'à  quatre  fois  de  suite,  elles  furent 
insérées  enfin  dans  le  quatorzième  volume  de  la  grande 
collection  des  Démonstrations  évangéliqnet  do  M.  l'abbé 
Aligne,  1843. 

3"  Analyse  et  réflexions  sur  l'histoire  d'Innocent  III.  par 
Frédéric  Ilurter,  Rome,  1840. 

4°  L' Hermésianisme,  art.  ir.  scientifique.  Rome.  1839 

5°  Instruction  sur  l'Incarnation  pour  le  peuple  de  VÂbys 
sinie. 

Cette  instruction  a  été  traduite  en  arménien 


mv  \niicK  BIOGRAPHIQUE 

8°  Réflexions  wur  la  méthode  introduite  dans  la  théologie 
catholique  far  Georges  Hermès,  Rome,  18  13. 

7°  Dissertation  sur  le  titre  d'Eau&B  catholique  que  s  at- 
tribuent les  communions  séparées  de  l'Eglise  romaine, 
Rome,  1843 

Cette  dissertation,  qui  eut  trois  éditions  en  Italie,  fut 
d'abord  traduite  en  allemand,  puis  en  français,  et  insé- 
rée enfin  dans  la  collection  des   Démonstrations  évangé- 
liques  de  M.  Migne. 
8°  Dissertation  analytique  sur  l'opuscule  du  cardinal  Lam- 

bruschini  sur  l  immaculée  conception  de  Marie,  Rome, 

1843. 

Ce  travail,  également  traduit  en  français  et  inséré 
dans  les  Démonstrations  évangéliques,  a  pénétré  jusque 
dans  l'Amérique  méridionale,  où  on  l'a  traduit  en  espa- 
gnol. 

9"  Examen  de  la  Pastorale  émanée  du  synode  des  églises 
épiscopales  dans  les  Etats-Unis  d'Amérique  en  1844, 
Rome,  1845. 

Cet  examen,  qui  avait  eu  d'abord  deux  éditions  en 
Italie,  fut  ensuite  traduit  en  anglais  aux  États-Unis, 

a  Philadelphie. 

I"  ibrigé  analytique  de  l'ouvrage  intitule  :  La  lecture  de 
la  sainte  Bible  en  langue  vulgaire,  par  Mur  Malou  I  . 
1847. 

11°  Sur  les  leçons  de  morale  de  Mgr  Pierre  Scarini , 
Rome,  1*1  l 

(1)  Evoque  de  Bruges,  prélat  d'une  grande  érodii 


NOTICE  BIOGRAPHIQUE.  xv 

12"  Dissertation  sur  le  titre  d'hérétiques  et  de  schismati- 
ques  q\tc  l'Eglise  romaine  donne  aux  communions 
rées  d'elle,  Rome,  1845;  Naples  et  Bologne,  1851 

13°  Le  Prolestant  et  la  Bible,  Bologne,  1852. 

14°  Discours   académiques    sur   l'immaculée    conception 
Rome. 

Les  éditions  des  ouvrages  théologiques  et  des  opus- 
cules publiés  jusqu'à  ce  jour  par  le  R.  P.  Perrone  s'é- 
lèvent à  plus  de  soixante,  sans  y  comprendre  les  ouvra- 
ges reproduits  séparément  et  les  traductions  diverses 
qui  ont  obtenu  plusieurs  éditions  en  latin,  en  français, 
en  allemand,  en  anglais  et  en  arménien. 

L'abbé  F. -Edouard  Chassât, 
Docteur  eu  Théologie. 


vUlers-Saint-Barthélemy,   t  février  1854. 


A  notre  cher  (Us  Adolphe-Charles  Peltier ,  prêtre 
à  Reims, 

Pie  IX,  Pape. 


Cher  Fils,  salut  et  bénédiction  apostolique. 

Votre  lettre  en  date  du  V  des  calendes  de  mars  nous  a 
l'ait  connaître,  cher  Fils,  que  vous  vous  occupiez  avec  ar- 
deur de  traduire  en  votre  langue  l'ouvrage  italien  intitulé 
//  Protestanlismo  e  la  regola  di  fede,  composé  par  cet  homme 
recommandablc  qui  de  nos  jours  a  écrit  tant  de  choses  utiles 
à  la  religion  et  à  l'Eglise.  Nous  vous  félicitons  sincèrement, 
cher  Fils,  de  ce  que  le  mérite  de  l'ouvrage  même,  joint  au 
jugement  si  plein  d'autorité  qu'en  a  porté  l'archevêque  de 
Reims,  du  clergé  duquel  vous  faites  partie,  vous  a  fait  en- 
treprendre ce  travail,  qui  ne  pourra  que  contribuer  à  l'avan- 
tage de  la  vérité  et  de  la  religion.  Recevez  donc,  cher  Fils, 
la  bénédiction  apostolique  que  nous  vous  accordons  avec 
effusion  de  cœur,  comme  gage  de  notre  affection  paternelle, 
en  appelant  sur  vous  toutes  les  faveurs  du  ciel. 

Donné  a  Rome  en  l'église  Saint-Pierre,  le  29  avril  is:.  « . 
huitième  année  de  notre  pontificat. 

PIE  IX,  Pape 


LE 


PROTESTANTISME 


LA  REGLE  DE 


DISCOURS    PRELIMINAIRE  DE  I/Al  TEIR. 


Origine  des  schismes  et  des  hérésies  scion  saint  Cyprien.  — 
Importance  de  cette  doctrine.  — Aujourd'hui  point  de  milieu 
entre  Rome  et  la  mort  pour  les  s.  —  Paveur  que  Dieu 

a  laite  à  l'Italie  de  placer  on  clic  le  centre  de  la  vraie  reli- 
gion. —  Tentatives  pour  introduire  le  protestantisme  en  Italie 
dés  la  fin  du  XVIe  siècle,  frustrées  de  leur  effet,  et  par  quels 
moyens  —  Nouvelles  tentatives  et  dangers  qui  en  résultent 
pour  l'Italie  au  siècle  actuel.  —  Mal  toujours  croissant  :  com- 
ment il  a  éclaté,  comment  il  a  été  réparé.  —  Réflexions  sur 
ces  tentatives.  —  Vaines  promesses  de  liberté  politique  faites 
dans  le  même  but.  —  Combien  ces  promesses  sont  illusoires. 

—  Combien  le  protestantisme  a  été  fatal  à  la  liberté  politique. 

—  C'est  lui  qui  l'a  étouffée.  —  Et  il  n'en  pouvait  être  autre- 
ment. —  Sophisme  de  l'induction  qu'on  prétend  tirer  de  l'état 
prospère  et  de  la  puissance  de  l'Angleterre.  —  C'est  à  la  reli- 

uvernement  en  est  redevable. — 
Quant  à  la  Réftvrme,  il  ne  lui  est  redevable  que  de  sou  pau- 

T     1.  1 


—  2  — 

,  -risme  e1  de  sa  dégradation  religieuse  et  morale.  —On  ne 
doit  pas  confondre  la  grandeur  politique  avec  le    bien-être 

social.  —  Les  peuples  ne  doivent  que  leur  bonheur  à  la  reli- 
gion catholique.  —  Mal  qui  résulte  pour  l'Italie  des  menées 
des  apostats  et  des  anglicans.  —  Motifs  d'espérer  que  l'Italie 
échappera  à  ce  péril  imminent  et  à  tous  les  pièges  des  enne- 
mis de  sa  foi.  —  Avantages  de  l'Italie,  absolus  et  relatifs. 
—  Ce  qu'elle  doit  faire  pour  les  conserver  et  les  accroître.  — 
Occasion  de  cet  ouvrage.  —  Son  dessein— Sa  division.  — A 
qui  il  s'adresse. — Auteurs  dont  on  a  fait  principalement  usage. 

Le  grand  évêquede  Carthage,  illustre  par  ses  écrits 
autant  que  par  son  martyre,  saint  Cyprien,  déplorant, 
dès  les  premières  pages  de  son  admirable  livre  De 
Il  ni  té  de  l'Église,  les  schismes  et  les  erreurs  qui 
désolaient  de  son  temps  le  christianisme,  et  démas- 
quant les  artifices  au  moyen  desquels  nombre  de 
chrétiens,  sous  le  prétexte  séduisant  de  servir  mieux 
le  Christ  et  son  Évangile,  avaient  été  entraînés 
hors  du  sein  de  l'unité  catholique,  laissait  échapper 
ers  paroles  :  «  Tout  cela  n'arrive  que  parce  qu'on  ne 
veut  pas  remonter  à  la  source  de  la  vérité,  qu'on  ne 
la  cherche  pas  là  où  seulement  elle  peut  se  trouver, 
qu'on  ne  s'en  tient  pas  comme  on  le  devrait  à  l'en- 
seignement du  divin  Maître.  Il  suffirait  de  ce  seul 
point,  bien  examiné,  .-ans  tant  de  longs  discours  et  de 
s'il >i ils  arguments.  La  voie  qui  conduit  à  la  vérité 
chrétienne  est  courte  et  facile.  Voici  quelle  est  cette 
voie.  Le  Seigneur  a  dit  à  Pierre  :  Et  moi  je  te  dis 
que  lu  es  pierre,  et  que  c'est  sur  cette  pierre  que  je 


—  3  — 

bâtirai  mon  Église,  et  les  portos  de  l'enfer  ne  prévau- 
dront jamais  contro  elle.  Et  je  te  donnerai  les  clefs 
du  royaume  des  cieux.  Et  tout  ce  que  tu  lieras  sur  la 
terre  sera  lié  dans  le  ciel ,  et  tout  ce  que  tu  délieras 
sur  la  terre  sera  délié  dans  le  ciel.  Et  de  même,  après 
sa  résurrection,  il  dit  au  môme  apôtre  :  Pais  mes 
brebis.  C'est  sur  lui  seul  qu'il  bâtit  son  Église  ;  c'est 
à  lui  qu'il  confie  le  soin  de  paître  son  troupeau  »  (1). 
Cette  grande  maxime  qui  renferme  en  elle-même 
l'inébranlable  fondement  et  toute  l'économie  du  mer- 
veilleux édifice  de  la  vraie  Église,  cette  maxime  qui 
en  donne  la  clef,  qui  fournit  le  moyen  infaillible  de 
reconnaître  ses  véritables  enfants  ;  cette  maxime  qui 
fut  en  tout  temps  l'ancre  de  salut,  je  ne  dis  pas  seule- 
ment pour  les  particuliers,  mais  pour  les  nations  chré- 
tiriinos  tout  entières  qui,  en  dépit  des  plus  furieuses 
tempêtes*  ont  conservé  pur  et  intact  l'antique  héri- 
tage de  la  vraie  foi  :  il  convient  plus  que  jamais  de 
la  proclamer  aujourd'hui ,  de  la  prêcher  et  de  la 
persuader  à  notre  siècle,  à  ce  xixc  siècle  qui  a 
déjà  accompli  plus  de  la  moitié  de  sa  carrière.  Au 
milieu  des  principes  dissolvants  du  protestantisme, 
des  progrès  du  rationalisme  et  de  l'indiiTérentisme 
religieux,  de  l'invasion  générale  d'un  radicalisme  et 
d'un  communisme  subversifs  de  tout  ordre,  de  toute 
loi,  de  toute  justice,  de  toute  moralité  ;  en  butte  à  d^ 

l    De  l'iùt.  Eccles.,  p.  194,  édJi  Maur. 


funeste  esprit  d'indépendance  el  d'une  liberté  effré- 
née; au  milieu,  dis-je,  de  tous  ces  maux  intestins,  de 
symptômes  effrayants,  de  ces  signes  visibles  de 

dissolution  et  de  mort,  il  n'y  a  pas  pour  les  sociétés 
chrétiennes  d'autre  remède  vrai  et  durable  que  de 
revenir  avec  sincérité,  que  de  s'attacher  avec  plus  de 
fidélité  et  d'amour  au  centre  de  l'unité  et  de  la  vérité 
catholique. 

Machiavel  le  disait  aussi,  que  pour  sauver  une  so- 
ciété en  décadence  et  menacée  de  sa  dissolution,  il 
fallait  la  rappeler  à  ses  principes.  Or,  ce  que  procla- 
mait le  philosophe  de  Florence  comme  apophthegme 
de  la  raison  humaine,  nous  pouvons  bien  le  donner 
avec  saint  Cyprien  comme  corollaire  évident  de  la 
parole  divine ,  de  cette  parole  dont  il  n'y  a  pas  une 
syllabe  qui  ne  doive  avoir  son  accomplissement.  Oui, 
il  faut  remonter  à  la  source  de  la  vérité  et  de  l'unité 
catholique  ;  oui,  il  faut  revenir  au  fondement  sur  le- 
quel le  divin  auteur  du  christianisme  a  ê\e\  é  son  ma- 
gnifique ouvrage,  en  lui  assignant  pour  durée  toute 
la  suite  des  siècles.  Et  ce  fondement  quel  est-il,  sinon 
Pierre  et  le  légitime  successeur  de  Pierre,  héritier, 
par  une  succession  non  interrompue  à  travers  tant  de 
siècles,  de  son  siège,  de  sa  primauté,  de  son  autorité 
sur  toul  le  troupeau  de  Jésus-Christ,  sur  la  société 
chrétienne  tout  entière? 

Un  illustre  écrivain  catholique  qui,  connaissant  à 
fond  l'étal    moral,   religieux  *'t   politique  de   notre 


siècle,  s'esl  appliqué  à  y  porter  remède  par  ses  écrits 
aussi  agréables  et  aussi  légers  par  la  forme  que  forts  et 
solides  par  le  fond,  écrivait  naguère,  avec  beaucoup  de 
vérité,  que  «Le  bras  de  Dieu  est  visiblement  levé  sur 
le  monde  pour  bénir  ou  pour  frapper  :  c'est  à  nous  de 
choisir.  Après  avoir  cherché  des  signes  dans  le 
ciel ,  nous  avons  interrogé  la  terre  :  nous  avons  pé- 
nétré jusqu'au  fond  des  entrailles  delà  société,  et  sans 
efforts ,  tant  le  marasme  général  les  a  rendues  trans- 
parentes !  A  travers  bien  des  symptômes  de  mort, 
nous  avons  trouvé  un  puissant  germe  de  vie  qui  ne 
demande,  pour  se  développer,  qu'un  régime  chrétien. 
En  jetant  un  regard  sur  l'avenir,  nous  y  avons  lu  ces 
mots  :  Rome  ou  la  mort  »  (1)  ! 

Oui,  dirons-nous  à  notre  tour  :  Rome  ou  la  mort 
pour  la  société  en  général ,  s'il  est  vrai  que  l'esprit 
d'indifférence  religieuse,  d'impiété  déclarée,  d'immo- 
ralité sans  frein,  d'anarchie  sociale,  soit  la  mort  poul- 
ies nations.  Rome,  et  non  pas  la  Rome  païenne,  cette 
Rome  des  Scipions,  des  Camille,  des  Césars  ou  des 
Brutus,  mais  Rome  chrétienne,  Rome  où  est  le  siège 
de  Pierre,  Rome  capitale  de  la  chrétienté,  centre 
de  l'unité  catholique,  mère  et  maîtresse  de  toutes  les 
Églises.  Cette  Rome  qui,  avec  les  avantages  de  la 

1    Martinet,  Solution  de  grands  problèmes  mise  a  la  por- 
tée de  tous  les  esprits,  troisième  probl.  La  société  peut- elle  Si 
sauver    sans  redevenir  catholique,  tom.  m,  prêt.,  p.  2< 
tit.  i 


\  raie  foi,  de  la  pureté  de  la  morale  et  de  la  sainteté  du 
culte,  a  procuré,  de  siècle  en  siècle,  aux  peuples  les 
plus  incultes  et  les  plus  sauvages,  les  bienfaits  de  la 
civilisation,  la  douceur  et  l'urbanité  des  mœurs,  la 
justice  et  l'équité  des  lois,  l'ordre  et  la  modération 
dans  le  régime  public ,  la  concorde  et  les  bons  rap- 
ports dans  les  corporations  et  les  familles,  la  déférence 
à  l'autorité ,  le  respect  des  droits  de  tous,  la  culture 
des  beaux-arts,  des  sciences,  comme  de  toute  connais- 
sance utile.  Cette  Rome,  enfin,  qui  s'identifie  avec  le 
catholicisme,  source  unique  et  féconde  de  tous  ces 
biens,  et  dont  elle  est  le  centre,  l'âme  et  la  vie,  puis- 
qu'elle est  le  siège  de  Pierre,  et  que  là  où  est  Pierre, 
là  est,  comme  le  disait  saint  Ambroise,  l'Eglise  de 
Jésus-Christ.  Tant  il  est  vrai  que  le  catholicisme 
seul,  ouvrage  de  Dieu,  et  investi  de  sa  force  merveil- 
leuse, de  cet  esprit  divin  qui  l'anime  et  le  remplit,  le 
conduit  et  le  gouverne,  peut  ranimer  la  vie  là  où  elle 
est  prés  de  s'éteindre,  et,  rassemblant  jusqu'à  des 
membres  dispersés,  des  ossements  arides,  y  faire  pé- 
nétrer le  souflle  de  L'esprit  vivifiant.... 

Ces  graves  considéra  lions  méritent  bien  toute  notre 
attention  et  en  particulier  celle  de  l'Italie,  envers  la- 
quelle ki  honte  divine,  outre  tant  d'avantages  natu- 
rels diini  elle  l";i  privilégiée,  a  été  si  libérale  d'autres 
biens  d' autan  1  plus  prècîéux,  qu'ils  appartiennent  à 
l'ordre  religieux  el  surnaturel)  en  >  établissant,  dès 
l'origine  du  christianisme,  H  en  >  maintenant  toujours 


—  7   — 

intacte  la  véritable  foi  catholique,  en  l'enrichissant, 
abondamment  des  monuments  les  plus  insignes  de 
notre  croyance ,  mais  surtout  en  y  plaçant ,  par  un 
singulier  privilège,  cette  chaire  de  vérité,  ce  centre  de 
la  communion  catholique,  cette  pierre  fondamentale 
de  l'édifice  chrétien,  ce  siège  du  prince  des  apôtresi 
C'est  pour  l' Italie  que  j'écris  principalement  ces  lignes, 
comme  pour  le  pays  auquel  me  lient  tant  de  titres 
tout  particuliers  de  patrie  et  de  langage,  de  relations 
sociales,  de  gratitude,  de  piété  et  de  religion. 

C'est  à  elle  que  je  consacre  ce  modeste  travail,  en- 
trepris pour  garantir  et  protéger  son  bien  suprême. 
qui  est  la  pureté  et  la  sainteté  de  sa  foi ,  et  dont  son 
bien-être,  même  matériel,  est  du  reste  inséparable. 
Pour  faire  connaître  à  mes  lecteurs  l'occasion  et  le  but 
de  cet  ouvrage,  je  vais  retracer  rapidement  les  tenta- 
tives faites  par  le  protestantisme,  dès  les  premiers 
temps,  contre  notre  belle  patrie,  pour  dire  ensuite 
quelques  mots  des  pénibles  épreuves  qu'elle  a  na- 
guère subies,  des  affreux  malheurs  dont  sa  religion  a 
été  menacée  et  même  en  partie  atteinte,  et  des  dan- 
gers qui  lui  restent  encore  (1). 

Dès  le  xvi"  siècle,  où  la  Réforme  protestante  eoin- 
mença  dans  le  cœur  de  l'Allemagne  à  rompre  la  belle 

(1}  Le  lecteur  français  pourra  passer  cette  digression  sur  l'Ita- 
lie, pour  arriver  tout  de  suite  à  la  division  de  l'ouvrage  indiquée 
à  la  lin  de  ce  discours  préliminaire,  p.  47  et  suiv.. 

<\ote  du  traducteur. 


-    8    - 

unité  de  l'Église  chrétienne,  el  à  corrompre  la  foi, 
la  convoitise  satanique  des  .soi-disant  réformateur* 
se  fixa  avidement  sur  les  belles  contrées  de  F  Italie  : 
ils  voyaient  quels  seraient  leur  avantage  et  leur  triom- 
phe, s'ils  pouvaient  parvenir  à  planter  et  à  enraciner 
leur  prétendue  réforme  dans  cette  Italie  toujours  si 
dévouée  à  Rome  et  aux  pontifes,  par  cela  même 
qu'elle  a  été  toujours  éminemment  dévouée  à  la  foi 
catholique.  Ils  n'épargnèrent  ni  adresse,  ni  crédit . 
ni  moyens  séducteurs,  pour  insinuer  et  répandre  leur 
poison  dans  l'Italie,  et  ce  ne  fut  pas  toujours  sans 
voir  leurs  efforts  couronnés  de  succès.  Ce  n'est  pas 
qu'il  faille  ajouter  foi  au  livre  du  protestant  écossais 
John  Mac  Crie,  intitulé  Mémoires  sur  la  Ré  for  tue  en 
Italie,  et  traduit  à  Paris,  il  y  a  quelques  années,  par 
un  de  ces  transfuges  italiens  qui  aspiraient  à  rendre  à 
l'Italie  son  indépendance,  en  lui  faisant  subir  le  plus 
grand  de  tous  les  maux,  qui  était  de  la  faire  protes- 
tante :  livre  rempli  d'artificieux  mensonges,  de  faits 
dénaturés  et  d'exagérations  démesurées,  comme 
l'est,  par  exemple,  la  prétention  de  l'aire  passer  pour 
infectés  des  doctrines  réformatrices  de  l'Allemagne 
les  plus  illustres  personnages  d'Italie  de  cette  épo- 
que, sans  épargner  le.-  noms  >i  purs  des  Sadplet  ei 
des  Contarini.  Mais  il  n'est  que  trop  vrai  que  plu- 
sieurs beaux-esprits  du  temps  se  laissèrent  atteindre 
par  la  contagion,  et  que  quelques-uns  même  y  BUC- 
combèrent,  au  point  de  renoncer  à  la  loi  catholique 


—  9  - 

pour  se  faire  partisans  et  propagateurs  de  la  préten- 
due réforme.  Le  eulte  superstitieux  que  beaucoup 
d'hommes  de  ce  siècle  rendaient  à  L'antiquité 
païenne,  non-seulement  en  ce  qui  intéresse  l'art, 
l'éloquence  et  la  poésie ,  mais  encore  en  ce  qu'elle 
respirait  de  profane  et  de  licencieux;  le  désir  naturel 
d'une  pensée  libre  et  indépendante,  l'amour  de  la  nou- 
veauté en  fait  de  doctrines,  l'antipathie  et  l'aversion 
profonde  que  bien  des  cœurs  nourrissaient  en  secret 
contre  les  papes,  enfin  l'envie  pour  chacun  de  vivre  af- 
franchi de  toute  loi  et  au  gré  de  ses  propres  penchants, 
furent  autant  de  motifs  et  d'appâts  qui  causèrent  en 
Italie  ces  défections.  Et  les  noms  de  familles  italien- 
nes qu'on  rencontre  encore  aujourd'hui  en  Allemagne 
et  en  Suisse  sont,  en  partie  du  moins,  l'effet  comme 
la  preuve  de  ces  coupables  apostasies.  Il  faut  dire 
aussi  que  deux  villes  et  deux  cours  italiennes,  distin- 
guées entre  les  autres  par  leur  splendeur  et  par 
l'éclat  des  lettres,  des  arts  et  du  luxe,  Ferrare  et 
Venise,  secondèrent  les  vues  des  nouveaux  réforma- 
teurs, en  les  accueillant  dans  leur  sein,  et  en  favori- 
sant l'introduction  et  la  propagation  de  leurs  insidieux 
écrits.  L'une  de  ces  villes,  c'est-à-dire  Ferrare,  était 
alors  gouvernée,  pour  le  malheur  de  l'Italie,  par  une 
princesse  imbue  des  doctrines  de  Calvin,  et  qui 
donna  accueil  dans  son  palais  à  cet  hérésiarque  lui- 
même,  venu  en  personne  dans  cette  belle  contrée 
pour  y   propager  ses  erreurs.  L'autre,   c'est-à-dire 


—  10  — 

Venise,  déjà"  irop  mal  disposée  pour  Rome  et  pour 
l'autorité  des  pontifes,  et  animée  du  désir  d'exercer 
sa  domination ,  non-seulement  sur  les  mers  et  dans 
les  questions  politiques,  mais  encore  sur  l'Église,  si  ti- 
son régime  et  ses  pasteurs ,  profitait  de  cette  occa- 
sion pour  abaisser  l'autorité  pontificale,  et  préludait  à 
cette  rupture  qui  ne  tarda  pas  à  éclater  sous  l'in- 
fluence maligne  et  les  perfides  instigations  du  moine 
soi-disant  catholique  Paolo  Sarpi. 

Mais  cependant,  la  divine  Providence  veillait  avec 
affection  au  salut  de  l'Italie,  et  la  couvrait  amoureu- 
sement de  ses  ailes.  Les  populations  italiennes ,  en 
général ,  continuaient  d'être  exemptes  de  ce  fléau ,  et 
hors  des  atteintes  de  cette  funeste  contagion.  Trop 
vives  étaient  dans  tous  les  esprits  la  lumière  de  la  vérité 
et  la  foi  à  la  divinité  de  cette  religion  qui  avait  tra- 
versé quinze  siècles  sur  le  sol  de  l'Italie.  Trop  ardente 
était  dans  tous  les  cœurs  la  piété  qu'inspiraient  la  sain- 
teté, la  majesté,  la  beauté  du  culte  catholique.  Trop 
enracinée  était  la  foi,  comme  le  respect  et  la  recon- 
naissance  envers  le  successeur  de  Saint  Pierre,  le 
vicaire  de  Jésus-Christ,  le  pontife  de  Rome.  Le  bon 
sens  italien  lui-même  se  refusait  à  admettre  les  prin- 
cipe illogiques  du  protestantisme,  ses  contradiction^ 
palpables,  ses  divisions  el  ses  variations  continuelles, 
et  les  fruits  qu'il  produisait  depuis  son  origine,  en 
suscitant  entre  d^s  peuples  frères  des  haines  l'urieu- 
ses  ei  des  guerres  sanglantes  dont  r  Mlemagne,  bon- 


—  11  — 

leversée  par  la  fureur  des  sacramentaires  contre  les 
nnn-sacramentaires,  des  réformés  contre  les  luthé- 
riens, des  luthériens  contre  les  anabaptistes,  offrait  le 
triste  spectacle.  Et  comment  l'amour  du  beau,  qui  est 
inné  au  cœur  des  Italiens ,  leur  goût  délicat  et  pas- 
sionné pour  les  arts,  leur  conception  si  juste,  leur 
sensibilité  si  exquise,  auraient-ils  pu.  s'accommoder 
du  culte  repoussant  et  glacé  de  la  Réforme  qui.  après 
avoir  dépouillé  l'esprit  et  le  cœur  du  chrétien  des 
dogmes  les  plus  salutaires  et  les  plus  consolants, 
dépouillait  avec  la  même  barbarie  et  un  égal  sacri- 
lège le  temple  de  Dieu  de  tout  ornement,  de  toute 
sainteté  et  de  toute  beauté?  Non,  l'Italie  n'était  pas 
un  terroir  où  le  protestantisme  du  Nord  pût  prendre 
ses  accroissements;  il  y  avait,  comme  il  y  a  encore 
aujourd'hui,  un  antagonisme  intime,  inné,  essentiel 
entre  les  deux ,  outre  qu'il  existait  d'autres  causes 
qui,  grâce  à  la  bénigne  disposition  de  la  Providence, 
conspiraient  à  la  défense  et  à  la  sûreté  de  l'Italie.  Les 
pasteurs  des  âmes,  les  sentinelles  d'Israël ,  les  ëvê- 
ques,  secondés  par  le  reste  du  clergé,  s'employèrent 
pour  leur  troupeau  en  péril  avec  toute  la  vigilance  ci 
la  sollicitude  qu'on  pouvait  espérer  de  leur  zèle.  Les 
princes  italiens,  jaloux  de  l'orthodoxie  de  leur  foi , 
prêtèrent  à  sa  défense  l'appui  de  leur  autorité.  Mais 
par-dessus  tous  les  pontifes  romains,  pasteurs  et  gar- 
dions de  tout  le  troupeau  fidèle,  en  même  temps 
qu'ils  réprimaient  par  leurs  anathèmes  les  progrès  de 


—  12  — 

l'hérésie  du  Nord,  avaient  l'œil  ouvert  sur  1rs  iiitri- 
gues  et  les  menées  des  réformateurs,  et  ne  négli- 
geaient rien  pour  arracher  les  mauvaises  herbes  du 
sol  de  l'Italie,  en  opposant  partout  des  remèdes  op- 
portuns au  mal  qui  cherchait  à  s'étendre.  Une  source 
de  biens  pour  l'Italie,  ce  fut  en  particulier  de  voir 
s'élever  au  milieu  d'elle  vers  ce  même  temps,  par  un 
admirable  effet  de  la  divine  sagesse,  tant  d'instituts 
de  fervents  religieux,  les  Barnabites,  les  Théatins. 
les  Somasques,  les  Pères  de  l'Oratoire,  et  Ignace  avec 
sa  compagnie,  au  sujet  de  laquelle ,  sans  prétendre 
diminuer  le  mérite  des  autres,  il  est  bien  permis  de 
rappeler  l'oracle  sorti  du  Vatican ,  que  cette  société 
avait  été  suscitée  tout  exprès  de  Dieu,  dans  L'intérêt 
le  plus  urgent  de  son  Église ,  pour  faire  face  à  la 
nouvelle  hérésie  et  la  combattre  en  tout.  *dais  le 
plus  fort  et  le  plus  invincible  de  tous  les  remparts 
pour  l'Italie,  ce  fut  le  saint  concile  de  Trente  qui, 
conduit  et  dirigé  par  l'esprit  de  toute  vérité,  non- 
seulemenl  garantit  et  mit  en  lumière  par  ses  canons 
dogmatiques  l'édifice  surhumain  de  la  doctrine  ca- 
tholique, mais  encore  opéra  par  ses  décrets  discipli- 
naires l'unique  réforme  dont  l'Église  pouvait  être 
susceptible,  en  supprimant  une  foule  d'abus,  ei 
restaurant  la  discipline  ecclésiastique,  en  pourvoyant 
à  l'éducation  cléricale,  en  excitant  le  zèle  dos  pasteurs 
des  âmes,  en  procurant  au  peuple  chrétien  les  p 
puissants  moyens  d'instruction.  Ce  fut  surtout  dans  PI 


—   13  — 

talie  que  ces  décrets  de  Trente  eurent  leur  pleine  exé 
cution,  grâce  à  là  sollicitude  des  pontifes  romains, 

ainsi  qu'à  la  bonne  volonté  et  à  l'activité  de  ses  évê- 
ques,  entre  lesquels  brille  du  plus  bel  éclat  le  nom  de 
ce  grand  saint  qui  fut  Charles  Borromée.  De  là  ce 
haut  degré  d'instruction  comme  de  régularité  dans  le 
clergé  italien  ,  ce  renouvellement  de  dévotion  et  de 
piété  parmi  le  peuple,  cet  éclat  tout  nouveau  donné 
au  culte  divin,  et  je  dirai  aussi  cette  prospérité  de  la 
société  civile  en  Italie,  cette  longue  et  profonde  paix. 
ce  mouvement  nouveau  imprimé  au  commerce  et  à 
l'industrie, 'cette  culture  pacifique  des  sciences  et  des 
arts  durant  près  de  deux  siècles  et  demi;  tandis  que 
l'Allemagne  toute  en  feu,  grâce  à  sa  réforme,  était 
ravagée  par  une  guerre  d'extermination  ;  tandis  que  la 
France  essuyai!  de  la  part  des  huguenots  rebelles  de 
si  longs  et  si  affreux  désastres,  et  que  les  Flandres e( 
la  Hollande,  agitées  par  le  protestantisme,  étaient  de- 
venues comme  un  champ  ensanglanté  de  guerres  et  de 
fureurs  civiles. 

Ainsi  donc,  l'Italie  jouissait  du  bonheur  d'avoir 
échappé  aux  serres  du  vautour  de  la  Réforme.  Sur  la 
lin  du  xvin'  siècle,  la  Révolution  française  déborda 
avec  son  impiété  sacrilège  sur  notre  beau  pays. 
comme  sur  presque  tout  le  reste  de  l'Europe,  et  ; 
causa  de  funestes  ravages.  Mais  si  elle  y  fit  des  incré- 
dules, elle  n'y  lit  pas  de  protestants.  C'est  aux 
aimées  qui  \iennent  de  s'écouler* qu'étaient  réservés 


—  n  — 
cee  efforts  nouveaux  et  désespérés  du  protestantisme 
pour  répandre  avec  plus  de  succès  son  haleine  em<- 
pestée  dans  les  contrées  italiennes.  Dèslafin  delSû'.'. 
Grégoire  XVI,  pape  d'une  sagesse  et  d'un  zèle  re- 
marquables, mettait  à  découvert  et  condamnait  du 
haut  de  la  chaire  apostolique  la  société  biblique  qui 
s'était  établie  à  New-York,  sous  le  nom  de  Confédé- 
ration chrétienne ,  dans  le  but  formel  de  répandre 
par  toute  l'Italie  et  à  Rome  même  des  bibles  protes- 
tantes et  d'autres  livres  propres  à  créer  dans  les 
populations  italiennes  l'esprit,  comme  ils  disaient,  de 
liberté  religieuse,  d'où  devrait  suivre  comme  une 
conséquence  naturelle  la  liberté  même  politique  de 
l'Italie.  Une  petite  troupe  de  moines  et  de  prêtres 
apostats  italiens,  réfugiés  à  Malte  vers  ce  même 
temps  boue  la  protection  de  l' anglicanisme,  common- 
oèreni  leurs  futiles  et  impies  publications  dans  la 
feuille  périodique  l'Indicateur  Maltais,  dans  le 
même  but  d'évangéliser  ou  de  protestant Lse9  ta 
peuples  italiens. 

Mais  bientôt  survinrent,  des  conjonctures  el  des 
dispositions  des  esprits  dont  tes  ennemis  deTÉglise  et 
du  peuple  ne  surent  que  trop  bien  profiter  à  leur 
propr*  avantage.  \  ne  manie  indéfinissable  de  liberté 
vague,  inquiète,  don!  la  plupart  ne  connaissaient  ni 
L'objet  ni  la  portée,  envahit  pour  ainsi  dire  totrt  d'un 
coup  les  esprits  de  la  multitude.  Soufl  le  nom  en 
quoique  sorte  magique  de  progrès,   on  ne  faisait 


—  15  — 
qu'aspirer  à  la  nouveauté  en  toutes  choses,  et  par  là 
même  au  renversement  de  toutes  les  institutions  an- 
ciennes ;  tout  genou  fléchissait  devant  l'idole  invo- 
quée de  l'unité  et  de  l'autonomie  italiennes.  Et  ce  fut 
alors  que  des  hommes  impies  et  pervers,  liés  déjà 
entre  eux  par  de  secrets  liens  d'une  conspiration  ju- 
rée contre  l'autel  et  le  trône,  jetèrent  sur  l'Italie  un 
regard  plein  d'un  rire  amer  et  moqueur.  Ils  virenl 
lettre  longs  efforts  et  leurs  ténébreux  desseins  tou- 
chant à  leur  triomphe  ;  ils  virent  entre  leurs  mains 
ce  à  quoi  ils  aspiraient  depuis  longtemps,  leur  élé- 
vation et  leur  domination  personnelle,  sous  la  spé- 
cieuse apparence  de  l'agrandissement  et  de  l'indé- 
pendance de  l'Italie  ;  mais  ils  virent  en  même  temps 
qu'ils  espéreraient  en  vain  le  complet  accomplissement 
de  leurs  projeta,  tant  que  la  foi  catholique  continue- 
rait a  régner  dans  les  esprits.  Prêcher  omertement  le 
socialisme  et  le  communisme,  ou  l'abolition  complète 
de  tout  dogme  positif  et  de  toutes  les  institutions  du 
christianisme,  aurait  passé  pour  trop  violent  et  ren- 
contré dans  tout  le  peuple  une  résistance  insurmon- 
table. Une  autre  voie  se  présentait  à  eux  plus  perfide 
et  plus  séduisante,  vu  les  dispositions  répandues  gé- 
néralement dans  les  esprits.  Mettant  donc  à  profil  ces 
dispositions,  et  appelant  à  leur  aide  les  feuilles  périodi- 
ques, lesécritsde  toute  forme,  lesharanguespubliques. 
les  insinuations  secrètes,  ils  soulevèrent  partout  et 
enflammèrent  les  passions  les  plus  ardentes  pour  la 


—  46     - 

grandeur  et  l'indépendance  do  l'Italie,  on  donnant  à 
entendre!  en  même  temps  aux  esprits  crédules  et  su- 
perficiels que  le  seul  moyen  d'affranchir  le  pays  du 
joug  étranger  et  de  lui  rendre  la  prééminence  sur  les 
nations,  c'était  de  la  soustraire  au  despotisme  cléri- 
cal, au  servage  de  la  superstition  ;  qu'il  importait  à 
la  dignité  et  à  la  liberté  de  l'Italie  de  professer  une 
religion  plus  spirituelle,  plus  pure,  dégagée  de  tous 
ces  liens  qui  avaient  jusque-là  enchaîné  et  com- 
primé les  nobles  élans  de  la  nation;  qu'on  n'avait 
qu'à  jeter  les  yeux  sur  la  prospérité  et  la  grandeur 
sans  égale  de  l'Angleterre,  qu'elle  ne  devait,  disaient- 
ils,  qu'à  son  schisme  et  à  son  émancipation  de  l'au- 
torité papale. 

C'est  ainsi  qu'on  parlait  et  qu'on  écrivait.  Et  déjà 
la  voie  n'avait  été  que  trop  aplanie  par  un  ardent  et 
habile  écrivain,  qui,  avec  la  séduction  d'une  parole 
toujours  vive  et  brûlante,  soutenue  de  tous  les  arti- 
fices de  la  sophistique,  avait,  dans  plusieurs  longs  ou- 
vrages répandus  par  toute  l'Italie,  peint  avec  les  cou- 
leurs du  paganisme  la  nouvelle  ère  toute  prochaine 
d'un  bonheur  transcendant  pour  l'Italie  régénérée, 
inculquant  sans  relâche  la  nécessité  de  moderniser  et 
de  rajeunir  le  culte  catholique,  et,  à  propos  de  jésui- 
tisme, semant  à  pleines  mains  l'aversion  et  le  mépris 
sur  les  instituts  religieux  et  sur  le  clergé  catholique, 
qui  ne  se  prêtaient  pas  aux  nouvelles  théorie-,  enfui 
sur  lès  plus  salutaires  pratiqnesde  dévotion  et  sur  tout 


-    17    — 

l'ascétisme  chrétien.  Cependant  ie  parti  du  progrès, 
ou  pour  mieux  dire  de  la  démagogie,  s'étendait  de  plus 
en  plus,  et  devenait  tous  les  jours  plus  puissant  et  plus 
audacieux  dans  presque  toute  l'Italie,  et  jusque  dans 
le  siège  central  de  la  chrétienté.  On  répandait  à  foi- 
son parmi  le  peuple  de  petits  traités  au  décri  du  ca- 
tholicisme et  à  la  louange  du  protestantisme.  Le  pape 
élevait  la  voix  pour  éclairer  les  peuples  sur  les  pièges 
tendus  à  l'orthodoxie  de  leur  foi  ;  quelques  évoques, 
en  particulier  de  la  Toscane,  firent  aussi  entendre 
la  leur  pour  la  défense  et  la  sûreté  de  leurs  trou- 
peaux; mais  la  voix  du  zèle  pastoral  et  de  la  vérité 
catholique  était  étouffée  par  les  clameurs  de  la  déma- 
gogie qui  ne  cessaient  de  se  faire  entendre,  et  par  un 
déluge  de  méchants  écrits  qui  pénétraient  en  tous 
lieux. 

Cet  état  de  choses  empirant  tous  les  jours,  le 
pape,  dont  la  liberté  même  avait  été  menacée  jusque 
dans  son  propre  palais,  fut  forcé  d'abandonner  son 
siège,  et  tout  resta  au  pouvoir  de  la  faction  domi- 
nante. On  voyait  affluer  en  Italie  et  à  Rome  même 
dos  prédicants  étrangers,  dépêchés  par  les  sectes 
protestantes,  surtout  d'Angleterre;  des  apostats  ita- 
liens se  joignaient  à  eux,  faisant  parade  de  leur  hon- 
teuse apostasie,  et  exerçant  à  découvert  leur  trafic 
de  prosélytisme  protestant.  Par  leurs  efforts  réunis 
s'imprimait  à  Rome,  par  milliers  d'exemplaires,  une 
édition  calviniste  de  la  Bible  falsifiée,  traduite  en  ita- 

T.  I.  2 


—  48  — 

lini  par  Diodati,  pour  être  répandue  de  tous  côtés. 
Déjà  on  projetait  et  on  parlait  même  ouvertement  de 
consacrer  au  nouveau  culte,  au  milieu  de  Rome,  le 
magnifique  temple  du  Panthéon,  devenu  depuis  bien 
des  siècles  l'église  dédiée  à  la  sainte  Vierge  et  à 
tous  les  saints.  On  voyait  en  même  temps  se  produire 
toutes  ces  scènes  de  fureur  et  de  rage  anticatholiques 
qui  préludent  d'ordinaire  à  l'abjuration  solennelle  de 
notre  religion  sainte.  On  chassait  de  leurs  paisibles 
cloîtres  les  religieuses  et  les  religieux  ;  on  dépouillait 
les  églises  de  leurs  vases  sacrés,  et  des  bronzes 
même  destinés  à  appeler  le  peuple  chrétien  à  la 
maison  de  Dieu  et  à  la  prière  ;  on  insultait  les  prêtres 
et  on  les  vouait  à  tous  les  mépris,  on  leur  faisait  naî- 
tre des  frayeurs  pour  les  forcer  à  abandonner  leur 
ministère,  à  se  cacher  et  à  fuir  aux  pays  étrangers  ; 
enfin  on  entassa  les  chaires  et  les  confessionnaux  sur 
les  places  publiques,  pour  en  faire  un  immense  feu  de 
joie  à  la  honte  des  prêtres  et  des  moines.  Le  sang 
même  (je  frissonne  en  rappelant  ces  horreurs),  oui, 
le  sang  des  moines  et  des  prêtres  coula  par  ruis- 
seaux ;  nombre  d'entre  eux  furent  égorgés  d'une  ma- 
nière barbare ,  et  immolés  à  la  haine  profonde  qu'on 
nourrissait  depuis  longtemps  contre  les  plus  pieux 
ministres  de  l'Église. 

A  voir  ces  commencements  et  ce-  progrès,  qui  au- 
rait pu  dire  ce  que  serait  devenue  en  quelques  armées 
la  situation  religieuse  de  l'Italie  et  de  Rome  elle- 


-  49  — 
même,  prise  pour  principal  point,  de  mire  par  ces 
nouveaux  réformateurs?  Mais  Dieu,  qu'il  nous  soit 
permis  de  le  dire,  Dieu  aime  av^c  prédilection  l'Ita- 
lie, et  il  la  sauva  encore  cette  fois  d'un  péril  si  grand 
et  si  imminent.  Dans  le  moment  où  les  vagues  et  les 
vents  de  cette  horrible  tempête  mugissaient  avec  le 
plus  de  furie  et  menaçaient  de  tout  engloutir,  la  main 
de  Celui  qui  peut  tout  fit  un  signe,  et  les  ondes  se  re- 
tirèrent, et  les  vents  firent  silence,  et  le  ciel  redevint 
serein.  La  démagogie  fut  vaincue,  l'ordre  public  fut 
restauré,  la  religion  reprit  son  éclat,  le  successeur  de 
Pierre  remonta  sur  son  siège  et  reprit  possession  de 
ses  légitimes  domaines.  Quel  homme  nourrissant  dans 
son  cœur  des  sentiments  catholiques  ne  se  fut  écrié  à 
la  vue  de  ce  fortuné  changement:  Seigneur,  qui  est 
semblable  à  vous  !  Qui  esl-ce  ijui  pourrait  résister 
à  votre  volonté  ?  Encore  un  moment,  et  l'impie  ne 
sera  plus,  j'ai  passé,  et  déjà  il  n'était  plus.  Je  l'ai 
cherché,  et  je  n'ai  pu  trouver  la  place  où  il  était. 

C'est  ainsi  que  pour  la  seconde  fois  dans  ce  siècle, 
et  dans  la  personne  d'un  autre  Pie  aussi  magnanime 
que  le  premier,  Dieu  montrait  au  monde  étonné  que 
la  roche  de  Pierre  sur  laquelle  est  bâtie  l'Église  du 
Christ  est  invincible  à  toutes  les  forces  de  l'enfer,  et 
(lue  quiconque  ose  se  heurter  contre  elle,  tôt  ou  tard 
doit  être  brisé. 

Mais  en  considérant  un  peu  les  efforts  sérieux  qu'on 
faisait  pour  protestantiser  l'Italie,  que  de  réflexions 


-  2o  — 
se  présentaient  à  l'esprit  !  Dans  ce  temps  où  le  pro- 
testantisme  est  à  son  pjus  grand  déclin  et,  pour 
mieux  dire,  se  dissout  de  toutes  part-  en  se  transfor- 
mant dans  l'indifférentime  religieux,  dans  le  rationa- 
lisme et  le  panthéisme  :  quand  cette  plante  fune 
laisse  voir  depuis  déjà  trois  siècles  quels  fruits  elle  est 
capable  de  produire,  en  révélant  à  tous  les  yeux  sa 
nature  la  plus  intime;  quand  tant  de  nobles  et  hautes 
intelligences  de  tout  pays  civilisé,  après  avoir  long- 
temps lutté  avec  elles-mêmes  dans  les  mille  laux- 
fuyants  de  Terreur,  se  sont  données  de  cœur  et  d"àme 
à  la  véritable  Église  de  Jésus-Christ,  à  cette  Église 
catholique,  apostolique,  romaine,  en  témoignant  hau- 
tement dans  leurs  savants  écrits  de  la  pleine  satisfac- 
tion dont  elles  jouissent  dans  l'intimité  de  leur  ètiv. 
tandis  qu  elles  font  toucher  comme  au  doigt  les  absur- 
dités, la  nudité,  le  vide,  les  principes  dissolvants  el 
mortels  du  protestantisme  ;  quand  enfin,  et  dans  1'  vl- 
lemagne  protestante,  et  dans  la  Hollande,  et  dans 
l'Angleterre,  B'accroît  et.  se  fortifie  tous  les  jours  un 
mouvement  général  vers  le  catholicisme,  comme  vers 
le  port  unique  de  la  paix,  de  la  sécurité  et  du  sain!  : 
c'est  alors  qu'on  voudrait  faire  à  l'Italie  ce  beau 
présent,  en  lui  faisant  répudier  la  chose  même  qui  lui 
a  procuré  un  jtvimaio  réel  sur  toutes  les  mitions.  ,, 
savoir  la  pureté  de  sa  foi  et  la  majesté  de  la  chaire 
apostolique  !  On  voudrai!  lui  faire  oublier  et  effacer 
somme  d'un  trait  les  sublimes  croyances,  les  augustes 


—  21    - 

traditions,  les  illustres  souvenirs,  les  bienfaits  im- 
menses de  dix-huit  siècles,  et  lui  faire  recommencer 
le  cycle  que  les  nations  'protestantes  se  trouvent  au- 
jourd'hui avoir  parcouru,  a  travers  des  fleuves  de 
sang,  de  longues  et  interminables  querelles  intesti- 
nes, avec  une  perte  immense  d'institutions  bienfai- 
santes, avec  le  dépérissement  funeste  de  toute  foi  et 
de  toute  moralité. 

La  liberté  ou  l'indépendance  politique,  je  le  sais, 
est  l'appât  avec  lequel  ces  régénérateurs  de  l'Italie 
s'efforçaient  et  espéraient  de  la  séduire,  en  la  lui  fai- 
sant envisager  comme  le  fruit  et  la  conséquence 
nécessaire  de  l'abolition  du  catholicisme  et  de  l'accep- 
tation du  protestantisme.  Mais  malheur  à  l'Italie  ou 
à  la  partie  de  l'Italie  qui  se  serait  laissé  prendre  à 
cette  amorce!  Je  ne  parle  plus  seulement  de  l'impiété 
et  de  toute  la  honte  qu'il  y  aurait  à  se  procurer  des 
avantages  civils .  quels  qu'ils  soient,  au  prix  d'une 
monstrueuse  apostasie,  en  foulant  aux  pieds  les  de- 
voirs les  plus  sacrés,  et  en  sacrifiant  à  jamais  les 
biens  éternels.  Je  parle  simplement  au  point  de  vue 
historique,  philosophique  et  civil ,  sous  lequel  même 
ce  mariage  prétendu  naturel  du  protestantisme  et  de 
la  liberté  politique  se  montre  évidemment  sophisti- 
que et  mensonger.  Ecoutons  Guizot ,  protestant  lui- 
même  :  «  En  Allemagne,  il  n'y  avait  point  de  liberté 
politique.  La  Réforme  ne  l'a  point  introduite  :  elle  a 
plutôt  fortifié  qu'affaibli  le  pouvoir  des  princes,  elle  a 


—  22  — 
f'ir  plus  contraire  aux  institutions  libresdu  moyen-àge 
que  favorable  à  leur  développement»  (1). 

Ecoutons  un  autre  célèbre  écrivain  politique, 
Chateaubriand  :  «  On  a  dit  que  le  protestantisme 
avait  été  favorable  à  la  liberté  politique,  et  avait 
émancipé  les  nations.  Les  faits  parlent-ils  comme  les 
personnes?  11  est  certain  qu'a,  sa  naissance  la  réfor- 
mation fut  républicaine,  mais  dans  le  sens  aristocra- 
tique, parce  que  ses  premiers  disciples  furent  gentils- 
hommes. Les  calvinistes  rêvèrent  pour  la  France  une 
espèce  de  gouvernement  à  principautés  fédérales, 
qui  l'auraient  fait  ressembler  à  l'empire  germanique  : 
chose  étrange  !  on  aurait  vu  renaître  la  féodalité  par 
le  protestantisme.  Les  nobles  se  précipitèrent  par 
instinct  dans  ce  culte  nouveau,  et  à  travers  lequel 
s'exhalait  jusqu'à  eux  une  sorte  de  réminiscence  de 
leur  pouvoir  évanoui.  Mais,  cette  première  fervour 
passée,  les  peuples  ne  recueillirent  du  protestantisme 
aucune  liberté  politique. 

«  Jetez  les  yeux  sur  le  nord  do  1" Europe,  dans  k- 
paysbù  In  réformntioii  est  née,  où  elle  s'esl  maintenue  : 
vous  verrez  partout  l'unique  volonté  d'un  maître.  La 
Suède,  la  Prusse,  la  Saxe,  sont  restées  sous  la  monar- 
chie absolue  :  leDnnemniTkost  devenu  un  despotisme 

iL  Le  protestantisme  échoua  dans  les  pays  répu- 
blicains :  il  ne  put  envahir  Gênes,  el  à  peine  obtint-il 

!     CçmtV  d'histoire  mv  . 


—  23  — 

à  Venise  et  à  Ferrare  une  petite  église  secrète,  qui 
mourut  :  les  arts  et  le  beau  soleil  du  Midi  lui  étaient 
mortels.  En  Suisse,  il  ne  réussit  que  dans  les  cantons 
aristocratiques,  analogues  à  sa  nature,  et  encore  avec 
une  grande  effusion  de  sang.  Les  cantons  populaires 
ou  démocratiques,  Schwitz,  Ury  et  Underwald,  ber- 
ceau de  la  liberté  helvétique,  le  repoussèrent.  En 
Angleterre,  il  n'a  point  été  le  véhicule  de  la  consti- 
tution, formée,  bien  avant  le  xvr  siècle,  dans  le 
giron  de  la  foi  catholique. ...  Le  peuple  anglais  fut  si 
loin  d'obtenir  une  extension  de  ses  libertés  par  le 
renversement  de  la  religion  de  ses  pères,  que  jamais 
le  sénat  de  Tibère  ne  fut  plus  vil  que  le  parlement  de 
Henri  VIII  :  ce  parlement  alla  jusqu'à  décréter  que 
la  seule  volonté  du  tyran  fondateur  de  l'Église  angli- 
cane avait  force  de  loi.  L'Angleterre  fut-elle  plus 
libre  sous  le  sceptre  d'Elisabeth  que  sous  celui  de 
Marie  »  (1)? 

Ainsi  parlait  Chateaubriand.  Mais  si ,  remontant 
un  peu  plus  haut,  on  médite  avec  impartialité  sur  la 
marche  de  la  société  dans  les  siècles  qui  ont  immé- 
diatement précédé  la  Réforme,  et  sur  la  combinais'  n 
harmonique  qui  se  formait  intérieurement  des  élé- 
ments sociaux,  on  ne  peut  s' empêcher  de  voir  que  le 
protestantisme,  par  sa  violente  apparition  et  parles 


fl)  T'.'f >n!e.<;  historiques  ■  Jnalijsc  rnisoniue  ch-  l'histoire  de 
France,  t.  iv,  al.  111.  p.4-!b  et  suiv. 


-   -2%   - 

principes  qu'il  mettait  en  avant,  a  fait  reculer  pt  bien- 
tôt disparaître  cette  forme  tempérée  d'autorité  et  de 
liberté  vers  laquelle  toutes  les  nations  de  l'Europe  sem- 
blaient s'acheminer  sous  l'influence  de  l'Église  catho- 
lique. Le   problème  difficile   à  résoudre  était  d'har- 
monier  entre  eux  les  trois  éléments,  le  monarchique. 
l'aristocratique  et  le  démocratique  ;  c'était  d'assurer 
au  peuple  un  appui  protecteur  ,  de  donner  à  l'aristo- 
cratie unmoyenld'union  et  un  principe  de  vie ,  de  con- 
cilier à  l'autorité  monarchique  l'amour,  le  respect,  la 
fidélité.  Et  c'était  l'Eglise  catholique  elle-même  qui. 
avec  sa  religion,  avec  sa  morale,  avec  son  clergé,  for- 
mait le  lien  commun  de  ces  trois  éléments,  leur  con- 
tre-poids, leur  principe  d'harmonie.  Avec  un  peu  de 
réflexion  (disons-le  en  répétant  les  paroles  d'un  ex- 
cellent  écrivain  moderne  déjà  cité  dans  ce  discours, 
et  dont  les  livres  méritent  d'être  répandus  et   médi- 
tés par  toute  l'Europe).  «  il  est  bien  facile  de  voir  que 
le  clergé,  par  ses  affinités  naturelles  avec  le  principe 
monarchique  qu'il  trouvait  dans  l'Église,  avec  l'aris- 
tocratie donl  il  faisait  partie,  avec  la  démocratie  déni 
il  sortait,  était  soûl  capable  de  maintenir  l'équilibre 
et  une  durable  harmonie  entre  trois  éléments  aussi 
dissemblabl    .    \--  i  fort,  assez  indépendant   pour 
donnera  ses  collègues,  dans  l'exercice  du  pouvoir, 
l'exemple  d'une  sage  opposition  aux  injustes  exigenc  - 
du  trône,  il  possédail  trop  l'esprit  de  .subordination, 
il  jouissait  d'une  trop  grande  influence  pour  ne  pas 


_.  2b  - 

défendre  la  monarchie  contre  les  entreprises  de  ses 
deux  rivales.  Oter  un  tel  rouage  de  la  machine  repré- 
sentative, comme  fit  le  protestantisme,  c'était  la  dé- 
traquer pour  toujours,  [/hérésie  acheva  la  ruine  des 
libertés  politiques  par  les  germes  d'anarchie  qu'elle 
sema  entons  lieux.  Quel  chaos  que  PEuropepeti  d'an- 
nées après  l'apparition  du  par  Évangile  !  Les  Etats, 
menacés  d'une  dissolution  imminente,  ne  virent  de 
salut  que  dans  la  centralisation  du  pouvoir.  En  Italie, 
les  petites  républiques  sont  absorbées.  En  Espagne. 
les  cortès  tombent  en  désuétude.  Il  en  est  de  même 
en  France  des  états-généraux,  devenus  des  foyers  de 
discorde.  Partout  la  royauté  devient  une  dictature 
héréditaire  »  (l).  Si  l'on  veut  voir  cette  question  trai- 
ter avec  tous  ses  développements  historiques  et  phi- 
losophiques, on  n'a  qu'à  prendre  en  main  l'immortel 
ouvrage  de  Balmès  (*2). 

Il  nous  suffit  à  nous  d'avoir  touché  seulement  cette 
grande  vérité,  que  le  protestantisme  n'a  point  été  par 
lui-même,  pas  plus  qu'il  ne  l'est  actuellement,  un 
principe  générateur  de  liberté  politique:  mais  Kroù 
il  la  trouvée  déjà  établie,  comme  en  Angleterre  et  en 
Suisse,  il  l'a  tout  au  plus  laissée  debout,  quoique  mm 
sans  de  violentes  convulsions  et  bien  du  sang  répandu  : 
là  où  il  a  trouvé  la  forme  monarchique,  comme  dans 

I    Solution  de  (/ronds  problèmes,  t    mi,  p.  -210  et  suiv. 
(6   Protestantisme  compare  ent  Catholicisme,  t.  m,  c.  lxm 


—  56  — 
les  pays  du  Nord,  il  l'a  rendue  beaucoup  plus  despo- 
tique et  beaucoup  plus  absolue;  et,  en  général,  par 
son  action  dissolvante,  il  a  obligé  les  princes  à  ren- 
forcer et  à  sauvegarder  leur  pouvoir,  et,  par  là  même, 
à  prendre  une  allure  différente  de  celle  beaucoup 
plus  douce  et  beaucoup  plus  tempérée  à  laquelle 
la  société  chrétienne  d'Europe  allait  se  plier  d'elle- 
même. 

Mais  le  protestantisme  a  fait  bien  pis  encore  pour 
l'abaissement  de  la  dignité  et  de  la  liberté  de 
riiomme  au  double  point  de  vue  religieux  et  civil. 
Tandis  que,  d'une  part,  il  proclamait  une  absurde  li- 
berté individuelle  de  penser  et  d'opiner  eu  matière 
de  religion,  ouvrant  ainsi  une  large  voie  à  toute  sorte 
d'erreurs  et  d'égarements  pour  l'esprit  humain  ;  de 
l'autre,  par  une  inconséquence  palpable,  il  asservis- 
sait  la  conscience  à  la  volonté  despotique  et  au  ca- 
price de  l'homme  ;  il  réduisait  la  religion  à  une  pure 
dépendance  de  l'État,  à  une  branche  de  l'administra- 
tion publique  ;  il  créait,  enfin,  ce  qui  s'appelle  l'É- 
glise de  l'État,  ou  Yautocralic  religieuse  des  princes 
et  des  gouvernements  temporels.  Écoutez  o  t  aveu 
d'un  écrivain  protestant  de  Genève,  qui  jouit  aujour- 
d'hui d'une  grande  réputation  parmi  eeu\  de  ça  secte  : 
a  1,"  Kg  fisc  d'Etat  proprement  dite,  écrivait  enlS/r2 
M.  Vinct,  est  une  invention  de  la  Réforme,  alors 
qu'ayant  peur  de  son  principe,  «'lie  le  nia  de  fait  après 
l'avoir  proclamé  de  bouehe.  La  Réforme,  en  se  sépa- 


—  27 

rant  de  l'Eglise  romaine,  qui  n'était  ni  la  multitude 
ni  le  pouvoir  civil,  devait,  pour  trouver  un  chef,  se 
retourner  ou  vers  le  peuple  ou  vers  le  pouvoir 
civil.  Son  principe  l'aurait  dû  faire  se  retourner  verp 
le  peuple  ;  mais ,  généralement ,  c'est  ce  qu'elle 
n'osa  faire,  et,  pour  avoir  une  autorité  présente 
et  visible ,  elle  s'adressa  au  pouvoir  civil ,  en  le 
faisant  évèque.  C'est  là  le  caractère  des  Églises 
d'État  ;  on  peut  le  définir  par  ces  mots  :  Episcopat 
du  gouvernement  civil.,.,  Ainsi  donc,  les  véritables 
Églises  d'État  ne  sont  pas  si  anciennes  :  elles  datent 
du  xvi°  siècle,  et  on  peut  les  appeler,  sans  leur  faire 
injure,  l'avorton  du  protestantisme  »  (1).  Et  nous 
ajouterons,  nous,  qu'il  n'était  pas  au  pouvoir  de  la 
Réforme  de  choisir  entre  le  peuple  et  le  pouvoir  civil, 
si  elle  voulait  atteindre  son  but  et  prendre  racine.  Le 
pouvoir  civil  seul,  avec  les  moyens  coërcitifs  dont  il 
peut  disposer,  pouvait  être  un  instrument  propre  à  ses 
lins.  Et,  en  effet,  nous  voyons  dans  l'histoire  que 
partout  où  le  protestantisme  a  jeté  ses  racines,  le  pou- 
voir civil  s'est  établi  maître  de  la  Réforme,  comme 
de  sa  propriété,  et,  en  conséquence,  l'a  imposée  au 
peuple  avec  le  ministère  des  prédicants,  avec  des  lois 
tyranniques  et  cruelles  et  avec  le  bras  du  bourreau. 
La  Suède  sous  Gustave  Wasa,  le  Danemarck  B€>us 


(1)  Essai  s»r  la  manifestation  des  conviction':   religieuses , 
par  A.  Yixkt:  P  -\  p.  368;  968. 


—  -28  — 
Christiern,  l'Angleterre  sous  Henri  Vil  1,  et  tant  d'au- 
tres pays  du  Nord,  enfin  les  gouvernements  mêmes 
démocratiques  de  la  Suisse  sont  une  preuve  his- 
torique de  cette  grande  vérité.  Les  protestants 
eux-mêmes  sentent,  aujourd'hui  la  servitude,  la  dé- 
gradation religieuse  et  civile  où  les  a  conduits  eette 
tyrannique  autocratie  de  l'Etat.  De  là  ce  grand 
mouvement  qui  se  manifeste  parmi  eux  de  tous  côtés 
pour  affranchir  ce  qu'ils  appellent  leur  Eglise  du 
joug  de  l'État,  pour  obtenir  Y  autonomie  ecclésias- 
tique, ou  le  droit  pour  l'Église  de  se  régir  par  elle- 
même.  Ils  invoquent  pour  exemple  et  pour  appui  [a 
constitution  même  de  l'Église  catholique,  la  distinc- 
tion essentielle  qui  y  est  reconnue  entre  la  puissance 
civile  et  la  puissance  spirituelle,  son  autonomie  et  son 
indépendance  par  rapport  au  pouvoir  politique .  les 
excellents  effets  qui  en  résultent.  «  L'Église  catho- 
lique, écrit  l'auteur  que  nous  venons  de  citer,  lie  s'esl 
jamais  laissé  absorber  par  l'État.  On  doit  lui  rendre 
cette  justice,  elle  n'a  jamais  connu  la  servitude,  elle 
n'a  jamais  donné  son  indépendance  pour  prix  de  Bes 
privilèges.  Elle  a  ses  lois,  elle  a  ses  règles,  elle  a  son 
esprit;  elle  s'appartient  à  elle-même,  s'écoute,  se  ré- 
pète. Protégée  par  sa  doctrine,  qui  fait  descendre 
absolument  toute  vérité  du  siège  apostolique,  elle  se 
tient  dans  son  domaine  et  relègue  l'État  dans  le  sien. 
Elle  ne  dédaigne  pas  de  commander  :  mais  elle  dédai- 
gne encore  plus  d'obéir  :  c'est  là  sa  gloire,  gloire 


—  39  — 

pure  et  digne  d'envie  »  (I).  Ils  confessent,  en  un  mot, 
de  la  manière  la  plus  éclatante ,  que  le  protestan- 
tisme, en  mentant  à  sa  devise  de  liberté  et  d'indé- 
pendance, a  produit  pour  les  peuples  qui  en  sont  la 
proie  l'esclavage  et  l'oppression. 

Et,  en  effet,  quel  esclavage  plus  dégradant  que  de 
recevoir,  comme  pour  obéir  à  une  loi  établie,  la  reli- 
gion de  l'État,  c'est-à-dire  de  se  la  laisser  imposer 
par  ce  qui  n'a  aucune  mission  légitime  d'enseigner, 
de  prêcher,  de  faire  des  lois  en  matière  de  croyances 
religieuses,  aucun  droit  sur  la  conscience  des  peu- 
ples? L'Église  catholique  le  proclame,  ce  droit,  pour 
elle-même;  clic  veut  qu'on  le  reconnaisse,  parce  qu'elle 
le  possède  Légitimement,  parce  qu'elle  en  a  reçu  la 
mission  et  l'investiture  solennelle  du  Christ,  divin  au- 
teur et  consommateur  de  notre  foi,  parce  qu'elle  peut 
montrer  et  qu'elle  montre  à  quiconque  ne  se  rend 
pas  coupable  d'un  aveuglement  volontaire  ces  ca- 
ractères divins,  ces  motifs  évidents  de  crédibilité, 
qui  prouvent  incontestablement  sa  mission.  Elle  exige 
la  foi  a  sa  parole,  parce  qu'elle  prouve  qu'elle  es! 
l'organe  infaillible  de  la  vérité,  parce  que  les  dogmes 
qu'elle  propose  a  croire  comme  surnaturels  ei  hor- 
de la  portée  de  l'entendement  humain  sont  ap- 
puyés par  une  autorité  extrinsèque  suffisante  pour  le- 
rendre  évidemment  croyables,  de  façon  que  l'homme 

I    Essai,  |».  301,  369 


—  30  — 
penf  et  doit,  s'il  ne  veut  se  rendre  coupable  d'une 
faute  grave,  leur  donner  son  assentiment,  y  soumet- 
tre sa  raison,  les  croire  de  cœur  et  les  confesser  de 
bouche,  sans  résister  jamais  à  la  grâce  qui  accom- 
pagne toujours  l'enseignement  plein  d'autorité  de 
l'Église.  Mais  le  gouvernement  civil,  le  pouvoir  tem- 
porel, n'a  rien  de  tout  cela;  cela  n'entre  pas  dans  son 
droit  ;  ce  n'est  pas  là  la  fin  pour  laquelle  il  a  été 
établi  ;  cela  est  hors  de  toute  proportion  avec  les 
moyens  dont  sa  nature  lui  permet  de  disposer.  Et 
s'il  agit  à  rebours  de  tous  ces  principes,  s'il  veut  en- 
trer dans  le  sanctuaire  des  consciences,  s'il  veut  por- 
ter la  main  sur  l'arche  de  Dieu,  sur  les  choses  et  les 
personnes  de  Dieu  et  de  son  Église,  il  exerce  une  ty- 
rannie que  condamne  la  foi  autant  que  la  droite  rai- 
son ,  il  impose  au  peuple  un  joug  contre  lequel  pro- 
teste la  conscience  religieuse  et  morale  autant  que  le 
sentiment  de  vraie  liberté  et  de  dignité  humaine.  Et 
telle  a  été  toujours  la  tendance  et  l'allure  du  prot 
tantisme,  partout  où  il  a  pu  développer  sa  libre  ac- 
tion; tels  sont  aussi  les  fruits,  dans  l'ordre  même 
civil,  que  les  peuples  en  ont  recueillis. 

Que  ce  soient  là,  non  des  déclamations  exagérées  ou 
des  appréhensions  imaginaires  d'esprits  étroits  et  ré- 
trogrades, mais  de  profondes  vérités  historiques,  un 
salutaire  avertissement  pour  l'Italie ,  afin  qu'elle  se 
mette  en  garde  contre  les  assertions  insidieuses  et 
mensongères  de  ceux  qui  se  vantent  d'être  ses  amis 


—  31  — 

passionnés  et  de  ne  vouloir  que  sa  gloire,  tandis  que 
tous  leurs  désirs,  tous  leurs  efforts  tendent  à  lui  im- 
porter le  plus  grand  des  maux,  qui  est  le  protestan- 
tisme. Et  puisqu'ils  ont  toujours  à  nous  objecter  la 
prospérité  et  la  grandeur  politique  de  l'Angleterre  pro- 
testante ,  déjouons  encore  ici  le  sophisme  et  le  men- 
songe. Personne  plus  que  moi  n'admire  ce  qu'il  y  a 
de  bon  et  de  grand  dans  l'illustre  nation  britannique, 
dans  son  gouvernement,  dans  ses  lois,  dans  les  qua- 
lités de  ses  membres.  J'admire  l'ordre  légal  qui  par- 
tout y  domine  ;  le  respect  tout  particulier  qu'on  y  a 
généralement  pour  les  lois  ;  la  ténacité  louable  avec 
laquelle  on  y  observe  les  usages  traditionnels.  J'ad- 
mire dans  cette  nation  le  génie  des  arts  mécaniques, 
une  ardeur  sans  pareille  pour  l'industrie  et  le  com- 
merce ,  un  courage  intrépide  pour  tout  ce  qu'elle 
entreprend ,  un  caractère  sérieux ,  réfléchi ,  d'un 
flegme  tout  particulier. 

Mais  que  tout  cela  soit  la  conséquence  et  le  fruit 
du  protestantisme,  c'est  ce  qu'on  ne  pourra  jamais 
prouver  ni  établir.  La  constitution  anglaise,  comme 
on  Ta  déjà  fait  remarquer,  est  une  œuvre  d'ancienne 
date  et  d'origine  catholique,  et  le  clergé  catholique 
lui-même  y  a  pris  une  très  grande  part;  et,  par  con- 
séquent, lorsque  la  nation  eut  le  malheur  de  rompre 
avec  la  foi  de  ses  ancêtres,  elle  se  trouvait  déjà  con- 
stituée catholiquement  et  habituée  d'avance  aux 
formes  du  gouvernement  représentatif.  Tout  le  reste 


—  32  - 

appartient  au  génie  national  et  aux  habitudes  de  ce 
peuple;  et  il  n'en  aurait  pas  été  autrement  quand 
même  il  serait  demeuré  fidèle  à  l'Eglise  catholique, 
comme  aucune  différence  ne  s'aperçoit  de  fait  sous 
ce  rapport  dans  la  partie  de  la  nation,  assez  considé- 
rable et  de  jour  en  jour  plus  nombreuse,  qui  professe 
publiquement  la  religion  catholique.  Il  n*y  a  donc 
rien  en  cela  dont  le  protestantisme  ait  à  s'enorgueil- 
lir, comme  d'un  mérite  qui  lui  appartienne  exclusi- 
vement. La  prospérité  du  commerce,  l'empire  des 
mers,  l'étendue  des  conquêtes,  l'abondance  de  l'or, 
ont  été  longtemps  et  à  un  très  haut  degré  en  partage 
à  l'Espagne  et  au  Portugal,  royaumes  alors  fortement 
attachés  à  la  foi  catholique.  Que  si  l'Angleterre  protes- 
tante se  fait  un  titre  de  gloire  de  l'établissement  colos- 
sal de  la  Compagnie  des  Indes,  l'Europe  catholique 
du  moyen-âge  saura  lui  opposer  l'institution  commer- 
ciale bien  plus  vaste  et  bien  plus  gigantesque  de  la 
ligue  dite  des  villes  anséatiques,  qui  disposait  de  tant 
de  flottes,  qui  pouvait  soutenir  de  longues  guerres 
contre  les  potentats  de  l'Europe,  et  former  avec  eux 
des  traités  de  commerce  et  de  paix.  Mais  si  l'on  veut 
ensuite  tenir  compte  de  tous  les  éléments  dont  le  cal- 
cul cluit  fntrer  dons  l'examen  de  ce  problème;  si  l'on 
met  dans  la  balance  ce  qu'a  fait  réellement  le  protes- 
tantisme en  Angleterre  :  l'illusion  disparaît,  et  je  se 
voudrais  pasà  ce  prix  pour  toi,  ô  ma  chère  Italie!  le 
sort  ii  la  condition  de  ce  royaume.  .Je  n'avancerai 


—  33  — 
que  des  faits  avoués  ouvertement,  voire  même  déplo- 
rés par  des  écrivains  de  ce  pays,  des  faits  dont  j'ai 
été  moi-même  témoin  oculaire. 

Je  ne  rappellerai  pas  le  fait  remarquable,  déjà  ex- 
primé avec  beaucoup  de  vérité  par  le  comte  de  Mais- 
tre,  que  le  peuple  anglais,  pour  jouir  de  sa  liberté 
civile,  a  le  privilège  d'être  de  toutes  les  nations  po- 
licées la  plus  surchargée  de  taxes.  Mais  je  dois  rap- 
peler qu'il  n'y  a  pas  de  pays  où  les  fortunes  se  trou- 
vent plus  inégalement  réparties,  à  l'avantage  exclusif 
d'un  petit  nombre  de  familles;  de  sorte  que,  si  d'une 
part  vous  avez  le  spectacle  de  l'opulence  et  du  luxe 
le  plus  inouïs ,  vous  avez  de  l'autre ,  et  dans  les 
grandes  masses  du  peuple ,  celui  du  paupérisme  le 
plus  désolant  et  de  l'indigence  la  plus  extrême.  Je 
rappellerai  comment  une  partie  nombreuse  du  peu- 
ple, manquant  de  pain,  passe  dans  les  souterrains  la 
plus  grande  partie  de  sa  vie,  employée  à  creuser  les 
mines  de  charbon  fossile  où ,  sans  parler  de  tout  ce 
qu'a  de  triste  ce  genre  de  vie,  ils  sont  continuelle- 
ment exposés  aux  explosions  subites  des  mines,  au 
point  qu'il  ne  se  passe  pas  d'année  que  des  cen- 
taines de  travailleurs  y  restent  engloutis.  Je  rappel- 
lerai comment  tant  d'enfants  des  deux  sexes  sont 
condamnés  à  consumer  leurs  jeunes  années  dans  des 
fabriques  fétides,  et  si  la  loi  ne  fût  venue  à  leur  se- 
cours, la  moitié,  pour  ne  pas  dire  les  deux  tiers 
d'entre  eux,  n'arriverait  pas  à  l'ftge  mûr.  Je  rappel- 

T.   I.  3 


-_  34  — 

iu;ii  comment  le  clergé  de  l'Église  établie  nage  dans 
1" opulence  et  s'engraisse  des  dépouilles  de  l'Église 
catholique,  sans  que  la  charité  ou  la  bienfaisance  lui 
persuade  d'en  rien  retrancher  pour  le  soulagement 
des  populations  affamées.  Que  dire  ensuite  au  sujet 
de  l'infortunée  Irlande,  qui,  avec  sept  millions  de 
catholiques  contre  un  seul  million  de  protestants,  est 
forcée  de  remettre  ses  dîmes  aux  ministres  et  aux 
prélats  protestants,  tandis  que  ses  propres  pasteurs 
catholiques  gémissent  dans  le  besoin  des  choses  les 
plus  nécessaires  à  la  vie  ;  l'Irlande,  où  régnent  depuis 
bien  des  années  toutes  les  horreurs  de  la  misère  et  de  la 
famine,  où  chaque  année  offre  le  spectacle  lamentable 
de  malheureux  mourant  de  faim  par  milliers,  où  d'au- 
tres milliers  ou  centaines  de  milliers  s'en  vont,  pour 
apaiser  le  même  besoin,  pales  et  déguenillés,  à  travers 
les  mers,  demander  un  asile  aux  terres  lointaine- 
qu'  habitent  des  peuples  sauvages.  Cette  grandeur  donc 
et  cette  prospérité  qu'on  nous  donne  pour  exemple  et 
pour  modèle  ne  sont,  à  vrai  dire,  qu'une  grandeur  et 
une  prospérité  de  quelques  rUi.->»>  privilégiées,  ac- 
ouises  au  prix  des  privations  de  toutes  sortes  et  des 
souffrances  de  la  multitude,  et  cimentées  4e  son  sang 
ci'iimie  de  ses  larmes.  Ah  !  c'est  qu'il  y  manque  l'es- 
prit catholique,  la  foi  catholique,  la  charité  catho- 
lique, |e  sacerdoce  cailioli* [in-  :  c'esl  parce. que  tant 
d'institutions  de  bienfaisance  chrétienne,  au  inoyn 
desquelles  le  catholicisme  pounoit  avee  tant  de  sol- 


—  35  — 

licitudc  au  soulagement  et  au  soutien  des  classes  in- 
digentes, manquent  à  l'Angleterre  protestante,  et  que 
le  langage  de  la  vraie  charité  chrétienne,  qui  parle 
si  éloquomment  au  cœur  des  catholiques  et  leur  per- 
suade si  efficacement  de  compatir  à  la  misère,  ne 
peut,  en  général,  trouver  accès  dans  le  cœur  du  pro- 
testant livré  au  luxe  et  aux  agitations  d'une  vie  toute 
mondaine.  Je  voudrais  bien  qu'on  lût  en  Italie  te 
que  dernièrement  un  ministre  anglican,  sir  Thomas 
Allies,  écrivait  sur  ce  sujet  dans  son  journal,  qui  con- 
tient le  résultat  des  observations  faites  par  lui-même 
dans  son  voyage  en  France  et  dans  une  partie  de 
l'Italie  de  Fan  18/j5  à  I8Z18.  Oh  !  comme  il  sait  bien, 
subjugué  qu'il  est  par  l'évidence  de  la  vérité,  rendre 
hommage  à  tout  moment  à  cet  esprit  catholique  de 
bienfaisance  xraiment  chrétienne  dans  les  pays  ca- 
tholiques! Oh!  comme  dans  le  parcours  qu'il  l'ait 
des  villes  de  la  haute  Italie,  il  exalte  la  ville  de  Gènes 
pour  ses  établissements  de  charité  !  Et  comme  il  sent 
et  exprime  vivement  le  vide  que  l'absence  de  pareils 
biens  produit  en  Angleterre!  »  Oh!  s"écrie-t-il,  quand 
viendra  le  jour  où  mon  pays  se  signalera  de  nouveau 
par  de  semblables  œuvres  de  charité  chrétienne  et 
par  cette  même  ardeur  à  porter  la  croix  do  Jésus- 
Christ  au  milieu  des  péchés  et  des  faiblesses  d'un 
monde  corrompu?  Plût  à  Dieu  qu'au  lieu  de  tant  de 
biens  temporels  i' Angleterre  eût  encore  une  fois  le 
privilège  d'être  l'île  des  saints!  Mais  cela  est  impos- 


—  36  — 
siblo  tant  qu'elle  s'obstinera  à  renier,  à  déprécier  et 
à  méconnaître  l'honneur  du  célibat  que  s'imposent 
ceux  qui  se  consacrent  au  saint  ministère,  et  le  pou- 
voir du  sacrifice  de  Jésus-Christ  se  transmettant  de 
lui-même  à  ses  membres  »  (1). 

Mais  le  mal  ne  se  borne  pas  encore  là  :  il  \  a 
d'autres  ulcères  plus  mortels  comme  plus  profonds 
qui  rongent  les  entrailles  de  ce  grand  peuple,  et  qu'il 
doit  pareillement  à  son  protestantisme.  Des  sectes 
religieuses  sans  nombre  s'y  disputent  le  terrain,  et 
chaque  jour  en  voit  éclore  quelque  nouvelle  de  plus 
en  plus  étrange.  La  vérité  chrétienne  est  mise  en 
pièces  et  horriblement  défigurée  par  mille  opinions 
inconsistantes  et  contradictoires,  tellement  que  per- 
sonne ne  sait  véritablement  ce  qu'il  croit  un  jour  ou 
ce  qu'il  croira  le  lendemain.  Si  vous  portez  vos  re- 
gards vers  l'État,  la  religion  et  l'Église  officielle  > 
sont  une  affaire  de  pure  police  et  d'intérêt  politique; 
si  vous  considérez  les  classes  élevées,  la  religion  s* y 
réduit  à  un  objet  de  bienséance  et  de  convenance  so- 
ciale ;  si  vous  approfondissez  la  situation  morale  de 
la  masse  du  peuple,  vous  n'y  trouvez  au  fond  qu'un 
semi-paganisme.  Il  ne  sait  mot  des  mystères  chré- 
tiens, il  ne  pense  ni  à  Dieu  ni  à  l'autre  vie;  sans 
moyens  d'instruction,  privé  des  secours  religieux, 


i    Journal  in   Franct  In  11  548  ii'Uh  tetfers  from 

Itahi  in  1  ^  17,  by  Thomas  Wilh. 


_  37  — 

n'y  songeant  même  pas,  plongé  dans  le  vice,  il  vit 
et  meurt  dans  la  plus  crasse  ignorance  de  ses  éter- 
nelles destinées  et  dans  la  dégradation  morale  la  plus 
profonde.  Nous  aurons  occasion,  dans  le  cours  de  cet 
ouvrage,  de  parler  de  ces  faits  avec  plus  d'étendue, 
et  nous  saurons  les  confirmer  par  des  témoignages 
d'écrivains  anglicans. 

Je  voudrais  seulement  faire  bien  comprendre  cette 
grande  vérité,  que  la  grandeur  et  l'indépendance  po- 
litiques, et  même  la  richesse  nationale,  ne  sont  point 
synonymes  ni  l'équivalent  de  la  vraie  prospérité  so- 
ciale, et,  pour  mieux  dire,  peuvent  fort  bien  subsis- 
ter sans  cette  dernière  ;  et  c'est  là  précisément  le  cas 
de  l'Angleterre,  où  le  bien  suprême  auquel  tout  le 
reste  se  sacrifie  est  la  grandeur  politique  et  nationale, 
et  où  le  bas  peuple  est  laissé  dans  le  plus  extrême 
dénûment  de  ces  avantages  moraux,  religieux  et 
même  temporels,  qui  forment  le  véritable  bien-être 
des  nations.  Ah  !  il  n'y  a  qu'une  religion  comme  la 
religion  catholique  qui  se  rapporte  et  se  consacre 
tout  entière  au  bien  de  tous  ;  qui,  dans  l'inépuisable 
fécondité  de  sa  charité,  se  fasse  toute  à  tous,  et  exerce 
son  action  bienfaisante  sur  toutes  les  classes  sociales 
pour  former  cette  égalité  religieuse  et  morale  qui  est 
comme  le  contre-poids  et  le  remède  en  même  temps 
de  l'inégalité  inévitable  des  richesses,  des  emplois, 
des  talents,  des  honneurs  dans  la  société  civile  ;  il 
n'y  a,  dis-je,  qu'une  semblable  religion  qui  soit  faite 


-  38  — 
pour  donner  au  peuple  la  vraie  prospérité  et  le  vrai 
bonheur.  Et  cette  religion  venue  du  ciel  s'accom- 
mode et  s'adapte  merveilleusement  à  toutes  les  formes 
politiques  des  gouvernements  terrestres,  pan»  que. 
comme  Balmès  le  dit  excellemment,  elle  est  comme 
le  soleil  qui  illumine  tout,  qui  féconde  tout,  qui  raf- 
fermit, tout,  tandis  qu'elle  ne  craint  elle-même  ni  ob- 
scurcissement ni  déclin. 

Si  l'Angleterre  devenait  catholique,  les  maux  inté- 
rieurs si  graves  qui  la  travaillent  trouveraient  leur 
remède  le  plus  efficace .  sans  que  sa  grandeur  natio- 
nale et  son  indépendance  politique  fussent  compro- 
mises. C'est  aussi  le  vœu  universel,  l'objet  des 
prièreâ  les  plus  ardentes  du  monde  catholique  .  et 
la  douce  espérance  d'en  voir  l'accomplissement 
s'accroît  et  se  fortifie  tous  les  jours.  Déjà  on  sent 
en  Angleterre  l'influence  et  l'action  salutaire  du 
catholicisme  sur  les  classes  pauvres  et  abandon- 
nées; déjà  on  admire  l'esprit  de  sacrifice,  dont  il 
n'y  a  que  le  sacerdoce  catholique  et  les  insti- 
tuts religieux  enfantés  par  l'Église  catholique  qui 
puissent  être  animés;  déjà  le  culte  catholique,  éten- 
dant ses  conquêtes  de  toutes  parts,  multiplie  partout 
les  églises,  les  écoles,  tes  établissements  de  charitéi 

Heureuse  l'Angleterre,  si  elle  retrouve  entin  le  tr< 
de  son  antique  foi,  (terri  elle  était  autrefois  si  riche- 
ment dotée,  mais  dent  elle   a    l'ait,  hélas,  il  v  a  trois 
siècles»,  le  funeste  abandon  ! 


-  30  - 
M;iis  malheur  à  l'Italie ,  dois-je  le  redire,  ou 
malheur  à  cette  partie  de  l'Italie  qui  se  laisserait 
enlever  ce  trésor  dans  l'espoir  éphémère  et  menson- 
ger d'en  devenir  plus  grande,  plus  heureuse,  plus 
indépendante!  Si  j'élève  si  haut  ma  voix,  c'est  que 
le  danger,  il  faut  bien  le  dire,  n'est  pas  encore 
passé.  Les  soi-disant  régénérateurs  de  l'Italie,  après 
avoir  donné  au  monde  la  preuve  évidente  de  ce 
qu'ils  ont  pu  faire  pour  elle,  en  la  plongeant  dans 
tous  les  maux  de  l'anarchie,  de  la  licence  et  de  l'im- 
piété, et  en  la  rendant  la  fable  des  nations  étrangè- 
res, n'abandonnent  point  leur  œuvre  malgré  Ifeà 
pertes  qu'ils  ont  subies:  ils  ne  cessent,  par  des 
moyens  ostensibles  ou  occultes,  de  souffler  le  feu  de 
la  discorde  et  l'esprit  de  révolte  parmi  le  peuple  ita- 
lien; ils  poussent  surtout  S  la  haine  du  sacerdoce 
comme  du  culte  catholique  et  du  Saint-Siège.  E* 
certaines  contrées  de  l'Italie,  la  presse  publique  fa- 
vorise et  propage  cet  esprit  pestilentiel.  En  Angle- 
terre, les  sociétés  protestantes  les  plus  fanatiques 
s'agitent  et  se  remuent  de  toute  manière  pour  faire 
don  à  l'Italie  du  pur  Evangile.  Un  moine  italien 
apostat,  trop  tristement  connu  en  Italie  et  à  Rome, 
continue  dans  son  fol  aveuglement  à  diriger  cet  le 
croisade  protestante.  Au  milieu  des  ovations  et  des 
copieuses  largesses  que  lui  font  les  meetings  évangé- 
liques  et  méthodistes  de  l'Angleterre .  il  s'en  va 
criant  bien  haut  qu'il  a  reçu  l'Évangile  immédiate- 


-  40  - 

ment  de  Dieu  comme  les  apôtres,  et  avec  l'Évangile, 
la  mission  de  régénérer  l'Italie  à  la  vraie  foi  évangé- 
lique.  La  partie  cisalpine  de  l'Italie  surtout  est  le 
point  de  mire  et  l'objet  des  espérances  de  ces  émis- 
saires de  la  réforme,  parce  qu'ils  y  trouvent  un  libre 
champ  d'action  et  des  conditions  favorables  à  leurs 
desseins. 

Mais  tous  ces  efforts  du  protestantisme,  de  l'apos- 
tasie et  de  l'incrédulité  seront  encore  une  fois 
impuissants.  Plusieurs  graves  rajsons  m'en  don- 
nent la  conviction  et  m'en  inspirent  la  confiance. 
J'ai  foi  à  l'esprit  religieux  et  aux  dispositions  en 
quelque  sorte  natives  de  la  généralité  des  nations 
italiennes,  en  qui  le  catholicisme  est  devenu  comme 
une  seconde  vie.  J'ai  foi  dans  la  piété  et  la  religion 
sincère  de  tous  les  princes  auxquels  la  divine  Provi- 
dence a  confié  le  gouvernement  des  diverses  provin- 
ces de  l'Italie.  J'ai  foi  dans  le  clergé  séculier  et 
régulier  italien,  qui,  s'il  a  pu  un  instant  se  laisser 
séduire  et  jeter  hors  de  la  voie  par  les  derniers  mou- 
vements révolutionnaires,  n'en  est  pas  moins,  à  par- 
ler en  général,  fidèle  à  sa  mission.  J'ai  foi,  et  très 
grande  foi  dans  l'union  admirable ,  dans  la  fermeté 
apostolique  et  le  zèle  pastoral  de  l'épiscopat  italien. 
Si  au  \vi'  siècle  l'Allemagne,  le  Danemark.  In 
Suède,  l'Angleterre,  sont  restés  en  proie  à  l'hérésie 
et  nu  schisme,  d'où  cela  venait-il,  que  de  la  dégra- 
dation ,  de  la  faiblesse  et  de  l'abjection  où  étaient 


-  41  — 

tombés  par  leur  faute  les  évêques  de  ces  pays  en  gé- 
néral, qui,  au  lieu  d'opposer  comme  un  rempart  d'ai- 
rain aux  entreprises  de  la  réforme,  que  soutenaient 
les  princes,  se  firent  les  ministres  des  volontés  despo- 
tiques et  impies  de  leurs  monarques?  Mais  l'Italie  au 
milieu  du  xixe  siècle  offre  le  doux  et  consolant  spec- 
tacle d'un  corps  épiscopal  pur  et  sans  tache,  tout  en- 
tier animé  d'un  même  sentiment  et  d'un  même  zèle 
pour  les  intérêts  de  Dieu  et  pour  la  défense  de  son 
Église ,  uni  par  un  concert  merveilleux  à  la  chaire 
apostolique,  mère  et  maîtresse  de  toutes  les  Églises , 
docile  et  soumis  à  la  voix  de  son  chef  suprême ,  et 
prêt  à  sacrifier  tous  les  biens  de  ce  monde ,  et  la  vie 
môme,  plutôt  que  de  manquer  aux  sublimes  devoirs 
du  ministère  pastoral.  Un  épiscopat  de  ce  caractère 
sera  toujours  une  barrière  insurmontable  à  tous  les 
efforts  de  l'hérésie;  insurmontable, dis-je. parce  qu'il 
est  uni  à  la  chaire  de  Pierre,  qu'il  écoute  la  voix  de 
Pierre,  toujours  vivant  et  parlant  dans  le  pape  son 
successeur.  Et  c'est  ainsi  que  Pierre  a  fait  entendre 
sa  voix  dans  l'immortelle  encyclique  que  le  pape 
Pie  TX  adressait  naguère  à  l'épiscopat  italien,  et 
dans  laquelle  il  signalait  avec  une  haute  sagesse  les 
maux  religieux  de  l'Italie,  et  les  dangers  dont  elle 
est  encore  menacée,  suggérait  les  remèdes  les  plus 
opportuns,  et  donnait  par  ses  exhortations  une  nou- 
velle force  au  zèle  et  à  la  vigilance  des  évêques  de  la 
Péninsule;  exhortations  dont  on  a  vu  déjà  les  fruits 


-  12  — 

les  plus  salutaires,  en  particulier  par  les  conciles  pro- 
vinciaux d'Italie  assemblés  pour  affermir  la  foi  et 
prémunir  les  peuples.  Mais  à  tant  et  de  si  forts  mo- 
tifs de  confiance ,  ne  dois-je  pas  ajouter  celui  qui  les 
couronne  et  les  consacre  tous?  Quand  le  ciel  opère 
des  prodiges  si  éclatants  et  si  multipliés,  pour  rani- 
mer la  foi  catholique  dans  le  cœur  des  Italiens,  n'au- 
rait-on pas  droit  de  conclure  que  Dieu  veut  conserver 
F  Italie  exempte  de  l'erreur?  Quand  celle  qui,  comme 
le  chante  l'Église,  a  exterminé  toutes  les  hérésies 
dans  le  monde  entier,  ne  cesse,  par  un  ineffable  pro- 
dige ,  de  remuer  des  yeux  pleins  de  bonté  et  de  dou- 
ceur en  présence  des  foules  ravies,  accourue-  tk 
l'Italie  entière ,  ce  qui  a  pour  effet  la  conversion  des 
cœurs,  la  réforme  des  mœurs,  le  retour  de  la  piété . 
le  triomphe  de  la  foi  et  la  confusion  des  incrédules , 
n'aurait-on  pas  toute  raison  dédire  que  Marie  aime 
l'Italie  d'un  amour  maternel  et  spécial,  et  qu'elle  In 
couvrait  de  son  manteau  invulnérable,  alors  même 
que  son  peuple  s'était  rendu  moins  digne  de  son  pa- 
tronage si  digne  d'envie? 

Que  l'Italie  montre  donc  à  son  tour  sa  gratitude  et 
sa  reconnaissance  pour  co^  gages  merveilleux  et  vrai- 
ment privilégiés  de  la  protection  et  de  la  faveur  du 
ciel.  Qu'elle  y  fasse  reposée  la  confiance  qu'elle  a  d'un 
meilleur  avenir ,  en  ne  résistant  pas  a\ec  folie,  mais 
en  se  conformant  avec  fidélité  à  l'ordre  de  la  Provi- 
dence. Qu'elle  se  souvienne  que  le  péché,  suivant 


—  43  — 

l'oracle  infaillible  de  r  Esprit-Saint  .  rend  malheureux 
les  peuples  aussi  bien  que  les  individus.  Et  quoi  péché 
plus  grand  que  de  renier,  d'altérer  ou  d'insulter  ectte 
foi  divine  qui  présente  tant  et  de  si  brillants  caractè- 
res de  vérité,  cette  foi  scellée  du  sang  de  tant  de 
martyrs,  et  qui  opère  tant  de  prodiges?  Qu'elle  se 
souvienne  que  c'est  aux  nations  comme  aux  individus 
à  se  pénétrer  de  cette  grande  maxime  du  Sauveur  : 
«  Cherchez  premièrement  le  royaume  de  Dieu ,  et 
tout  le  reste  vous  sera  donné  par  surcroit.  »  Et  le 
royaume  de  Dieu ,  ce  sont  précisément  les  biens 
suprêmes  de  l'homme,  la  foi,  la  religion,  la  moralité. 
Ce  sont  là  les  biens  que  toute  nation  doit  rechercher 
avant  le  reste,  parce  que,  en  dernière  analyse,  toute 
nation  se  compose  d'individus ,  et  qu'elle  ne  peut  sa- 
crifier ou  méconnaître  le  bien  suprême  des  individus 
sans  se  donner  la  mort  à  elle-même.  C'est  de  la  con- 
>er\  ation  de  cette  sorte  de  biens  que  dépendent  natu- 
rellement l'ordre  public  et  particulier,  le  maintien  des 
lois,  le  respect  de  tous  les  droits  d' autrui,  les  rapports 
de  bienveillance  entre  les  citoyens,  la  confiance  mu- 
tuelle des  rois  et  des  sujets,  la  paix ,  la  stabilité,  la 
sécurité,  véritables  fondements  de  toute  prospérité 
sociale,  quelles  que  soient  les  formes  politiques  des 
gouvernements.  Car  c'est  un  principe  bien  faux  que 
de  faire  dépendre  la  perfection  sociale  ,  la  prospérité 
et  la  sécurité  publiques,  d'une  forme  unique  de  con- 
stitution politique,  tandis  que,  même  les  publicistesles 


—  44  — 

moins  suspects .  tels  que  Bentham,  Ahrens  et  beau- 
coup d'autres,  ont  été  forcés  d'avouer  «  que  les  formes 
de  gouvernement  n'ont  pas  l'importance  qu'on  leur 
attribue  dans  les  temps  modernes  »  (1). 

Que  l'Italie  ne  se  lasse  donc  pas  d'user  à  son  plus 
grand  avantage  des  biens  réels  et  si  excellents  qu'elle 
a  reçus  avec  abondance  de  la  Providence  divine,  sans 
se  laisser  séduire  par  des  utopies  éphémères,  par  un 
idéal  chimérique  de  perfection  sociale,  dont  la  réali- 
sation serait  le  bouleversement  de  tous  les  droits  les 
plus  légitimes  et  ne  produirait  que  des  fruits  amers 
pour  ceux  qui  en  feraient  l'expérience.  Dans  la  beauté 
de  son  climat,  dans  sa  situation  physique,  dans  la 
fertilité  de  son  sol,  dans  le  génie  industrieux  et  vif  de 
ses  habitants ,  dans  le  nombre  et  le  mérite  de  ses 
monuments,  dans  la  culture  des  sciences,  des  beaux- 
arts  et  de  toutes  les  connaissances  utiles,  l'Italie  pos- 
sède assez  de  richesses  pour  n'avoir  à  en  envier  à 
aucune  nation  ,  et  pour  être  même ,  par  rapport  à 
quelques-uns  de  ces  avantages,  un  objet  d'envie  pour 
les  autres.  Qu'elle  se  porte  donc  avec  l'ardeur  et  le 
savoir-faire  qui  lui  sont  propres  à  faire  valoir  et  mul- 
tiplier les  biens  que  je  viens  de  dire  à  l'avantage  de 
la  fortune  publique.  Qu'elle  s'applique  à  guérir  le< 
plaies  douloureuses  et  profondes  que  lui  ont  faites  les 
déplorables  événements  de  ces  dernières  années  et 

Il  Ahrens,  Filosofia  del  diritto,  p.  655. 


—  45  — 

qui  saignent  encore.  Ou'elle  accepte  avec  confiance 
et  reconnaissance  ces  garanties  et  ces  libertés  civiles 
plus  ou  moins  étendues  que  la  sagesse  de  ses  princes 
a  jugé  à  propos  d'accorder  dans  leurs  États  respec- 
tifs, selon  qu'il  convenait  mieux  à  la  nature  de  ces 
États,  à  leur  tranquillité  et  à  leur  véritable  bien-être. 
Que  tous  ceux  qui  ont  vraiment  à  cœur  le  bien  et  la 
prospérité  de  l'Italie  contribuent,  de  leurs  personnes, 
de  leurs  conseils  et  de  leurs  exemples,  à  raffermir 
l'ordre  établi,  à  relever  la  confiance  des  peuples,  à 
faire  aimer  et  respecter  l'autorité  des  magistrats. 
Mais,  pour  que  tous  ces  avantages  civils  prospèrent 
et  s'augmentent,  alimentés  et  protégés  par  les  béné- 
dictions du  ciel,  que  l'Italie  soit,  avant  tout,  jalouse 
du  trésor  de  sa  foi,  qu'elle  soit  docile  et  finalement 
dévouée  a  cette  Église  catholique,  l'unique  véritable, 
qui  l'a  engendrée  à  Jésus-Christ  ;  et  qu'elle  se  pé- 
nètre davantage  d'amour  et  d'obéissance  pour  ce 
centre  de  l'unité  catholique,  pour  cette  chaire  de  saint 
Pierre,  qui  est  le  fondement  inébranlable  donné  par 
Dieu  à  son  Église,  et  qui  a  toujours  été,  particulière- 
ment pour  l'Italie,  un  signe  de  bénédiction  et  de  sa- 
lut. \insi  pourra-t-elle  justement  espérer  la  félicité  à 
laquelle  elle  aspire,  et  atteindre  a  la  grandeur  qui 
fait  l'objet  de  ses  efforts. 

J'ai  cru  à  propos  de  mettre  en  avant  ces  considé- 
rations, pour  faire  mieux  connaître  l'esprit,  comme 
le  but  de  l'ouvrage  que  je  présente  à  l'Italie.  C*es1 


—  4u  — 
vrai  dire  en  Angleterre  que  je  l'ai  coinni'm  .-.  et 
même  terminé.  Poussé  par  la  tempête  \iolenle,  qui 
atteignit  subitement  et  dissémina  dan>  les  vil^-sii  I- 
talie  mon  humble  société,  à  chercher  ailleurs  un  abri, 
je  trouvai  en  Angleterre,  parmi  mes  frères  de  pre 
sion,  une  douce  et  bienveillante  hospitalité,  et  je  pus 
sur  un  sol  étranger  continuer  à  vivre  jésuite,  faculté 
qui  m'était  refusée  sur  le  sol  catholique  de  ma  patrie. 
Du  repos  de  ma  retraite ,  je  voyais  avec  douleur  les 
maux  auxquels  l'Italie  était  en  proie,  les  périls  que 
courait  sa  foi,  les  pièges  qu'on  lui  tendait,  les  efforts 
et  les  menées  du  protestantisme  unissant  ses  for  - 
à  celles  de  l'incrédulité,  les  dévastations  et  les  ruines 
qui  s'accumulaient  de  jour  en  jour.  Désireux  de  por- 
ter secours,  selon  mes  forces ,  au  moins  par  quelque 
écrit,  à  mes  concitoyens,  je  formai  le  dessein  d'un 
ouvrage  qui  leur  démontrât  de  la  manière  la  plus 
simple,  la  plus  solide,  la  plus  évidente,  la  plu.-,  irré- 
futable, la  fausseté  intrinsèque,  l'absurdité,  la  nullité 
enfin  du  protestantisme. 

Sans  doute  que  ce  système  d'erreur  est  attaquable 
de  cent  manières,  et  par  autant  d'endroits  qu'il  offre 
d'inconséquences,  ou  qu'il  y  a  de  dogmes  chrétiens 
qu'il  nie,  ou  qu'il  falsifie,  ou  qu'il  dénature,  et  que 
tous  ces  moyens  reviennent  toujours  à  la  ni-'ine  dé- 
monstration. Mais  la  voie  qu'on  suivrait  ainsi  esl 
longue  et embarrassée  :  y  au>ir  reonii>.  ce  serait  faire 
rumine   ,-clui    qui  couperai!  .  l'une  après  l'autre.  1-6 


_  47   — 

branches  d'un  arbre  au  lieu  de  l'abattre  d'un  seul  coup 
par  le  pied,  comme  c'est,  en  effet,  ce  que  j'ai  voulu 
faire.  Tout  système  philosophique  ou  religieux  a  un 
principe  fondamental,  vital,  qui  l'informe,  le  soutient, 
le  pénètre  dans  toutes  ses  parties. 

S/.iritus  in/ùs  alit,  totamque  infusa  per  artus 
Mens  agitât  mole  m. 

('/est  de  ce  principe  qui  l'anime  que  dépend,  à  pro- 
prement parler,  le  système  entier  :  si  ce  principe 
repose  sur  l'erreur,  s'il  est  illogique,  tout  le  système 
croule  avec  lui  et  tombe  renversé.  Or,  dans  le  système 
protestant,  comme  dans  le  >\stème  catholique,  quel 
e>t  ce  principe  fondamental,  vital,  dominant ,  sinon 
leur  règle  de  foi  respective  ?  A  ce  principe  donc  doit 
se  ramener  toute  la  lutte  élevée  entre  le  protestan- 
tisme et  le  catholicisme  ;  c'est  sur  ce  champ  de  ba- 
taille que  doit  se  décider  la  grande  querelle.  Tel  est 
aussi  le  dessein  comme  la  tache  particulière  du  présent 
ouvrage. 

J'examine  la  règle  de  toi  protestante  sur  tous  les 
points  où  elle  pourrait  chercher  un  appui,  en  la  met- 
tant en  regard  avec  l'Écriture  sainte,  avec  l'antiquité 
et  la  tradition  ecclésiastique .  avec  l'histoire  des 
hérésies,  avec  la  théologie  chrétienne,  avec  la  polé- 
mique, avec  la  morale,  avec  le  sens  commun,  et  je 
démontre  qu'à  tous  ces  divers  points  de  vue.  eUe 
illogique,  impuissante,  funeste,  antichrelienne.  J'ap- 


-  48  — 
pellerai  Polémique  négative  cette  première  partie, 
qui  a  pour  principal  objet  de  déblayer  en  quelque 
sorte  le  terrain  de  la  discussion. 

Mais,  pour  mieux  convaincre  l'erreur  par  sa  con- 
frontation avec  la  vérité,  je  me  mets  ensuite  à  exami- 
ner la  règle  de  foi  catholique  sous  les  mêmes  rapports 
bibliques,  traditionnels,  théo logiques,  rationnels, 
moraux ,  polémiques  enfin  ;  et  je  démontre  qu'elle 
remplit,  sous  tous  ces  rapports,  sa  fonction  de  règle  de 
foi,  qu'elle  seule  répond  à  toutes  les  exigences  de  la  foi 
et  de  la  raison ,  qu'elle  seule  a  été  donnée  de  Dieu 
pour  fondement  au  christianisme,  pour  salut  au  genre 
humain.  C'est  pourquoi  je  donnerai  à  cette  seconde 
partie,  dont  le  but  est  d'élever  notre  édifice,  le  nom 
de  Polémique  positive. 

Enfin,  pour  mettre  le  sceau  et  comme  le  couronne- 
ment à  ces  considérations  qui  forment  les  deux  pre- 
mières parties  de  l'ouvrage,  j'en  ajoute  une  troisième 
toute  de  faits,  que  j'appellerai  la  partie  histor'njue. 
morale,  et  dont  je  demanderai  les  matériaux  au  pro- 
testantisme lui-même,  en  m' appliquant  à  bien  faire 
connaître  quel  a  été  le  caractère  moral  des  hommes 
qui  ont  introduit  cette  prétendue  règle  de  foi,  comme 
de  ceux  qui  ont  été  les  premiers  à  la  suivre  et  à  la 
propager;  quels  moyens  ils  ont  employés  pour  l'éta- 
blir et  l'imposer  aux  peuples,  et  quels  sont  les  fruits 
qu'ils  en  ont  recueillis  :  quelle  est  la  moralité  de  ceux 
qui  abandonnent  la  foi  catholique  pour  embrasser  la 


—  49  — 

règle  de  foi  protestante,  et,  réciproquement,  quelle 
est  la  moralité  de  ceux  qui  renoncent  à  Terreur  pro- 
testante pour  suivre  la  règle  de  foi  catholique  ;  quel 
est  l'état  actuel  du  protestantisme  en  conséquence  de 
sa  règle  de  foi,  malgré  toutes  les  circonstances  qui  en 
ont  favorisé  le  développement ,  et ,  réciproquement, 
quel  est  l'état  actuel  du  catholicisme  en  vertu  de  sa 
règle  de  foi ,  malgré  tous  les  obstacles  que  lui  ont 
suscités  ses  adversaires,  malgré  tous  les  assauts  qu'ils 
lui  ont  livrés.  Enfin ,  je  mets  en  parallèle ,  d'un  côté, 
l'état  de  perplexité,  d'incertitude  et  d'angoisses  de 
conscience  que  la  règle  de  foi  protestante  doit  pro- 
duire en  ceux  qui  la  suivent  pendant  leur  vie  et  sur- 
tout au  moment  de  leur  mort;  et,  de  l'autre,  l'état 
de  parfait  repos,  de  sécurité  et  de  confiance  que  la 
règle  de  foi  catholique  procure  à  ses  adhérents,  tant 
dans  le  cours  de  leur  vie  qu'à  la  dernière  heure  de 
leur  pèlerinage. 

Voilà,  en  peu  de  mots,  tout  le  dessein  de  cet  ou- 
vrage. Mon  intention  n'est  pas  d'écrire  pour  les  ra- 
tionalistes purs,  pour  les  incrédules  ou  les  athées  pra- 
tiques. Avec  des  gens  de  ce  caractère ,  toute  discus- 
sion est  inutile  ;  peu  importe  à  leurs  yeux  quelle  est 
la  vraie  religion,  quelle  est  la  foi  qu'on  doit  professer 
pour  atteindre  la  fin  si  désirable  à  laquelle  Dieu  nous 
a  destinés.  Privés  de  tout  principe  fixe  de  vérité  et  de 
morale  religieuse,  ou,  pour  mieux  dire,  opposant  une 
résistance  obstinée  au  cri  de  leur  conscience,  à  toutes 

T.  1  4 


-  50  — 

les  lumières  de  la  grâce  et  munie  de  la  droite  raison, 
esclaves  d'intérêts  matériels  et  de  plaisirs  brutaux, 
idolâtres  d'eux-mêmes    enfin ,  ils  représentent  trop 
bien  ceux  dont  F  Esprit-Saint  nous  a  laissé  la  descrip- 
tion dans  l'épîtrede  l'apôtre  saint  Jude  :  «  Hommes... 
impies,  qui  changent  la  grâce  de  notre  Dieu  en  une 
licence  effrénée  et  qui  renoncent  à  Jésus-Christ,  notre 
unique  maître,  notre  Dieu  et  notre  Seigneur....  qui 
souillent  la  chair  par  leur  corruption,  méprisent  toute 
domination  et  maudissent  ceux  qui  sont  élevés  en 
dignité....  condamnent  avec  exécration  tout  ce  qu'ils 
ignorent,  se  corrompent  en  tout  ce  qu'ils  connaissent 
naturellement  comme  les  bêtes  irraisonnables.  Mal- 
heur sur  eux,  parce  qu'ils  suivent  la  voie  de  Caïn. 
et  qu'étant  trompés  comme  Balaam  et  emportés  par 
le  désir  du  gain,  ils  s'abandonnent  au  dérèglement, 
et  qu'imitant  la  rébellion  de  Coré,  ils  périront  comme 
lui.  Ces  hommes-là  sont  le  déshonneur  des  festins 
de  la  charité ,  lorsqu'ils  y  mangent  sans  aucune  re- 
tenue; ils  n'ont  soin  que  de  se  nourrir  eux-mêmes: 
ce  sont  des  nuées  sans  eau  que  le  vent  emporte  çà 
et  là  ;  ce  sont  des  arbres  qui  ne  fleurissent  qu'en  au- 
tomne, des  arbres  stériles,  doublement  morts  et  dé- 
racinés; ce  sont  des  vagues  furieuses  de  la  mer 
dViii   sortent,   comme    une    écume   sale,  leurs  in- 
famies ;  ce  sont  des  étoiles  errantes  auxquelles  une 
tempête  noire  et  ténébreuse  est  réservée  pour  IV- 
tornité.  »  Je  dirai  d'eux   aver   V    Dante,  mais  pé- 


—  51  — 

nétré  do  douleur  et  déplorant  de  cœur  leur  aveu- 
glement : 

Dilor  non  ti  curar,  ma  guarda  e  passa. 

J'écris  pour  les  catholiques  qui  ont  besoin  d'être 
raffermis,  dans  leur  foi ,  et  prémunis  contre  les  pièges 
<l'.'  l'erreur;  pour  ceux  aussi  d'entre  eux  qui.  sans 
;ivoir  le  même  besoin  que  les  premiers,  désirent 
mieux  apprécier  tout  le  prix  de  la  vérité  catholique . 
et  jouir  davantage  de  son  triomphe  ;  enfin,  pour  les 
protestants  eux-mêmes  qui ,  quoique  séparés  de  la 
\niie  Église,  professent  cependant  une  religion,  quelle 
qu'elle  soit  d'ailleurs,  de  dénomination  chrétienne, 
et.,  adhérant  au  christianisme  historique,  positif, 
révélé,  sont  convaincus  de  sa  nécessité  pour  le  bien 
de  la  société  humaine.  Pour  ces  derniers ,  l'ouvrage 
que  nous  entreprenons  est  d'une  importance  vitale. 
Obligés  qu'ils  sont  par  le  caractère  même  des  prin- 
cipes qu'ils  professent  d'examiner  sérieusement  quelle 
est  la  vraie  doctrine  chrétienne ,  quelle  est  la  vraie 
Église  établie  par  Jésus-Christ,  ils  trouveront  dans  la 
question  fondamentale  que  nous  débattons  ici  le 
moyen  clair,  facile  et  expéditif  de  rentrer  sûrement 
dans  la  voie  de  la  vérité. 

Du  reste,  la  question  qui  fait  l'objet  de  cet  ouvrage. 
je  veux  dire  la  règle  de  foi  protestante  comparée 
avec  la  règle  catholique ,  a  déjà  été  traitée  et  déve- 
loppée avec  habileté  par  des  écrivains  catholiques  de 


—  52  — 

marque,  et  nous  n'avons  pas  la  prétention  de  dire 
des  choses  nouvelles.  Pour  ne  rien  dire  des  célèbres 
controversistes  plus  anciens,  comme  Bellarmin,  Du 
Perron,  Stapleton,  les  frères  de  Wallembourg,  qui 
ont  composé  sur  ce  sujet  des  ouvrages  considérables, 
les  temps  plus  rapprochés  de  nous  ont  vu  paraître  sur 
cette  même  matière  plusieurs  excellents  traités  qui 
méritent  une  mention  spéciale.  Tel  est  l'ouvrage 
intitulé  la  Fin  d'une  controverse  religieuse,  composé 
par  l'illustre  Mimer,  qui  a  si  bien  mérité  de  la  cause 
catholique  en  Angleterre ,  et  dont  la  première  partie 
roule  tout  entière  sur  les  règles  de  foi  catholique  et 
protestante.  Telles  sont  les  Conférences,  qu'on  ne 
recommandera  jamais  assez,  de  l'illustre  et  savant 
cardinal  Wiseman  sur  les  principales  doctrines  de 
l'Église  catholique,  et  dont  les  huit  premières  sont 
tout  entières  consacrées  à  ce  même  sujet,  qu'elles 
traitent  avec  cette  force  de  raisonnement,  cette 
vigueur  de  style,  cette  solidité  de  preuves,  cette 
profondeur  d'érudition,  qui  caractérisent  tous  les 
ouvrages  de  cet  éminent  écrivain.  Tel  est  aussi  le 
précieux  ouvrage  de  Mgr  Malou,  ce  docte  professeur 
de  Louvain,  devenu  évêque  de  Bruges,  ouvrage 
qui,  sous  le  titre:  De  la  Lecture  de  la  Bible  en 
langue  vulgaire,  embrasse  véritablement  la  dis- 
cussion exacte  et  détaillée  de  la  règle  protestante. 
Tous  ces  monuments  littéraires,  dont  la  polémique 
moderne  contre  le  protestantisme  nous  a  enrichis, 


—  53  — 

nous  ont  été  d'un  grand  secours  pour  notre  propre 
travail,  aussi  bien  que  d'autres  publications  histori- 
ques et  polémiques,  telles  que  les  Vies  de  Luther, 
de  Calvin  et  de  Henri  VIII,  par  Audin,  les  derniers 
et  si  importants  écrits  du  savant  professeur  Dœllinger 
sur  la  réforme,  les  ouvrages  du  P.  Newman,  la 
gloire  et  le  soutien  de  l'Église  catholique  en  Angle- 
terre, et  d'autres  encore  que  nous  pourrions  nom- 
mer. Nous  nous  sommes  du  reste  appliqué,  pour 
atteindre  notre  but,  à  être  clair,  méthodique,  popu- 
laire môme  autant  que  nous  le  permettait  ce  sujet. 
Dieu  veuille  dans  sa  miséricorde  répandre  sa  béné- 
diction sur  notre  travail  ;  car  s'il  ne  lui  donne  sa 
grâce,  et  par  elle  la  vie  et  l'accroissement ,  c'est  vai- 
nement que  l'homme  cherche  à  planter  et  qu'il  arrose 
le  terrain  de  ses  sueurs. 


INTRODUCTION 


§  1er.  —  DE  LA  NATURE  DE  LA  FOI. 

Avanta-is  de  la  foi.  — Ses  effets  merveilleux.  — Sa  définition. 
—  Analyse  de  cette  définition.  —  Objet  de  la  foi.  —  Assenti- 
ment ,  et  qualités  qu'il  doit  avoir. 

La  foi  surnaturelle  et  divine,  dont  Notrc-Seigncur 
J  ésus-Christ  est  l'auteur  et  le  consommateur,  est  le  don 
le  plus  sublime  et  le  plus  précieux  que  Dieu  ait  fait  à 
l'homme.  Par  elle,  l'homme  est  élevé  au-dessus  de  sa 
nature  ;  il  pénètre  le  ciel,  atteint,  comme  s'il  les  avait 
présentes  à  ses  sens,  les  choses  divines,  et  adhère  fer- 
mement à  l'éternelle  et  immuable  vérité.  Dans  elle 
consistent  le  fondement  de  la  vie  chrétienne,  le  principe 
et  la  racine  de  la  justification  et  du  salut,  l'ancre  ou 
le  soutien  de  l'espérance,  et  elle  ne  peut  être  une  foi 
vive  et  féconde  sans  avoir  pour  compagne  inséparable 
la  ( 'hanté,  qui  en  forme  comme  l'àme  et  la  vie.  C'est 
par  cette  foi  que  le  chrétien,  se  surpassant  lui-même, 
voit  d'un  œil  indifférent  les  choses  passagères  et  pé- 
rissables, méprise  les  attraits  séducteurs  que  le  monde 


—  5G  — 
lui  présente  d'accord  avec  les  passions  pour  le  dé- 
tourner de  ses  immortelles  destinées ,  devient  coura- 
geux et  fort  contre  toutes  les  traverses  et  les  calami- 
tés de  la  vie,  et,  saluant  son  éternelle  patrie  qu'il  con- 
temple quoique  de  loin ,  est  rempli  de  joie  au  milieu 
même  de  ses  travaux  les  plus  pénibles.  Sur  cette  foi, 
enfin,  repose  ce  royaume  immuable,  ce  trésor  de 
grâce  dont  parle  saint  Paul  écrivant  aux  Hébreux  (1  ) . 
en  même  temps  qu'elle  nousdonne  le  moyen  déplaire 
à  Dieu  (2)  en  le  servant  avec  crainte  et  révérence, 
et  d'atteindre  notre  fin,  qui  est  la  sanctification  de 
?ws  âmes  (3) . 

Mais  aussi,  c'est  cette  foi  qui  a  toujours  inspiré  aux 
chrétiens,  dans  le  cœur  desquels  elle  a  jeté  de  profonde- 
racines,  des  sentiments  héroïques  de  bienfaisance  et  de 
générosité;  qui  en  a  fait  d'actifs  instruments  de  toute 
espèce  d' œuvres  pieuses  et  charitables  pour  le  bien 
de  la  famille  humaine ,  et  des  sources  de  bénédiction 
et  de  salut  pour  la  société  civile  elle-même.  C'est  elle 
qui  a  fait  les  Saints  ;  qui ,  pour  le  bien  des  mortels . 
leur  a  fait  opérer  des  miracles  et  prédire  F  avenir,  en 
leur  communiquant,  en  quelque  façon,  la  toute-puis- 
sance et  la  sagesse  même  de  Dieu,  et  en  les  consti- 
tuant arbitres  de  la  nature  et  des  siècles.  C'est  elle  qui 
les  a  tirés  si  souvent  de  leurs  asiles  pour  les  envoj 

(1)  Hcbr.,  xii,  26. 
[2)llbid.,  xi,  6. 
|3)  I  Petr.,  I,  9. 


—  57  — 

à  travers  les  épées  nues,  prêcher  la  paix  et  la  concorde 
aux  armées  en  bataille  ;  qui  leur  a  donné  le  courage 
d'affronter  la  férocité  d'un  barbare  conquérant  pour 
sauver  les  cités  menacées  de  leur  destruction  ;  qui  les 
a  conduits  dans  des  terres  lointaines  et  inhospitalières 
pour  s'y  faire,  non-seulement  des  apôtres  de  l'Évan- 
gile, mais  encore  des  hérauts  de  la  civilisation  auprès 
de  peuples  sauvages  et  de  hordes  barbares.  Il  est 
vrai  que  tous  ces  prodiges  de  foi  étaient  en  même 
temps  des  prodiges  de  charité  ;  mais  cette  charité 
elle-même,  d'où  recevait-elle  sa  vie,  son  aliment,  sa 
flamme  toujours  vive,  sinon  de  la  foi  inébranlable  qui 
dominait  ces  âmes  héroïques? 

Or,  ce  précieux  don  du  Ciel,  cette  vertu  surhu- 
maine, qu' est-elle  à  proprement  parler?  Les  théolo- 
giens en  distinguent  de  deux  sortes  :  la  foi  habituelle, 
qui  est  une  habitude  surnaturelle,  divinement  infuse 
dansl'àme,  et  par  laquelle  on  se  trouve  disposé  à  ad- 
mettre et  à  croire  les  vérités  révélées  de  Dieu  ;  et  la 
foi  actuelle,  qui  est  proprement  celle  qu'on  définit  : 
Un  ferme  assentiment  de  l'entendement  commandé 
par  la  volonté,  que  donne,  par  un  acte  surnaturel, 
aux  vérités  révélées  de  Dieu,  l'homme  prévenu  et 
excité  par  la  grâce.  Cette  définition  est  admise  una- 
nimement par  tous  les  théologiens  catholiques  ;  et  les 
protestants  eux-mêmes,  ceux  du  moins  qui  tiennent 
encore  aux  principes  fondamentaux  du  christianisme, 
ne  peuvent  la  récuser. 


—  58  - 

Et  comme  c'est  sur  cette  foi  actuelle  que  roule  toute 
la  question  que  nous  traitons  ici,  il  est  nécessaire  d'en 
soumettre  la  définition  à  une  exacte  analyse. 

Dieu  ne  s'est  pas  contenté  de  se  révéler  lui-même 
avec  ses  infinies  perfections  dans  le  livre  de  la  nature 
ou  dans  l'esprit  et  dans  le  cœur  de  l'homme  ;  à  cette 
première  manifestation,  qu'on  appellera  si  l'on  veut 
révélation  naturelle,  il  a  plu  à  sa  bonté  comme  à  sa 
sagesse  d'en  ajouter  une  autre  d'un  ordre  supérieur, 
une  révélation  extérieure,  solennelle,  positive,  surna- 
turelle enfin,  qui,  née,  pour  ainsi  dire,  avec  l'homme 
placé  dans  le  paradis  terrestre  en  état  de  sainteté  et 
de  justice,  a  reçu  son  entier  développement  de  Jésus- 
Christ,  Nbtré-Sèigneur,  et  de  ses  premiers  envVj 
Des  motifs  sans  nombre  de  crédibilité,  revêtus  de  tout 
l'éclat  de  l'évidence,  et  dont  traitent  au  long  nos 
apologistes,  doivent  persuader  à  tout  esprit  docile 
l'existence  et  la  vérité  de  cette  révélation  qui  fait  le 
fondement  du  christianisme,  et  obtenir  de  la  raisoii 
de  chacun  l'hommage  d'une  adhésion  sincère  et  pu- 
blique. 

Cette  révélation  dune  forme  l'objet  de  la  foi  chré- 
tienne dont  nous  avons  à  parler,  objet  très  déterminé 
(3ii  lui-même,  et  non  pas  seulement  dahs  son  genre, 
mais  dans  son  espèce  et  dans  son  inaiviauàhle,  puis- 
qu'on doit  croire  comme  révélé  de  Dieu  tel  dogme, 
et  non  tel  autre  dogme,  de  telle  manière,  et  non  de 
telle  autre  manière.  Ceci  est  dans  la  nature  même 


—  59  — 

d'une  religion  positive  et  révélée  comme  la  notre,  qui 
est  dogmatique  au  plus  haut  degré,  comme  étant  la 
manifestation  immédiate  que  Dieu  lui-même  a  faite 
à  l'homme  par  des  voies  extraordinaires  et  surnatu- 
relles de  ce  qu'on  doit  croire  et  pratiquer  pour  ob- 
tenir le  salut.  11  est  clair,  d'ailleurs,  que  cet  objet 
embrasse  individuellement  toutes  les  vérités  que  Dieu 
a  ainsi  révélées  ;  on  ne  peut  pas  faire  d'exception  ou 
de  distinction  pour  l'une  ou  pour  l'autre;  on  ne  peut 
pas  accepter  et  croire  l'une,  et  en  même  temps  ré- 
voquer en  doute  ou  répudier  l'autre,  attendu  que  la  vé- 
rité est  indivisible.  Il  est  vrai  que  tout  le  monde  n'est 
pas  également  obligé  de  croire  explicitement  toutes 
les  vérités  révélées  :  pour  beaucoup  de  ces  vérités,  il 
suffit  en  général  de  la  foi  implicite.Maiis  cette  foi  impli- 
cite elle-même  contient  un  hommage  de  l'entendement 
et  de  la  volonté  à  tout  l'ensemble  des  dogmes  révélés 
sans  exception  ni  réserve,  avec  la  disposition  déter- 
minée de  l'àme  à  croire,  même  explicitement,  ce  qui 
viendra  à  être  certainement  connu  comme  expres- 
sément révélé,  et  qu'en  croit  d'avance  d'une  foi 
implicite,  comme  étant  renfermé  dans  quelque  autre 
vérité  révélée  qu'on  admetdéjà,  et  qui  en  est  le  germe. 

Voilà  ce  que  nous  avions  à  dire  de  Y  objet  de  la  foi  : 
il  convient  maintenant  d'examiner  la  nature  de  Y  as- 
sentiment qui  lui  est  dû. 

1°  Cet  assentiment  doit  être  raisonnable  et  prudent  ; 
car  un  hommage  aveugle  et  irrélléchi  ne  serait  pas 


~  60  — 

digne  de  Dieu,  ne  l'honorerait  pas,  et  ne  serait  pas  non 
plus  digne  de  l'homme,  comme  ne  répondant  pn 
la  dignité  d'un  être  intelligent  et  raisonnable.  Par 
conséquent,  l'homme  ne  doit  point  donner  cet  assen- 
timent, qu'il  ne  connaisse  avec  certitude  quelles  sont 
les  vérités  que  Dieu. lui  propose  de  croire.  Sans  cette 
connaissance  certaine,  l'homme  pourrait  tomber  faci- 
lement dans  l'un  ou  l'autre  de  ces  deux  excès  :  ou  de 
croire  comme  vérités  révélées  de  Dieu  une  pure  in- 
vention humaine,  ou  de  rejeter,  au  contraire,  comme 
une  invention  humaine,  ce  qui  serait  une  révélation 
divine  :  deux  erreurs  aussi  graves  l'une  que  l'autre,  et 
qui,  en  corrompant  la  vérité  révélée,  aboutiraient  éga- 
lement au  scepticisme  en  matière  de  foi. 

2°  Cet  assentiment  doit  être  ferme  et  inébranlable, 
et  avoir  pour  cause  non  une  cause  purement  spécula- 
tive, mais  une  détermination  pleinement  arrêtée  de 
la  volonté  ;  en  sorte  qu'on  douterait  plutôt  de  toute 
autre  vérité  naturelle ,  et  même  de  sa  propre  exis- 
tence, que  de  ce  qu'on  admet  ainsi  d'une  foi  surna- 
turelle comme  parole  révélée  de  Dieu,  qui  est  la  Vé- 
rité suprême  et  immuable.  Par  conséquent  cet 
assentiment  ne  peut  souffrir  de  changement,  sans  que 
la  foi  en  soit  anéantie.  Par  conséquent  le  fidèle  doit 
être  prêt  à  tout  souffrir,  à  tout  perdre,  liberté,  hon- 
neur, richesses,  santé,  et  même  sa  propre  vie,  plutôt 
que  de  se  laisser  ébranler  dans  sa  foi.  Ainsi ,  quand 
même  un  ange,  comme  le  dit  l'Apôtre,  viendrait  du 


—  61   — 

ciel  annoncer  une  foi  différente,  le  chrétien  fidèle 
devrait  sans  hésiter  lui  dire  anathème  (1).  Telle  est 
la  nature  de  la  foi,  comme  elle  nous  est  dépeinte 
dans  tant  d'endroits  différents  des  saintes  Écritures. 
3°  Cet  assentiment  est  obligatoire  pour  tous  ceux  à 
qui  a  été  suffisamment  promulguée  la  vérité  révélée 
de  Dieu ,  et  cela  sous  peine  d'une  éternelle  damna- 
tion. Celui  qui  ne  croira  pas  sera  condamné  (2); 
Celui  qui  ne  croit  pas  est  déjà  jugé  (3).  Ainsi  parlent 
les  divins  oracles  contenus  dans  les  livres  saints. 

^  II.  —  DU  MOYEN  OU  DU  CRITERIUM  A  L'AIDE  DUQUEL 
ON  PEUT  CONNAITRE  AVEC  TOUTE  CERTITUDE  LES 
VÉRITÉS  RÉVÉLÉES  DE  DIEU. 

Théorème  fondamental.  —  Dieu  a  donné  un  moyen  certain  et 
sûr  pour  connaître  ses  vérités  révélées.  —  Cela  se  confirme 
par  la  nature  même  de  ces  vérités,  par  l'expérience,  par  les 
oracles  divins.  —  Ce  moyen  est  la  Règle  de  foi.  —  Une  règle 
de  foi  est  admise  par  toutes  les  communions  chrétiennes. 

Ces  principes  une  fois  posés,  j'établis  ce  théorème 
fondamental  :  «  Qu'il  doit  y  avoir  un  moyen,  un 
«  critérium  certain  et  sûr  que  Dieu  ait  donné  a 
«  l'homme  pour  connaître  avec  certitude  et  sansdan- 
«  ger  d'erreur  ce  qu'on  doit  croire  pour  être  sauvé.  » 

(1)  Galat.  i,8. 
S    l  Jean,  m,  18. 
(3)  Marc,  ait.,  16. 


—  G2  — 

Je  prends  la  preuve  de  eette  proposition  première- 
ment dans  Tordre  de  la  divine  Providence.  Dieu  veut 
sincèrement  le  salut  de  tous  les  hommes,  et  par  là 
même  il  veut  qu'ils  arrivent  à  la  connaissance  de  la 
vérité  (i).  11  n'est  donc  pas  possible  qu'il  ne  nous 
ait  pas  pourvus  des  moyens  nécessaires  pour  attein- 
dre cette  fin.  Mais  le  premier  de  ces  moyens,  et  le 
plus  fondamental  de  tous,  est  la  foi  surnaturelle  et 
divine  à  la  vérité  révélée,  puisque  sans  celte  foi  il 
est  impossible  de  plaire  à  Dieu  (2)  ;  et  cette  foi 
d'ailleurs  ne  peut  s'obtenir  sans  la  connaissance  cer- 
taine des  vérités  à  croire.  Donc  la  divine  Providence 
ne  peut  pas  ne  pas  avoir  donné  à  l'homme  un  moyen, 
un  critérium  certain  et  sûr  pour  discerner  ce  que 
Dieu  a  révélé  de  ce  qu'il  n'a  pas  révélé,  ce  que  la 
foi  doit  admettre  de  ce  qu'elle  doit  rejeter.  Autre- 
ment Dieu  n'aurait  pas  pourvu  l'homme  des  moyens 
nécessaires  dans  l'ordre  de  sa  providence  pour  obte- 
nir le  salut.  Et  comment  croire  en  effet  qu'un  Dieu 
infiniment  sage  et  infiniment  juste  exige  de  l'homme 
une  foi  non-seulement  intérieure,  mais  ferme  et  gqtît 
Ftanie,  sous  peine  d'une  éternelle  damnation,  et 
qu'il  n'ait  pas  rendu  sa  Vérité  jréyélée,  qui  fait  l'objet 
de  cette  foi,  facile  à  reconnaître  par  des  moyens  surs 
et  infaillibles?  Ce  Dieu  qui   agit  avec  tanl  de  pré- 

tl)  I  Tira.,  ii,  4. 
(2)  Hebr.,  xi,  6. 


—  (33  — 

voyance  et  de  sagesse  dans  le  gouvernement  du 
monde  physique,  en  réglant  par  des  lois  aussj  sim- 
ples qu'elles  sont  générales,  aussi  constantes  qu'elles 
sont  belles,  le  mouvement  des  astres,  la  succession 
des  jours  et  des  nuits,  la  vicissitude  des  saisons,  la 
reproduction  des  plantes,  la  propagation  et  la  conser- 
vation des  espèces,  n'aura  pas  pourvu,  par  un  rpoyen 
proportionné ,  sûr  et  constant ,  à  la  manifestation 
certaine  et  à  la  conservation  de  sa  vérité  révélée , 
dans  cet  ordre  surnaturel  auquel  se  subordonne  et  se 
rapporte  l'ordre  même  tout  entier  de  la  nature?  Le 
penser,  ce  serait  lui  faire  outrage.  Et  ici  vient  à  pro- 
pos le  raisonnement  de  saint  Augustin  :  «  Si  la  Pro- 
vidence ne  préside  pas  aux  choses  humaines,  il  n'y  a 
point  à  s'occuper  de  religion.  Mais  s'il  est  vrai  qu'elle 
y  préside  (comme  cela  est  en  effet,  et  comme  le  saint 
docteur  le  prouve  avec  étendue  dans  ce  même  livre) , 
on  doit  croire  avec  assurance  que  Dieu  a  établi 
quelque  moyen  puissant  qui  nous  serve  de  degré  pour 
nous  élever  jusqu'à  lui  »    (1). 

Notre  proposition  se  trouve  de  plus  confirmée  par 

I    Si  onim  Dei   proviclentia  non  pra?sidet  rebus  bumanis . 
niliil  est  de  religione  sata^endum.  Sin  vero  et  species  rerurn 

omnium et  intoiïor  nescio  quee  conscientia  Deum  quepren- 

dum,  Dooquo  seniondum  melioros  quoque  animos  quasi  pu- 
blier privatimquo  hortatur,  non  est  desperandum  ab  eodem 
ipso  Dco  auctoritatem  aliquam  constitutam,  quo  relut  gradu 
certo  innitentos ,  attollamur  in  Deum.  De  utilitate  rredendi, 
xvi.  34. 


—  64  — 
la  nature  même  des  vérités  proposées  à  notre  foi.  En 
effet  la  raison  humaine,  déjà  si  faible,  si  infirme  par 
elle-même,  n'a  plus  de  proportion  avec  les  vérités 
d'un  ordre  supérieur,  telles  que  sont  les  vérités 
proprement  dites  surnaturelles,  et  qui  doivent  préci- 
sément former  l'objet  de  notre  foi.  La  foi  est  définie 
par  l'Apôtre:  Une  pleine  conviction  des  choses  qu'on 
ne  voit  point  (1),  c'est-à-dire  des  choses  cachées  et 
inaccessibles  à  l'entendement  humain,  tant  que 
celui-ci  n'est  pas  éclairé  d'une  lumière  surnaturelle 
et  aidé  d'un  guide  sûr  pour  les  découvrir.  Que  si 
dans  les  choses  mêmes  qui  ne  sortent  pas  de  l'ordre 
naturel,  qui  ne  s'élèvent  pas  au-dessus  de  la  portée 
de  nos  moyens  naturels  de  connaître ,  nous  prenons 
si  souvent  le  change  sans  pouvoir  ensuite ,  à  moins 
de  beaucoup  de  peine,  reconnaître  notre  illusion  ,  à 
quoi  ne  serions-nous  pas  exposés  dans  l'ordre  surna- 
turel, où  nos  sens  ni  même  notre  raison  ne  sauraient 
atteindre,  si  nous  n'avions  ce  guide  sûr  et  fidèle  dont 
nous  parlons  ici,  et  que  Dieu  lui-même  nous  a  donné? 
Assurément  les  vérités  naturelles,  psychologiques, 
ontologiques,  morales,  sont  l'objet  de  la  science 
humaine ,  et  comme  le  patrimoine  de  notre  raison  ; 
et  nous  voyons  néanmoins  qu'après  tant  de  siècles, 
après  tant  de  disputes ,  après  tant  de  recherches  en- 
treprises par  les  plus  grands  génies,  après  tant  d'é- 

(1)  Hebr.,  il,  1. 


—  65  — 
tudes  et  de  raisonnements,  les  théories  succèdent  aux 
théories,  les  hypothèses  aux  hypothèses,  les  systèmes 
aux  systèmes,  et  que  le  dernier  venu  ne  manque  ja- 
mais d'accuser  ses  devanciers  d'erreur  et  de  faus- 
seté. Les  vérités  mêmes  qui  ont  l'éclat  de  l'évidence 
pour  une  raison  droite ,  soit  qu'elles  soient  évidentes 
par  elles-mêmes,  ou  qu'elles  soient  établies  par  des 
raisonnements  invincibles,  comme  l'existence  et  les 
attributs  de  Dieu,  la  création  de  la  matière,  la  spiri- 
tualité et  l'immortalité  de  l'âme  humaine,  l'existence 
et  l'autorité  de  la  loi  morale ,  combien  peu  ont-elles 
jeté  de  lumière  dans  l'esprit  même  des  grands  philo- 
sophes de  l'antiquité!   Combien  n'ont-elles  pas  été 
travesties  et  dénaturées!    Et  depuis  même  que  la 
lumière  du  christianisme   les  a  environnées  d'un  si 
grand  éclal ,  combien  d'esprits  superbes  les  ont,  ou 
révoquéesen  doute,  ou  insolemment  répudiées!  Que 
deviendraient  donc  les  vérités  surnaturelles  de  la  foi, 
s'il  n'existait  un  critérium  certain  pour  les  discerner 
d'avec  l'erreur?  Nous  serions  alors  comme  ceux  qui 
naviguent  par  une  nuit  obscure  sur  une  mer  orageuse, 
sans  avoir  même  de  boussole  pour  les  guider  dans 
leur  course.  Découragement,  incertitude,  doute  ou 
indifférence,    tel  serait  notre  sort  en  ce  qui  touche 
nos  plus   graves  intérêts,  comme  l'est  la  foi,  sans 
laquelle  nous  ne  pouvons  être  sauvés.  Non  ,  jamais 
Dieu  n'a  pu  avoir  la  volonté  de  nous  laisser  dans  une 
si  triste  condition,  après  nous  avoir  accordé  l'ines- 

r.  i.  5 


—  m  — 

timable  laveur  (funtâ  'révélation  immédiate  et  po- 
sitive. 

Mais  pourquoi  nous  renfermer  dans  des  abstrac- 
tions quand  les  faits  mêmes  s'expliquent  avec  évi- 
dence? Qu'on  parcoure  l'histoire  de  la  société  chré- 
tienne de  tous  les  temps  et  de  tous  les  lieux ,  qu'on 
déroule  les  annales  du  christianisme,  et  l'on  verra 
combien  d'opinions  disparates  et  môme  contradic- 
toires se  sont  élevées  en  divers  temps  sur  tous  les 
dogmes  qui  entrent  dans  le  dépôt  de  la  croyance 
chrétienne.  Qu'on  jette  seulement  un  regard  sur  les 
pays  d'Europe,  d'Asie,  d'Amérique,  et  l'on  y  rencon- 
trera, parmi  ceux  qui  professent  le  christianisme,  des 
sectes  sans  nombre  opposées  les  unes  aux  autres  sur 
tous  les  dogmes  religieux.  Qu'on  suppose  mainte- 
nant qu'il  n'y  a  aucun  moyen  sûr  de  démêler  la  vé- 
rité de  l'erreur,  aucun  critérium  infaillible  que  Dieu 
nous  ait  laissé  pour  reconnaître  les  vérités  révélées. 
il  faudra  en  conclure  que  le  christianisme  n'est  qu'un 
grand  problème  dont  on  ne  pourrait,  sans  un  c\ 
d'orgueil  ou  de  folie,  prétendre  donner  la  solution. 
Et  on  voudrait  croire  que  Dieu  n'aurait  pas  eu  plus 
de  soin  de  sa  religion  qui  est  le  chef-d'œuvre  de  sa 
sagesse,  de  sa  puissance  et  de  sa  bonté  infinie,  et  en 
vue  de  laquelle  la  Sagesse  même  iucréée,  l'étemel  Fils 
de  Dieu,  est  venu  prendre  l;i  forme  humaine  et  con- 
verser parmi  nous!  Aurait-il  jamais  voulu  prêcher  et 
établir  une  religion  problématique  p;ir  rapport  à  son 


—    67   — 

objet  même,  que  ses  adhérents  ne  pourraient  jamais 
savoir  avec  certitude?  Non,  certes  :  cette  pensée  est 
trop  incompatible  avec  l'idée  d'un  Dieu,  d'une  révé- 
lation divine,  d'une  foi  divine,  et  posée  comme  con- 
dition indispensable  du  salut  éternel  de  l'homme.  Et 
c'est  ici  le  cas  d'appliquer  le  dilemme  de  saint  Au- 
gustin ,  ou  que  Dieu  n'exerce  aucune  providence 
sur  les  choses  d'ici-bas,  ce  qui  est  impie  et  absurde 
inclue  à  penser,  ou  qu'il  nous  a  donné  un  moyen 
sftîf  et  plein  d'autorité  pour  connaître  ce  que  nous 
devons  croire  comme  révélé  de  Dieu  lui-même,  et 
parvenir  par  cette  voie  au  salut  éternel. 

Si  nous  voulons  écouter  les  oracles  divins  eux- 
mêmes,  tous  nous  annoncent  l'existence  de  cette 
\  oie  et  en  même  temps  sa  sûreté  pour  l'homme.  Qu'il 
nous  suffise,  entre  les  autres,  du  passage  suivant  lin'' 
du  prophète  Tsaïe,  et  qui  se  rapporte  manifestement 
au  bonheur  de  ceux  qui  croiraient  au  Messie  futur  : 
<>  11  y  aura  là  un  sentier  et  une  voie  qui  sera  appelée 
la  voie  sainte  ;  celui  qui  est  impur  n'y  passera  point  : 
et  ce  sera  pour  vous  une  voie  droite,  en  sorte  que  les 
ignorants  y  marcheront  sans  s'égarer  »  (1).  Jésus- 
Christ  lui-même  déclare  qu'il  est  la  voie,  la  vérité, 
la  ric\  la  lumière  enfin  :  que  sa  doctrine  est  toute 
lumière  et  toute  vérité;  que  celui  qui  la  suit  ne  peut 
marcher  dans  (es  ténèbres,  mais  qu7/  aura  la  lu- 

(5)  Isnï.   xxxv,  8. 


-  G8  — 
mière  de  la  vie  (2)  ;  expressions  qui  toutes  supposent 
et  déclarent  qu'il  y  a  une  voie  lumineuse,  droite  et 
infaillible  dans  la  religion  du  Christ,  et  par  laquelle 
quiconque  le  voudra  pourra  connaître  sûrement  la 
vérité  révélée  de  Dieu ,  qui  doit  être  l'objet  de  sa 
ferme  croyance. 

Or  cette  voie,  ce  divin  critérium,  dont  l'existence, 
après  ce  qui  vient  d'être  dit,  ne  peut  être  mise  en 
doute,  est  ce  que  les  théologiens  et  les  controver- 
sées ont  coutume  d'appeler  la  règle  de  foi.  Sous 
ce  nom  de  règle  de  foi,  l'antiquité  chrétienne  enten- 
dait le  symbole  même  où  étaient  recueillis  les  articles 
proposés  à  croire  explicitement  à  tous  les  fidèles,  et 
qui  servait  par  conséquent  de  formule  de  profession 
chrétienne  ;  et  c'est  prise  dans  ce  sens  que  cette  ex- 
pression se  trouve  dans  saint  Irénée,  dans  Tertullien 
et  d'autres  Pères  des  premiers  siècles.  Mais,  dans  la 
suite  des  temps ,  elle  a  été  employée  dans  un  sens 
plus  scientifique,  ou  plus  philosophique,  si  l'on  veut, 
pour  signifier  le  principe  suprême  d'où  part  la  con- 
naissance de  la  vérité  révélée,  ou  le  critérium  ré- 
gulateur de  la  foi,  destiné  à  servir  comme  de  pierre 
de  touche  pour  discerner  les  vérités  révélées,  el  le 
sens  dans  lequel  elles  doivent  être  entendues  pour 
fDrmer  l'objet  nécessaire  «le  la  croyance.  Sous  un 

(6)  Jo.  vin,  12, 


—  69  — 
autre  point  de  vue,  cette  règle  de  foi  fait  l'office 
d'un  tribunal  suprême. 

Toutes  les  communions  chrétiennes,  sans  en  ex- 
cepter les  sectes  protestantes,  admettent  une  règle 
de  foi  prise  dans  ce  dernier  sens.  Quoique  divisées 
entre  elles  par  rapport  aux  choses  à  croire,  quoique 
en  dissentiment  par  rapport  au  principe  sur  lequel 
cette  règle  doit  reposer,  toutes  s'accordent  pour- 
tant à  poser  un  principe  suprême,  quel  qu'il  soi! 
d'ailleurs,  comme  règle  invariable  de  ce  que  chacun 
doit  tenir  pour  révélé  de  Dieu  et  pour  objet  de  foi  di- 
vine. Toutes  en  reconnaissent  l'existence  comme  la 
nécessité,  et  c'est  d'après  cette  règle  qu'elles  rédigent 
leurs  livres  symboliques  et  leurs  professions  de  foi, 
à  moins  donc  qu'elles  ne  soient  du  nombre  de  celles 
qui  rejettent  tout  symbole,  et  jusqu'à  l'inspiration 
des  livres  saints,  et  qui  mettent  de  côté  tout  l'ordre 
surnaturel,  comme  le  font  les  rationalistes  purs  et  les 
naturalistes,  dont  nous  n'avons  pas  à  nous  occuper. 
Tenons  donc  pour  démontré  que  l'existence  ainsi  que 
la  nécessité  d'une  règle  de  foi  qui  nous  vienne  de 
de  Dieu  est  un  dogme  admis  d'un  commun  accord 
par  les  catholiques  et  les  protestants  ;  et  que  ce  théo- 
rème soit  la  base  et  le  fondement  incontesté  de  tout 
ce  que  nous  aurons  à  dire  dans  cet  ouvrage.  Un  co- 
rollaire évident  qui  se  déduit  nécessairement  de  ce 
principe,  c'est  que  cette  règle  de  foi  étant  une  fois 
déterminée   et  reconnue   comme  venant  de  Dieu , 


—  70  — 

comme  voulue  el  prescrite  par  Dieu  lui-même,  il  en 

résulte  pour  tous  ceux  qui  l'admettent  une  stricte 
obligation  de  la  suivre  et  do.  se  laisser  entièrement 
diriger  par  elle  di  us  le  détail  de  leur  croyance.  ' 
présent  ouvrage  a  donc  tout  entier  pour  objet  la  re- 
cherche et  la  détermination  de  la  véritable  règle  de 
foi  que  Dieu  doit  avoir  établie  pour  servir  de  guide  au 
genre  humain  dans  la  grande  affaire  du  salut.  Diri- 
geons donc  vers  cet  objet  toute  notre  attention  comme 
toute  notre  étude. 

g  III.  —  PROrRlKTÉS  ET  CO^DIT10>S  DE  LA   ftÈGLÏ 
DE   FOI. 

Les  propriétés  et  les  conditions  de  la  règle  de  foi  doivent  naitie 
de  la  nature  de  la  foi  et  la  règle  elle-même. —  La  première 
propriété,  comme  la  première  condition,  est  qu'elle  soit  cer- 
taine et  sûre;  lu  seconde,  qu'elle  sufiise  pour  lever  tout 
doute  en  cas  de  controverse;  la  troisième,  qu'elle  so;t  inv- 
verselle,  c'est-à-dire  à  la  portée  de  tous;  la  quatrième, 
qu'il  ne  lui  manque  rien  pour  être  perpétuelle  et  indéfectible- 

Pour  savoir  en  quoi  consiste  la  règle  de  l'oi  que 
Dieu  a  donnée  à  l'homme,  il  est  tort  à  propos  de  dé- 
terminer, avant  tout,  quelles  sent  les  propriétés  él  les 
conditions  que  doit  avoir  une  véritable  règle  de  ft», 
pour  remplir  retendue  de  son  nom  et  servir  à  la  lin 
pour  laquelle  elle  a  été  donnée.  Dané  l'indication  de 

œë  conditions  et  de  cefe propriétés,  je  veux  me  borner 

ù  celles  que  doit  admettre  même  tout  protestant  Musé, 


—  71   — 

et  qu'admettent  effectivement  en.  général  tout  h> 
protestants.  Je  pourrais,  à  bon  droit,  exiger  davan- 
tage ;  mais  je  ne  veux  pas,  dès  mon  entrée  en  ma- 
t  ii  "iv,  jeter  des  semences  de  discorde  qui  troubleraient  ■ 
notre  marchq  et  nous  arrêteraient  en  chemin  ,  tandis 
que  je  n'ai  pas  ici  d' autre  intention  que  d'établir  dçs 
principes  commune  à  la  fois  aux  catholiques  et  j^ux 
protestants,  afin  de  nous  en  servir  comme  d'un  point 
de  départ  et  d'un  fondement  convenu  pour  la  grave 
discussion  que  nous  allons  entreprendre.  Or,  les  pro- 
priétés et  les  conditions  que  je  vais  tout  à  l'heure  as- 
signer découlent  spontanément  et  logiquement  de 
l'idée  et.  de  l'ollice  d'une  règle  en  général,  et  de  la  na- 
t  ure  de  la  foi  pour  laquelle  doit  servir  la  règle  en  par- 
ticulier que  nous  avons  à  chercher. 

Et,  premièrement,  cette  règle  doit  avoir  pour  pro- 
priété essentielle  et  pour  condition  indispensable  d'être 
certaine  et  sûre,  c'est-à-dire  de  nous  faire  connaître, 
avec  certitude  et  sans  danger  d'erreur,  quelle.-  sent 
les  vérités  révélées,  objet  nécessaire  de  notre  foi.  Si 
cette  condition  vient  à  manquer,  une  règle  n'est  plus 
règle,  et  la  foi  elle-même  ne  peut  plus  se  concevoir. 
En  effet,  comment  pouvoir  concilier  un  assentiment 
ferme,  certain,  immuable,  d'une  force  supérieure  à 
tout  autre  assentiment,  comme  l'est  un  acte  de  foi  di- 
vine qui  a  pour  principe  une  opération  surnaturelle, 
avec  l'incertitude  et  le  doute,  soit  positif,  soit  négatif, 
par  rapporta  ce  qui  fait  l'objet  do  cet  acte?  Onnepour- 


rait  donc  considérer  comme  une  règle  de  foi  qui  vînt 
de  Dieu  celle  qui  ne  produirait  pas  en  nous  l'assu- 
rance de  ne  croire  que  les  vérités  mêmes  que  Dieu 
nous  aurait  proposée-  à  croire. 

Une  autre  propriété  de  la  règle  de  foi,  c'est  qu'elle 
puisse  lever  tous  les  doutes  et  dissiper  toutes  les  diffi- 
cultés qui  viendraient  à  s'élever  sur  le  sens  de  ce  qu'il 
a  plu  à  Dieu  de  nous  manifester  pour  en  faire  l'objet 
de  notre  croyance.  Cette  propriété  ou  cette  condition 
n'est,  à  proprement  parler,  qu'un  développement  ou 
un  corollaire  de  la  première.  Car,  tant  que  cet  objet 
n'est  pas  défini  avec  une  entière  certitude,  il  est  im- 
possible qu'on  l'admette  avec  cette  fermeté  de  l'assen- 
timent que  requiert  la  notion  d'acte  de  foi.  Or,  suppo- 
sons qu'il  s'élève  une  difficulté  ou  un  doute  sur  un 
point  quelconque  de  la  révélation  divine  et  sur  le  sens 
à  y  donner  :  il  est  clair  de  soi-même  que,  jusqu'à  ce 
que  ce  doute  soit  levé ,  on  ne  pourra  jamais  faire , 
avec  assurance,  un  acte  de  foi  sur  le  point  en  question, 
qu'il  sera  libre  à  chacun  d'interpréter  à  sa  manière. 
Et  puisqu'un  semblable  dissentiment  pourrait  avoir 
lieu,  comme  il  a  eu  lieu,  en  effet,  sur  presque  tous  les 
articles  même  les  plus  fondamentaux  de  la  croyance 
chrétienne,  il  suit  de  là  que  si  la  règle  établie  pour 
déterminer  les  vérités  révélées,  n'était  pas  apte  à  di- 
rimer  ces  sortes  de  controverses,  le  symbole  chrétien 
flotterait  tout  entier  au  hasard,  ou  cesserait  même  tout- 
à-fait  d'être  un  objet  de  foi.  Donc  il  faut  que  la  règle 


de  foi  que  nous  cherchons  ait  pour  deuxième  pro- 
propriété  de  suffire  au  besoin  pour  dirimer  les 
controverses. 

De  ces  deux  propriétés  ou  de  ces  deux  conditions 
résulte  une  troisième,  qui  est  que  la  règle  de  foi  soit 
à  la  portée  ou  puisse  être  consultée  de  tous.  La  foi 
est  le  patrimoine  commun  de  tous  les  hommes,  savants 
ou  ignorants,  riches  ou  pauvres.  Tous  doivent  mar- 
cher par  la  voie  de  la  foi  pour  parvenir  à  l'éternelle 
béatitude,  s'ils  veulent  en  jouir  un  jour.  Donc  aussi  la 
règle  de  foi ,  venant  de  Dieu ,  doit  être  accessible  à 
tous,  fidèles  ou  infidèles.  Elle  doit  être  comme  un  oracle 
universel,  qui  donne  ses  réponses  avec  netteté  et  pré- 
cion  à  tous  ceux  qui  l'interrogent.  Elle  doit,  pour  sa- 
tisfaireàson  office,  maintenir  toujours  cette  foi  dans  son 
intégrité,  résoudre  les  difficultés  qui  s'élèvent,  éloigner 
tout  danger  d'altération  ou  de  changement,  non-seule- 
ment par  rapport  aux  vérités  qui  en  font  l'objet,  mais 
encore  par  rapport  au  sujet,  c'est-à-dire  aux  fidèles. 
Or,  c'est  ce  qui  ne  pourrait  pas  s'obtenir,  si  la  règle  de 
la  loi  q* était  pas  proportionnée  à  la  capacité  du  genre 
humain.  Mais,  pour  qu'elle  y  soit  proportionnée,  il 
faut  qu'elle  ait  ces  deux  conditions  :  la  première, 
quelle  soil  claire  et  évidente,  en  sorte  que  tous  puis- 
sent la  reconnaître,  pourvu  qu'ils  cherchent  sérieuse- 
ment et  sincèrement  la  vérité,  comme  la  règle  établie 
de  Dieu  pour  le  salut  du  genre  humain  ;  la  seconde, 
que  tous  ceux  qui  la  consultent  avec  droiture  et  sin- 


—  74  — 

cérité  puissent  s'assurer  par  elle,  sans  danger  d'illu- 
sion ou  d'erreur,  de  la  vérité  que  Dieu  impose  à  notre 
croyance.  S'il  manque  une  seule  de  ces  deux  condi- 
tions, la  règle  cesse  d'être  universelle ,  et,  dès  lors, 
elle  ne  sera  plus  cette  règle  de  foi  que  Dieu  a  établie 
pour  le  salut  de  tous  les  hommes. 

La  quatrième  propriété  ou  condition  de  la  règle  de 
foi,  savoir,  quelle  soit  perpétuelle  et  indéfectible, 
n'est  pas  moins  évidente  que  les  trois  première-  ;  c;ir. 
par  cela  même  qu'elle  doit  s'étendre  à  tous,  elle  doit 
s'étendre  à  tous  les  temps,  à  tous  les  âges.  La  règle 
de  la  foi  doit  durer  autant  que  la  foi  elle-même  ;  or, 
la  destinée  de  la  foi,  c'est  qu'elle  dure  jusqu'à  la 
consommation  des  siècles  ;  donc,  la  règle  de  la  foi  doit 
aussi  durer  jusqu'à  la  fin.  Il  serait  M'aiment  absurde 
de  penser  qu'elle  pût  avoir  pour  limite  un  temps  dé- 
terminé, puisqu'il  s'ensuivrait  que  ceux  à  qui  il  serait 
donné  ac  vivre  pendant  ce  temps  privilégié  où  la 
règle  existerait  seraient  exempts  de  tout  danger  d'er- 
reur  dans  la  foi,  par  le  seul  fait  de  l'époque  de  leur 
naissance,  tandis  que  les  autres,  pour  avoir  eu  le 
malheur  de  paître  en  d'autres  temps,  se  trouvant  pri- 
vés de  cette  règle  ,  flotteraient  dans  l'incertitude  par 
rapport  à  l'objet  légitime  de  leur  croyance,  et  se  leis- 
seraient  emporter  ça  et  là  à  tout  vent  de  doctrine.  Il 
répugne  donc  à  La  s<  I  à  la  bonté  de  Dieu  de 

supposer  que  cette  règle,  qu'il  a  donnée  au.-si  bien 
pour  la  sûreté  de  la  croyance  des  fidèles  que  pour  le 


—  75  — 
maintien  de  la  doctrine  qui  en  fait  l'objet,  ait  une  du- 
rée limitée  et  soit  sujette  à  défaillir,  au  lieu  d'être 
perpétuelle  et  indéfectible  jusqu'à  la  fin  des  siècle*. 

Je  pourrais  justifier  ce  que  je  dis  ici  des  propriétés 
et  des  conditions  de  la  règle,  de  foi  en  citant  à  l'appui 
l'Écriture  sainte  et  les  Pères;  mais  comme  je  serai 
obligé  de  faire  valoir  ces  autorités  dans  la  suite  de  cet 
ouvrage,  je  crois  pouvoir  m' abstenir  de  le  faire  pour 
le  moment.  D'ailleurs,  tout  ce  que  je  viens  d'établir 
Bé  déduit  si  nécessairement  et  si  logiquement  de  la 
nature  de  la  règle  dont  il  s'agit,  qu'aucun  protestant 
même,  doué  de  sens  commun,  n'élèvera  là-dessus  la 
moindre  difficulté.  Concluons  ainsi  que  la  vraie  règle 
de  foi  qui  nous  a  été  donnée  de  Dieu  doit  nécessaire- 
ment avoir  ces  propriétés  et  ces  caractères  :  1*  d'être 
certaine  et  sûre  ;  20  d'être  apte  à  terminer  les  contro- 
verses qui  peuvent  s'élever  sur  la  foi  ;  3"  d'être  uni- 
verselle ou  à  la  portée  de  tout  le  monde  ;  k°  d'être 
perpétuelle  et  indéfectible.  A  ces  caractères,  il  sera 
facile  de  reconnaître  quelle  est  cette  règle  que  Dieu 
a  établie  dans  sa  bonté,  pour  donner  à  tous  ceux  qui 
le  veulent  sérieusement  et  de  bonne  foi  le  moyen  de 
discerner  et  de  suivre  la  véritable  révélation  chré- 
tienne, ou  la  véritable  religion  du  Christ. 

Il  ne  reste  plus,  pour  compléter  cette  introduction, 
qu'à  exposer  historiquement  les  différentes  règles  de 
fol  adoptées  par  les  diverses  communions  qui  s.'  disent 
chrétienne  iformémentà  notre  dessein,  qui  es! 


—  76  — 
de  les  comparer  les  unes  avec  1rs  autres  nous  allons 
discuter  à  part  les  règles  de  foi  protestantes <  et  la 

règle  de  foi  catholique. 

g    IV.  —  RÈGLE    DE    LA    FOI    CATHOLIQUE. 

Double  dépôt  de  la  révélation  divine,  l'Ecriture  et  la  Tradition. 
—  Ce  double  dépôt  a  été  confié  ù  l'Église  enseignante,  qui  a 
reçu  pour  cela  le  don  d'infaillibilé  et  d'indéfectibitité.  — 

Méthode  de  l'Eglise  dans  la  proposition  qu'elle  fait  des  véri- 
tés à  croire ,  dans  le  jugement  des  controverses.  —  La 
science  n'en  soutlie  aucun  détriment.  —  Et  par  conséquent 
personne  ne  peut  se  dispenser  de  se  soumettre  à  cette  régie. 

Unité,  harmonie  des  parties,  solidité  de  l'ensem- 
ble, voilà  les  traits  caractéristiques  de  la  règle  catho- 
lique. Elle  nous  fournit  une  si  parfaite  solution  du 
problème  que  nous  nous  sommes  proposé,  à  nous 
borner  même  à  en  faire  l'exposé  historique,  que  nous 
allons  la  présenter  ici  avec  toute  la  brièveté  possi- 
ble, remettant  à  donner  dans  le  cours  de  cet  ouvrage 
la  pleine  confirmation  de  cette  vérité. 

Dans  le  système  catholique,  il  n'y  a  pas  d'autre 
source  de  vérités  révélées  que  la  pure  parole  de  Dieu* 
parce  que  Dieu  seul  peut  immédiatement  nous  faire 
connaître  les  mystères  supérieurs  à  la  raison  hu- 
maine, el  que  l'autorité,  comme  la  sagesse  humaine, 
ne  saurait  ajouter  pas  plus  que  retrancher  un  seul 
iota  à  la  parole  divine;  Mais  cette  parole  de  Dieu. 
dont  la  pleine  révélation  a  été  accomplie  par  Jésus- 


Christ  et  ses  apôtres,  nous  à  été  transmise,  d'après 
Tordre  voulu  de  Dieu,  par  deux  moyens  particuliers  : 
savoir,  par  l'Écriture  sainte  et  par  la  tradition  orale. 
Autre  est  donc  la  parole  de  Dieu  écrite,  autre  est  la 
parole  traditionnelle;  mais  l'autorité  de  l'une  comme 
de  l'autre  est  également  divine,  parce  que  toutes  les 
deux  nous  viennent  également  de  Jésus-Christ  par  le 
moyen  de  ses  apôtres.  Elles  sont  donc  elles  seules 
pour  le  catholique  les  deux  sources  de  la  parole  di- 
vine ,  ou ,  si  l'on  aime  mieux,  les  deux  canaux  qui 
l'ont  parvenir  jusqu'à  lui  la  vérité  révélée  ;  et  par  là 
même  ce  sont  deux  règles  éloignées  qui  lui  servent 
pour  former  sa  foi,  puisqu'en  elles  seules  doit    se 
trouver  contenu  tout  ce  qu'il  est  obligé  de  croire 
comme  de  foi  divine.  La  parole  traditionnelle,  ou  la 
tradition,  ne  nous  transmet  pas  seulement  des  dog- 
mes qu'on  chercherait  en  vain  dans  l'Écriture  sainte  : 
mais  quant  à  ceux  mêmes  qui  s'y  trouvent  plus  ou 
moins  clairement  exprimés,  elle  nous  en  détermine 
le  sens,  elle  nous  en  éclaircit  l'intelligence.  Ainsi 
l'Écriture  et  la  tradition  se  fécondent,  s'éclairent,  se 
confirment  mutuellement,  et  complètent  le  dépôt  tou- 
jours un,  toujours  identique,  de  la  parole  divine. 

Hais  pour  que  ce  dépôt  pût  se  conserver  jusqu'à 
la  fin  des  siècles  dans  son  unité  et  son  identité.  Jésus- 
Christ  l'a  confié,  suivant  la  doctrine  catholique,  à 
une  autorité  toujours  vivante  et  parlante,  qui  est  l'au- 
torité de  son  Église.  Cette  autorité  réside,  en  vertu 


—  78  — 
de  l'institution  divine  dans  le  corps  universel  des 
pasteurs  ou  des  évêques  unis  au  chef  visible,  qui  es! 
le  successeur  de  saint  Pierre,  Pévêque  de  Rome,  le 
pontife  romain,  à  qui,  dans  la  personne  de  Pierre, 
'«'■sus-Christ  a  conféré  la  plénitude  de  l'autorité  sur 
ont  son  troupeau,  sur  son  Église  entière  aussi  loin 
qu'elle  puisse  s" ('tendre.  A  ce  corps  uni  à  son  chef 
visible  esi  commise  la  garde  de  la  parole  de  Dieu 
écrite  comme  de  la  parole  traditionnelle;  à  ce  corps 
ainsi  constitué  appartient  le  droit  souverain  de  la  pro- 
poser aux  fidèles,  d'en  déterminer  le  vrai  sens,  d'en 
exiger  la  foi  intérieure  et  extérieure;  à  lui  le  juge- 
ment suprême  et  sans  appel  des  controverses  dogmati- 
ques, et  la  condamnation  formelle  des  erreurs,  quelles 
qu'elles  soient,  en  matière  de  croyance,  de  morale  en) 
de  culte.  L'Église  donc,  investie  du  double  pouvoir 
d'enseigner  et  déjuger,  est  la  règle  prochaine  de  foi 
pour  tous  les  fidèles  :  sa  parole  pleine  d'autorité,  sott 
publie  enseignement,  sont  le  principe  suprême,  le  cri- 
terium  fondamental  qui  détermine  la  vérité  révélée, 
et  d'après  lequel  on  devient  et  on  demeure  catholi- 
que. Et  c'est  pour  cela  que  la  divine  Sagesse,  vou- 
iiiif  que  les  fidèles  de  tous  les  siècles  s'attachassent  à 
cette  règle  comme  à  un  guide  sûr  pour  ne  s'écarter 
jamais  de  la  vérité,  a  conféré  à  ce  même  corps  les 
sublimes  prérogatives  de  V  infaillibilité  e\  de  Yindé- 
feciihiliié.  pour  qu'il  ne  puisse  jamais  enseigner 
l'erreur.  Tette  est  la  profession  de  foi  du  catholique. 


telle  est  sa  règle  de  croyance.  11  est  bon  d'analyser 
cette  règle  de  plus  près  encore,  pour  en  voir  plus 
clairement  la  juste  applicalion. 

L'Église  catholique,  organe  divinement  établi  de 
la  vérité  révélée,  forte  dfé  toutes  les  preuves  on  dfe 
tous  les  motifs  qui  la  rendent  évidemment  digno  de 
foi,  et  qui  sonl  au  fond  les  mômes  que  les  motifs  et  les 
preuves  de  crédibilité  du  christianisme,  propose  et 
enseigne  à  tous  ceux  qu'elle  reçoit  dans  son  sein  les 
vérités  révélées  de  Dieu  qui  doivent  faire  l'objet  de 
leur  foi.  Au  nombre  de  ces  vérités,  et  môme  au  rang 
dés  premières,  est  la  divinité  de  son  établissement, 
l'autorité  (Qu'elle  a  reçue  de  Dieu  pour  une  telle  mis- 
sion, ses  notes  et  ses  prérogatives,  et  spécialement 
VinfaiUibilité  de  son  enseignement.  Elle  leur  pré- 
sente la  Bible  comme  un  livre  divinement  inspiré; 
<Mle  leur  donne  le  ennon  entier,  ou  le  nombre  com- 
plet et  précis  des  livres  qu'ils  doivent  tenir  pour  ca- 
noniques et  divinement,  inspirés;  elle  les  assure  de 
l'intégrité  du  texte  et  de  la  sincérité  des  versions  ap- 
prouvées par  elle.  Elle  leur  propose  le  symbole  où  se 
trouvent  formulés  les  articles  de  foi  qu'ils  doi\cnt 
croire  explicitement.  Et  en  tout  cela  elle  ne  fait  ac- 
ception ni  distinction  de  personne,  quels  que  soient 
le  savoir,  le  rang  ou  la  dignité.  Tous  devant  elle  sont 
placés  au  même  niveau;  et  le  plus  profond  théolo- 
gien, quand  il  s'agit  pour  lui  de  professer  sa  foi,  n'a 
pins  rien  qui  le  distingue  du  plu^  grossier  artisan.  Car 


—  80  — 
tous  doivent  croire  également  les  mômes  vérités  de 
foi  comme  révélées  de  Dieu,  qui  est  la  Vérité  su- 
prême, et  sur  ce  fondement,  le  même  pour  ton.- . 
qu'elles  leur  sont  proposées  à  croire  par  l'Église, 
gardienne,  maîtresse  et  juge  infaillible  de  la  parole 
de  Dieu.  Ainsi  tous  les  fidèles  sont  établis  de  la  même 
manière  en  possession  de  la  vraie  doctrine  de  Jésus- 
Christ  :  possession  qu'ils  ne  peuvent  perdre  tapi 
qu'ils  restent  attachés  au  principe  qui  la  leur  a  t'ait 
acquérir,  et  qui  est  l'autorité  de  l'Église. 

Mais  comme  cette  Église  est  une  société  divine  ei 
humaine  tout  à  la  fois,  il  peut  s'y  élever  des  disputes 
en  matière  de  dogme,  de  morale  ou  de  culte  des  dif- 
ficultés sur  la  portée  dogmatique  d'un  passage  de 
l'Écriture;  et  même  l'erreur,  levant  l'étendard  de  la 
révolte,  peut  chercher  à  troubler  la  croyance  géné- 
rale et  traditionnelle.  A  qui  appartiendra-4r4J  de  dé- 
cider, de  juger,  de  condamner?  Au  tribunal  suprême 
toujours  vivant  et  toujours  infaillible  de  l'Église,  au 
corps  des  pasteurs  unis  à  leur  chef,  soit  par  des  dé- 
finitions solennelles  portées  en  concile,  soit  par  des 
constitutions  promulguées  solennellement  par  le  chef 
visible  ou  le  pontife  romain,  auquel  est  uni  le  corpi 
des  pasteurs.  Toutes  les  fois  qu'une  décision  est  ren- 
due dans  ces  conditions,  tous  doivent  également  »"> 
soumettre  d'esprit  et  de  cœur,  avec  un  plein  assenti- 
ment et  une  entière  conviction,  comme  à  un  oracle 
émané  de  l'organe  visible  el  infaillible  que  Dieu  a 


-  81  — 
établi  à  cet  effet.  En  portant  ces  définitions,  l'Église 
n'introduit  jamais  rien  de  nouveau  dans  la  doctrine; 
elle  ne  mêle  pas  à  l'élément  divin  un  élément  hu- 
main, un  élément  hétérogène;  niais  assistée  de  l'l>- 
prit-Saint  pour  l'intelligence  des  Écritures  aussi  bien 
que  pour  celle  de  sa  divine  tradition  toujours  vivante 
et  parlante,  sources  véritables  de  la  révélation  chré- 
tienne, elle  discerne  le  vrai  sens  du  dogme,  et  la  foi 
toujours  professée  et  reçue  de  Jésus-Christ  par  l'in- 
termédiaire de  ses  apôtres.  Tel  est  le  rôle  qui  appar- 
tient à  la  règle  suprême  de  la  foi  catholique,  ei  tel 
es!  le  devoir  des  fidèles  par  rapport  à  cette  règle. 

Ce  n'est  pas  que  la  science  n'y  ait  sa  part  aussi, 
et  que  cette  part  même  ne  soit  très  grande.  Car  la 
règle  catholique,  bien  loin  d'exclure  la  science,  en- 
courage au  contraire  l'étude,  l'examen  et  la  discus- 
sion dans  ceux  qui  en  sont  capables,  soit  pour  éclair- 
ai' les  points  du  dogme  mis  en  question  avant  la  dé- 
cision de  l'Église,  soit  pour  donner  à  cette  décision, 
quand  elle  est  prononcée,  tous  les  appuis  de  la 
science,  et  la  défendre  contre  les  attaques  dv>  nova- 
teurs. 

Ajoutez  à  cela  que  le  science  et  la  raison  peuvent 
librement  s'exercer  dans  tout  ce  qui  ne  tient  pas  au 
dogme  ou  à  la  morale  déjà  définis;  et  ainsi  un  champ 
immense  à  exploiter  est  toujours  ouvert  au  catholi- 
que instruit,  qui  peut  cultiver  a  son  gré.  l'histoire  ec- 
clésiastique et  profane,  l'archéologie  sa<  réeel  monu- 

T.  I.  6 


—  82  — 
mentale,  l'épigraphie  et  la  numismatique,  l'esthé- 
tique, la  philologie  ancienne  et  moderne,  la  critique, 
la  patristique,  l'herméneutique,  l'exégèse  biblique, 
et  toute  autre  branche  de  la  science  où  peuvent  le 
porter  ses  goûts  et  ses  talents.  Mais  tout  cela  ne  sa  li- 
rait jamais  pour  le  catholique  quelque  instruit  qu'il 
soit,  être  le  principe  et  le  fondement  de  sa  toi  :  sur 
ce  point,  il  doit  uniquement  se  tenir  attaché  à  la 
règle  catholique  déjà  établie.  Et  cette  règle  menu-  esl 
pour  lui  un  guide  sur  et  toujours  présent  qui  lui  snt 
à  retrouver,  dans  ses  excursions  scientifiques,  les  vé- 
ritables dogmes  proposés  par  l'Église,  et  à  se  préser- 
ver de  tout  égarement.  Ainsi,  dans  le  système  catho- 
lique, les  contraires  s'harmonisent  avec  les  contraires, 
l'élément  divin  avec  l'élément  humain,  la  grâce  evir 
la  liberté,  l'autorité  avec  la  raison,  la  foi  avec  la 
science  :  tout  se  lie,  tout  s'équilibre,  et  il  n'arrive 
jamais,  en  tenant  ferme  à  cette  règle,  qu'on  donne 
dans  les  extrêmes  opposés  où  réside  l'erreur. 

Je  conclurai  cet  exposé  scientifique  de  la  règle  ca- 
tholique par  une  belle  observation  ,  magnifiquement 
développée,  de  nos  jours,  par  un  illustre  écrivain, 
aujourd'hui  cardinal  de  la  sainte  Église  et  archevêque 
de  Westminster  (\)  '.c'est  qu'il  faut  bien  distinguer 
les  motifs  qui  nous  portent  à  embrasser  la  toi  catho- 

(1)  Levons  ou  conférences  sur  les  doctrines  et  Us  pratiques 
principales  de  V  Église  catholique ,  par  Nie.  Wiseman,  oamfér 
1.,  introd. 


.  83  — 
I ique  d'avec  le  principe  vital  et  constitutif  de  cette  foi, 
(in  ni  ne  de  la  profession  que  nous  en  faisons.  Ces  mo- 
tifs peuvent  être  très  nombreux  et  même  très  diffé- 
rents les  uns  des  autres  :  car,  comme  les  motifs  de 
crédibilité  abondent  dans  notre  sainte  religion,  cha- 
cun, suivant  ses  dispositions  personnelles,  peut  choi- 
sir de  préférence  ceux  qui  lui  conviennent  le  mieux, 
quoique  tous  ces  motifs,  sans  distinction  ,  soient  très 
propres  par  eux-mêmes  à  convaincre  un  esprit  bien 
disposé.  Ainsi,  pour  ne  parler  que  de  conversions  fa- 
Rieuses  accomplies  dans  ces  dernier.-  temps,  les  uns, 
comme  Philipps  de  Monaco  et  le  célèbre  Hurter,  ont 
été  amenés  par  de  profondes  études  historiques,  Par_ 
ticulièrcment  sur  le  moyen-àge,  à  reconnaître  la  vé- 
rité du  catholicisme  ;  d'autres,  comme Schlegel,  Stol- 
tjerg,  .Molitnr.  Seilli.  \  ont  été  conduits  par  l'étude 
philosophique  de  l'esprit  humain;  d'autres,  comme 
De  doux,  par  de  savantes  recherches  sur  l'économie 
politique;  d'autres,  comme  Jarke,  par  l'étude  du 
droit  ;  $'  autres  par  l'esthétique  comme  Pug-in  -.d'autres 
p.ir  la  beauté  du  culte  catholique,  comme  tant  de  pu- 
séystes,  et  ainsi  de  bien  ^'autres  encore  (1).  Mais  le 

(1)  L'auteur  renvoie  ici  son  lecteur  aux  ouvrages  anglais  de 
Digb)  ,  intitules:  Compitum  or  meetiny  of  the  If'ays ,  et 
Mores  cat/i ...'.'./  or  Ages  of  fait  h  y  dont  le  premier,  dit-il,  est  à 
son  sixième  volume,  et  l'autre  se  compose  de  trois  gros  volu- 
mes in-11.  Nous  pourrions  renvoyer  de  même  nos  lecteurs 
français  aux  ouvrages  de  M.  Rohrbacher  intitules:  Motifs,  etc. 


—  8t  — 
principe  vital  et  fondamental  en  vertu  duquel  ils  sont 
devenus  catholiques  n'a  été  et  n'a  pu  être  que  le  même 
pour  tous,  savoir  :  de  se  soumettre  au  principe 
même  vital  et  fondamental  du  catholicisme,  ou  à  sa 
règle  suprême  de  foi,  à  l'autorité  de  l'Église.  «  L'É- 
glise est  donc  (disons-le  avec  les  belles  paroles  de  cet 
écrivain)  comme  une  cité  à  laquelle  conduisent  de 
toutes  parts  des  avenues,  ou  vers  laquelle  on  peut  venir 
de  tous  lieux  par  les  chemins  les  plus  divers,  par  la 
route  rude  et  épineuse  d'une  vigoureuse  investigation, 
par  les  sentiers  plus  fleuris  du  sentiment  et  de  la  sen- 
sibilité;  mais,  une  fois  arrivé  à  ses  murs  d'enceinte, 
on  ne  trouve  qu'une  seule  porte  par  où  entrer,  qu'une 
porte  de  bercail,  étroite  et  basse  peut-être,  et  qui 
force  la  chair  et  le  sang  de  se  courber  pour  y  passer. 
On  peut  errer  autour  de  son  enceinte,  on  peut  admi- 
rer la  beauté  de  ses  édifices  et  de  ses  boulevarts; 
mais  on  ne  saurait  en  être  les  citoyens  et  les  enfants, 
à  moins  d'entrer  par  cette  porte  unique  d'une  sou- 
mission absolue  et  sans  réserve  à  l'enseignement  de 
l'Église»  (1).  Il  en  est  tout  autrement  dans  le  sys- 
tème protestant,  selon  sa  règle  de  foi,  que  nous  allons 
exposer  à  son  tour. 

Histoire  des  conversions  les  plus  remarquables,  et  aux  derniei  - 
volumes  de  sa  grande  Histoire,  enfin,  consulter  là-dessus  l'ou- 
vrage de  M.  Gondon. 
(1)  Ibidem,  p.  16. 


—  85  — 

V.   —  RÈGLE    DE    FOI    PROTESTANTE, 

Double   tendance    de  l'homme,    l'une    théosophique,    L'autre 

rationnelle .  —  Comment  toutes  les  deux  s'harmonisent  en 
suivant  la  règle  catholique.  —  Comment  elles  se  dépravent 
en  abandonnant  cette  règle.  —  Exemples  tirés  de  l'histoire 
■  les  premiers  hérétiques,  des  gnostiques,  des  autres  qui  ont 
suivi  et  de  ceux  du  moyen-âge.  —  Fluctuations  de  Luther 
entreces  deux  tendances.  — De  Zwingle.  —  Des  anabaptis- 
tes.—  De  Calvin,  par  qui  la  tendance , théosophique  se 
changea  en  tendance  rationaliste.  —  Retour  des  sectes  subal- 
ternes au  théosophisme. —  Les  quakers. — Les  Frères  Mo- 
raves.  —  Les  méthodistes.  —  Les  swédenborgiens.  —  De  là 
deux  règles  principales  professées  dans  le  protestantisme,  la 
théosophique  et  la  rationnelle.  —  Troisième  règle  hétéro- 
clite, ou  mitoyenne,  de  l'anglicanisme. — Méthode  suivie  pai 
nous  dans  la  réfutation  de  ces  trois  règles  de  foi. 

Il  y  ;i  dans  l'esprit  humain,  pour  qui  étudie  bien 
l'histoire  philosophique  de  l'homme,  deux  tendances 
naturelles  et  en  sens  opposés  par  rapport  à  la  vérité 
religieuse.  L'une  pourrait  s'appeler  tendance  mysti- 
que, surnaturotis tique  ou  théosophique,  si  l'on  aime 
mieux  adopter  le  langage  allemand  moderne,  par  la- 
quelle l'homme,  aspirant  à  pénétrer  dans  les  mystères 
de  Dieu  les  plus  cachés,  s'efforce  d'entrer  en  commu- 
nication immédiate  avec  lui,  et  se  flatte  facilement 
d'avoir  puisé  jusque  dans  son  sein  des  vérités  surhu- 
maines, des  illuminations  supérieures,  des  manifesta- 
tions directes  de  sa  volonté.  L'autre,  au  contraire,  est 
une  tendance  toute  rationnelle  ou  humaine,  en  ce 


—  SU   — 

qu'elle  ;i  pour  but  de  mettre,  autanl  que  possible,  les 
vérités  révélées  fi  la  portée  dé  nos  facultés  naturelles, 
pour  les  saisir  et  les  examinerai  elleparvienl  aisérnenl 
ainsi  à  enlever  à  Pélémenl  surnaturel  et  divin  sa  su- 
blime signification.  La  première  de  ces  tendances 
mène,  comme  à  son  terme, au  fhnalisrne  ou  à  l'hallu- 
cination religieuse,  l'autre  au  rationalisme  et  à  Yin- 
différentisme. 

La  règle  catholique,  qui  concilie  et  harmonise, 
comme  nous  le  disions  tout  a  l'heure, tous  les  systèmes, 
qui  donne  la  solution  adéquate  de  tous  les  problèmes 
de  l'anthropologie  naturelle  et  surnaturelle}  a  su  de 
tout  temps  accorder  ensemble  et  Satisfaire  à  la  fois,  au 
mieux  possible,  ces  deux  tendances  opposées.  D'un 
côté,  elle  estime  et  recommande,  au  plus  haut  degré, 
le  véritable  et  solide  ascétisme,  la  théologie  mystique. 
la  science  des  saints,  et  elle  enseigne  que  Dieu  est  ad- 
mirable dans  ses  saints,  qu'il  se  communique  à  eux  de 
mille  manières  toutes  ineffables  et  supérieures  à  toute 
compréhension  humaine,  et  qu'il  leur  donne  des  lu- 
mières et  uni'  énergie  au-dessus  de  toutes  nos  forces 
naturelles.  Mais,  d'un  autre  côté,  l'Église  enseigne  et 
déclare  que  toutes  ces  communications  divines,  ces 

faveurs  céleste-,  sont    unisses  et  illusoires,  si  elles  ne 
sont  jointes  inséparablement  à  la  profession  fidèle  de  sa 
règle, aune  soumission  sans  bornes  à  son  autorités  isi- 
ble.  Bile  est  ainsi,  cette  âlitoHté  ellr-niéiiie.  en  pGSf 
sionde  soumettre  à  un  ôévèra  examen  ces  opérations* 


—  N7   — 

ces  vision-  surhumaines,  et  de  juger  si  elles  viennent 
véritablement  (lu  Père  des  lumières,  ou  si  elles  ne  se- 
raient pas  l'deuvre  de  l'esprit  de  ténèbres,  et  le  fruit 
d'une  imagination  malade  et  égarée.  De  même,  si  la 
règle  catholique  prescrit  la  foi  qui  se  fonde  unique1-* 
ment  sur  le  principe  d'autorité,  si  elle  condamne  toute 
science,  toute  gnose  rationnelle  qui  s'inscrit  en  règle 
de  foi,  comme  incompatible  avec  la  divine  origine  et 
la  nature  de  cette  foi  même,  elle  approuve  en  même 
temps  et  protège  cette  science,  cette  ynose  véritable, 
qui,  présupposant  et  sauvegardant  la  foi,  aspire  à  s'é- 
lever à  l'intelligence  rationnelle  des  dogmes  divins, 
conformément  à  cet  excellent  mot  de  saint  Augustin  : 
(raie  ut  iitlctligas.  Ainsi  donc,  ne  nous  lassons  pas 
le  répéter,  sous  l'égide  de  la  règle  catholique,  la  ten- 
dance mystique  et  la  tendance  rationnelle  se  trouvent 
respectivement  garanties  de  leurs  excès  opposés,  et 
peuvent,  en  se  réconciliant,  signer,  l'une  avec  l'autre, 
une  paix  inaltérable. 

Alais  sorties  dv^  barrières  que  leur  pose  avec  s;i 
règle  l'Église  catholique,  ces  deux  tendances,  en  se- 
couant le  frein  qui  les  retenait  dans  la  bonne  voie , 
n'ont  jamais  manqué  de  se  précipiter  plus  ou  moins 
dans  l'un  ou  l'autre  de  ces  deux  abîmes.  L'histoire 
des  hérésies  nous  en  fournit  la  preuve  non  interrom- 
pue depuis  les  premiers  siècles  de  l'Église  jusqu'aux 
dernières  phases  du  protestantisme.  Dès  le  11e  siècle 
vous  trouvez  le  montanisme  qui,  se  repaissant  de 


—  «8  — 

révélations  et  de  visions,  rêvanl  le  divin  Paraclel 
«Unis  hi  personne  de  son  auteur,  se  montre  vraiment 
le  type  de  la  tendance  théosophique.  Bientôt  après 
vous  voyez  arriver  les  anciens  unitaires,  soit  de  la 
première  classe,  comme  les  alogiens  et  les  noétiens, 
soit  de  la  seconde,  comme  les  disciples  d'Artémon 
et  ceux  de  Paul  de  Samosate,  qui  tous  écartaient  L'é- 
lément divin  pour  faire  prévaloir  l'humain  à  la  place, 
et  vous  présentent  ainsi  le  type  de  la  tendance  ratio- 
naliste. Ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier,  c'est  que  vous 
découvrirez  sans  peine,  dans  la  grande  hérésie  des 
deux  premiers  siècles,  dans  le  seul  gnosticisme  qui 
se  divise  en  tant  de  ramifications  ou  de  sectes ,  ces 
deux  tendances  réunies  et  portées  en  même  temps  à 
leur  plus  haut  degré  (1).  Les  gnostiques,  identifiant 
la  matière  avec  le  principe  du  mal,  répudiaient  et 
anathématisaient  tout  élément  humain  :  à  leur  dire . 
l'esprit  de  Dieu  était  l'unique  moteur  et  l'agent  uni- 
versel ;  ils  n'attribuaient  à  Jésus-Christ  que  l'appa- 
rence et  le  fantôme  de  l'humanité.  Ils  partageaient 
le  genre  humain  en  trois  classes,  les  liyliques  ou 
l'homme  matériel,  les  psychiques  ou  Thomme  ani- 
mal, les  pneumatiques  ou  l'homme  spirituel;  et  mé- 
prisant le-  deux  premières  classes  comme  esclaves 
plus  ou  moins  de  la  matière  et  de  la  nature,  et 
comme  incapables  de  s'élever  à  une  plus  haute  con- 

1    .Mœhler  ,  Patroloyie. 


—  89  — 

naissance,  ils  s'exaltaient  eux-mêmes  comme  formant 
la  caste  privilégiée  des  pneumatiques  ou  ib->  spiri- 
tuels en  qui  l'esprit  de  Dieu  se  révélait  et  opérait  ses 
merveilles.  Voilà  la  tendance  théosophique  à  sa  plus 
haute  exaltation.  Mais  d'un  antre  côté,  ces  mêmes 
gnostiques,  substituant  au  principe  de  la  foi  chré- 
tienne le  principe  individuel  du  libre  examen, 
soumettaient  totalement  les  saintes  Écritures  à  l'ar- 
bitrage de  leur  raison  particulière,  les  mutilaient,  les 
altéraienl .  y  substituaient  de  faux  Evangiles;  les  in- 
terprétaient de  la  manière  la  pins  forcée  pour  les 
concilier  avec  leurs  doctrines;  accusaient  les  apôtres 
et  le  Christ  Ini-mème  de  ne  s'être  pas  affranchis  des 
préjugés  judaïques  et  de  s'être  accommodés  aux 
erreurs  en  vogue  parmi  le  peuple,  et  allaient  jusqu'à 
enseigner  que  le  Christ  s'était  exprimé  en  termes 
ambigus,  qu'il " fallait  discerner  dans  ses  discours 
l'influence  du  Démiurge  d'avec  celle  de  la  Sophia  ou 
du  Dieu  bon,  et  qu'eux  seuls,  hommes  spirituels  et 
parfaits,  étaient  capables  de  ce  discernement;  bref. 
ils  dépouillaient  le  Christ  de  sa  divinité,  et,  faisant  un 
monstrueux  amalgame,  éclectisme  ou  syncrétisme 
comme  il  plaira  de  l'appeler,  de  lambeaux  de  doc- 
trines chrétiennes,  judaïques,  platoniciennes,  indo- 
orientales, ils  anéantissaient  tous  les  mystères  du 
christianisme,  dont  ils  ne  faisaient  plus  que  l'écorce 
grossière  et  l'enveloppe  des  vérités  pures,  dont  la 
pleine  intuition,  disaient-ils.   faisait  leur  béatitude. 


—  00  — 

Or,  iniii  cria,  qu'est-ce  autre  chose  que  les  excès  ou 

le  terme  extrême  de  la  tendance  rationaliste.''  Hais 
nous  traiterons  ce  sujet  en  particulier  dans  le  cour- 
de  cet  ouvrage. 

Ainsi  donc,  les  hérésies  des  premiers  siècles  se  diri- 
geaient tantôt  vers  l'un,  tantôt  vers  l'autre  de  CCI 
deux  pôles,  et  quelquefois  tendaient  à  tous  les  deux  à 
la  fois;  et  il  serait  facile  de  faire  voir  de  semblables 
affinités  dans  les  hérésies  subséquentes,  telles  que 
l'arianisme,  le  pélagianisme,  le  ncstorianisme,  IVu- 
tyChéisme,  le  monothélisme  et  les  autres.  Au  moyen- 
Age,  les  diverses  sectes  fanatiques  et  perverses  qui 
n'étaient  que  des  rejetons  de  l'ancien  gnosticisme  et 
du  manichéisme,  les  cathares,  les  albigeois,  les  loi- 
lards,  les  bégards,  les  fratiïcelles,  les  dulciniens,  les 
thaborites,  et  d'autres  pareils,  faisaient  généralement 
profession  de  théosophisme;  toutes  s*e  prévalaient  de 
l'inspiration  immédiate  et  des  communications  surna- 
turelles de  l'Esprit-Saint,  et  opposaient  cette  réglé 
suprême  de  leur  croyance  à  l'enseignement  et  à  l'au- 
torité de  l'Église.  Mais  hàtons-nous  d'arriver  à  l'ori- 
gine du  protestantisme. 

Le  père  de  la  Réforme,  Martin  Luther,  aux  pre- 
miers débuts  de  sa  oarrière  de  réformateur*  ne 
songeait  nullement  à  attaquer  l'autorité  de  l'Église, 
principe  fondamental  du  catholicisme.  Il  prétendait 
même  soumettre  la  défense  de  se-  thèses  è.  cette  au- 
torité* et  en  appelait  à  Sa  Sainteté  le  pape  Léofl  \  par 


-  91  — 
ces  mémorables  paroles:  «Vivifiez,  tuez,  appelez. 
rappelez,  approuvez,  réprouvez:  votre  voix  est  la  voix 
du  Christ,  qui  repose  en  vous,  qui  parte  par  votre  bou- 
che. Si  j'ai  mérité  la  mort,  je  mourrai  avec  joie  »  (1). 
Mais  quand  il  vit  que  l'Église  foudroyait  ses  doctrines 
comme  hérétiques  et  le  retranchait  lui-même  de 
sou  corps,  il  se  trouva  dans  l'alternative ,  ou  de  se 
soumettre  docilement  à  son  jugement  dogmatique  en 
rétractant  ses  hérésies,  ou  de  se  faire  fondateur  èl 
comme  le  père  d'une  nouvelle  secte  religieuse.  Son 
orgueil  satanique  s'arrêta  à  ce  dernier  parti.  A  dater 
(If  ce  moment,  il  se  mit  à  renverser  l'un  après  l'au- 
tre tous  les  fondements  de  l'Eglise  catholique.  La 
tradition  contrariait  directement  ses  nouvelles  doctri- 
nes, il  la  répudia  la  première;  les  écrits  des  Pères 

l  ■■  Beatissimo  PatriLeooi  l'ont.  Max.  Erater  Martinua  Lu- 
ther Augustinianus  seternam  salutenil....  Prostratura  me  ; 
bus  tuœ  bcatitudinis  ofîero  cura  pmnibus  quœ  sum  et  babeo. 
Viviiira,  oreille,  voca,  rëvoca,  âpproha ,  reprobâ  ut  placuerit. 
Vbcem  tuam  vocem  Christ  i  in  te  prsesidëntis  èl  Ibqueiitlà 
agnoscam;  si  mortem  merui,  mortera  non  reéusalio.  ••  l'ruf. 
Thesium,  éd.  L519.  Là  encore  se  trouvait  cette  protestation: 
«  Primum  protester  me  prorsus  nihil  dicere  aut  tenere  velïe, 
nisi  qudd  in  et  ex  sacris  lttteris  primo,  deinde  ecclesiastibis  Pa- 
tribus  ab  Ecclesia  Romana  teceptis,  bucusque  servatis,  et  ex 
canonibus  ac  decretalibus  pontiûciis  habetur  et  baberi  potest. 
Quod  si  quid  ex  eis  probari  et  improbari  non  potest,  id  gratia 
disputationis  duntaxat  pro  judicio  r^t'^niset  experientia  tenebo, 
setnper  tamen  in  Mb  saloo  judicio  omnium  superiuruni  meo- 
rum.  ••  Ed.  1556, 1. 1,  fol.  lxxix. 


-  93  — 

étaient  contre  lui,  il  s'en  moqua;  l'autorité  infaillible 

de  l'Église  le  condamnait,  il  la  nia  à  son  tour.  La 
hiérarchie,  l'Église  visible  elle-même  l'embarras- 
saient trop  dans  sa  route,  il  donna  l'exclusion  à  la 
hiérarchie  et  s'en  tint  à  une  Église  invisible. 

Sur  quoi  donc  faire  reposer  le  nouvel  édifice  de  la 
réforme?  Restait  la  Bible  seule  qui,  séparée  de  la  tra- 
dition et  de  l'interprétation  de  l'Église,  étaii  suscep- 
tible d'être  prise  ou  détournée  à  tous  les  sens  qui  fa- 
voriseraient le  mieux  ses  erreurs.  Luther  donc,  après 
diverseshésitations,  proclama  la  Bible,  ta  Bible  seule, 
règle  unique,  suffisante,  adéquate,  suprême  de  la 
foi,  juge  sans  appel  et  souverain  de  toute  contro- 
verse (1).  Le  Bible  cependant,  lettre  morte  si  on  la 
consulte  seule,  ne  peut  servir  de  règle,  à  moins  d'un 
interprète  qui  l'explique  et  en  détermine  le  sens:  que  1 
est  donc,  selon  Luther,  l'organe  de  cette  interpréta- 
tion? L'Église  hiérarchique?  Non.  Une  autre  corpo- 
ration d'hommes,  de  docteurs?  Non;  car  ce  serait 
revenir  au  principe  d'autorité.  Donc  ce  scia  l'esprit 
particulier  de  ohacun.  Mais  ici  nouvelles  et  terribles 
difficultés.  Luther  avait  déjà  érigé  en  dogme  fonda- 
mental l'anéantissement  de  la  raison  et  du  libre  arbi- 
tre comme  suite  nécessaire  du  péché  originel  et  de  la 

(Il  II  est  à  remarquer  que  dans  la  confession  même  d'Augs- 
bourg  offerte  à  Charles  V  en  L530,  il  n'est  bit  encore  aucune 
mention  de  ce  dogme  fondamental  de  Luther,  que  l'Écriture 
sainte  est  la  seule  règle  de  foi. 


—  93  — 
corruption  totale  et  radicale  de  l'homme  dans  se9  fa- 
cultés naturelles;  il  avait  déjà  proclamé  ce  principe 
vital  de  tout  son  système,  que  notre  pensée,  notre 
Intelligence  et  notre  volonté,  sont  purement  passives 
entre  les  mains  de  Dieu,  et  que  c'est  Dieu  tout  seul 
qui  opère  en  nous  la  foi.  Donc  la  raison  humaine  ne 
pouvait  être  pour  Luther  un  organe  compétent  de 
l'intelligence  des  saintes  Écritures.  Après  s'être 
aperçu,  quoique  un  peu  tard,  de  la  contradiction 
palpable  qu'il  y  avait  à  donner,  d'une  part,  pour 
règle  suprême  de  nos  croyances  l'Écriture  livrée  au 
sens  privé  de  chacun,  et  à  soutenir,  de  l'autre,  qui1 
les  forces  de  la  raison  ont  été  détruites  par  le  péché 
originel,  il  modifia  ses  premières  assertions,  et  posa 
en  principe  désormais  que  c'est  l'EsprhVSaint  lui- 
même  qui  dicte  infailliblement  à  chacun  le  vrai  sens 
de  l'Écriture;  que  chaque  fidèle  est  intérieurement 
instruit  de  Dieu,  et  n'obéit  qu'à  la  voix  de  l' Esprit- 
Saint,  en  sorte  que  chacun  devient  personnellement 
infaillible. 

Zwingle  marcha  à  cet  égard  sur  les  pas  de  Luther. 
et,  comparant  l'Écriture  à  la  parole  divine  qui  a  tout 
tiré  du  néant,  qui  a  dit  :  Que  la  lumière  soit,  et  la 
lumière  fut,  ou  bien  encore  à  l'inspiration  des  pro- 
phètes, il  avança  que  chacun  est  de* même  entraîné 
par  la  vertu  divine  de  la  parole  écrite  (1).   Ainsi   le 

I    Voir  sur  Luther  et  Zwingle  la  Symbolique  de  Mœhler, 

t.  il.  c.    V.  S  44,  et  t.  I,  c.   III,  g  27. 


—  9  k  — 
poinl  de  dépari  de  la  règle  de  foi  de  oee  deuK  héré- 
siarques, au  moins  quand  la  doctrine  du  premier  fut 
parvenue  à  son  deuxième  degré  de  développement, 
était  théosophique  plutôt  que  rationaliste.  Et  de  là, 
la  guerre  déclarée  par  les  réformateurs  à  la  philoso- 
phie, à  l'exégèse,  a  la  science  en  général,  au  point 
que  Zwingle  voulait  que  les  aspirants  au  ministère  de 
son  Église  missent  les  livres  de  côté  et  apprissent  un 
métier  pour  gagner  leur  vie 

Mais  cette  régie  de  loi  ne  tarda  guère  à  produire 
ses  fruits.  Bientôt  surgit  l'anabaptisme,  commandé 
par  Nicolas  Storck  et  Thomas  Munzer.  En  vertu  de 
la  règle,  de  foi  établie  par  les  réformateurs,  chacun  se 
proclama  docteur,  inspiré,  prophète;  l'Écriture  de- 
vint le  jouet  de  tous  les  caprices  de  l'imagination  la 
plus  folle,  et  les  excès  les  plus  monstrueux  furent 
commis  au  nom  de  l'Esprit-Saint  se  révéjapl  à.  cha- 
cun. Ce  ne  fut  pas  une  petite  alïaire  pour  Luther. 
Zwiuglo  et  Mélanchton,  que  de  résister  au  torrent  qui 
débordait  de  toutes  parts.  Ils  cherchaient  à  fixer  des 
limites,  à  trou.:,-  des  modifications  à  la  règle  de  foi: 
ils  ne  voulaient  pas  que  les  révélations  pUSSent  s»1 
chercher  hors  du  ministère  des  pasteurs;  ils  adres- 
saient aux  pauvres  fanatiques  de.-  questions  sans  fin, 
qu'ils  n'avaient  jamais  su  résoudre  pou/  eux-mêmes. 
Et  qui  vous  a  envoyés.?  Si  vous  avez  ime  mission  ex- 
traordinaire, eu  son!  vos  lettres  patentes?  Où  sont  les 
miracles  par  lesquels  VOUS  prolixe/  que  vous  êtes  dé- 


—  05  — 

légués  de  Dieu?  Mais  les  anabaptistes  retorquaienl 
contre  eux  ces  mêmes  questions;  ils  en  appelaient  à 

la  règle  qu'ils  avaient  hautement  préconisée  « ■  u \- 
mêmes,  Luther  avait  dit  :  «  Qu'un  homme  croie  seu- 
lement à  ma  doctrine  assez  fermement  pour  détester 
l'opinion  contraire,  il  a  la  preuve  de  la  vérité  de  ma 
parole.  »  Or,  les  anabaptistes  avaient  plus  que  toutes 
ces  autres  sectes  qui  s'emportaient  contre  eux  une 
abondante  provision  de  pareilles  preuves. 

Calvin,  d'un  tempérament  plus  froid  et  plus,  posé 
que  n'était  Luther,  voyant  les  conséquences  et  les 
fruits  de  la  règle  que  nous  venons  de  dire,  bien  qu'il 
enseignai  les  mêmes  principes  fondamentaux  que  les 
premiers  réformateurs,  s'appliqua  à  donner  un  en- 
semble et  une  méthode  à  leurs  doctrines  sans  liai-un 
ni  accord,  et  à  restreindre  ses  réformés  dans  des  li- 
mites plus  précises.  Il  retint  le  principe  capital  que  la 
Bible  est  la  règle  unique,  adéquate  et  suprême  de  la 
loi  chrétienne.  11  admit  que  l'interprétation  en  appar- 
tenait à  l'esprit  ou  au  jugement  de  chaque  particulier: 
il  n'exclut  pointant  pas  la  lumière  intérieure  du  Saint- 
Esprit,  qui  aidait  chacun  à  en  discerner  le  M'ai  -eus: 
mais  en  même  temps  il  chercha  son  appui  dans  la 
raison,  donna  accès  à  l'exégèse  biblique,  et  en  créa 
une  école  à  Genève.  Ainsi,  soit  par  une  suite  des  mo- 
difications que  la  règle  primitive  ihcosophiquc  de 
Lut  lier  dut  subir  pour  arrêter  les  effets  honteux 
qu'elle  produisait,  soit  par  l'influence  de  Calvin,    la 


—  96  — 

règle  commune  du  protestantisme  devinl  rationa- 
liste de  théosophique  qu'elle  étail  d'abord,  c'est-à- 
dire  que  la  raison  individuelle  de  chacun;  armée  du 

libre  examen  el  aidée  de  la  science,  devint  la  règle 
du  vrai  sens  de  l'Écriture,  comme  de  ce  que  chacun 
avait  à  croire.  Nous  verrons  que  Calvin  contredisait 
de  fait  ce  principe:  mais  le  principe  fut  proclamé,  el 
c'est  principalement  de  l'école  de  Genève  que  sorti! 
une  réaction  ayant  ses  tendances  rationalistes  de  plus 
en  plus  marquées,  qui  faisant  tous  les  jours  de  nou- 
veaux progrès,  trouva  de  l'appui  dans  les  arminiens, 
el  se  développa  pleinement  dans  le  socinianisme. 

D'autres  sectes,  au  contraire,  quoique  moins  con- 
sidérables, sorties  de  même  du  protestantisme,  pri- 
rent la  direction  que  nous  appelons  théosophique, 
fondée  sur  l'illumination  immédiate  et  l'inspiration 
de  l' Esprit-Saint,  d'où  devait  dépendre  l'interpréta- 
tion de  la  Bible  elle-même,  et  la  raison  en  fut  toute 
simple  et  toute  naturelle.  C'est  que  toutes  ces  - 
se  plaignaient  hautement  de  voir  l'extinction  de  plus 
en  plus  générale  de  la  piété  et  de  l'onction  de  l'esprit 
dans  le  protestantisme  religieux  être  comme  le  fruit 
de  la  froide  raison  et  de  la  science  orgueilleuse.  El 
comme  toutes  prétendaient  avoir  reçu  du  ciel  la  mis- 
sion de  ramener  les  protestants  à  la  piété  et  aux  in- 
times communications  de  l'Esprit  de  Dieu,  elles  du- 
rent, après  avoir  répudié  la  raison  el  la  science, 
s'adonner  au  théosophisme.  Unsi,  les  quakers  appri- 


—  97  — 
rent  de  Georges  Fox  à  prendre  pour  règle  de  leur  foi 
cette  communication  immédiate  de  la  lumière  inté- 
rieure. Ainsi,  les  Frères  Moraves,  ou  pour  mieux  dire 
les  Hernhutes,  sous  la  direction  du  comte  de  Zinzen- 
dorf,  faisaient  profession  de  suivre  cette  lumière  in- 
térieure  avec   laquelle  le  vrai  croyant  ne   saurait 
pécher  ;  et  ils  en  attendaient  la  venue  dans  une  par- 
faite quiétude,  en  laissant  de  côté  la  prière,  la  lecture 
des  livres  saints  et  d'autres  semblables  pieux  exerci- 
ces, «  par  crainte,  disaient-ils,  de  chercher  le  salut  dans 
la  pratique  des  œuvres.  »  A  ce  même  système  se  rat- 
tacha l'autre  secte  de  la  même  époque,  ayant  pour 
chef  Jacques- Philippe  Spener,  et  appelée  la  secte 
des  piétistes,   qui  fit  une  guerre  acharnée  à  Y  or- 
thodoxie  luthérienne.    Rien  n'empêche  de  ranger 
dans  la  même  classification  les  diverses  sectes  des 
méthodistes,  dont  le  premier  auteur  fut  Jean  Wesley, 
et  dont  la  doctrine  consistait  principalement  à  atten- 
dre une  descente  instantanée  de  l' Esprit-Saint,  dont 
on  ne  pouvait  être  favorisé  sans  être  par  cela  seul  as- 
suré de  son  salut,  sans  avoir  plus  besoin  de  l'Ecriture 
ni  de  quelque  autre  chose  que  ce  pût  être;  de  sorte 
que,  suivant  la  doctrine  de  leur  fondateur,  c'est  là,  à 
proprement  parler,  le  seul  article  de  foi  (5).  Mais 
aucun  n'alla  plus  avant  dans  cette  route  que  le  comte 


i   Voir  l'ouvrage  de  Milner  intitulé:   The  F>ul  of  the  reli- 
giouscontroversy.  London,  lsiy,  lett."6. 

T.    1.  7 


—  98  — 
de  Swedenborg  avec  la  secte  qu'il  forma.  Il  pré- 
fendit  avoir  un  intime  commerce  avec  les  intelli- 
gences supérieures,  tout  de  même  que  Mahomet,  et  y 
avoir  appris  immédiatement  de  Dieu  et  des  anges  In- 
ventés divines,  qui  peuvent  concerner  lV'tat  présent  et 
futur  du  genre  humain»  Ses  ouvrages  sont  remplis  du 
récit  de  ces  visions  et  de  ces  révélations  théosophi- 
ques  et  cosmologiques.  C'est  ainsi  qu'il  se  fit  fonda- 
teur de  sa  nouvelle  Jérusalem,  qui  devait  s'étendre 
sur  toute  la  terre,  et,  tout  en  s' attribuant  la  mission 
de  révéler  aux  hommes  le  sens  caché  et  mystérieux 
des  Écritures,  il  en  fit  le  plus  déplorable  abus. 

Du  précis  historique  que  nous  venons  de  tracer  do 
la  formation  et  des  classifications  diverses  des  -\  — 
tèraes  protestants  relativement  à  la  règle  de  foi.  et 
que  nous  nous  réservons  de  développer  dans  le  cours 
de  cet  ouvrage,  il  résulte  que  nous  pouvons  les  ré- 
duire à  deux  principales  catégories  :  1°  la  règle  tliéo- 
snphiqne,  ou  la  lumière  immédiate  et  l'inspiration 
de  F  Esprit-Saint,  à  laquelle  est  subordonnée  l;i  Bible 
même,  règle,  comme  nous  le  disions  tout  à  l'heure, 
proclamée  et  suivie  plus  ou  moins  par  presque  toutes 
les  petites  sortes  protestantes:  2°  la  règle  rationa- 
liste, ou  la  Bible.  seule,  unique,  adéquate  et  suprême 
règle  de  foi,  à  interpréter  d'après  l'esprit  pi- 
la raison  individuelle  de  chacun,  ('/est  la  règle  fon- 
damentale adoptée  en  général  par  la  grande  notasse 
des  prolestants,  quelque  différentes  que  puissent  être, 


—  90  — 
jusqu'à  un  certain  point,  leurs  manières  de  l'expli- 
quer :  les  uns  prétendant  que  chacun  est  Intérieur 
ment  éclair»'  par  l' Esprit-Saint  pour  bien  entendre  les 
Écritures;  d'autres,  que  les  Écritures  sont  claires  et 
intelligibles  par  elles-mêmes  en  tout  ce  qui  est  néces- 
saire au  salut;  d'autres,  enfin,  que  le  parallélisme  ou 
la  confrontation  des  divers  textes  et  les  autres  res- 
sources de  l'exégèse  offrent  toujours  une  garantie  suf- 
fisante de  leur  saine  intelligence;  mais  au  fond,  c'est 
toujours  la  raison  individuelle  qui  reste  l'arbitre  in- 
dépendant et  suprême  du  sens  des  saintes  Écritures. 
Selon  cette  règle  donc,  chacun  est  tenu  de  les  lire, 
pour  en  déduire,  par  le  libre  examen  qu'il  en  fait,  co 
qu'il  lui  faut  croire  pour  être  sauvé:  et  chacun,  en 
même  temps,  est  en  droit  de  mettre  en  délibération  et 
de  décider  par  lui-même,  et  par  ses  propres  lumières, 
ce  (tui  dans  l'Écriture  est  vérité  dogmatique  et  ce  qui 
no  l'est  pas.  C'est  le  principe  professé  en  général 
encore  aujourd'hui  et  maintenu  en  théorie,  comme  le 
patrimoine  sacré  et  le  palladium  du  protestantisme 
actuel. 

Outre  ces  deux  principales  règles  des  sectes  pro- 
lestantes, il  en  est  une  troisième  que  nous  nommerons 
Hétéroclite,  qui  voudrait  tenir  le  milieu  entre  le  prin- 
cipe ou  la  règle  catholique  d'une  part,  et  la  règle 
rationnelle  protestante  de  l'autre.  Cette  règle  es1 
celle  du  système  anglican,  du  moins  dans  son  état 
originaire.  T/Église  anglicane,    comme  chacun  sait. 


—  100  — 
a  conservé,  entre  autres  débris  de  l'édifice  catholi- 
que, une  hiérarchie  épiscopale,  du  moins  apparente, 
qui  aux  yeux  de  l'anglicanisme  strictement  dit,  tient 
ses  droits  comme  son  institution  de  Dieu.  Cela  posé, 
l'anglicanisme  a  voulu  attribuer  en  principe  à  ce 
corps  épiscopal  une  certaine  autorité  même  sur  les 
points  de  dogme,  et  le  vingtième  des  trente-neuf 
articles  porte  expressément  que  l'Église  a  autorité 
dans  les  controverses  qui  intéressent  la  foi.  Il 
semble  vouloir  ainsi  corriger  la  règle  protestante  du 
sens  privé  et  du  libre  examen  dans  l'interprétation 
des  divines  Écritures.  Mais  d'un  autre  côté  cette 
Église  anglicane  refuse  à  l'Église  toute  infaillibilité 
dogmatique.  Elle  enseigne  sans  détour,  dans  ses  arti- 
cles 11  et  12,  que  l'Église,  soit  dispersée,  soit  assem- 
blée en  concile  général,  peut  errer  et  qu'elle  est  effec- 
tivement tombée  dans  l'erreur.  De  plus,  par  un  autre 
article,  qui  est  le  vingtième,  elle  déclare  que  l'Église 
ne  peut  rien  établir  en  matière  de  foi ,  qui  ne  soit 
contenu  dans  l'Écriture  ou  qui  lui  soit  contraire.  Ici 
donc  le  principe  rationnel  protestant  reprend  ses 
droits,  puisque  chacun  se  trouve  investi  du  droit 
d'examiner  si  l'Église  a  erré,  eu  interprétant  l'Écri- 
ture sainte  de  la  manière  condamnée  dans  ces  art i- 
cles. 

Nous  avons  défini  et  caractérisé  les  trois  différen- 
tes règles  de  foi  proclamées  par  les  protestants,  «mi- 
coït    bien  qu'elles  se  tiennent   toutes  par  un  lien 


—  101  — 

secrel .  puisque  toutes  au  fond  se  réduisent  au  prin- 
cipe du  sens  privé.  Or,  comme  notre  dessein  est  de 
nous  occuper  dans  toute  la  première  partie  de  cel 
ouvrage,  appelée  pour  ce  sujet  polémique  négative, 
à  combattre  et  à  renverser  les  règles  que  nous  oppo- 
sent les  protestants,  la  raison  veut  que  nous  traitions 
à  part  de  chacune  d'elles.  J'observerai  cependant  que 
la  première,  c'est-à-dire  la  règle  tliéosopliifjue,  et  la 
dernière,  qui  est  la  règle  hétéroclite  anglicane, 
n'ont  pas  besoin  d'un  aussi  long  examen,  d'autant 
pins  qu'une  grande  partie  des  développements  que 
nous  ferons  valoir  contre  la  seconde  règle  seront 
susceptibles  d'être  également  appliqués  à  la  réfuta- 
tion des  deux  autres.  C'est  pourquoi  nous  ne  consa- 
crerons <iue  le  premier  chapitre  à  l'examen  de  la 
règle  théosophique ,  el  le  dernier  à  celui  de  la  règle 
anglicane  ;  tous  les  autres  de  cette  première  partie 
seront  employés  à  réfuter  sous  tous  ses  aspects  la 
règle  rationnelle  protestante  de  l'interprétation  de 
l'Écriture  sainte  par  le  sens  privé  ou  la  raison  indi- 
viduelle de  chacun,  qui  est  la  règle  la  plus  générale 
et,  pour  ainsi  parler,  la  plus  populaire  du  protestan- 
tisme. Entrons  donc  en  matière. 


PREMIÈRE   PARTIE. 

POLÉMIQUE  NÉGATIVE. 

SECTION  PREMIÈRE. 


CHAPITRE  UNIQUE. 

K.VVMEN  DE  LA  RÈGLE  DE  FOI  PROTESTANTE  TIIÉOSO- 
riIIQLE,  CONSISTANT  DANS  UNE  ILLUMINATION  JMML- 
DIATE  DE  l'eSPRTT-SAINT. 

Pourquoi  on  entreprend  de  discuter  cette  règle  avant  les  deux 
s.  —  Pourquoi  Luther  la  préconisait.  —  Effets  de  cette 
règle  parmi  les  sectes  protestantes.  —  Les  mêmes  dans  tous 
les  temps.  —  On  prouve  que  cette  règle  est  premièrement 
arbitraire ,  secondement  tiompeuse ,  et  enfin  propre  à  engen- 
drer des  conséquences  mauvaises  tant  en  théorie  qu'en 
pratique.  —  Cela  se  confirme  par  l'histoire  des  gnostiques , 
'les  montanistes ,  de  Tanquelme  et  de  ses  partisans,  de.-, 
anabaptistes  et  d'autres  enthousiastes  de  tous  pays.  —  Les 
swédènbôrgiens ,  les  méthodistes. —  Sectes  plus  récentes  de 
la  Maison  d'Amour.  —  De  l'œuvre  de  la  miséricorde.  — Des 
uvingistes.  —  De  Grignoschi. —  Des  nouveaux  adamites.  — 
Corollaires  à  déduire. — Objections  et  réponses.  —  Inutilité 
des  Ecritures  et  de  l'apostolat. 

Encore  bien  que  la  règle  que  nous  entreprenons  de 
discuter  ici  ne  soit,  ni  dans  l'ordre  logique,  ni  dans 
l'ordre  chronologique,  la  première  adoptée  par  le  pro- 


—  104  - 
testantisme,  comme  je  l'ai  déjà  dit  en  parlant  des  pre- 
miers débuts  de  Luther,  nous  n'en  commençons  pas 
moins  par  elle  notre  examen ,  afin  de  n'avoir  plus  à  y 
revenir,  parce  qu'elle  est  presque  abandonnée  aujour- 
d'hui par  la  généralité  des  protestants  eux-mêmes.  Il 
y  a  maintenant  peu  de  communions  qui  la  professent  : 
ce  sont  quelques  méthodistes,  les  quakers,  les  piétistes, 
les  swédenborgiens,  quelque  reste  d'anabaptistes  et 
un  petit  nombre  d'autres.  Cette  discussion  partielle 
une  fois  mise  de  côté ,  nous  pouvons  donc  plus  libre- 
ment nous  occuper  de  la  seconde  règle ,  qui  est  celle 
que  suit  la  majorité  des  protestants,  d'autant  plus  que 
les  vices,  tant  intrinsèques  qu'extrinsèques,  que  nous 
aurons  à  déceler  dans  cette  dernière ,  sont  en  grande 
partie  communs  aux  deux  autres,  et  nous  en  font  con- 
naître la  faiblesse  et  la  nullité. 

Luther,  après  avoir  abandonné  la  règle  de  l'Église 
catholique,  lui  avait  substitué  d'abord  celle  de  l'Écri- 
ture interprétée  par  le  sens  privé ,  puis  celle  de  la  lu- 
mière intérieure  de  l'Ésprit-Saint  se  communiquant 
aux  individus  suffisamment  disposes.  11  changea  sa 
première  règle,  soit  à  cause  de  l'évidente  opposition 
qu'il  y  trouvait  à  son  dogmatisme,  soit  parce  qu'il 
voyait  qu'il  avait  ouvert  par  là  une  voie  trop  large  au 
rationalisme  et  au  naturalisme,  en  soumettant,  comme 
le  faisait  cette  règle,  l'Écriture  à  la  raison.  C'est  ce 
qui  lui  fit  prendre  le  parti  d'affirmer  que  les  spirituels 
seuls  avaient  le  droit  d'interpréter  l'Écriture,  enten- 


—  105  — 
dant  par  spirituels  ceux  que  l'inspiration  intérieure 
de  l'Esprit-Saint  rendait  capables  de  cette  interpréta- 
tion (1).  C'était  là  une  sorte  de  tempérament  au 
moyen  duquel  il  s'appliquait  de  son  mieux  à  justifier 
son  principe  de  la  Bible  donnée  pour  unique  règle  de 
la  toi  protestante.  De  là  vient  que,  dans  son  livre  du 
Serf  arbitre,  il  ne  fil  pas  difficulté  d'écrire  en  propres 
termes,  qaavec  le  secours  de  f  Esprit-Saint  chacun 
juge  et  discerne  d'une  manière  très  certaine  les 
dogmes  et  les  sens  cachés  (2) . 

Or,  tandis  que  Luther  pensait  avoir  par  là  mis  un 
frein  à  la  liberté  démesurée  qu'il  avait  accordée  dans 
le  principe  à  la  raison  humaine,  il  se  jetait  dans  un 
autre  épouvantable  abîme,  el  ouvrait  une  porte  funeste 
;'i  t'enthousiasme  et  au  fanatisme  d'une  foule  de  ses 
partisans.  Kn  effet,  Munzer,  Storch  et  d'autres  chefs 
de  l'anabaptisme  s'en  prévalurent  pour  fonder  une 
secte  rivale,  qui  prit  le  nom  de  Société  desProphètes, 
parce  fini"  chacun  de  ses  membres  s'attribuait  l'inspi- 
ration divine  pour  interpréter  l'Écriture;  et  de  là  na- 
(init  la  secte  des  anabaptistes  (3).  Telle  fut  aussi  l'ori- 
gine de  la  secte  dite  des  Amis  ou  des  quakers,  fondée 

I    Ik'llaiin.,  De  verbo  Dei ,  1.  3,  c;  -i. 

(2)  Per  spiritum  sanction  quilibet  certissime  judicat  et 
discernit  dogmata  et  sensus.  Opp.,  éd.  lena,  1557,  ton*.  3, 
fol.  106  et  suiv. 

(3)  Voir  Audin,  Hist.  de  la  vie  de  Luther,  t.  1,  c.  27:  Les 
prophètes. 


—  iOtt  — 

par  Geopges  Fox  et  propagée  par  Guillaume  Pçnn  et 

par  Barclay, qui  affirmait  ouvertement  «  qu'un  simple 
paysan  qui  ne  sait  pas  même  une  lettre,  quand  il  en- 
tend lire  l'Écriture,  peut,  par  le  même  esprit,  la  com- 
prendre et  l'interpréter»  (1).  Le  même  principe  tut 
aussi  adopté  par  les  mennonites,  par  les  Frères  Mora- 
ves,  par  la  famille  de  l'Amour,  et  enfin,  par  un  assez 
grand  nombre  de  méthodistes  modernes,  partisans  de 
Wesley. 

Toutefois,  l'invention  ne  peut  pas  s'en  rapporter 
exclusivement  à  Luther.  Dès  le  me  siècle ,  Montan  et 
ses  deux  prophétesses,  Priscille  et  Maximille,  non-seu- 
lement s'attribuaient  l'inspiration  de  l' Esprit-Saint: 
mais  ils  fondèrent,  qui  mieux  est,  la  secte  des  monta- 
nistes,  qui  faisaient  profession  de  suivre  ce  principe  de 
l'inspiration  particulière  (2).  Par  l'apparente  rigueur 
et  la  sévérité  de  leur  discipline,  ils  entraînèrent  dans 
leur  erreur  une  multitude  d'hommes,  et,  entre  tous  las 
autres,  le  grand  Tertullien.  Dans  les  siècles  qui  suivi- 
rent, il  ne  manqua  jamais  d'enthousiastes  pour  suivie 
la  même  voie.  On  peut  même  dire  que,  dès  le  berceau 


J  /  ir  ntsHcus,  qui  née  vel  elementum  novit,  quando  Scrip- 
turam  lectam  audit ,  eodem  tpiritu  intellîgere  et  interpretari 
potest.  Apol.,  Thcs.  x  ,  $  19.  Plusieurs  autres  passades  sem- 
Ualilrs  sont  Rapportés  par  Buddée,  Ilist.  isagog.  théol.,  t.  xn. 
p.  89. 

(2)  VoirEusèb.,  Hist.  eccles.,  1.  6,  c.  1(5,  édit.  Valois;  Tei- 
tull.,  De  pudicitia,  étal. 


—  107  — 

du  christianisme,  il  son  trouvait  ck>  trace*  profondes 
chez  les  gnostiques,  et  principalement  chez  les  car- 
pocratiens,  les  valentiniens:  tradition  qui  se  continua 
plus  tard  dans  le  moyen-âge  par  les  hésychastes,  les 
béghards,  les  illuminés,  les  thaborites  et  d'autres  fa- 
natiques et  faux  mystiques,  qui  tous  s'attribuèrent 
plus  ou  moins  un  commerce  immédiat  avec  Dieu  ou 
une  inspiration  de  Y  Eprit-Saint,  pour  justifier  leurs 
extravagances.  Dans  les  temps  plus  modernes ,  beau- 
coup de  protestants,  quoiqu'ils  ne  s'attachent  pas 
exclusivement  à  cette  règle,  si  l'on  en  excepte  les 
leotes  déjà  mentionnées,  s'y  trouvent  pourtant  dispo- 
sés par  le  mysticisme  qu'ils  professent  et  parmi  goût 
de  piété  qui  leur  a  fait  donner  le  nom  de  piétistes,  à 
quelques  communions  du  reste  qu'ils  appartien- 
nent (1). 

Tachons  de  montrer  maintenant  que  cette  inspira- 
tion ou  ce  commerce  immédiat  avec  Dieu  ne  saurait 
constituer  la  règle  suprême  de  foi  que  nous  cherchons, 
et  que  ce  n'est  pas  là  certainement  que  Dieu  l'a  pla- 
cée. En  effet,  mettant  de  côté  tant  d'autres  considéra- 


1  Pour  éviter  l'équivoque ,  il  convient  de  distinguer  deux 
sortes  de  piétistes  :  ceux  qui  tiennent  à  la  secte  de  Penn,  et 
•  eux  (jui  dans  toutes  les  communions  t'ont  profession  d'ortho- 
doxie, soit  luthérienne,  soit  calviniste,  soit  zwinglienne ,  etc. 
Protestants  rigides,  et  cela  par  un  sentiment  de  piété  ou  de  bi- 
gotisme,  ce  sont  les  plus  ardents  adversaires  des  catholiques  . 
comme  nous  le  verrons  en  son  lieu. 


—  108  — 
tions,  qui  nous  viendront  plus  à  propos  quand  nous  en 
serons  à  examiner  la  seconde  règle  du  protestantisme, 
qu'il  suffise  ici  de  prouver  :  1°  que  cette  règle  est  arbi- 
traire ;  2°  qu'elle  est.  trompeuse  ;  3°  quelle  estpropre, 
par  sa  nature  et  au  moins  en  pratique,  à  produire  les 
conséquences  les  plus  funestes  pour  la  religion  et  la 
morale.  Il  ne  nous  sera  pas  difficile  d'établir  chacun 
de  ces  points,  et  de  réfuter  ainsi  ce  soi-disant  théo- 
sophisme. 

Et  d'abord,  qu'un  tel  principe  ne  puisse  constituer 
la  règle  suprême  de  foi  parce  qu'il  est  arbitraire, 
c'est  ce  qui  est  démontré  par  cela  seul  qu'on  ne  le 
prouve  ni  ne  peut  le  prouver  par  l'Écriture ,  que  don- 
nent pour  seule  règle  de  leur  loi  ceux  qui  le  professent. 
On  ne  le  prouve  pas,  puisqu'en  aucun  des  textes  bibli- 
ques qu'on  a  coutume  d'alléguer  pour  le  justifier,  il 
n'est  question  de  communication  immédiate  de  Dieu 
comme  devant  être  prise  pour  règle  et  mesure  de 
notre  croyance.  Tous  les  textes  explorés  à  cette  fin 
dans  la  Bible  par  les  chefs  des  réformateurs  ont  été 
recueillis  par  Bellarmin  (1),  et  depuis  par  d'autres 
controversistes  ;  or,  il  n'y  en  a  pas  un  seul  qui  parle 
directement  ou  expressément  d'une  inspiration  immé- 
diate de  Dieu  faite  à  chaque  individu  pour  lui  donner 
le  sens  dogmatique  de  l'Écriture  et  le  constituer 
juge  suprême  de  la  foi.  Chacun  peut  examiner  ces 

(1)  De  verbo  Dei,  1.  3,  c.  10. 


-    409  — 

textes  et  se  convaincre  qu'il  n'y  est  question,  ou  que 
de  la  providence  que  Dieu  exerce  dans  le  gouverne- 
ment du  monde ,  ou  de  la  disposition  que  Dieu  met 
dans  les  âmes  par  sa  grâce  pour  les  rendre  docile.-,  ou 
de  la  prudence  et  des  précautions  que  doivent  appor- 
ter les  justes  pour  ne  pas  être  le  jouet  des  fourbes  et 
des  novateurs,  ou  enfin  de  ces  lumières  supérieures 
que  la  grâce  divine  répand  dans  ses  élus  pour  les 
amener  à  la  plus  sublime  perfection.  Mais  ce  qui 
démontre  encore  mieux  la  faiblesse  des  preuves  bi- 
bliques alléguées  en  faveur  du  principe  théosophique, 
c'est  que  non-seulement  les  rationalistes,  mais  ton l  ce 
qu'il  y  a  de  protestants  à  suivre  un  système  différé  \\ . 
entendent  ces  mêmes  textes  bibliques  de  manière  à 
exclure  tout-à-fait  une  prétention  semblable  de  com- 
munication immédiate  avec  l'esprit  de  Dieu. 

Nous  avons  ajouté  qu'on  ne  peut  nullement  prou- 
ver cette  inspiration  immédiate  par  les  saintes  Écri- 
tures, puisque,  pour  qu'une  telle  preuve  eût  quelque 
valeur,  il  faudrait  supposer  ce  qui  est  en  question, 
à  savoir  cette  inspiration  même,  sans  quoi  elle  retom- 
berait dans  la  preuve  rationnelle.  Le  système  de  l'in- 
spiration immédiate  manquant  ainsi  de  base  biblique, 
il  s'ensuit  qu'il  est  entièrement  arbitraire. 

En  second  lieu,  il  est  trompeur,  et  pour  plus  d'une 
raison.  Personne  n'ignore  en  effet  que  l'homme,  sui- 
vant les  altérations  que  peut  subir  son  état  psycholo- 
gique, est  sujet  à  de  tristes  illusions:    à  supposer 


410  - 
même  que  ce  soit  do  bonne  foi  qu'il  b6  persuade  BVôif 
ces  intimes  communications  avec  Dieu,  il  peut  ptkft- 
dre  pour  des  lumières  de  rKs]»i-it-Saint  un  Sentiment 
purement  subjectif.  N'ayant  point  de  critérium  infail- 
liblc  pour  discerner  OS  qui  lui  vient  de  son  propre 
fonds  ou  d'une  imagination  vive  quelquefois  jusqu'à 
l'enthousiasme  et  à  la  folie,  d'avec  ce  qui  est  surna- 
turel ou  qui  lui  vient  d'en  haut,  il  peut  aisément  se 
laisser  surprendre  par  quelque  cause  d'erreur.  L'his- 
toire entière  du  genre  humain  fait  foi  des  fréquentes 
aberrations  ou  déceptions  dont  à  toutes  les  époques 
l'homme  s'est  vu  le  jouet  en  une  matière  si  grave.  Si 
un  homme  voulait  en  tromper  un  autre  en  cherchant 
à  lui  persuader  qu'il  a  réellement  de  ces  illustrations 
intérieures,  de  ces  communications  immédiates  avec 
la  Divinité,  qui  trouverait  le  moyen  de  le  convaincre 
de  supercherie  et  de  duplicité?  Personne  certaine- 
ment: d'autant  plus  qu'alors  c'est  une  nécessité  de 
tenir  compte  du  ton  d'assurance  et  d'empire,  de  l'air 
de  supériorité  qu'usurpent  ces  sortes  de  gens.  LêS 
exemples  de  personnes  qui  se  laissent  prendre  à  de 
telles  supercheries  ne  sont  pas  rares.  De  là  c'est  une 
nécessité  de  conclure  que  sous  ces  deux  fapprtrts  le 
système  dont  il  s'agit  est  de  sa  nature  trompeur  mi 
propre  à  induire  en  erreur,  el  qu'en  conséquence,  il 
ne  saurait  être,  ni  par  lui-même,  ni  par  la  disposition 
divine,  une  règle  suprême  de  foi. 

Ellfill,  que  la  même  règle  Soit  apfc  par  sa  nature. 


—  111  — 

du  moins  quant  à  la  mise  en  pratique,  à  produire 
tontes  les  plus  fâcheuses  conséquences  pour  la  reli- 
gion cl  la  morale,  c'est  de  quoi  tout  le  monde  peut  se 
ConValncte  d'ttptèô  ce  qui  a  été  dit  jusqu'ici.  Si  celui 
qui  préfend  de  bonne  foi,  ou  comme  on  dit,  par  convie- 
lion,  cire  éclairé  des  lumières  divines  dans  l'interpié- 
tation  de  la  Bible,  et  qui  s'en  tient  à  cette  interpré!;i- 
tiOn  comme  à  la  règle  suprême  de  sa  foi,  vient  à  tom- 
ber dans  une  illusion,  il  n'y  a  plus  moyen  de  l'en  faire 
sortir.  11  tiendra  à  sa  propre  interprétation  en  dépit 
de  Ions  les  autres,  et  rendra  inutiles  tons  lêS  efforts 
des  hommes  même  les  plus  instruits  et  les  plus  expé- 
rimentés qui  chercheraient  à  le  tirer  d'erreur.  Il  n'y 
a  aucun  ino\en  de  le  faire  revenir  au  bon  sens,  quel- 
que contraire  que  son  cireur  puisse  être  à  la  foi,  à  la 
piété,  à  la  saine  morale.  Et  cela  est  encore  bien  plus 
\rai.  lorsque  ses  passions  sont  le  grand  mobile  i 
conviction,  ou  pour  mieux  dire,  de  son  illusion.  Alors 
ses  passions  se  trouvant  en  accord  harmonique  avec- 
la  persuasion  qui  le  domine,  il  n"y  a  point  d'excès  au- 
quel il  ne  se  livre  ftU  ne  puisse  se  livrer;  pointd'absur- 
dité.  point  d'extravagance,  soit  en  plan  de  conduite, 
soit  en  théorie,  a  laquelle  il  ne  s'attache  avec  une  foi 
absolue  et  une  parfaite  sécurité,  comme  il  s'y  croit 
obligé  par  son  système.  Mais  si  ce  n'est  pas  par  sim- 
ple illusion  ou  par  hallucination,  mais  par  malice  et  de 
propos  délibéré,  par  calcul  enfin,  qu'il  suit  cette  règle, 
on  ne  saurait  prévoir  ou  décrire  les  maux  qu'à  l'on- 


—  412  — 

bre  de  ce  monstrueux  système,  un  individu  peut 
causer  à  la  société. 

De  peur  que  quelqu'un  ne  pense  que  tout  ce  que 
nous  avons  dit  jusqu'ici  n'est  qu'une  abstraction  ou 
un  raisonnement  à  priori,  ou  encore  un  idéal  dé- 
pourvu de  réalité,  qu'on  veuille  bien  prendre  la  peine 
de  se  transporter  avec  nous  dans  le  champ  de  l'his- 
toire, et  l'on  se  convaincra  aisément  de  la  vérité  à  la- 
quelle le  raisonnement  nous  a  déjà  conduit.  Jetons 
un  coup  d'œil  sur  l'histoire  de  toutes  les  sectes  ou  des 
individus  qui  ont  suivi  la  règle  théosophique. 

Nous  avons  dit  quelques  mots,  au  commencement 
de  ce  chapitre,  de  la  manière  dont  les  gnostiques, 
ensuite  les  montanistes,  et  puis  quelques  sectes  fana- 
tiques du  moyen-âge  s'attribuèrent  l'inspiration  di- 
vine dans  la  profession  qu'ils  faisaient  de  leurs  er- 
reurs. Eh  bien ,  que  l'on  consulte  les  anciens  monu- 
ments qui  nous  restent  des  premiers,  et  L'on  verra  en 
quelles  erreurs  et  quelles  turpitudes  monstrueuses  ils 
sont  tombés.  Simon  le  Magicien,  qui  a  été,  à  bon 
droit,  regardé  par  les  anciens  comme  le  père  ou  le 
premier  auteur  des  innombrables  sectes  gnostiques 
qui  troublèrent  tant  l'Église  dans  les  premiers  siè- 
cles (1),  se  disait  la  plus  sublime  vertu  de  Dieu, 
c'est-à-dire  le  père  de  toutes  choses,  ou,  comme 
Massuet  l'interprète  bénignement,  il  se  disait  investi 

i   s.  Tien.,  /.  8,  Contra  hœre$.  Prœf. 


—  M3  — 

de  la  Divinité  et  uni  substantiellement  à  elle.  Il  appe- 
lait la  courtisane  Hélène  la  conception  de  son  es- 
prit (1);  il  déclarait  être  apparu  dans  le  monde  pour 
manifester  la  gloire  du  Dieu  inconnu;  il  rejetait  le 
Vieux  Testament  et  l'inspiration  des  prophètes,  niait 
la  différence  du  bien  et  du  mal,  donnait  ample  li- 
berté à  ses  sectateurs  de  suivre  en  tout  leur  plaisir, 
créait  le  docétisme  par  rapport  à  L'incarnation,  ensei- 
gnait qu'il  suffisait,  pour  le  salut,  de  la  connaissance 
de  Dieu,  et  supprimait  la  nécessité  des  bonnes  œu- 
vres (2). 

Il  est  facile  de  deviner  les  conséquences  qui  de- 
vaient découler  d'une  telle  doctrine.  Il  n'y  a  pas 
d'impuretés,  pas  de  turpitudes  si  grossières  où  ne  se 
roulassent  les  partisans  de  cet  enseignement.  Les  an- 
ciens écrivains,  témoins  oculaires,  sont  unanimes 
dans  [e  récil  qu'ils  nous  ont  l'ait  des  mœurs  corrom- 
pues de  ces  sectaires.  Si  l'on  excepte  le  seul  saint  Épi- 
phane,  que  des  raisons  particulières  ont  obligé  à  nous 
en  produire  l'horrible  tableau  (o),  les  autres,  comme 
saint  ïrénée,  Eusèbe,  Théodoret,  se  renferment  dans 

(1)  Dissert,  prsev.  in  Ircn-  lib  Diss.  i,  art.  3,  p.  55. 

(2)  On  peut  voil  sur  les  doctrines  de  Simon  que  nous  rappor- 
tons ici  S.  Iren  ,  /.  3,  Contra  hxres.,  c.  23,  n.  2-5,  éd.  Mas- 
sud  ;  l'auteur  des  Récognitions,  publiées  sous  le  nom  de  S.  Clé- 
ment, 1  1,  n.  54,1.2,n.S,  1.  7,  n.  47,  etc.;  S.  Epiph  , 
Hérésie  xxi,  n. 4; Théodoret,  1.  1,  livres  fobul.,  c  1. 

3)  Loc.  cit. 

T.   I.  S 


—  ni  — 
des  généralités  à  ce  stijet,  par  r"csped  poiii'  l;i  délica- 
tesse dos  lecteur-'  (1). 

La  môme  chose  doit  se  dire  de  Ménândrè  et  des 
mértàndrièns1,  dd  Cérinthéel  des  cériilthiéhs,  des  ébio- 
nites,  des  Vâlëntiniens,  des  marcosiens,  toutes  sec- 
te- qui  tie  furent,  en  théorie  comme  en  pratique,  que 
des  modifications  ou  des  développements  de  la  secte 
mère,  et  rivalisèrent  entre  elles  de  corruption  et  d'im- 
moralité. 11  serait  superflu  d'en  parler  plus  spéciale- 
ment. 

Pour  ce  qui  concerne  ensuite  les  mon  tanistes*  on  sait 
que  'Montan  se  donnait  pour  le  Paraclet,  c'est-à-dire 
pour  le  Saint-Esprit  lui-même,  habitant  en  lui,  s' expli- 
quant en  lui,  et  comme  personnifié  en  lui  ;  et  de  fait,  Ter- 
tullien  a  coutume  de  ne  pas  appeler  Montan  d'un  autre 
nom  que  de  celui  de  Paraclet  (2).  Avec  cette  autorité 
qu'il  s'était  arrogée,  il  s'insurgea  contrela  pratique  <■( 
la  disl  jpline  de  l'Église  catholique,  condamna  comme 
illicites  les  secondes  noces,  se  fit  considérer  par  ses 
fauteurs  comme  exempt  d'erreur  ou  infaillible  (3), 

les  paroles  d'Eusèbe  ,  1.  2,  c.  13  :  Ut  non  modo  non 
scriptis prodi,  sed  ne  sermone  guidon  effeni pessint  a  nwdes- 
tis  hominibus  ob  himiam  lurpUudinem  atque  obscoenitatem. 
J/iit  <  nim  tant  impurum  aut  esse  aut  exeogitari  unquùm 
potest  qnod  flagUiosissima  ïllorum  secta  /on/jv  iitferra/fo  non 
sî/peïel  dion  miseris  atque  omni  seelere  cooperUs  illudunt. 

(2)  Demonog.,  c.  2,  De  veland.  vifgin.,  c.  1;  De  resurf. 
carnis,  c  11  ;  De  fuga  in  pris.,  c.  11. 

(3)  Tertull.,  De  monog.,  c.  3. 


—    lia  — 

et  supérieur  par  sa  doctrine  au  Chris!  lui-même,  qui 
f i " ■■  i \ ait  enseigné,  disaient-ils,  rii  de  si  belles  ni  de 
.si  grandes  choses.  Et  tout  cela  était  appuyé  sur  l'in- 
terprétation du  texte  évangélique  de  Saint  Jean  :  J'ai 
encore  beaucoup  de  choses  à  vous  dire  que  vous  ne 
pouvez  porter  maintenant;  mais  lorsque  cet  Es- 
prit de  vérité  sera  venu,  il  vous  enseignera  tonte 
vérité;  paroles  que  Motifàri  s'appliquait  à  lui-même, 
en  même  temps  qu'il  avait  pour  appuyer  cette  ifltèr- 
prélalion  toute  la  troupe  des  visionnaires  ses  disci- 
ples (I). 

Les  nombreux  essaims  de  sectaires  enthousia-if- 
qui  s'élevèrent  dans  le  moyen-àge  pour  attaquer  l'E- 
glise ne  différaient  en  rien  des  montanistes.  Qu'il 
snl'ise  ici  d'en  citer  pour  exemple  le  fameux  Tan- 
qiirlme.  (iui  se  vantait  d'être  Dieu  et  égal  à  Jésus- 
(Ihrist.  11  disait  que  INotre  Seigneur  n'avait  été  Dieu 
que  ])our  avoir  reçu  le  Saint-Esprit,  et  que  lui,  Tan- 
qitrlme,  en  avait  également  reçu  la  plénitude,  et 
qu'ainsi  il  ne  lui  était  nullement  inférieur.  Je  passe 
sous  silence  le  dévergondage  de  ses  mœurs  et  les  bru- 
tales dissolutions  où  il  se  vautrait  (2). 

Les  modernes  prophètes  sortis  de  la  prétendue 
réforme  ne  se  montrèrent  ni  plus  modestes  ni  moins 
extravagants    dans  leurs   orgueilleuses  prétentions. 

\)  .luctor  additam.ad  lib.  de  Prxscript.,  c.  5-2. 
■2   Voir  Pluquet,  Dict.  des  lier.,  art.  Tâhchelih. 


—  110  — 

Lux  aussi  se  sont  glorifiés  de  communiquer  immédia- 
tement avec  Dieu,  et  d'avoir  reçu  de  lui  Tordre  de  dé- 
pouiller et  de  tuer  les  impies,  et  de  créer  un  nouveau 
monde  qui  ne  serait  composé  que  de  justes  et  de 
saints  (i).  Carlostadt,  un  des  premiers  disciples  de 
Luther,  embrassa  cette  autre  réforme.  Le  chef  de  la 
secte  des  anabaptistes  qui  se  signala  le  plus  au  plus 
beau  du  règne  du  Saxon  réformateur  tut  Jean  Bockold, 
tailleur  de  Leyde,  qui  se  proclama  roi  de  Sion,  se 
rendit  maître  de  Munster,  et  y  commit  les  plus  énormes 
excès,  prenant  pour  épouses  onze  femmes  à  la  fois,  qu'il 
mit  ensuite  à  mort  avec  une  foule  innombrable  de  ses 
autres  sujets,  pourobéir  aux  suggestions  de  son  soi-di- 
sant esprit  intérieur  (2).  Il  publia  que  Dieu  lui  avait 
fait  donation  d'Amsterdam  et  de  plusieurs  autres  villes, 
et  y  envoya  quelques  détachements  de  ses  fauteurs 
pour  en  prendre  possession.  Ceux-ci  couraient  tout 
nus  dans  les  villes  en  criant  :  Malheur  à  lïabylone! 
malheur  aux  méchants  !  Et  lorsqu'ils  furent  arrêtés 
et  sur  le  point  de  subir  leur  jugement  comme  coupa- 
bles de  sédition  et  de  meurtres,  ils  chantèrent  et  dan- 
sèrent sur  l'échafaud,  s'ûxaginant  être  éclairés  plus 

(1)  CumDco  eolloquium  esse,  et  mandatum  habere  se  clice- 
bant  utimpiis  omnibus  interfeclis,  novum  constituèrent  mun- 
dum,  in  quo  piisolum  innocentes  viverent  et  rerttm  potirentur. 
Sleidan,   De  statu  relig.  et  reiptbl.,  1.  1,  p.  45. 

(•2)  1er. Brandt,  Uist. abr.  de  a  Réf.,  t  i,  p.  4<î.  Moslieim. 
Hist.eccL,  t.  iv,  ]».  153, 


—   JJ7  — 

que  jamais  des  splendeurs  de  leur  esprit  (1).  Her- 
mann ,  autre  anabaptiste,  mû  par  le  même  es- 
prit ,  se  donna  lui-même  pour  le  Messie,  et  il 
évangélisait  en  ces  termes  le  peuple  qui  l'écou- 
tait  :  Tuez  les  prêtres,  tuez  tous  les  magistrats 
qui  sont  dans  le  monde  ;  pendez-les  :  votre  ré- 
demption approche  (2).  Un  des  chefs  et  des  prédi- 
cants les  plus  accrédités,  David  Georges,  persuada  à 
un  nombre  considérable  d'entre  eux  que  la  doctrine 
de  l'Ancien  comme  du  Nouveau  Testament  était  im- 
parfaite, mais  que  la  sienne  (i  lui  était  parfaite  et 
qu'il  était  le  véritable  fils  de  Dieu  (o).  Or,  toutes 
ces  impiétés  se  fondaient  sur  le  principe  de  la  pleine 
et  entière  conviction  d'une  inspiration  individuelle  et 
sans  contrôle,  et  pour  ceux  qui  en  étaient  les  dupes, 
et  pour  ceux  qui  en  étaienl  les  inventeurs. 

Ce  principe  fanatique  ne  s'établit  pas  seulement  en 
Allemagne  et  dans  la  Hollande,  mais  aussi  dans  la 
Grande-Bretagne.  C'est  un  fait  avéré  que  Nicolas, 
disciplede  ce  David  Georges  dont  nous  parlions  tout 
à  l'heure,  se  transporta  en  Angleterre  avec  la  mission, 
qu'il  supposait  avoir  reçue  de  Dieu,  d'enseigner  aux 
hommes  que  la  religion  consiste  dans  le  sentiment  du 
divin  amour,  et  que  tout  le  reste  concernant  la  foi  et 

(1)  Brandt  op.  et  /.  c.,p.  49. 

(2)  Ibid.,  p.  5-2. 

(3)  Mosheim,  t.  n,  p.  484. 


—   H8  — 

le  culte  ne  peut  servir  à  rien  (1).  Jl  étendait  pettp 
maxime  jusqu'aux  préceptes  fondamentfjux  de  la  mo- 
rale, se  vantant  de  persévérer  dans  le  péché  pour 
faire  abonder  la  grâce.  Ses  partisans,  sous  le  nom  de 
fami  listes  ou  de  famille  d'Amour,  furent  as§ez 
nombreux  à  la  fin  du  xvic  siècle ,  vers  le  temps 
où  le  calviniste  Halket,  s'inspirant  de  la  même  illu- 
sion, se  persuada  tout-à-coup  que  l'esprit  du  Messie 
était  descendu  sur  lui,  puis  ayant  fait  des  prosélytes, 
envoya  deux  d'entre  eux,  Arthington  et  Coppingcr, 
proclamer  par  les  rues  de  Londres  que  le  Christ  était 
arrivé  avec  son  van  en  main.  Cet  esprit,  pour  avoir 
été  réprimé,  n'en  devint  que  plus  indomptable  à  la 
vue  de  l'échafaud  et  du  gibet  appareillé  à  Cheaps- le 
pour  son  exécution.  11  continua  de  s'écrier  jusqu'à 
son  dernier  soupir  :  Jéhovah!  Jéhovali.'nc  voyez-vous 
pas  les  cieux  ouverts  et  Jésus  qui  vient  me  déli- 
vrer (2)  ? 

Non  moins  célèbre  est  la  cinquième  monarchie  d;? 
Yi-nner,  qui,  guidé;  par  le  même  esprit  d'inspiration 
privée,  sortit  d'un  club  du  district  de  Coleman  en 
criant  à  ses  partisans  qu'ils  n'eussent  plus  à  recon- 
naître d'autre  roi  que  le  seul  Jésus,  ni  à  remettre 
leurs  épées  dans  le  fourreau  qu'ils  n'euss.pn,!  fait  de 


1  Mosheim,  t.  n,  p.  484. 

2  Faller's  Church  liist.,  1.  9.  p.  113;  Stow'g  Inw.ls,  A.  I). 
1591. 


—  119  — 

Pabylone  maudite,  c  pst-à-çlire  de  la  monarchie,  un 
monceau  de  ruines,  non-seulement  on  Angleterre, 
mais  dans  tous  les  pays  plu  monde,  avec  la  certitude 
qu'un  seul  d'entre  eux  suffirait  pour  mettre  en  fuite 
mille  ennemis,  et  deux  pour  dix  mille.  Pris  et  con- 
duit au  supplice  avec  quelques-uns  des  siens,  il  pror 
testa,  que  ce  n'était  pas  lui-même,  mais  Jésus  qui  les 
avait  conduits.  Tels  sont,  entre  mille  autres,  les  effets 
produits  par  cette  prétendue  inspij -ation  de  l'Esprit- 
Saint,  recueillis  en  particulier  par  Milner  (  L ) ,  qn i  y  a 
joint  beaucoup  de  particularités  dont  je  ne  donne  ici 
qu'un  aperçu. 

pe  fut  au  fort  de  ces  commotions  religieuses  et  po- 
litiques, que  la  secte  la  plus  extraordinaire  de  tpu 
i  elles  qui  avaient  adopté  la  fausse  règle  d'inspiration 
privée  se  forma  à  la  voix  de  Georges  Fox,  cordonnier 
du  comté  deLeicester.  Ses  propositions  fondamentales 
étaient  que  les  Écritures  ne  sont  pas  la  règle  adé- 
ijiiatc  et  primordiale  de  la  foi  et  des  mœurs,  u. 
une  règle  secondaire  subordonnée  à  l'esprit,  çlonl 
elles  liront  leur  excellence  et  leur  certitude  ;  qu'il  n"\ 
a  que  le  témoignage  de  l'esprit  qui  nous  révèle  et 
puisse  nous  révéler  Ja  vraie  connaissance  de  Dieu; 
que  la  véritable  adoration  de  Dieu.  Tunique  culte  qui 
lui  soit  agréable,  s'inspire  de  la  motion  interne  et  im- 

il  Echard's  Hist.  of  Engtand;  Milner's  The  end  of  relig. 
Controversy,  lett,  i5,  et  Lelters  to  a  prebendary.  Reign  of 
Charles  I. 


.—  120  — 

médiate  de  ce!  espril  privé,  qui  ne  se  borne  ni  aux 

lieux,  ni  aux  temps,  ni  aux  personnes  (1).  Tels  sont 
les  principes  publiquement  professés  par  les  quakers, 
dont  les  fruits  naturels  furent  bientôt  recueillis  par 
leurs  adeptes,  et  particulièrement  par  les  principaux 
d'entre  leurs  chefs. 

En  effet,  Georges  Fox  dit  de  lui-même,  qu'au  com- 
mencement de  sa  mission,  il  s'était  senti  appelé  à  so 
rendre  dans  les  différentes'  rues  et  dans  les  églises  de 
Mansfieldctdesautreslieuxpour  avertir  les  habitants  de 
se  soustraire  à  l'oppression  et  aux  serments,  de  renon- 
cer à  la  fraude  et  de  se  convertir  au  Seigneur.  Un  tel 
langage  et  de  tels  efforts  de  cet  esprit  étaient  bien  loin 
de  la  soumission  et  du  respect  recommandés  par  l  - 
prit  de  l'Évangile  à  l'égard  des  autorités  établir-, 
comme  il  paraît  par  les  journaux  publiés  par  ces  sec- 
taires, qu'ils  remplissaient  de  menaces  insolentes 
adressées  aux  souverains.  Il  disait  encore  d'un  de  ses 
disciples,  appelé  Guillaume  Simpson,  que  le  mouve- 
ment du  Seigneur  l'avait  porté  à  diverses  fois,  dans  le 
courant  de  trois  années,  à  s'avancer,  nu  et  déchauss  . 
devant  eux  comme  un  porte-drapeau,  allant  parles 
marchés,  par  liis  rues,  par  1rs  bourgs,  pénétrant  dans 
les  maisons  des  prêtres  et  des  grands,  et  leur  disant 
qu'Ainsi  devraient-ils  tous,  un  jour,  être  dépouilles 
nus.  I  d  autre  ami  ou  quaker,  Robert  Huntingdon.  - 

11)  Ibid.  lett.  6. 


-    1-21   — 
sentait  poussé  par  le  Seigneur  à  se  rendre  à  l'église  de 
Garlisle  enveloppé  d'un  drap  blanc.  I  ne  quakeresse 

se  présenta  toute  nue  au  milieu  de  l'office  divin  dans 
la  chapelle  de  Whitehall,  au  moment  où  Cromwell  s'y 
trouvait.  Une  autre  femme  entra  dans  la  salle  du  Par- 
lement avec  une  lame  d'acier  en  main,  qu'elle  brisa  en 
disanl  :  Ainsi  (le  parlement) sera-t-il  mis  en  pièces! 
I  n  autre  quaker  entra  dans  la  salle  du  Parlement  avec 
son  épée  nue,  dont  il  frappa  quelques-uns,  en  disant  : 
qu'il  était  inspiré  par  le  Saint-Esprit  de  tuer  tous 
ceux  qui  siégeaient  dans  cette  salle.  Mais  jamais  les 
amis  du  même  Georges  Fox  ne  se  trouvèrent  aussi  em- 
barrassés,  pour  sauver  leur  règle  de  foi,  que  lorsqu'il 
s'agit  de  la  concilier  avec  la  conduite  de  Jacques 
Naylor.  Tant  que  ce  ne  fut  qu'une  populace  agreste 
qui  déshonora  sa  société,  et  qui  tomba  sous  la  rigueur 
des  lois,  Georges  Fox  la  répudia  comme  lui  étanl 
étrangère;  mais  quand  ce  fut  un  ami  du  caractère  et 
du  mérite  de  Naylor  qui  devint  le  jouet  de  la  nation 
par  sa  présomption  et  ses  blasphèmes,  alors  la  société 
n'eut  plus  d'autre  ressource  qu<i  de  séparer  la  cause 
de  ce  membre  de  la  sienne  propre,  abandonnant 
cette  fois  son  principe,  qui  laisse  chacun  libre  de 
suivre  l'esprit  intérieur  dont  il  se  sent  inspiré.  Le 
fait  est  que  J.  Naylor,  comme  tant  d'autres  victimes 
de  l'esprit  privé,  s'imagina  être  le  Messie,  et,  soute- 
nant ce  caractère,  entra  à  cheval  à  Bristol  en  même 
temps  que  ses  disciples  étendaient  leurs  vêtements 


-     1-2-2  — 

sur  son  pacage,  en  criant  :  Saint,  saint,  saint, 
hosanna  au  plu.;  haut  des  deux!  Et  lorsqm  ,  par 
l'ordre  du  gouvernement,  il  re.-ul  le  fpviej  pour  .-on 
impiété,  il  permit  à  quelques  fejflmes  sc4u4t6§  et 
fascinées,  qui  je  .-uivaient,  de  biaise 
plaies,  en  le  saluant  prince  de  la  paix,  rose  de  Saron, 
élu  entre  dix  niilic  (1). 

Et  pour  ne  rien  dire  ici  d'autres  pi 
telles  que  les  mugglctoniens,  les  labbadiste.-.  etc. 
fut  aux  mêmes  résultats  qu'arrivèrent  les  Frères  Mq- 
raves  ou  Hernhutes,  ainsi  appelés  de  Hernutli  «-n 
Moravie,  où  le  comte  de  Zinzendorf,  leur  apôtre,  leur 
fonda  un  établissement.  Leur  règle  de  foi,  telle  quelle 
leur  fut  donnée  par  leur  fondateur,  consiste  dans  une 
p. étendue  lumière  intérieure  avec  laquelle  le  vrai 
croyant  ne  peut  pécher.  Cette  lumière,  ils  croient  de- 
voir l'attendre  dans  un  repos  complet ,  sans  se  mettre 
en  peine  ni  de  prières,  ni  d'Ecniure-Sainle.  ni  de 
bonnes  œuvres,  ils  nieni  ,  en  outre  ,  que  la  loi  morale 
contenue  dans  1rs  Écritures  soit  règle  de  vie  pour 
les  croyants.  Après  cela,  ce  n'est  pas  mer\rille  m 
les  traités  théiiiogiques  de  Zinzendorf  .sont  remplis 
tf obscurités  ei  de  blasphèmes  ("2). 

Semblableset  pires  encore  sont  les  travers  où 


1 1  Opéra  cit.,  1.  c. 

i    Voir  Maolaine,  Uist.,  t.  \i.  p.  -'•>.  et   Wailauum.  Duc- 
trias  de  la  grâce. 


—   1-23  — 

laisse  entraîner  ave.   ges  adhérente  le  baron  de  Swe- 
denborg, par  le  système  de  l'inspiration  particulière 

de  I"  Esprit-Saint  prise  pour  pègje  de  fpi.  La  première 
de  ses  prétendues  révéjatiftns  lui  arriva  à  Londre>.  h 
Eastinghouse,  en  i7/|ô.  i  ^pfès  que  j'eus  dîné,  éYrit- 
il,  un  homme  m'appariil,  assis  dans  un  coin  do  la 
chambre,  et  cria  d'une  \  qix  terrible  :  Fais-tu  si  arand 
rùcnujci  :'  \a\  nuit  suivante,  le  même  homme  m"  ap- 
parut resplendissant  de  lumière,  et  médit  :  Je  suis  le 
Seit/neur  ton  créuteur  et  ton  rédempteur.  Je  l'ai 
choisi  pour  exposer  aux  hommes  le  seps  interne 
(  i  spirituel  des  Ecritures.  Je  te  dicterai  ce  que  tu 
auras  à  cuire  »  (l).  À  partir  de  là  ces  pommunipa? 
lions  imaginaires  avec  Dieu  et  les  anges  çlevinrenl  si 
fréquentes,  qu'elles  ne  le  cèdent  tout  auplusqvr'^  celles 
qui  sont  rapportées  dans  le  Koran.  Par  elles  se  trouve 
réintégrée  l'^hsurde  doctrine  4e  l'anthropomorphisme, 
puisque  Dieu,  selon  Swedenborg,  n'est  pas  seule- 
ment corporel,  mais  de  figure  humaine;  les  anges, 
à  Jeur  tour,  sont  de  deu\  sexes.  s'unissent  entre  eux 
par  des  mariages,  et  s' exercent  à  divers  métiers  pu 
professions-  Enfin  sa  noure/lc  Je,  usa/cm.  qui  doit 
ndre  et  s'étendre  sur  toute  la  terre,  diffère  si  peu 
du  monde  sui "lunaire,  que  la  différence  en  est  pres- 
que imperceptible.  Or,  ces  nouveaux  Jérosolymites, 
comme  l'atteste  Milner,  sont  répandus  par  toute  l'An- 

1)  IxutucI.  Hist  du  Jacobin.,  t.  IV,  p.  1LS. 


—  121  — 

gleterrc,  et  \  possèdent  des  chapelles  dans  les  prin- 
cipales villes  (1). 

Non  moins  extravagante  était  une  autre  visionnaire, 
Jeanne  Southcott,  qui,  née  dans  le  Devonshire  en 
Angleterre  en  1750,  y  a  vécu  en  qualité  de  servante 
à  Exeter.  Elle  lisait  l'Écriture  avec  une  grande  assi- 
duité. Courtisée  par  beaucoup  d'amants,  elle  consulta 
le  ciel,  d'où  elle  prétendait  recevoir  des  inspirations 
directes  pour  fuir  leurs  aguets.  Elle  commença,  en 
179*2,  sa  carrière  prophétique  par  un  écrit  sur  la  des- 
truction de  Satan  et  le  commencement  du  règne  de 
Jésus-Christ.  En  1813,  déjà  plus  que  septuagénaire, 
elle  prétendit  être  enceinte  par  un  influx  divin,  pour 
donner  bientôt  au  monde  un  nouveau  Messie.  Biais 
la  prophétesse  mourut,  et  le  nouveau  Schiloh  ne  vint 
point  au  monde.  Or,  qui  croirait  qu'elle  pût  avoir  de 
nombreux  partisans?  Eh  bien,  elle  en  avait  en  grande 
quantité,  qui  avaient  fait  préparer  par  souscription 
un  magnifique  berceau  orné  d'une  inscription  poéti- 
que en  hébreu  pour  l'enfant  qui  devait  naître.  I  n 
partisan  de  Jeanne  Southcott  avait  parié  une  somme 
considérable  qu'avant  le  1"  novembre  181  h,  elle  se- 
rait accouchée  d'un  enfant  mâle.  On  comptait  parmi 
ses  disciples  des  ministres  anglicans,  et  des  médecins 


'1  Ouvr.  cité,  lctt.  6.  Il  y  en  a  encore  en  Allemagne,  et  j'ai 
reçu  naguère  moi-même  une  lettre  d'un  pasteur  swédenborgien 
dcGottingue  qui  me  faisait  l'apologie  de  son  chef.  Perrone. 


—  1-25  — 

qui,  durant  quatre  jours  entiers,  entretinrent  chaud 
le  corps  de  la  défunte,  dans  l'espérance  quelle  res- 
susciterait, et  mettrait  au  monde  l'enfant  promis.  A 
Liverpool  et  ailleurs,  on  trouve  encore  aujourd'hui 
des  joannites,  qui  se  laissent  croître  la  barbe  et  pra- 
tiquent la  circoncision.  De  là  naquit  un  schisme  parmi 
[es partisans  de  la  Southcott,  dont  les  uns  se  font  cir- 
concire, les  autres  s'y  refusent.  Les  deux  partis  en 
vinrent  aux  mains  à  Trente-Foldrige  près  de  Calne. 
il  n'en  manque  pas  parmi  eux  qui  attendent  toujours 
le  grand  enfantement  (1).  Cette  femme  donnait  des 
passeports  en  bonne  forme  munis  de  trois  sceaux 
pour  le  ciel,  à  bon  marché,  que  ses  adeptes  se  procu- 
i  aient  avec  empressement. 

Pour  ce  qui  est  des  méthodistes,  autre  secte  de  fa- 
nât iques  enthousiastes,  leursystème  public  de  foi  con- 
siste dans  une  descente  instantanée  de  l'esprit  de 
Dieu  dans  l'âme  de  certaines  personnes,  qui  les  as- 
sure de  leur  justification  et  de  leur  salut,  sans 
qu'elles  aient  plus  besoin  de  l'Écriture  ni  de  toute 
autre  chose  que  ce  soit.  C'est  l'unique  article  de  foi 
qu'ils  aient  à  suivre,  au  dire  de  leur  fondateur;  tous 
les  autres  ne  sont,  selon  lui,  que  des  opinions  aux- 
quelles les  méthodistes  n'attachent  aucune  impor- 
tance, quelles  soient  vraies  ou  fausses  (2).  De  là  ce 

i    Voir  ['Histoire  des  sectes  de  Grégoire,  t.  v.  Paris,  1819. 
2    Wesley'a   Ippeal,  part,  m,  p.  134. 


—  126  — 
latiludinarismc  avec  lequel  Wësléy  (HiVi'ê  le  ciel  in- 
distinctement aux  anglic;ms.  aux  prësbytêriëiis,  aux 
indépendants,  aux  quakers  et  aux  batholiijtieà  eux- 
mêmes.  Le  méthodisme,  naquit  à  Oxford,  Tan  1729. 
Jean  Wesley  et  ses  compagnons  étaient  dos  angli- 
cans très  simples,  très  sérieux,  méthodiques  et  kssi- 
dtiS  à  la  prière,  à  la  lecture,  au  jeûne  et  aux  autres 
œuvres  de  piété.  Et  de  là  lournomdeme//jo(//*7c.<?  (1). 
Jean  Wesley  confesse  de  lui-même  qu'il  avait  récù 
longtemps  dans  l'incrédulité,  c'est-à-dire  sans  celle 
foi  par  laquelle  seule  nous  pouvons  vive  sauvés  (2)  : 
il  affirme  qu'*7  était  papiste  au  fond  sans  le  savoir. 
Ouand  tout-à-coup,  le  2/j  mai  1730.  m' étant  retiré, 
dit-il,  dans  une  société  réunie  dans  Àîdersgàte-Streët, 
au  moment  où  se  faisait  la  lecture  de  la  préface  de 
Luther  sur  l'épître  aux  Romains.  Vers  les  neuf  heures 
moins  un  quart  je  sentis  mon  cœur  saisi  d'une  étrange 
ardeur;  je  sentis  que  c'était  du  Christ,  et  du  Christ 
seul  que  j'espérais  mon  salut;  et  Je  reçus  l'assurance 
que  j'avais  effacé  mes  péchés,  mes  propres  péchés, 


11)  Il  convient  encore  ici,  pour  lever  toute  ambiguïté,  de 
distinguer  deux  sortes  Se  méthodistes ,  savoir  :  les  mé- 
thodistes proprement  (lits,  dont  il  est  ici  question,  et  les 
rigoristes  dé  toutes  les  sectes,  qui  no  s'accbrdeiït  avec  les 
piétistes  proprement  dits  que  dans  leur  haine  contrôle  catho- 
licisme. 

(2)  Whitehead's  Life  o{  John  and  Char/es  fVestey,  t.  n. 
p.  68. 


—  127  — 
et  que  je  m'étais  délivré  de  (a  M  du  péché  et  delà 

mort  (1). 

Quelles  cependant  furent  les  COnëécfuenfces  inévi- 
tables de  la  diffusion  dé  celte  doctrine  parmi  le 
peuple?  Elles  nous  sont  exposées  par  Fletcher .  l'un 
dès"  plus  Habiles  disciples  de  Wëëlfey  et  qui  était 
destinée  lui  succéder:  «  Les  principes  d^>  antirto- 
miens,  dit-il,  se  sont  répandus  comme  une  flamme 
rapide  dans  notre  société;  Beaiicoup  de  ceux  qui 
partent  dans  les  termes  les  plus  beaux  du  Ghri 
de  la  part  qu'ils  ont  à  sa  rédemption  .  vivent  dan- 
la  plus  épouvantable  immoralité.  Il  y  a  peu  de  nos 
sociétés  dans  lesquelles  lé  fraude,  lé  supercherie  et 
Ions  les  autre-  vices  n'aient  fait  invasion,  et  qui 
n'aierit  causé  au  vaisseau  de  l'Évangile  de  telles 
secousses;  que  si  le  Seigneuf  ri' était  intervenu1 -,  il 
eût  infailliblement  fait  naufragé  ('2).  J'ai  vu  ceux 
qui  fassent  pour  des  croyants  suivre  les  penchants 
de  la  nature  corrompue;  et  alors  qu'ils  auraient  dû 
élever  la  voix  contre  rautinomianisme.  je  les  ai  en- 
tendus se  plaindre  de  l  ussnjétis Sèment  à  la  loi  de 
leurs  cœurs  dépravés,  qui.  disaient-ils.  lesavertis- 
saient  encore  qu'ils  devaient  faire  quelque  chose 
pour  leur  salut  »  (3).  Ce  même  naïf  écrivain,  dé- 
fi) Opéra  cit.,  t.  il,  p.  78. 

(2)  Cbecksto  Antonom.,  t.  u,  p.  22. 

(3)  Ibid.,  p.  "209. 


—  128  — 

voilant  la  corruption  de  son  premier  système,  accuse 
Richard  llill,  qui  y  persistait,  de  soutenir  que  «  l'a- 
dultère même  et  l'homicide  ne  pouvaient  nuire  aux 
enfants  de  la  grâce ,  mais  qu'ils  y  aidaient  même 
pour  leur  bien  (1).  Dieu  ne  voit  pas  le  péché  dans 
les  croyants,  quels  que  puissent  être  les  péchés 
qu'ils  commettent.  Mes  péchés  peuvent  déplaire  à 
Dieu ,  ma  personne  ne  lui  en  sera  pas  moins  tou- 
jours agréable.  Quand  même  mes  péchés  surpasse- 
raient ceux  de  Manassès,  je  ne  serais  pas  moins 
pour  cela  un  enfant  de  la  grâce,  parce  que  Dieu  me 
voit  toujours  dans  Christ.  Et  c'est  la  raison  pour 
laquelle,  au  milieu  même  des  adultères ,  des  homici- 
des et  des  incestes,  il  peut  m' adresser  ces  paroles  : 
Tues  toute  belle,  ma.  bien-aimée,  ma  chaste  épousa. 
et  il  n'y  a  pas  de  tache  en  toi,  Une  des  plus  perni- 
cieuses erreurs  de  l'école  est  de  juger  les  péchés 
d'après  le  fait,  et  non  d'après  la  personne.  Bien 
que  je  blâme  ceux  qui  disent  :  Péchons  pour  que  la 
grâce  abonde ,  je  n'en  crois  cependant  pas  moins 
que  l'adultère,  l'inceste,  l'homicide,  me  rendent 
après  tout  plu.-,  saint  sur  la  terre  et  plus  heureux 
dans  le  ciel  »  (2). 

Il  est  vrai  qu'à  la  vue  de  ces  énormités,  voulant 
repousser  le  blâme  et  le  déshonneur  qui  en  rejaillis- 

I    Fletcher's  Works,  t.  in,  |>.  50. 
Fletcher,  Mrid. 


—  129  — 

saienl  sur  toute  la  sorte  le  chef  du  méthodisme 
assembla  tout  exprès  un  synode  sous  le  nom  de 
conférence,  où  il  réunit  les  principaux  prédicants, 
et  où  lui  et  ceux  des  siens  qu'il  avait  convoqués 
abandonnèrent  les  anciens  principes  fondamentaux 
suivis  par  eux  jusque-là;  mais  je  sais  aussi  qu'une 
grande  partie  de  la  secte  ne  voulut  point  consentir 
;'i  cet  abandon.  Ceux  d'Amérique  repoussèrent  pour 
la  plupart  avec  dédain  cette  abnégation  de  leurs 
anciens  principes;  de  là  naquit  dans  la  secte  plus 
d'un  schisme,  et  tandis  que  les  uns  affectaient  une 
morale  rigide  et  austère,  les  autres  s'abandonnaient 
aux  plus  énormes  excès,  comme  les  whitefieldistes, 
les  sauteurs,  etc.,  appelés  new-light,  ou  nouvelle- 
lumière.  Leurs  meetings-camps  ou  réunions  cham- 
pêtres, où  ils  se  réunissaient  au  nombre  de  dix  ou 
douze  mille  de  tout  âge  et  de  tout  sexe  mêlés  en- 
semble sans  distinction,  ne  peuvent  se  décrire  sans 
offenser  la  pudeur  (1). 

Des  exemples  plus  récents  sont  ceux  que  nous 
oll'reiit  de  ces  sectes  théosophiques  l' Angleterre,  la 
France,  l'Allemagne  et  l'Italie  elle-même,  et  que 
j'ai  moi-même  recueillis  de  tous  les  journaux .  mais 
dont  je  ne  dirai  qu'un  mot  pour  ne  pas  être  trop 
long.  En    Angleterre,  s'établil  en  \Sl\k  la  secte  qui 

foirYHisioire  des  sectes,  de  Grégoire,   t.  nr,  I.  6,  ap- 
pend.  14 el  lô,  où  il  en  est  parlé  au  long. 

t.  i.  y 


—  130  — 
prit  d'abord  le  nom  de  Lampcler  brellircn;  puis 
créa  un  établissement  à  Charlidge,  dans  un  vaste 
édifice  qui  fut  appelé  VAgapémone  ou  la  Maison 
a  Amour.  Ses  membres  font  profession  de  n'avoir 
pas  d'autre  supérieur  que  Dieu ,  à  qui  ils  s'unissent 
par  l'esprit  intérieur;  ils  rejettent  la  prière,  n'ont 
point  de  chapelles,  nient  la  trinité  des  personnes 
divines,  prétendent  que  le  règne  de  la  grâce  est 
passé,  et  que  le  jour  du  jugement  est  arrivé.  Us  vi- 
vent ensemble  pêle-mêle,  hommes  et  femmes,  cou- 
lent leurs  jours  dans  d'innocents  plaisirs,  dans  des 
divertissements  continuels ,  dans  toutes  les  jouissan- 
ces d'une  vie  épicurienne.  A  Nisi  Prius  en  West- 
minster, un  procès  fut  intenté  en  juin  18â5,  au  sujet 
d'une  demoiselle  NotUdge,  qui  avait  été  entraînée  par 
séduction  à  s'agréger  à  l'Agapémone  (1). 

Une  secte  devenue  célèbre  en  France  est  celle 
qui  s'appelle  V Œuvre  delà  Miséricorde,  née  dans 
le  diocèse  de  Baveux,  et  dont  le  chef,  Vintras,  s'est 
vanté  d'avoir  des  révélations  et  d'être  en  commerce 
avec  sainl  Joseph,  avec  L'archange  saint  Michel, 
a\t'c  la  sainte  Vierge,  avec  Dieu  lui-même.  Ce  nou- 
veau prophète  a  inventé  un  troisième  règne  qui  est 
celui  de  Y  Esprit-Saint,  dont  le  caractère  distimiif 
est  la  dnuité  et  l'amour,  et  dans  lequel  s'accomplit 
l'œuvre  de  la  miséricorde.  Je  dis  le  troisième,  parce 

i    The  Tablet,  10  juin  1849;   Evening  Mail,  16  juin  1849. 


—  131  — 

que  le  premier,  selon  lui,  a  élé  celui  du  Père,  temps 
de  fui  et  de  crainte;  et  le  second,  temps  de  grâce 
cl  d'espérance,  a  été  celui  du  Fils.  L'homme,  à  en 
croire  les  révélations  de  Vintras,  n'est  qu'un  ange 
déchu,  enchaîné  à  une  àmc  et  à  un  corps  pour  expier 
sa  faute.  Le  Fils  de  Dieu  n'a  pris  dans  l'incarnation 
qu'une  partie  de  l'humanité  ;  la  sainte  Vierge  est 
une  émanation  de  la  nature  divine  :  tels  sont  avec 
d'autres  erreurs  les  articles  de  la  nouvelle  secte,  que 
Grégoire  XVI,  dans  son  bref  adressé  à  Mgrl'évêque 
de  Bayeux,  sous  la  date  du  8  novembre  1845,  qua- 
lifie iïimpia  commenta  atque  deliria.  Les  abomi- 
nables orgies,  l'impudicité  effrénée  des  partisans  die 
ce  nouveau  régne  mil  été  racontées  et  publiée-  par 
ceux  mêmes  de  la  secte  (l).  En  dépit  de  la  con- 
damnation solennelle  prononcée  par  le  souverain 
pontife  et  par  divers  conciles  provinciaux  tenus 
dernièrement  en  France,  Vintras  se  vante  d'avoir 
été  ordonné  immédiatement  par  l' Esprit-Sain t,  et 
s'arroge  le  pouvoir  d'ordonner  ceux  de  sa  secte 
comme  il  le  juge  plus  à  propos. 


(I)  On  peut  consulter  l'opuscule  intitule  :  ioi.uvre  de  la  Mi- 
séricorde  de  la  nouvelle  secte  dévoilée,  par  M.  Bouix,  Paris, 
1849,  outre  les  opuscules  d'un  adepte  de  la  secte,  nonimé 
A.  Gozzoli,  qui  ont  pour  titre  :  Les  Saints  de  Tilly-sur-Seulle, 
Caen,  juillet  1&4G;  Encore  un  mot  aux  Saints  de  Jillij-sur- 
Seul/e,  Caen,  octobre  1846;  enfin  l'opuscule  de  31.  l'abbé  I 
lau,  intitulé  :  Les  nouveaux  illumines,  Orléans.  !- 


—  13-2  — 

La  secte  des  irwingistes,  dont  une  partie  s'est  donné 
le  nom  de  nouveaux  apôtres,  a  fait  assez  récemment 
apparition  en  Prusse,  grâce  à  l'Anglais  Irwing.  Ces 
sectaires  professent  en  principe  que  la  fin  du  monde 
est  arrivée,  et  que  leur  communauté,  qui  tient  ses 
assemblées  sur  la  place  de  Berlin  dite  des  Gendar- 
mes, doit  être  ravie  au  ciel  (1). 

Dès  1847,  une  autre  de  ces  sectes  fut  établie  par 
Grignoschi  à  Casai  en  Piémont.  Cet  homme  préten- 
dit persuader  à  ses  partisans  qu'il  était  Jésus-Christ 
en  personne,  revenu  sur  la  terre  pour  être  crucifié 
de  nouveau,  et  non  pour  racheter  l'homme  du  pé- 
ché, mais  pour  délivrer  l'Église  de  l'esclavage  et 
des  erreurs  qui  l'assiègent.  11  enseigna  que  le  culte 
chrétien  doit  être  aboli  sous  peine  de  mort.  11  sé- 
duisit, comme  c'est  naturel,  plusieurs  femmes,  dont 
l'une  se  donnait  ie  nom  de  la  Madone,  et  qui  était  si 
dévouée  au  nouveau  Ghrist,  quelle  eût  subi  le  mar- 
tyre plutôt  que  de  se  séparer  de  lui  (2)'.  On  croit 
que  la  secte  de  Grignoschi  était  en  relation  avec 
une  autre  du  même  temps  fondée  en  Suisse  par  un 
certain  Romano,  Milanais.  Ce  dernier  séduisait  les 
jeunes  filles,  se  donnait  pour  le  Verbe  fidèle  d'en 
iiaut,  pour  le  jidè/e  serviteur  de  Dieu,  pour  le  re- 
présentant de  Dieu,   pour  le  second  Sauveur  du 

(!)  A mi  de  la  religion,  mara  1849. 
■j    /  nivers,  L8  juillet  1 850. 


—  133  — 

monde.  Il  résulte  de  l'instruction  juridique  faite  au 
sujet  de  cette  secte  qu'elle  n'a  pas  d'autre  but  que 
de  faciliter  et  de  couvrir  la  plus  profonde  immora- 
lité. Romano  justifiait  ses  prédications  en  disant  que 
c'était  de  lui  que  sortiraient  les  douze  étoiles  de  l'A- 
pocalypse, et  il  ajoutait  qu'il   était  appelé  par  le 
Seigneur  à  de  grandes  œuvres,  qu'il  était  le  grand 
guerrier  qui  doit  aller  en  Italie  détruire  les  prêtres 
et  les  moines  et  fonder  une  nouvelle  Jérusalem  (1). 
Parmi  la  population  germanique  de  la  Bohême 
commencent  à  prévaloir  des  illusions  religieuses  du 
genre  le  plus  étrange  :  il  semble  que    le    xir  siè- 
cle soit  destiné  à  voir  revivre  quelques-unes  de  ces 
sectes  qui  étonnèrent  le  monde  au  temps  de  Jean 
de  Leyde  et  des  anabaptistes.    Dans  quelques  dis- 
tricts de  ce  royaume,  les  principes  des  adamites  sont 
remis  en  vogue;  on  dit  qu'ils  se  propagent  par  de- 
grés dans  les  villes  de  Hohenmauth,  de  Luze  el  de 
Chalzen  :  beaucoup  des   plus  riches  habitants 
sont  agrégés  à  cette  société.   Ces  mots,  que  la  foi 
transporte  les  montagnes,  sont  l'article  capital  de 
leur  croyance,  et  une  de  leurs  pratiques  est  de  s'é- 
tendre à  terre  le  long  des  fleuves  et  des  torrents, 
l'oreille  appliquée  contre  le  sol,  peur  ('conter  le  bruit 
des  pieds  du  Messie  qui  arrive.  S'ils  adoptent  quel- 
que autre  usage  de  l'ancienne  secte  de  ce  nom,  c'esl 

(1)  Jbid.,  10  septembre  1850. 


—  134  — 

ce  qu'on  ne  dit  pas.  Mais  tous  les  fondements  de 
l'enseignement  el  dos  croyances  religi  il  mi- 

nés et  ébranlés,  el  ce  mal  es1  beaucoup  plus  grand 
chez  les  Ttidesques  que  chez  les  Czechs  (lés  Bohè- 
mes). Les  amis  do  la  lumière  et  les  rationalistes  y 
forment  un  des  deux  extrêmes,  et  les  fanatiques  qui 
acceptent  les  plus  monstrueuses  doctrines  forment 
l'autre  (1). 

De  cet  exposé  suffisamment  étendu,  s'il  ne  l'est 
trop,  de  faits  Certains,  incontestables,  s'offrent  à 
rioUs  comme  d'elles-mêmes  les  conséquences  qui  en 
découlent  pour  notre  sujet.  Que  chacun  interroge 
seulement  le  bon  sens,  comme  sa  conscience,  et  il 
en  conclura  de  lui-même  que  Dieu  n'a  pu  donner 
aux  hommes  pour  suprême  règle  de  foi  Un  principe 
qui  est  pour  eux  une  source  d'illusions  des  phls hon- 
teuses, d'erreurs  des  plus  graves,  de  contradictions 
des  plus  évidentes,  d'impiétés  qui  outragent  la  mo- 
rale, de  blasphèmes  qui  déshonorent  à  un  si  bâtit 
point  Dieu  lui-même;  un  principe  qui,  sous  divers 
points  de  vue,  s'il  se  trouvait  universellement  adopté, 
rendrait  la  sainte  religion  du  Christ  pire,  non-seule- 
ment que  l'islamisme,  mais  que  le  paganisme  même, 
ei  dont  rougissent  et  conçoivent  de  la  confusion, 
la  première  ardeur  de  l'enthousiasme,  ceci* 


11)  Cela  se  lit  dans  VEvening  Mail,  ou  dans  le  Timeê,  petit-' 
édition,  «les  18-20  avril  18-19. 


—  135  — 

mômes  qui  en  onl  été  les  auteurs  ou  les  chauds  par- 
tisane; un  principe  enfin  qui,  poussé  par  une  lo- 
gique rigoureuse  à  ses  dernières  conséquences,  dé- 
truirait non-seulement  toute  foi,  mais  encore  l'in- 
fluence et  l'autorité  que  conservent,  et  que  doivent 
à  bon  titré  conserver  sur  nous  les  instructions  bibli- 
ques données  par  Dieu  lui-même. 

Et  pour  ôter  tout  subterfuge  à  qui  voudrait  dis- 
puter encore,  accordons  un  instant  {pie  les  faits  rap- 
portés tout  à  l'heure  soient  des  cas  exceptionnels, 
de  mauvais  fruits  de  plantes  parasites  qui  se  géraient 
attachées  à  un  bon  arbre,  des  écarts  et  des  abus  ci 
non  des  rejetons  naturels  des  principes  prof 
G'esl  là  ce  que  répondent  en  effet  les  patronours  de 
la  règle  que  nous  examinons.  Qu'il  en  soii  donc 
ainsi;  mais  avant  tout,  qui  persuadera  le  fanatique 
enthousiaste  que  tout  ce  qu'il  soutient  d'eitravaganl 
et  d'immoral  est  vraiment  une  duperie  et  une  illu- 
sion? La  conviction  subjective  qui  lui  est  personnelle, 
il  ne  la  peut  vaincre;  c'est  ce  que  nous  avons  vu 
dans  plusieurs  de  ces  hommes  mis  en  présence  du 
gibet  Et  puis,  qu'importe  que  ce  soit  une  illusion 
et  une  duperie,  quand  cette  duperie,  cette  illusion 
produit  les  mêmes  eflets  que  si  c'était  une  réalité 
ou  une  vérité?  Et  que  tels  en  soient  les  effets,  D'eat 
ce  que  démontre  une  série  lamentable  de  faits  pu 
blics  qui  se  sont  continués  et  répétés  partout  où  le 
principe  même  a  été  adopté  et  mis  en  pratique. 


—    130  — 

ajoutons  à  cela  que  l'homme,  corrompu  comme 
il  l'esl  dans  son  étal  actuel,  a  intérêt  à  l'illusion,  qui 
n'est  que  trop  facile  lorsque  les  passions  ont  tant  de 
force  pour  l'abrutissement  rie  l'esprit  el  la  déprava- 
tion de  la  volonté.  A  diverses  époques  de  la  vie  et 
sous  l'empire  de  diverses  circonstances,  les  mêmes 
passions  sont  toujours  les  grands  mobiles.  Pouravoir 
un  prétexte  qui  les  justifie,  un  voile  quelconque,  si 
transparent  qu'il  soit,  leur  suffit,  et  peu  importe  le 
moyen  pourvu  qu'on  arrive  au  but.  Certes,  ainsi  que 
nous  l'avons  vu,  les  anciens  gnostiques  ont  abouti 
aux  mêmes  turpitudes  auxquelles  s'ont  arrivés  tes 
malheureux  dont  nous  parlons.  Tant  il  est  vrai  que 
les  mêmes  causes  produisent  immanquablement  les 
mêmes  effets. 

Concluons  donc ,  comme  nous  avions  à  le  démon- 
trer, que  la  règle  de  l'inspiration  privée,  admise  par 
les  diverses  classes  de  protestants  dont  nous  avons 
l'ait  l'énumération ,  ne  saurait  avoir  aucune  valeur, 
parce  qu'elle  est  arbitraire,  ce  qui  paraîtra  encore 
mieux  d'après  ce  que  nous  diroRS  dans  la  suite;  parce 
qu'elle  est  trompeuse  de  sa  nature;  parce  que,  dan- 
l'état  actuel  de  corruption  de  l'homme,  elle  es!  apte 
à  induire  au  moins  dans  son  application  pratique  ;'i 
de  déplorables  conséquences,  comme  de  déterminer 
un  homme  à  commettre  do  très  mauvaises  actions  par 
la  persuasion  où  il  serait  qu'il  n'en  fait  que  de  très 
bonnes ,  et  d'empêcher  de  naître  en  lui ,  par  cette 


—    137  - 

fausse  conviction  dont  il  est  maîtrisé,  le  remords 
même  de  les  avoir  commises  ;  comme  l'est,  en  outre, 
l'extrême  facilité  avec  laquelle  ces  faux  jugements.Sé 
répandent  dans  les  masses,  qui  sont  moins  retenues 
par  le  sentiment  de  la  dignité  humaine  et  par  la  pu- 
deur naturelle,  de  même  que  la  flamme  prend  à  des 
matières  combustibles  bien  préparées,  quand  elle  est 
poussée  avec  fureur  par  un  vent  impétueux. 

Je  ne  dois  pas,  avant  de  finir  ce  sujet,  omettre  une  ob- 
sen  ation  très  importante  :  c'est  que,  dans  l'hypothèse 
que  nous  examinons  de  l'inspiration  privée  et  exclusive 
de  tout  enseignement  extérieur,  non-seulement  l'insti- 
tution de  l'Église,  l'apostolat  ou  le  ministère  public, 
mais  les  Écritures  mêmes  deviendraient  inutiles  et  de 
nulle  valeur,  malgré  tout  ce  que  Dieu  lui-même  a  pu 
faire  ou  vouloir,  malgré  toutes  les  manifestations  qu'il 
nous  a  données  de  ses  volontés.  En  effet,  si  renseigne- 
ment de  PEsprit-Saint  infus  dans  le  secret  du  cœur 
de  l'homme  avait  été  le  moyen  ordonné  de  Dieu  pour 
tout  le  genre  humain  dès  la  création  du  monde,  cel 
enseignement  intérieur  aurait  suffi  pour  conduire  les 
hommes  à  la  connaissance  de  toute  vérité,  sans  besoin 
d'instruction  quelconque  venue  du  dehors;  or  tout 
autre  a  été  cependant  l'ordre  de  la  divine  Providence 
puisqu'il  est  de  l'essence  du  système  chrétien  qu'il  y 
ait  une  révélation  extérieure  qui  nous  conduise  au 
guide  intérieur  lui-même.  Le  Saint-Esprit  pourrai: 


-   I3K  — 

sans  doute,  s'il  l'eût  ainsi  voulu,  rendre  chacun  de  nous 

parfait  en  un  instant  ;  mais  il  ne  Ta  pas  voulu  ainsi. 
Il  nous  a,  par  le  fait  même  de  la  révélation,  aasujétis 
à  un  enseignement  extérieur.  Eh  quoi  donc  !  rensei- 
gnement extérieur,  quel  qu'il  soit ,  pourra-t-il  avoir 
quelque  vertu  sans  le  mouvement  intérieur  de  la 
grâce?  Non ,  certes,  pas  plus  que  la  prédication  de 
saint  Paul  ne  pouvait  mouvoir  ses  auditeurs  sans  le 
concours  de  l' Esprit-Saint.  Mais  néanmoins,  c 
prédication  était  le  moyen  destiné  pour  les  conduire 
au  salut.  C'était  le  moyen  nécessaire  :  nécessaire,  non 
à  Dieu ,  comme  s'il  n'eût  pas  pu  les  convertir  sans 
cette  instruction  extérieure,  mais  nécessaire  à  eux- 
mêmes,  nécessaire  parce  que  Dieu  l'avait  ainsi  or- 
donné. Et  ce  qu'il  est  vrai  do  dire  dos  premiers  chré- 
tiens ,  nous  le  devons  dire  aussi  de  nous-mêmes  à 
notre  tour,  si  nous  voulons  parvenir  à  connaît re  sûre* 
ment  la  vérité.  Quand  même  tous  les  hommes  vou- 
draient sine'Tomt'nt  suivie  avec  fidélité  l'enseigne- 
ment intérieur,  ils  pourraient  toujours  différer  entre 
eux  de  manière  à  rendre  la  communion  et  l'unité  im- 
possibles; et  si  tous  les  membres  de  l'Église  doivent 
Dépendant  conserver  ôette  unité  sous  peine  d'ana- 
thème;  si  les  moyens  extérieurs,  tels  que  l'Écriture, 
l'apostolat,  l'Eglise,  sont  nécessaires  dans  Tordre  de 
la  Providence  pour  l'instruction  de  chacun  de  nous, 
il  doit  y  avoir  nécessairement  un  guide  extérieur  et  in- 
fiiillible,  quel  qu'il  suit  d'ailleurs,  pour  préserver  les 


—  139  — 
âmes  d'une  éternelle  incertitude  (i).  Or,  tout  cela 
serait  inutile  dans  le  cas  où  FEsprit-Saint  guiderait 
immédiatement  chacun  de  nous  à  la  connaissance 
certaine  de  la  vérité.  A.  quoi  nous  serviraient  alors 
les  Écritures?  Elles  seraient  complètement  inutiles. 
J'ai  dit  de  puisqu'elles  seraient  de  nulle  valeur,  du 
moment  où  cette  valeur  dépendrait  uniquement  de 
renseignement  intérieur  supposé  fait  à  chacun  par 
rapport  à  leur  véritable  sens.  Les  divines  Écritures  ne 
seraient  plus  que  subordonnées  à  l'inspiration  inté- 
rieure. Aussi  les  anabaptistes  n'eurent  pas  plus  toi 
adopté,  pour  leur  règle  suprême  de  foi,  cette  inspi- 
ration particulière  et  intérieure  de  l' Esprit-Saint,  qu'ils 
ne  se  donnèrent,  plus  la  peine  de  concilier  l'Écriture 
avec  leurs  nouveaux  dogmes  :  ils  trouvèrent  plus  ex- 
pédient de  la  rejeter  comme  apocryphe.  On  entendait 
ces  nouveaux  prophètes  crier  aux  luthériens  :  «Vous 
enchaînez  l'esprit  vivant  à  la  lettre  morte;  vous  re- 
poussez ainsi  l'impulsion  divine  et  la  mettez  à  la  rc- 
mor«  [Lie  de  la  sagesse  humaine.  Pharisiens  du  siècle, 
vous  chasse:  FEsprit-Saint  pour  vous  amuser  avec 
l'Écriture  »  (2).  Delà  vint  que  Thomas  Munzer  et,  après 
lui,  son  disciple  Melchior  Rink,  ainsi  que  beaucoup 

(1)  C'est  par  de  tels  arguments  que  M.  Lucas,  devenu  for- 
vent  catholique  el  rédacteur  tlu  journal  anglais  The  Table t, 

pressait  les  quakers,  ses  anciens  coreligionnaires. 

(2)  Just.  Menius,  lié/',  de  ta  doctr.  ri-s  anabaptiste*,  p,  310- 
313. 


—  110  — 
d'autres,  ne  firent  plus  aucun  cas  de  l'Écriture,  qu'ils 
appelaient  une  lettre  morte,  et  qu'ils  ne  croyaient  plus 
qu'aux  révélations  de  l'esprit.  Passant  ensuite  plus 
loin,  ils  osèrent  accuser  l'Évangile  de  mensonge  (1). 
Tel  est  le  terme  final  où  conduit  logiquement  le  théo- 
sophisme. 

1    Ibid.,  p.  364;  dans  la  Symbolique  de  Mœhler,  t.  n,  $59. 


SECTION  M 

DELA    RÈGLE    RATIONNELLE 


CHAPITRE  PREMIER. 

Ce  chapitre  a  pour  objet  l'examen  de  la  règle  ration- 
nelle protestante,  qui  est  la  Bible  interprétée  par  le  sens 
privé  ou  par  la  raison  individuelle  de  chacun. 

Et  d'abord,  considérant  cette  règle  au  point  de  vue 
biblique,  on  démontre  que  cette  règle  pèche  parles  fon- 
dements que  la  Bible  doit  présupposer. 

ARTICLE  PREMIER. 

Difficultés  insurmontables  pour  le  protestant  qui  prend  la  Bible 
pour  unique  règle  de  sa  loi.  —  Il  ne  saurait  prouver  de  quels 

livres  ni  de  combien  la  Bible  se  compose.  —  Il  ne  saurait  le 
prouver  ni  par  la  Bible  ni  sans  la  Bible.  — De  Josèpbe  l'his- 
torien et  du  canon  d'Esdras.  —  Les  protestants  ne  peuvent 
recourir  à  la  tradition, — ni  à  l'autorité  île  L'Église,  — ni  aux 
critériums  intrinsèques,  —  ni  au  goût  intérieur.  —  La  ditli- 
culté  est  plus  grande  encore  pour  le  canon  du  Nouveau- 
Testament.  —  Ils  ne  peuvent  s'assurer  de  Y  authenticité  soit 
de  ebacun  de  ces  livres,  soit  de  chacune  de  leurs  parties.  — 
Ils  ne  peuvent  en  prouver  1  intégrité,  —  encore  moins  l'âlr 
spiration  divine.  —  Tout  cela  se  trouve  confirmé  par  le  l'ail 
et  par  l'aveu  de  Barklay.  —  Parti  désespéré  auquel  se  sont 
an-étés  pour  se  tirer  d'affaire  plusieurs  protestants.  —  Aveu 
de  Luther,  que  c'est  de  l'Église  «pic  les  protestants  ont  reçu 
les  saintes  Écritures. 

La  règle  ci-énoncée  a  été,  avons-nous  déjà  dit.  la 
première  qu'ait  proclamée  Luther,  premier  auteur  de 
la  Réforme.  Elle  ;i  été  adoptée  depuis,  comme  signe 


-  U2  — 
de  ralliement,  non-seulement  par  les  réformés  propre- 
ment dits,  mais  encore  par  presque  toutes  les  com- 
munions ou  sociétés  diverses  de  protestants.  En  vertu 
de  cette  règle,  tout  individu  peut  et  môme  doit,  en 
usant  de  la  liberté  d'examen,  se  former  par  l'Écriture 
ses  articles  de  foi. 

Or,  c'est  précisément  cette  règle  que  je  dis  pécher 
par  les  fondements  que  la  Bible  doit  présupposer.  Car, 
avant  de  prendre  la  Bible  pour  règle  unique  et  suprême 
de  sa  foi,  on  doit  de  toute  nécessité  et  en  toute  logique 
présupposer  commeun  fondement  inébranlable  et  hors 
detoutecontestation  laBibleelle-même,  comme  le  code 
qui  nous  a  été  donné  de  Dieu  pour  règle  et  principe 
normal  de  notre  foi.  Si  ce  fondement  fait  défaut  dans 
son  entier,  ou  qu'il  vacille  seulement ,  ou  qu'il  soit  in- 
certain et  douteux,  même  dans  une  seule  de  ses  parties, 
il  est  de  la  dernière  évidence  que  la  règle  ne  peut  plus 
subsister,  parce  qu'elle  manque  alors  de  base  et  qu'elle 
est  sans  objet,  comme  un  édifice  qu'on  aurait  élevé  sur 
le  sable  ou  sottement  bâti  en  l'air.  Or  le  protestant, 
qui  adopte  la  Bible  pour  règle  de  sa  croyance,  comme 
une  vérité  incontestable  et  démontrée,  tient  cette  Bible 
pour  divinement  inspirée,  en  tant  qu'elle  se  compose 
d'un  nombre  fixe  de  livres  certainement  déterminés  : 
mais  il  ne  fait  pas  attention  que,  pour  arriver  à  cette 
certitude,  il  lui  faut  dans  son  système  monter  bien  des 
degrés,  et  que  chacun  do  ces  degrés  lui  présente  une 
difficulté  insurmontable 


—  us 

Car  il  lui  faut  avant  tout  déterminer,  avec  une  pleine 
assurance  et  sans  qu'il  lui  reste  le  plus  léger  doute,  de 
quels  livres  et  en  quelnombrese  compose  cet  ensemble 
auquel  est  attachée  la  dénomination  commune  de  Bible 
ou  d'Écriture  sainte.  11  lui  faut,  en  outre,  se  convain- 
cre avec  la  même  certitude  de  l'authenticité  de  chaque 
livre  en  particulier,  el  de  l'intégrité  du  texte  de  chacun 
de  ces  livres,  11  faut,  en  troisième  lieu,  qu'il  s'assure 
également  de  l'inspiration  de  chacun  de  ces  livres  en 
particulier  et  de  tous  à  la  fois ,  pour  ne  pas  s'exposer  à 
prendre  la  parole  de  l'homme  pour  celle  de  Dieu.  11 
faut,  enfin,  qu'il  établisse  chacun  de  ces  points  comme 
autant  d'articles  de  foi,  pour  pouvoir  connaître  par  la 
Bible  tout  ce  qu'il  y  a  à  croire  de  foi  divine,  une  auto- 
rité douteuse  étant  impuissante  à  déterminer  des 
articles  de  lui  comme  provenant  de  la  parole  de  Dieu. 

J'affirme,  sans  crainte  d'être  contredit,  que  le  pro- 
testant ne  saurait,  dans  son  système,  déterminer  aucun 
de  ces  points  en  particulier,  et  bien  moins  encore  tous 
ces  points  à  la  ibis,  avec  une  certitude  qui  exclue  tout 
danger  d'erreur.  Parcourons  rapidement  ces  points 
l'un  après  l'autre. 

I.  Et  pour  commencer  par  le  premier,  qu'on  de- 
mande a  un  protestant,  quel  qu'il  soit,  qui  t'ait  profes- 
sion de  ne  croire  que  la  Bible ,  la  Bible  seule  et 
toute  la  Bible,  car  c'est  là  la  devise  commune  à  tout 
le  protestantisme  ;  qu'on  lui  demande,  dis-je.  qu'est- 
ce  que  la  Bible?  de  combien  do  livres  se  compose- 


—  144  — 
t-elle,  ei  quels  sont  ces  livres  dont  file  est  composée? 
le  protestant  se  trouve  arrêté  dès  cette  première  diffi- 
culté sans  pouvoir  en  sortir.  Car,  ou  il  puisera  sa  ré- 
ponse dans  la  Bible  elle-même,  et  alors  il  ne  pourra 
s'empêcher  de  commettre  une  pétition  de  principe , 
pui-qu'il  prendra  pour  principe  de  preuve  la  chose 
même  qu'il  aurait  à  prouver,  la  question  même  qu'il 
aurait  à  résoudre  ;  ou  il  cherchera  sa  réponse  ailleurs 
que  dans  la  Bible,  et  dès  lors  il  sera  mis  en  défaut,  ei 
ne  pourra  plus  alléguer  sa  devise  :  La  Bible  seule, 
rien  que  la  Bible.  Tar.l  il  est  facile  de  réduire  le  pro- 
testant à  l'impossibilité  de  rien  répondre  de  rai- 
sonnable. 

Mais  la  vérité  est  qu'il  ne  peut  avoir  de  ce  premier 
point  si  important  aucune  certitude,  ni  avec  la  Bible 
ni  sans  la  Bible.  Il  ne  peut  pas  l'avoir  avec  la  Bible: 
1°  parce  que  nulle  part  dans  la  Bible,  soit  Ancien-Tes- 
tament, soit  Nouveau,  il  n'est  dressé  un*'  table,  ou 
donné  le  nombre ,  ou  l'ait  mention  quelconque  du  ca- 
non des  livres  saints  :  il  n'en  est  question  en  aucune 
manière;  !2°  parce  qu'il  ne  suffit  pas  que  quelques 
livres  y  soient  invoqués,  pour  qu'on  puisse  dire  dès 
lors  que  ces  livres  appartiennent  au  canon  des  sain- 
tes Écritures,  puisqu'on  >  trouve  cités  des  livres 
même  dont  on  n'a  d'ailleurs  aucune  connaissance,  tels 
que  le  livre  des  guerres  du  Seigneur  (1) ,  le  livre 

l     \'omb.  xxi,  I  1. 


-  us  — 
des  Juges  (1  ) ,  lea  livres  des  annales  des  rois  de  Juda 
et  d'Israël  (*2) ,  le  livre  du  prophète  Nathan  (3) ,  les 

livres  d' Allias  de  Silo  (/i) ,  les  livres  de  Séméias  (5) , 
le  livre  d'Addon  (6)  ,  et  quelques  autres  ;  or ,  on  ne 
peut  pas  affirmer,  on  ne  peut  pas  dire  que  ces  livres , 
comme  d'autres  semblables,  quoique  cités,  voire 
même  plusieurs  fois  dans  l'Écriture,  fissent  partie  ou 
non  du  canon  des  livres  saints,  puisqu'ils  ne  sont  pas 
seulement  parvenus  à  la  postérité;  3°  parce  qu'on  ne 
peut  pas  non  plus  l'inférer,  quant  aux  livres  de  l'An- 
cien Testament ,  de  ce  qu'ils  sont  invoqués  dans  le 
Nouveau  :  quoique  plusieurs  d'entre  eux  s'y  trouvent 
cités,  ou  qu'il  y  soit  t'ait  allusion  aux  uns  ou  aux  autres 
plus  ou  moins  ouvertement,  et  qu'il  y  soit  même  fait 
mention  expresse  de  toute  l'Écriture  (7),  les  protes- 
tants ne  peuvent  en  tirer  pour  leur  cause  aucun  avan- 
tage. Car  qui  leur  a  dit  après  tout  que  tous  les  livres 
dont  il  est  parlé  dans  le  Nouveau  Testament ,  et  dans 
lesquels  se  retrouvent  ces  passages,  fassent  partie  du 
canon?  La  même  question  revient  toujours  dans  toute 
sa  force.  li°  Enfin .  il  y  a  plus  d'un  livre .  même  de 

1    Jos.  x,  13. 
S     IV  Rois,  1.  18. 
[3]  I  Pq/ral.  xxix,  29. 
1    11  Parai.  ix,  29. 
5    Ibid.  xii,  15. 
Ibid.  xii:.  22. 
'     11   Tint.  m.  lti. 

T.  1.  1U 


—  140  — 
ceux  qu'on  appelle  proto-canoniques,  dont  on  ne 
trouve  ni  mention  ni  souvenir  d'aucune  sorte  dan-  le 
Nouveau  Testament.  C'est  ce  qui  est  certain  au  moins 
de  onze  ou  douze  de  ces  livres  tout  entiers  (1).  Force 
est  donc  de  conclure  que  c'est  chose  impossible  poul- 
ies protestants  d'établir  par  la  Bible  seule  le  catalogue 
exact  ou  le  nombre  précis  des  livres  qui  composent  le 
canon  de  l'Ancien  Testament.  Nous  verrons  bientôt 
que  la  même  chose  doit  se  dire  des  livres  du  Nou- 
veau. 

La  Bible  étant  ainsi  hors  de  cause,  il  ne  reste  pour 
le  protestant  d'autre  ressource  que  d'établir  sa  règle 
indépendamment  de  la  Bible  elle-même.  Mais  dans 
son  système,  cela  est  de  même  tout-à-fait  impossible. 
Voyons  en  effet.  La  Bible  mise  décote,  le  protestant 
n'a  plus  à  recourir  qu'à  l'autorité  de  Josèphe,  ou  à 
celle  de  la  synagogue ,  ou  enfin  aux  talmudistes.  Or, 
aucun  de  ces  moyens  ne  saurait  jamais  lui  faire  attein- 
dre avec  une  complète  assurance  le  but  désiré. 

L'historien  Josèphe  s'est  contenté  d'écrire  qu'il  \ 
avait  vingl-dcux  livres  reconnus  par  sa  nation  comme 
divins,  nombre  qui  répond  aux  vingt-deux  lettres  de 
l'alphabel  hébreu,  savoir:  les  cinq  livres  de  Moï- 

.  et  quatre  contenant  leslpuanges 

iTes  des  Juges,  de  Ruth,  le  premier  el  le 
quatrième  des  Rois,  les  deux  des  Paralipomè]  dras 

el  de  Néhémias,  d'Esther,  de   l'Ecclésiaste,   du   Cantique  i 
cantiques,  d'Abdias  <  I  de  Rophonie. 


—   147   — 

de  Dieu  (■!).  Or,  qui  nevoil  le  videet  l'incertitude  où 

lie  laisse  ainsi  ses  lecteurs?  Quels  son 
treize  livres  écrits  par  les  prophètes?  qu'en  est-il  du 
livre  d'Esther,  deslivresdes  Rois  et  des  Parai ipome- 
ix  d'Esdras  ei  de  Néhémïas?  D'autant  plus 
que  Josèphe  assure  que  les  fastes  de  sa  nation  jus- 
qu'au règne  seulement  d'Artaxercès  sont  rapportés 
dans  les  livres  dont  il  donne  le  nombre.  Ainsi  pour*- 
lïons-nous  élever  beaucoup  d'autres  questions  que 
pioMHiuonS  ici  les  paroles  de  Josèphe  (2),  delà  suffit 
pour  faire  voir  que  la  cause  des  protestants  n'a  nulle- 
ment h  B'étayerde  l'autorité  de  cet  écrivain. 

Us  no  peuvent  pi  ir  la  syna- 

gogue, qui  n'ajamais  porté  de  jugement  solennel  sur 
le  nombre  dos  livres  saints,  Tout  ce  qu'on  a  dit  du 
canon  recueilli  par  Esdras  avec  le  consentement  de  la 
;  absolument  incertain.  Ce  qui  a  donné 
naissance  à  cette  opinion  adoptée  par  plusieurs  Pères, 
c'est  un  mot  qui  se  lit  dans  un  écrit  apocryphe  (.'>). 
Pour  qu'on  pût  dire  avec  quelque  vraisemblance 
qu'Esdras est  l'auteur  du  canon  admis  parles  Juifs, 

l]  Lib.  1,  Cont.  Appion.,  §  s,  édit.  Haver,  t.  n.  op. 

joutons  que  Josèphe  n'a  écrit  que  vers  la  fin  du  pre- 
de  l'ère  chréti(  -à-dire  trop  tard  pour  que 

•  mérite  une  pleine  confiance. 
■'.  xiv,  24,  Pères  qui  ont  adopté  cette  opi- 

nionsont  Tertullien,  Clémenl  d'  Alexandrie,  saint  Basile  et  quel- 
ques àut  1 1 


—   I  ',8  — 

il  faudrait  prouver  que  tous  les  livres  compris  dans  le 
canon  se  trouvaient  composés  avant  la  mort  d' Esdras. 
Or,  non-seulement  cela  ne  se  prouve  pas,  mais  on  dé- 
montre clairement  le  contraire.  Et  pour  ne  pas  parler 
de  plusieurs  psaumes  qui,  au  jugement  de  nombre  de 
critiques,  ont  été  composés  du  temps  des  Machabées, 
ou  du  moins  depuis  la  captivité  de  Babylone  et  posté- 
rieurement à  Esdras  (1),  il  paraît  certain  que  le  livre 
deNéhémiasn'apasété  écrit  par  Esdras,  et  que  des 
faits  qui  s'y  trouvent  rapportés  n'ont  eu  lieu  que*de- 
puis  la  mort  de  ce  dernier  (2).  La  même  chose  doit 
se  dire  des  Paralipomènes,  où  se  trouve  racontée,  au 
troisième  chapitre  du  livre  premier,  la  généalogie  des 
descendants  de  Zorababel  jusqu'à  la  dixième  généra- 
tion inclusivement,  ce  qui  comprend  un  espace  dr 
trois  centaines  d'années  depuis  Esdras  (3).  La  pro- 
phétie de  Malachie  contient  en  elle-même  des  preuves 
évidentes  d'une  époque  bien  postérieure  à  la  captivité 

1  Voir  Calmet,  Dissert,  sur  les  aut.  des  Psaum.  Ser.  chro- 
nol.  Psalm.;  Rosenmuller,  Praef.  inPsalm  Cette  opinion,  d'ail- 
leurs, rentre  tout-à-fait  dans  le  système  des  protestants  les 
plus  zélés  pour  leur  secte,  qui  appellent  ces  psaumes  Macha- 
balques.  Voir  Glaire. 

2  II  Esdras  xu,  22 ,  relativement  à  ce  que  rapport* 

]ilie,  à  l'autorité  duquel  défèrent  si    fort  les    protestants  mo- 
dernes. 

:;  Quelques-uns  répondentque  ce  sont  des  additions  faiteBaprès 
coup.  Soit  ;  toujours  est-il  vrai  qu'au  moins  unr  partie  <lu  canon, 
si  faible  qu'elle  puisse  être,  n  été  ajoutée  au  canon  d'Eedras 


—  149  — 

de  Babylone,  puisque  non-seulement  elle  suppose  le 
temple  restauré,  mais  que  de  plus  le  prophète  y  repro- 
che aux  prêtres  el  au  peuple  de  négliger  l'observation 
acrifices  el  de  blasphémer  la  divine  Providence , 
qui  les  laissait  toujours  sous  le  joug  des  infidèles, 
c'est-à-dire  (1rs  rois  de  Perse  (1).  Cet  échantillon 
doit  suffire  pour  faire  justement  apprécier  l'opinion 
quiattribueà  Esdras  la  rédaction  du  canon  de  l'Écri- 
ture. On  peut  encore  moins  prouver  que  ce  canon 
dorpsa  forme  à  un  décrel  positif  et  authentique  de  la 
synagogue,  dont  il  ne  paraît  pas  la  moindre  trace 
dans  toute  l'antiquité. 

Je  ne  dis  rien  des  h\  pothèses  imaginées  par  les  sa- 
vants pour  rendre  raison  du  canon  communément  ad- 
mis par  les  Juife.  La  plus  plausible  de  toutes  est  celle 
suivanl  laquelle  ce  peuple  aurait  adopté  pour  sacrés 
les  livres  qui  ont  été  transmis  comme  tels  de  main  en 
main  du  consentement  de  la  nation,  y  compris  le 
sanhédrin,  et  qui  sont  arrivés  ainsi  par  tradition  à  la 
postérité.  Procédé  tout  contraire,  comme  on  le  voit, 
;i  celui  des  protestants,  qui  n'admettent  ni  autorité, 
ni  tradition.  Jl  est  certain  qu'il  n'existe  aucun  docu- 
ment relatif  au  canon  des  Hébreux  qui  soit  antérieur 
au  christianisme  et  même  au  second  siècle  de  l'É- 
glise (2). 

(1)  Malach-  c.  n  et  m.  Voir  Sachez,  Comm.    in  proph- 

min.:  Jaun,    Jppend.  i  Herm.  seu  Exercit  exegeiic,  fuse.  J. 

2    On  pourrait  faire  valoir,  en  outre,  contre  le  système  pro- 


—  150  — 

Dans  l'impuissance  absolue  où  se  retrouvent  les 
protestants  défendre  raison  du  canon  des  Hébreux, 

el  de  lever  les  difficultés  insolubles  qui  naissent  de 
leur  système,  quelques-uns  on!  eu  recours  à  la  lang 
dans  laquelle  les  livres  saints  on!  été  écrits.  Le  ridi- 
cule d'un  tel  expédient  saute  aux  yeux  rie  tout  le 
monde.  Comme  si  l'EsprhVSaint,  qui  a  inspiré  ceux 
qui  avaient  écrit  en  hébreu,  n'aurait  pu  inspirer  de 
mémo  ceux  qui  écrivaient  en  chaldéen  ou  en  sym- 
chaldéen.  El  d'ailleurs,  qui  ne  sail  qu'il  y  a  plusieurs 
parties  ou  passages  des  livres  reçus  dans  le  canon  des 
protestants  qui  ont  été  écrits  dans  la  langue  clial- 
daïque  (1).  De  .plus,  ou  par  langue  hébraïque  ces 
protestants  entendent  cette  langue  prise  dans  le  sens 
rigoureux,  et  ils  auront  à  effacer  des  livres  saints 
tous  ces  passages  écrits  en  chaldaïque;  Oii  Ils  l'en- 
tendent dans  un  sens  plus  largo,  ou  comme  compre- 
nant le  chaldaïque  el  le  syro-chaldaïque,  et  alors  de 
quoi  leur  servira  ce  critérium  pour  exclure  du  canon 
le  livre  de  Tobie,  la  partie  deutero-canonique  du  livre 

testant  l'incertitude  de  la  tradition  judaïque  relativement  aux 
livres  saints.  Là-dessus  les  Samaritains  étaient  divisés av< 
Juifs,  el  parmi  ces  derniers  eux-mêmes  les  sadducéens  l'é- 
taient avec  les  pharisiens.  Notez  de  plus  rinconséquence  mani- 
feste où  tombent  les  protestants  i  la  tradition  ju- 
daïque i't  l'autorité  de  la  .-•  i  lition 
chrétienne  et  l'auto  i  ité  de 

1    Voir,  par  exemple,   Dan.   n,    1-7.  28;  I  Emu    iv.  8; 
vit  ,  19;  vm,  11,  il  \  Jén.x,  IL 


—  151   — 

d'Esther,  el  d'autres  livre-  écrits  dan-  cet  idiome, 
pour  ne  rien  dire  des  autres  qui  ont  été  composés.en 
grec, 

Auront-ils  recours  à  la  critique,  c'est-à-dire  aux 
témoignages  des  premiers  concile  ,  des  Eglises  pri- 
mitives,  dr<  Pèresi  ^^  anciens  canons?  Mais  ce 
nouvel  expédient  ne  fera  qu'augmenter  leur  incerti- 
tude, puisque,  si  l'on  excepte  uniquement  le  canon 
de  l'Eglise  Romaine,  tous  les  autres  documents  dif- 
fèrent entre  eux  ou  par  excès  ou  par  défaut,  et  qu'on 
ne  trouvera  sur  ce  point  aucun  accord  parfait,  ni 
entre  les  Pères,  ni  entre  les  conciles,  ni  entre  les 
Églises  particulières:  on  \  trouvera  plutôt  uw  tel 
désaccord,  qu'on  ne  saura  plus  où  mot  ire  le  pied 
ayeç  assurance  (1).  Le  détail  des  preuves  de  ton 
ces  assertions  me  conduirait  trop  loin  :  mais  elles  por- 
tent sur  (\c^  faits  irrécusables.  De  là  vient  que 
critiques  rationalistes  ont  fini  par  rejeter  du  canon, 
l'un  après  l'autre,  presque  tous  les  livres  saints, 
commencer  par  le  Pentateuquc  et  à  finir  par  les  livres 
d'Esdras  (-2). 


I    Voir  les  Prml.  theoL.de  l'auteur,  de  lacis  theol  ,  P.  n  , 

e.  1,  prop.  ~.  Voir  aussi  le  beau  travail  de  Mgr  Malou,  ancien 

seur  deLouvain,  et  aujourd'hui  évêque  de  Bruges,  dans 

son  ouvrage  intitulé  :  La  lecture  de  la  sainte  Bible ,  Louvain, 

L846,  t.  il ,  c.  8,  dont  nous  parlerons  plus  à  pr<  :  os  dans  notre 
seconde  partie  sur  ce  même  sujet. 

(2j  II  luffîra  pour  s'en  assurer  de  parcourir  les  uns  après  les 


—  152  ™ 

Vainement  les  protestants  songeraient-ils  à  reve- 
nir à  la  tradition,  puisqu'ils  n'en  reconnaissent  au- 
cune qui  puisse,  à  la  rigueur,  passer  pour  telle,  ou 
qui  soit  divine,  et  qui  puisse  constituer  une  règle 
partielle  de  foi,  distincte  des  Écritures.  Que  s'ils 
consentent  à  admettre  celle  qu'ils  appellent  monu- 
mentale ou  historique,  celle-ci,  par  ses  variations  et 
ses  incertitudes,  ne  fera  qu'accroître  la  difficulté,  en 
les  reportant  sur  le  terrain  si  épineux  de  la  critique 
dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  et  qui  aboutit  au 
scepticisme  et  à  la  négation  du  canon  entier. 

Leur  restera-t-il  au  moins,  en  désespoir  de  cause, 
une  dernière  ressource  dans  le  canon  de  l'Église 
Romaine  et  dans  l'aveu  des  catholiques,  qui  admet- 
tent pour  sacrés  tous  les  livres  reçus  par  les  protes- 
tants? Cela  même  ne  leur  est  d'aucun  secours,  puis- 
que ,  s'ils  adhèrent  à  l'ancien  canon  de  l'Église 
Romaine,  ils  devraient,  en  vertu  du  même  canon, 
admettre  comme  divins  les  livres  deutero-canoniques 
de  l'Ancien  Testament,  qu'ils  rejettent  comme  apo- 
cryphes, dès  lors  que  ce  canon  les  contient  aussi  bien 
que  les  livres  proto-canoniques.  D'ailleurs,  si  les  ca- 
tholiques admettent  comme  sacrés  les  livres  qu'ad- 
met aussi  la  Réforme,  c'est  qu'ils  ont  foi  à  l'autorité 
infaillible  de  l'Église,  qui  leur  propose  ces  livres,  qui 

autres  les  prologues  de  Rosenmuller  sur  chacun  des  livres  soit 
historiques,  soit  prophétiques,  auxquels  il  a  apposé  ses  scolies. 


—  153  — 

foui  partie  de  son  canon,  comme  divinemenl  inspirés. 
Les  protestants,  en  suivant  leurs  principes,  ne  peu- 
vent faire  la  même  chose,  eux  qui  rejettent  celle  in- 
faillible autorité;  et,  en  effet,  si  l'Église  peut  errer 
sur  les  autres  articles  de  foi,  comme  l'en  accusent 
effectivement  nos  adversaires,  elle  peut  errer  égale- 
mcnl  sur  le  point  en  question. 

Je  n'ai  rien  dit  des  critériums  internes  sur  les- 
quels beaucoup  de  protestants  se  fondent  pour  se  ti- 
rer tant  bien  que  mal  de  l'embarras  où  ils  se  trouvent 
engagés.  On  verra  sans  peine  combien  cet  appui  est 
fragile,  pour  peu  qu'on  veuille  bien  réfléchir  qu'il  n'y 
a  aucun  critérium  interne  qu'on  puisse  invoquer  en 
faveur  des  livres  proto-canoniques,  qui  ne  milite  éga- 
lement pour  les  deutero-canoniques.  Il  y  a  même  tels 
de  ces  critériums  qui  favorisent  beaucoup  plus  les  li- 
vres deutero-canoniques  qu'ils  ne  le  font  par  rapport  à 
quelques-uns  des  livres  proto-canoniques.  Essayons 
d'en  donner  quelque  exemple.  Dans  la  partie  proto- 
canonique du  livre  d'Esther,  on  ne  trouve  pas  une 
seule  fois  exprimé  le  nom  de  Dieu.  Qui  est-ce  qui, 
à  ne  consulter  que  les  critériums  internes,  verrait 
un  livre  sacre  dans  le  livre  de  Ruth?  Qui  en  verrait 
un  dans  le  Cantique  des  cantiques  en  s'en  tenant  à  la 
lettre  morte?  Nous  poumons  dire  la  même  chose  de 
plusieurs  autres  livres  proto-canoniques,  tandis  que 
dans  le  livre  de  Tobie,  dans  la  seconde  partie  de  ce- 
lui d'Esther,  dans  le  livre  de  Judith,  etc.,  on  rencon- 


—    lui    — 

trc  des  passages  magnifiques  qui  vous  dépeignent 
des  plus  beaux  traits  la  divine  Providence,  une  mo- 
rale très  pure,  l'intervention  surnaturelle  de  la  Divi- 
nité, etc.  (1).  Les  difficultés  ensuite  tirées  dis  carac- 
tères internes  que  les  protestants  opposent  aui  livres 
qualifiés  par  eux  d'apocryphes  peuvent  se  rétorquer 
également,  et  avec  plus  de  force  encore,  contre  les 
livres  proto-canoniques,  comme  de  fait  les  incrédules 
et  les  rationalistes  ont  coutume  de  le  faire  pour  en 
nier  la  canonicité.  Si  bien,  que  le  protestant  Reussn'a 
pas  fait  difficulté  d'avouer  l'imprudence  de  ses  co- 
religionnaires qui,  en  prenant  pour  principe  d'atta- 
taque  contre  les  livres  deutero-canoniques  les  carac- 
tères intrinsèques  que  ceux-ci  leur  présentent,  four- 
nissent des  armes  aux  incrédules  pour  combattre 
l'ancien  canon  des  saintes  Écritures  (2). 

Enfin,  il  s'est  trouvé  des  protestants  qui.  pour  dis- 
tinguer les  livres  sacrés  de  ceux  qui  ne  le  sont  pas.  ont 
eu  recours,  comme  à  une  planche  de  salut,  à  un  certain 
goût  ou  sentiment  intérieur,  par  lequel,  selon  eux, 
comme  par  un  tact  sentimental,  la  différence  i\r^  uns 


I    Voir  Maiou,  ouvr.  oit.,  c  s,  art.  1",  $  4. 
(2)  Voici  ses  patois '.Bsec  non  criminan  et  ngetsijSedostenëii- 

rus  xquum  judicem  se  quemque  apocryphis  prœstare  dcbvrc,  ne 
COMMUN!  PCENA  CNIVERSUM  I  ODH  KM  AFFICIAT.E.  Q.  K.  H: 
Diss.  pol.  de  lib.  r.  T.  apocryphis  perperam  plebi  negatis, 
p,  15. Voir  aussi  l'ouviapclu  Genevois  Mouliné,  intitulé  :  Notice 
des  livres  apocryphes  du  Vieux  Testament.  Genève,  1628. 


—   155  — 

et  des  autres  doil  se  faire  connaître.  Or,  qui  nevoil 
combien  un  goût  de  cette  espèce  esl  trompeur,  comme 
étant  entièrement  subjectif  el  relatif,  qui  pisest,  c'est-- 
à-dire dépendanl  de  préjugés  antérieurs  qui  inclinent 
ceux  qui  le  consultent  vers  un  côté  qui  n'est  que  de  ca* 
price?  assurément,  Luther  ei  Calvin  ne  goûtaient  pas 
de  la  même  manière  Pépître  de  saint  Jacques,  lorsque 
celui-ci  la  jugeait  divine,  tandis  que  celui-là  n'\  voyait 
(fii" une  lettre  de  paille.  Michaëlis  lui-même  n'a  pas 
fait  difficulté  de  réprouver  un  goût  de  cette  nature, 
comme  parfaitement  insipide.  Voici  comme  cet  écri- 
vain s'en  est  expliqué  :  «Quant  à  cette  sensation  in- 
terne, je  dois  confesser  que  je  ne  l'ai  jamais  éprouvée, 
et  ceux  qui  l'éprouvenl  ne  sont  ni  dignes  d'envie,  ni 
plus  près  de  la  vérité ,  puisque  les  oiahométans  l'é- 
prouvenl aussi  bien  que  les  chrétiens  :  el  comme  cette 
sensation  interne  est  In  seule  preuve  sur  laquelle  Ma- 
homet ait  fondé  sa  religion,  que  tant  de  milliers  d'hom- 
mes ont  adoptée,  nous  devons  en  conclure  qu'il  faut 
s'en  délier  »  (1). 

En  résumé,  les  protestants  n'ont  plus  de  moyens  de 
défense  :  avec  leurs  principes,  ils  ne  peuvent  se  tirer 
d'aussi  graves  difficultés.  La  multiplicité  même  des 
expédients  qu'ils  ont  tentés  ou  imaginés  en  est  la 
preuve  évidente.  Tout  ce  que  nous  avons  dil  par  rap- 


1    Introd.  au  Xohv.  Test.,  4''  édition,  Genève,  1822,  t.  ir,\ 
\re  partie,  th.  3,  sert.  2,  p.  115. 


—  156  - 
port  aux  livres  de  l'Ancien  Testament,  s' applique  pour 
les  mêmes  raisons,  et  même  avec  plus  de  force,  à  ceux 
du  Nouveau.  Car  les  protestants  ne  peuvent  s'assurer 
du  nombre  des  livres  saints  par  l'autorité  des  Écritures 
elles-mêmes,  puisque  celles-ci  n'en  offrent  nulle  pari 
le  catalogue,  ni  par  l'autorité  de  l'Église  qu'ils  refusent 
de  reconnaître,  ni  au  moyen  de  la  critique  biblique,  ni 
par  la  tradition  de  l'Église  primitive,  ni  par  les  monu- 
ments historiques,  ni  par  les  critériums  internes,  ni 
par  aucune  autre  voie.  J'ai  dit,  avec  plus  de  force, 
puisque,  par  rapport  aux  livres  deutero-canoniques  en 
particulier,  que  de  commun  accord  les  protestants 
retiennent  aujourd'hui  dans  leur  canon ,  il  ne  se  ren- 
contre pas  moins  de  difficultés  ni  de  diversité  d'opi- 
nions parmi  les  anciens  auteurs  et  les  Églises  particu- 
lières primitives  qu'il  ne  s'en  est  offert  aux  protestants 
par  rapport  aux  livres  deutero-canoniques  de  l'Ancien 
Testament ,  pour  les  leur  faire  rejeter  comme  apocry- 
phes. C'est  pourquoi  Luther  et  ses  premiers  disciples 
rayèrent  du  canon  des  saintes  Écritures  tous  les  livres 
du  Nouveau  Testament  appelés  aujourd'hui  deutero- 
canoniques,  et,  par  conséquent,  l'épître  aux  Hébreux. 
la  seconde  de  saint  Pierre,  la  seconde  et  la  troisième 
de  saint  Jean,  celle  de  saint  Jacques,  celle  de  saint 
Jude  et  l'Apocalypse  (1).  Beaucoup  de  critiques  bi- 


(1)  Voir  BONFEEBIUS,  Prxloq.  in  totam  S.  Script.,  cap.  iv, 

Sert      1. 


-  d57    - 
bliques  modernes  voudraient,  par  la  même  raison, 
retrancher  du  canon  soit  l'un  soit  l'autre  (\e<-  livres 
mêmes  proto-canoniques  du  Nouveau  Testament  (l). 

Oui  décidera  pourtant  ces  questions  si  graves?  (fui 
mettra  fin  à  toutes  ces  contestations  entre  les  protes- 
tants de  toute  communion,  en  faisant  usage  de  leur 
règle  suprême  de  foi ,  de  manière  à  produire  dans  les 
esprits  une  certitude  absolue?  Personne  assurément. 
J'ai  donc  droit  de  le  dire  encore  une  fois,  et  nous  pou- 
vons, sans  craindre  d'être  contredits,  conclure  de  tout 
ce  qui  vient  d'être  exposé  sur  ce  premier  point  .qu'/7 
n'y  a  pour  tes  protestants ,  en  suivant  leur  règle, 
aucune  certitude  du  nombre  précis  des  livres  qui 
forment  le  corps  entier  de  la  Bible. 

II.  De  ce  premier  degré  que  les  protestants  ont  à 
franchir  avant  de  pouvoir  arriver  à  établir  leur  règle 
de  foi,  dépend  le  second,  qui  est  de  s'assurer  avec  une 
entière  certitude  de  l'authenticité  et  de  l'intégrité  de 
chacun  des  livres  dont  la  Bible  est  composée.  Et  en 
effet,  si,  comme  on  l'a  vu,  ils  n'ont  aucune  certitude 
du  nombre  des  livres  saints  qui  doivent  faire  partie  du 
canon,  comment  pourraient-ils,  avec  leurs  principes, 
s'assurer  parfaitement  de  l'authenticité  de  ces  livres  et 
de  l'intégrité  du  texte,  comme  de  toutes  les  parties  qui 


I  Voir  les  prol.  de  Rosenmuller  l'Ancien  à  chacun  <\o  vos 
livres,  ainsi  que  ceux  de  Kuinoel  aux  livres  historiques  du 
Nouveau  Testament. 


—  458  - 
les  composent  ?  Voilà  un  second  degré  à  franchir  qui 
ne  leur  9   i        \  moins  insurmontable  que  le  pre-* 
mier. 

L'Écriture  ;     de  I  un  silence  absolu,  il 

n'est  dit  mot  d'un  grand  nombre  de  ces  li\  res,  ni  dans 
l'Ancien  Testament  ni  dans  le  Nouveau^  et,  quand 
même  il  en  serait  fait  mention  quelque  part,  il  reste- 
rait toujours  à  prouver  l'authenticité  du  livre  et  du  ; 
sage  où  il  en  serait  parlé,  et,  par  conséquent,  la  ques- 
tion demeure  toujours  sans  réponse  et  le  problème  sans 
solution.  Si,  pour  qu'un  livre  ou  une  partie  de  livre  soit 
authentique,  il  faut  qu'il  ait  pour  auteur  celui  à  qui 
on  l'attribue,  il  est  impossible  de  démontrer  l'authen- 
ticité  d'une  grande  partie  des  livres  tant  de  l'Ancien 
que  du  Nouveau  Testament.  Car  il  faut  observer  que 
nous  ne  connaissons  ni  les  auteurs  de  bien  des  li\  reâ  de 
l'Ancien  Testament,  ni  l'époque  précise  où  ils  Surent 
écrits1,  et  qu'ainsi  il  est  impossible  aux  protesti 
d'en  établir  l'authenticité.  Car,  si  tant  de  critiques 
modernes  ont  non-seulement  mis  en  doute,  mais  nié 
même  l'authenticité  duPental  comme  ouvfl 

de  Moïse,  quoiqu'elle  soit  la  moins  contestée,  e<  qu'elle 
prouvée  par  de  si  solides  raisons  (l).quc  n'au- 
n.j  !--:im-  •  pas  '  dire  des  lh  ■■  •  de  Job,  de  Josué,  i\i><. 

. 
et  d'antres  un  peu  plu  s  an< 

Wette,  Bërtholdt,  Voln<  Pentateuqtte  soit  an- 

térieur de  plu  •••  Voir  R(  BR. 


—  159  — 

Juges,  deRuth,  des  Rois,  des  Paralipomènes  et  des 

;i litres  (1)  ? 

Gomment  donc  pourront-ils  savoir  avec  certitude 
que  les  auteurs  de  ces  livres  sont  clignes  de  foi?  Que 
s'ils  recourent  ;i  l'autorité  de  la  synagogue  et  au  suf- 
frage public  et  traditionnel  de  toute  la  nation  juive,  ce 
qu'on  pourrait  nier  encore  au  moins  de  plusieurs 
sectes  qui  se  sont  ('lovées  parmi  ce  peuple,  la  même 
rétorsion  revient  toujours  :  pourquoi  refuser  à  l'Église 
et  à  la  chrétienté  entière  l'autorité  qu'on  accorde  à 
la  synagogue  <-i  au  peuple  juif? 

Le  même  raisonnement  a  une  égale  force  par  rap- 
port aux  livres  du  Nouveau  Testament.  Qui  nous 
■(pie  leslivresen  ont  été  vraiment  écrits  par  les 
auteurs  donl  ils  portent  les  noms?  Que  ces  noms  se 
lisent  entête,  ce  n'e6l  pas  là  un  argument  irréfraga- 
ble ou  une  preuve  tout-à-fai1  sûre.  Personne  n'ignore 
en  ('fiel  que  l'inscription  du  nom  ne  suflit  pas  pour  té- 
moigner avec  certitude  de  l'idendité  de  1*  auteur.  Yoyezi 
pur  exemple  (pour  ne  pas  sortir  du  sujet  qui  nous 
ci),  encore  bien  que  la  seconde  épitre  de 


cités  dans  le  même  auteur  beaucoup  de  pro- 
liens et  modernes  qui  ont  regardé  le  livre  de  Job 
ne  une  fiction  morale  et  poétique. 
Ghiringhello  [De  libris  historicis  antiqui  fœderis prœlu- 
tiones]  rapporte,  avec  une  vaste  et  profonde  érudition,  les  ju- 
gements qu'ont  porté  i  conti  in  do  ces  livres  les  cri 
anciens  et  modei 


—  460  — 
saint  Pierre  et  oelles  de  saint  Jacques  et  de  saint  Jude, 
ainsi  que  P  Apocalypse,  portent  expressément  les  noms 

des  apôtres  auxquels  elles  appartiennent,  pendant 
combien  de  siècles  elles  ont  été  tenues  pour  suspectes  et 

presque  pour  apocryphes  par  quelques  anciens  Pères, 
et  même  par  des  Églises  particulières  tout  entières  (1) . 
N'est-ce  pas  Luther,  comme  nous  l'avons  vu  tout 
à  l'heure,  qui  avec  ses  premiers  disciples  a  nié  ouver- 
tement l'authenticité  de  ces  livres?  N'est-ce  pas  de 
nos  jours  encore  que  Michaëlisa  élevé  des  doutes  sé- 
rieux sur  l'authenticité  de  ces  mêmes  écrits,  et  s'est 


(1)  Sans  vouloir  tirer  parti  du  silence  des  anciens  Pères, 
même  des  deux  premiers  siècles,  qui  ne  font  aucune  mention 
de  ces  livres,  nous  savons  par  Eusèbe,  Hist-  eccL,  1.  ni,  ch.  -i, 
où  il  le  rapporte  en  termes  exprès,  que  quelques-uns  de  son 
temps  ne  craignaient  pas  d'affirmer  que  la  seconde  épître  de 
saint  Pierre  n'avait  pas  été  reçue  par  les  anciens  au  nombre  des 
livres  sacrés.  On  sait  tout  ce  qu'a  écrit  saint  Denis  d'Alexan- 
drie au  sujet  de  l'Apocalypse,  dont  il  rapporte  que  quelques- 
uns  de  ses  devanciers  avaient  tenu  pour  fausse  l'inscription  du 
nom  de  Jean  mise  en  tête  de  ce  livre,  qu'ils  prétendaient  même 
être  l'œuvre  de  Cérinthe.  Et,  bien  qu'il  ne  déclare  pas  la  reje- 
ter, il  n'en  pense  pas  moins  qu'elle  n'est  pas  l'ouvrage  de  saint 
Jean  L'apôtre  :  voir  Eusèbe,  1.  7,  c.  25.  Au  livre  m,  c.  25, 
Eusèbe,  faisant  le  dénombrement  exprès  des  livres  du  Nou- 
veau Testament  universellement  admis  comme  sacrés,  et  puis 
celui   des  douteux,    range    dans  ce  dernier  nombre  l'épîlre  de 

saint  Jacques,  celle  de  saint  Jude.  la  a ride  de  saint  Pierre, 

la   deuxième  et   la    troisième  de   saint  Jean  ,    qu'il    appelle 
àvTÙéyovuîvovç. 


—  101  — 

décidé  assez  clairement  pour  la  négative  (I)  ?  Que  si 

cela  a  lien  pour  les  écrits  mêmes  qui  portent  claire- 
ment le  nom  de  leurs  auteurs  et  s'adressent,  non  pas 
seulement  à  quelque  particulier,  mais  à  des  Églises 
entières,  que  dirons-nous  des  autres  écrits  qui  n'ont 
pas  ce  caractère?  Or,  tels  sont  les  quatre  Évangiles  : 
c'est  une  chose  admise  aujourd'hui  comme  incontes- 
table, par  tous  les  critiques,  que  l'épigraphe  mise  à 
chacun  de  ces  livres,  selon  saint  Mathieu,  selon 
saint  Marc,  etc.,  a  élé  ajoutée  par  une  autre  main  que 
•clic  des  évangélistes  eux-mêmes,  qui  ont  intitulé 
leurs  écrits  d'une  manière  différente.  Saint  'Mathieu, 
par  exemple,  a  nommé  son  Évangile  :  Le  livre  delà 
génération  de  Jésus- Christ;  saint  Marc  a  nommé  le 
sien  :  Le  commencement  de  l'Evangile  de  Jésus- 
Christ.  Telle  est  aussi  répitre  aux  Hébreux,  dont  le 
\  éritable  auteur  a  été  longtemps  révoqué  en  doute  par 
plusieurs  Églises  (2).  Tertullien  n'a  pas  craint  de 
l'attribuer  à  saint  Barnabe  (3).  C'est  une  chose  très 


|li  lntrod.au  Nour.  Test.,  par  J.  de  Michaëlis,  4e  édit. ,  par 
J.-J.  Chenevière;  Genève,  1822,  t.  iv,  c.  26,  sect.  8;  c.  29, 
sect.  5;  c.  33,  sect.  3;  c.  28,  sect.  1. 

-'    Noir  Eusèbe,  Hist.eccL,  1.  m,  c.  3. 

[3)Tertull   I.  De Pttdicitia,  c.  20.  Peut-être  que,  comme  le 
conjecture  le  P.  Le  Coutelier,  Tertullien,  n'ayant  pas  lu  la  let- 
tre de  saint  Barnabe  écrite  aux  Hébreux,  comme  ou  le  disait, 
ei  beaucoup  de  personnes  ne  sachant  à  cette  époque  à  qui  a< 
tribuer  l'Epître  aux  Hébreux,   il   avait  pour  cette  raison  rap 

T.  I.  M 


—  162  - 

connue  pour  qui  a  seulemenl  quelque  notion  de  l'anti- 
quité ecclésiastique,  que  beaucoup  des  hérétiques  voi- 
sins du  temps  des  apôtres,  oomraelescérinthiens,  les 

ébionites.  les  gnostiques  en  général,  nièrent  l'authen- 
ticité d'une  grande  partie  de  nofi  livres  (1) ,  et  en 
substituèrent  d'autres  à  leur  place,  comme  nous  le 
dirons  dans  la  suite.  Nous  savons  de  plus  que  le-  Pèfes 
les  plus  anciens,  comme  saint  Justin,  saint  Irénée, 
Tertullien,  Clément  d'Alexandrie,  Origène,  saint  (!\- 
prien ,  saint  Ambroise ,  sans  parler  des  auteurs  ! 
anciens  des  canons  des  apôtres  et  des  constitutions 
apostoliques,  des  lettres  attribuées  à  saint  Clé- 
ment ,  etc. ,  admirent  comme  canoniques  et  sacrés 
plusieurs  livres  r-ejetés  depuis  comme  supposés  et 
apocryphes,  et  qui  se  rapportent  tant  à  l'Ancien  qu'au 
.m  'iiveau  Testament  (2).  On  compte  plus  de  trente 

porté  cette  épîtreà  saint  Barnabe.  Le  Coutelier,  Vatriun  apost., 
Anvers,  1698,  t.  ier,  p.  7,  col.  2. 

1  Voir  saint  Augustin,  1.  17,  Contr.  Faust.  Manich.,c.  2 
et  3;  et  1.  32,  c.  2,  où  il  réfute  les  manichéens,  qui  niaient  l'au- 
thenticité des  Évangiles.  Marcion  rejeta  l'Évangile  de  saint  Ma- 
thieu. Voir  TEBTDLL.  1.  3,  Con  Marcion.,  c.  2-6.  De  même, 
Ebion,  Cérintbc  ,  Cerdon  et  Marcion  rejetèrent  l'Évangile  de 
saint  Marc.  Les  cérinthiens  et  les  ébionites  rejetèrenl 
Evangiles  de  saint  Marc  et  de  saint  Jean.  Ainsi  iirent-i- 

Ltre  de  saint  Paul  ri  des  Actes  îles  apôtres.  Mardon  n'admit 
que  l'Évangile  de  saint  Luc;  encore  L'avait-il  altéré,  decurta- 
tum,  comme  l'écrivait  Tertullien. 

2  Je  donnerai  ici,  en  i<'*  prenanl  comme  au  hasard,  quel- 


—  103  — 
taux  Évangiles  qui  furent  publiés  dès  l'antiquité  La 
plus  reculée,  sous  le  nom  suit  d'un  apôtre,  soit  d'un 
antre,  ousousdivers  titres,  par  exemple,  selon  les 
Égyptiens,  selon  tes  Hébreux,  l'Évangile  de  l'en- 
fance, etc.  On  répandit  de  même  de  prétendus  Actes 
de  plusieurs  apôtres ,  des  lettres,  des  révélations,  des 
apocalypses  (l).  Eh  bien,  qu'on  supprime  un  instant 
l'autorité  de  l'Église,  il  n'y  a  plus  moyen  de  sortir  des 
immenses  difficultés  (fui  résultent  de  tous  ces  faits: 
d'autant  plus  que,  quand  on  rejette  cette  divine  auto- 
rité, on  doit  attribuer  au  témoignage  des  hérétiques 
de  ce  temps-là  la  même  valeur  qu'à  celui  des  Pères 

ques  preuves  de  w*  assertions  diverses.  Saint  Irknék,  1.  4, 
c,    20,  cite  connue  livre  sacré  le  Pasteur  d'Hermas,  ce  que 

tirent  aussi  Clément  (l'Alexandrie.  Tertullien,  Qrigèae,  etc. 
'Voir  Le  COUTELIER,  Judiciade  /ferma).  Ainsi  la  lettre  de  saint 
Barnabe  a  été  citée  comme  de  la  sainte  Écriture  par  0 
dans  son  Commentaire  sur  iépitre  aux  Romains,  c.  1.  v.  2-4. 
et  dans  son  liv.  1  contre  Celse.  où  il  donne  à  cette  lettre  l'épi- 
thète  de  catholique.  Les  lettres  de  saint  Clément  ont  été  ran- 
gées au  nombre  des  livres  canoniques  dans  le  dernier  des  ca- 
les apôtres,  et  beaucoup  d'anciens  les  ont  considérées 
comme  telles.  Ces  canons  apostoliques  eux-mêmes  sont  admis 
parmi  les  saintes  Écritures  par  saint  Jean-Damascène.  par  le 
concile  «to  ZYW/odeConetantinople  en  692.  (Voir  LEC<>t"n:Lii:K. 
Judidum  de  priore  epist.  sancti  Clementis;  voir  aussi  BCVEEE- 
(iirs.  Codex canonum  i'.cel.  primit .)  Tertullien  Deeultti  fa>m.' 
livre  d'Hénoch  comme  inspiré.  Ces  exemples  peuvent 
suffire. 

I     Voir  F.ynuui  s,  Codex  apocryph.   V.-T.,   Naumbourg. 
17't:-!,  p.  1  ;  CALMET,  DiSS.  in  E)\  OfOCT. 


—  164  — 

du  même  temps  (1).  Do  là  vient  quo  quelques  criti- 
ques bibliques  protestants  même  do  notre  siècle  rejet- 
tent une  partie  considérable  (\c>  livres  du  Nouveau 
Testament  (*2).  L'Évangile  on  particulier  do  saint 
Jean  a  été  clans  ces  derniers  temps  l'objet  de  leurs 
attaques,  el  quelques  critiques  protestants  ne  le  ckent 
plus  guère  que  suis  le  nom  général  do  Y  Auteur  de 
V Évangile  de  saint  Jean  (3).  De  môme,  pourFépître 
aux  Hébreux,  ils  ont  coutume  de  dire  Y  Auteur  fabu- 
leux de  cette  lettre  (Ji)  ;  et  ainsi  des  autres.  Par  con- 
tre, Strauss  attribua  d'abord  à  tous  les  Évangiles  une 
origine  mythique  ;  mais  ensuite  se  rendant  aux  doou- 

(1)  Fabricius,  ibid.  p.  2  ;  Calmet,  1.  c. 

(2)  Herder,  Eckcrmann,  Gieslcr,  Sartovius,  Paulus,  cités  par 
Kuinoel  (Proleg.  in  Evang.),  soutiennent  que  nos  Évangiles  ont 
été  composés  par  des  écrivains  inconnus  qui  avaient  recueilli 
ce  qu'ils  racontent  de  la  bouche  des  apôtres.  Je  passe  sous  si- 
lence l'hypothèse  de  l'Évangile  araméen,  qui  serait  la  source 
commune  d'où  seraient  sortis  les  trois  Évangiles  synoptiques, 
savoir  ceux  de  saint  Mathieu,  de  saint  Marc  et  de  saint  Luc. 
comme  Ta  conjecturé  le  premier  Michaëlls,  et  comme  l'a  sou- 
tenu après  lui  en  forme  de  thèse  Kuinoel,  ainsi  que  plusieurs 
autres. 

(3)  Vogel  est  d'avis  qu'un  chrétien  hébraïsanten  est  l'auteur. 
Ballenstadt  et  Horst  L'attribuent  à  quelque  Alexandrin  inconnu 
du  premier  ou  du  second  siècle  Bretschneider  veut  qu'il  soil 
l'ouvrage  d'un  philosophe  d'Alexandrie.  [Voir  Kûtnoel, Proleg. 
in  Joaiui.' 

!  Wegscheeder,  Instit.  theol.,  ch.  2.  p.  134  :  et  avec  lui 
Zii.'Lkr.  Intvod.  in  epist.  ad  Hèbr.;  Ammon,  Biblioth.theoi  . 
t.  m.  p.  17  et  seq. 


-  tes  — 

ments  qui  lui  furent  objectés,  il  en  excepta  te  seul 
Évangile  de  sainl  Jean  (1),  ce  qui  était  annuler  tout 
sou  système  subversif  du  Christ  historique. 

El  pour  dire  quelque  chose  aussi  de  ce  qui  regarde 
l'intégrité  des  livres  saints,  les  mêmes  difficultés  se 
présentent  aux  protestants  dans  leur  système,  et  les 
empêchent  de  déposer  tout  doute  à  ce  sujet.  Pour  ne 
rien  dire  encore,  par  crainte  d'être  trop  long,  de  celles 
qui  concernent  les  livres  de  l'Ancien  Testament,  com- 
bien de  parties  des  livres  du  Nouveau  n'ont-elles  pas 
été  niées  ou  mises  en  doute,  et  par  les  anciens  criti- 
ques, et  par  les  bibliques  plus  récents?  Il  serait  su- 
perflu de  parler  des  anciens  hérétiques,  que  les  Pères 
el  les  écrivains  ecclésiastiques  ont  appelés  de  con- 
cert corrupteurs  de  la  Bible,  interpolateurs  des  li- 
vres saints.  Saint  1  renée,  dans  plusieurs  endroits  de 
ses  écrits  (2),  etTertullien  (o)  fournissent,  sans  [tar- 
ies des  autres,  la  preuve  de  ce  fait  (4).  A  non.-  en 
tenir  donc  aux  critiques  modernes  protestants,  nous 
les  voyons  révoquer  en  doute  les  deux  premiers  cha- 
pitres de  saint  Mathieu  (5) ,  les  deux  premiers  de 

I    i  ie  de  Jésus-Christ,  3*  édition. 
[2]  L.  1  Contr.  hœr.,  c.  1,  6,  S  et  al.  passim. 

>>•  carne  Christ i,  c.  S;  De  prœscript.,  c.  38,  où  se  lit  ce 
mot  si  vrai  contre  les  hérétiques  :  .llius  manu  Scripturas, 
alitts  sensu,  erpositione  intervertit;  Scorp.,  c.  1  et  al. 

i    Ce  sujet  est  traite  ex  professa  par  Germonius  dans  son 
ouvrage  De  veteribus  hœret  écoles,  codic.  corruptoribus. 
5    Voir  CellÉRTER,  Essai  d'une  introd.  ait..  Genève.  L823 


—  166  — 
saint  Luc  (1).  La  même  chose  doit  se  dire  du  dernier 
chapitre  de  l'Évangile  de  saint  Jean,  dont  l'authenti- 
cité demeure  toujours  problématique  aux  yeux  de 
quelques  protestants  (2)  qui,  lorsqu'ils  en  parlent , 
ont  coutume  de  dire  Y  Auteur  du  chapitre  xxi  de 
saint  Jean.  Et  cependant  toutes  ces  parties  d'Évan- 
giles sont  proto-canoniques.  Que  n'aurons-nous  pas 
à  dire  des  parties  deutero-canoniques,  telles  que  sont 
les  douze  derniers  versets  du  dernier  chapitre  de 
saint  Marc,  les  versets  ho  et  kk  du  chapitre  xxn  de 
saint  Luc,  l'histoire  de  la  femme  adultère  au  chapi- 
tre vin  de  saint  Jean,  le  miracle  de  la  piscine  pro- 
batique  au  chapitre  v,  objets  de  sévères  discussions 
pour  les  anciens  comme  pour  les  modernes  (3)? 
Faut-il  rappeler  aussi  la  trop  célèbre  controverse 
élevée  sur  l'authenticité  du  verset  7,  chapitre  v, 
de  la  première  épître  de  saint  Jean,  c'est-à-dire  des 
trois  témoignages  célestes,  que  les  critiques  protes- 
tants les  plus  modernes  voudraient  effacer  d'un 
accord  unanime,  et  qu'ils  retranchent  effectivement 
du  texte  sacré  (!i)  ?  Je  ne  dissimule  pas  que  beaucoup 

1    Ibid. 

[2  Voir  GroïTUB,  Idnot.  od  Joann..  c.  21  :  Ge  •  Job.  Vos- 
sirs,  llarm.  Evang.,  1.  3.  c.  4,  S  8;  Tj  ÏHblkrth.  un'n\. 

t.  XII,  p.  475;  PATJLTT8,  lUprrt.,  t.  II. 

[3  Tout  èe  suje<  b  été  traité  au  long  par  Céllérier,  outr. 
c\\(\  sectto  tfichaëlis  et  Hug. 

(4)  Voir  Prcelect  theol-  de  l'auteur  Tract,  de  Trin..  c.  2. 
prop.  2. 


—  167  — 

d'habiles  protestants  ont  fait  tous  leurs  efforts  pour 
venger  l'authenticité  de  plusieurs  do  ces  passages 
controversés;  mais  ils  ont  été,  comme  on  le  sait, 
contredits  par  d'autres,  et  par  conséquent  tout  se 
riYliiil  a  une  affaire  de  pure  critique  toujours  variable 
et  incertaine.  Tandis  que  ces  parties  de  l'Écriture 
étaient  ou  niées  ou  mises  en  question,  comment  pou- 
vait-on  tenir  pour  certaine  l'intégrité  du  texte  bibli- 
que? Ces  questions  ne  sont  pas  terminées  à  tout 
jamais,  et  elles  pourraient  revivre  avec  plus  de  force. 
Et  voilà  remise  à  une  nouvelle  épreuve  la  foi  du  pro- 
testant, au  moment  où  il  commençait  à  se  fiera  sa 
règle. 

Concluons  donc  aussi  cet  autre  point,  que  le  pro- 
testantisme  ne  peut,  en  vertu  de  ses  seuls  principes. 
se  former  la  certitude  de  l'authenticité  et  de  l'inté- 
grité de  chacun  des  livres  qui  composent  l'Écriture 
ni  de  chacune  de  leurs  parties. 

HT.  Le  troisième  degré  ;<  franchir  pour  les  pro- 
lestants avant  d'établir  leur  règle  de  foi  est  l'inspira- 
tion divine  des  livres  saints,  s'ils  veulent  être  certains 
qu'en  croyant  ils  s'appuient  indubitablement  sur  la 
parole  de  Dieu.  Alais  c'est  à  quoi  ils  ne  parviendront 
jamais.  Ils  ne  peuvent  s'en  assurer  par  l'Écriture 
elle-même,  puisque  ce  serait  faire  un  cercle  vicieux, 
en  prouvant  l'inspiration  de  l'Ecriture  par  l'Écriture, 
c'estr-à-dire  par  la  chose  même  dont  l'inspiration  di- 
vine est  toujours  en  question,  11  \  a  plus  :  nulle  part 


—    ION   — 

l'Écriture  ne  dit  que  tous  les  livres  qui  la  composent, 
ou  chacun  d'eux  en  particulier,  ou  chacune  de  leurs 
parties,  soient  divinement  inspirés.  Les  expression- 
de  saint  Paul,  conçues  en  termes  généraux,  Eloquia 
Dei  (1),  Omnis  Scriptura  divinitus  inspirata  ('2), 
aussi  bien  que  celle  de  saint  Pierre  :  Spiritu  sancto 
inspirati  locuti  sunt  Dei  liomines  (3),  sont  trop 
vagues  et  sujettes  à  de  trop  différentes  interprétations, 
que  donnent  les  protestants  eux-mêmes  (/j).  De  plus, 
tant  que  le  canon  n'est  pas  fixé  avec  une  entière  cer- 

(1)  «  Les  oracles  de  Dieu-  \Iiom.  ni,  2). 

[2]  «  Toute  l'Écriture  divinement  inspirée  »  (II  Tînt,  ni,  16). 

3]  "  Les  saints  hommes  de  Dieu  ont  parlé  sous  l'inspiration 
de  l'Esprit-Saint  »  (II  Petr.  1 ,  21  - 

(4)  Donnons  quelques  exemples  de  cette  diversité  d'interpré- 
tations. Quelques-uns,  comme  Camerarius,  pensent  que  les  pa- 
roles de  saint  Paul  à  Timothée,  II  Tint,  in,  16  ,  ne  se  rappor- 
tent pas  à  tous  les  livres  de  l'Ancien  Testament,  mais  sont  gé- 
nérales, de  sorte  que  leur  sens  serait  celui-ci  :  «  Toute  Écriture 
«  que  Dieu  peut  avoir  inspirée  est  utile,  etc.  ••  Quelques  autres 
les  restreignent  aux  seuls  écrits  des  prophètes,  ou  aux  choses 
qui  ont  été  écrites  d'après  le  commandement  exprès  de  Dieu. 
D'autres,  comme  Teller,  les  expliquent  de  manière  à  leur  don- 
cer  le  sens  qui  suit  :  •>  Tout  bien  spirituel  a  Dieu  pour  auteur 
et  est  comme  inspiré  de  Dieu.  »  Voir  Rosexmuller  in  n  ad 
Tirn.,  3,15.  Selon  Henrichs,  les  paroles  de  l'apôtre  n'expriment 
qu'une  pensée  générale,  ut  adeo  neque  de  V.  T.  neque  de  \.  T. 
accipienda  sibi  videantur.  Kopp,  Nov.  Test  grœc.  perpet.  an- 
not.  illustrait) m,  Gotting.,  1768.  Voir  encore  Knapp,  Scripta 
varii  argumenti,  Hall  en  Saxe,  1825,  t.  i.  adloc.  Il  Pétri  i, 
19-21 


—   160  — 

liiiidcc!  que  l'authenticité  de  chacune  de  ses  parties 
est  ou  niée  absolument  ou  pour  le  moins  révoquée 
en  doute,  il  esl  impossible  de  savoir  avec  l'assurance 
requise  quels  sont  les  livres,  ou  parties  de  livres. 
divinement  inspirés.  Mais  ce  qui  importe  surtout, 
c'est  que  les  passages  allégués  des  deux  apôtres  ne 
se  rapportenl  qu'aux  seuls  livres  de  l'Ancien  Testa- 
ment, et  nullement  à  ceux  du  Nouveau,  dont  plu- 
sieurs même  n'étaienl  pas  encore  écrits  à  cette  épo- 
que, et  les  prolestants  sont,  les  premiers  à  le  recon- 
naître. 

One  les  livres  saints  aient  été  écrits  sens  l'inspira- 
tion du  Saint-Esprit,  ou  qu'ils  ne  l'aient  pas  été,  c'esl 
une  question  de  fait,  et  le  fait  ne  se  prouve  que  par 
des  documents;  or,  les  documents  manquent  aux  pro- 
testantspour  le  Nouveau  Testament  tout  entier.  Cela 
est  si  vrai.  queTurretin,el  après  lui  Michaëlis,  pour  se 
tirerd' embarras  sur  unpointde  cette  importance,  n'ont 
pas  craint  de  dire  que,  comme  nous  savons  que  les 
apôtres  étaient  inspirés  pour  ce  quils  avaient  h  écrire, 
comme  pour  ce  qu'ils  avaient  à  prêcher,  la  question 
de  l'inspiration  de  leurs  écrits  se  trouvait  résolue  du 
moment  où  leur  authenticité  était  prouvée.  Mais  en 
faisant  même  abstraction  des  difficultés  passablement 
graves  que  soulève,  comme  nous  sortons  de  le  voir, 
la  question  d'authenticité,  si  une  telle  réponse  avail 
quelque  valeur,  il  s'ensuivrait  que  nous  serions  tout 
au  plus  certains  de  l'inspiration  des  seuls  écrits  des 


-  170  — 

apôtres;  mais  qu'on  serait-il  donc  alors  des  écrite  de 
leurs  disciples,  comme  l'ont  simplement  été  saintMarc 
et  saint  Luc?  Et  de  fait,  Michaëlis  a  été  conduit  par 
ce  système  à  effacer  du  catalogue  des  livres  inspirés 
les  deux  Évangiles  que  je  viens  de  dire,  les  Actes  des 
apôtres  et  l'épître  aux  Hébreux,  dont  il  nie  ou  in- 
cline du  moins  à  nier  qu  elle  soit  de  l'apôtre  saint 
Paul  (1)  ;  et  il  faut  dire  la  même  chose  d'autres  écrite 
que  la  plupart  des  protestants  reçoivent  comme  ca- 
noniques et  par  là  même  comme  divinement  inspirée, 
ce  qui  n'empêche  pas  ce  critique,  soit  de  les  retran- 
cher du  nombre  des  livres  inspirés,  soit  du  moins  de 
les  considérer  comme  douteux. 

Que  si  l'on  veut  étendre  l'inspiration  aux  écrits  des 
disciples  des  apôtres,  comme  à  ceux  de  leurs  maîtres, 
on  donnera  alors  dans  un  autre  écueil,  qui  sera  de 
mettre  au  nombre  des  livres  saints  le  Pasteur  d"Hor- 
mas,  l'épître  dite  de  saint  Barnabe,  les  deux  épîtres 
de  saint  Clément  de  Rome,  d'autant  plus  que  plusieurs 
anciens  ont  reconnu  pour  tels  ces  divers  écrits:  et  ce- 
pendant les  protestants  refusent  avec  raison  de  les 
considérer  de  même. 

]  Voir  l'ouvrage  cité,  Introd.,  c.  24,  sec*  16,  17.  p.  -21")  el 
suiv.  Cet  autour  se  montre  pareillement  indécis  pour  dire  quel 
est  l'auteur  de  l'épître  de  sainl  Jacques  (c.  26,  sect.  2,  p  3T70). 
11  nie  expressément  un  peu  plus  loin  l'inspiration  de  l'épttre  de 

saint  Jude  [c.  ■-."•'  sect.  5). 


—  171  — 

Quelques-uns  d'entre  eux,  on  désespoir  de  cause, 

ont  pris  le  parti  de  dire  qu'on  a  inféré  l'inspiration 
des  livres  du  Nouveau  Testament  de  cette  des  livres 
de  l'Ancien,  uniquement  par  analogie,  c'est-à-dire 
sans  aucune  preuve.  Ce  qui  n'est  qu'une  supposition 
gratuite,  imaginée  pour  s'exempter  de  recherches 
pénibles  el  sans  fruit.  Ce  qui  nous  donne  aussi  le  droil 
de  conclure  a  pari  que.  pour  les  protestants  qui  re- 
jettent l'autorité  de  l'Église,  il  n'y  a  pas  de  moyen  de 
s'assurer  de  l'inspiration,  soit  de  chacun  des  livres, 
soit  des  diverses  parties  de  chacun  de  ces  livres  <jui 
composent  le  corps  de  la  Bible.  Nous  pouvons  con- 
firmer notre  assertion  en  appelant  à  notre  appui  un 
nom  qui  n'est  pas  suspect  à  nos  adversaires,  à  sa- 
voir celui  do  Barclay,  qui,  pour  prouver  la  vérité  de 
son  système  d'inspiration  privée,  pressait  ainsi  les 
protestants  :  «  Par  exemple,  écrivait-il,  comment  un 
protestant  peut-il  prouver  par  la  sainte  Écriture,  à 
celui  qui  le  nie,  que  l'épître  de  saint  Jacques  est  ca- 
nonique (et  par  conséquent  inspirée) 9  Ainsi  donc, 
il  faut  nécessairement  opter  entre  ces  deux  partis  : 
ou  d'admettre  que  nous  connaissons  l'authenticité  de 
l'Écriture  par  le  témoignage  même  que  nous  en  rend 
au  fond  de  nos  cœurs  l"  Esprit-Saint,  qui  l'a  dictée  (c'est 
le  système  des  amis  ou  des  quakers),  ou  do  retour- 
ner à  Rome  faire  l'aveu  que  c'est  par  la  tradition  que 
nous  savons  que  l'Église  l'a  insérée  dans  son  canon. 
et  que  l'Église  est   infaillible.   Trouvez,  si  vous  le 


-  172  — 

pouvez,  un  milieu  entre  ces  deux  extrêmes»  (1). 
TV.  Venons  au  dernier  degré,  que  nous  avons  dit 
être  infranchissable  pour  le  protestant,  et  qui  est  d'é- 
tablir, comme  articles  de  foi,  chacun  des  points  pas- 
sés ici  en  revue  ;  c'est  ce  qu'il  ne  nous  sera  pas  difïi- 
cile  de  démontrer.  La  foi  doit  nécessairement  s'ap- 
puyer sur  la  parole  de  Dieu,  écrite  ou  traditionnelle. 
Mais  les  protestants  refusent  de  reconnaître  la  tradi- 
tion divine,  et  l'Écriture  se  tait  sur  tous  les  points 
que  nous  avons  parcourus  :  il  ne  leur  est  donc  possi- 
ble en  aucune  manière  d'avoir  jamais  la  foi  sur  ces 
articles.  Que  nos  adversaires  s'agitent  et  se  débattent  : 
ils  ne  pourront,  malgré  tous  leurs  efforts,  échapper  à 
cette  conséquence,  aussi  accablante  pour  eux  qu'elle 
est  naturelle  et  logique.  C'est  pour  cela  que ,  voulant 
se  tirer  d'une  si  terrible  perplexité,  quelques-uns  d'en- 
tre eux  ont  pris  le  parti  de  tout  accorder,  en  affirmant 
que  la  canonicité,  l'authenticité,  l'intégrité  et  l'inspi- 
ration des  livres  saints  sont  comme  un  préliminaire 
ou  un  préambule  de  la  foi  qui  doit  se  supposer  admis, 
de  même  que  l'existence  de  Dieu  et  le  fait  de  la  réve- 


il) Exempli  gratin,  quomodo  potest  protestons  alicui  neganti 
Jacobi  epistolam  esse  canonicam  per  Script  uram  probaret  A.d 
hanc  igitur  angustiam  res  necessario  deducta  est  :  vel  affirmare 
quod  novimus  eam  esse  authenticam  eodem  spiritus  ■teptimonio 
in  cordibus  nostris  quo  scripta  erat,  vel  Romain  reverti...  Me 
dium  si  quis  possit,  inveniat.  Rob.  Barclajus,  Theologta  vert 
christianœ,  éd.  sec.  Lond.,  1729.  p.  67. 


-  173  — 
lation  (1).  Or,  qui  osera  jamais  nier  que  les  points 
que  nous  discutions  tout  à  l'heure  soient  autant 
d'articles  de  foi?  L'Église,  en  tout  temps,  les  a  tenus 
pour  tels,  et  elle  l'a  défini  ouvertement  dans  le  concile 
de  Trente  (2)  ;  elle  a  toujours  condamné,  comme  héré- 
tiques, tous  ceux  qui  ont  osé  attaquer  soit  l'un  soit 
l'autre  de  ces  articles,  en  ce  qui  regarde  les  livres  ad- 
mis par  l'Eglise  universelle,  comme  l'attestent  ample- 
ment les  Pères  qui  les  ont  combattus  (3).  Les  protes- 
tants eux-mêmes  n'en  ont  pas  pensé  autrement  jusqu'à 
ces  derniers  temps  ;  ils  ont  constamment  admis,  en  pre- 
mier lieu,  comme  un  des  premiers  et  desplus  solides  ar- 
ticles  de  foi,  l'Écriture  sainte,  et  non-seulement  comme 
un  article  de  foi,  mais  comme  l'unique  règle  de  foi. 
Autrement,  si  lesdivines  Écritures  ne  sont  pas  de  foi, 
comment  pourront-ils  en  faire  découler  des  articles  ou 
des  vérités  de  cette  nature?  La  conséquence  serait  plus 
étendue  que  les  prémisses.  Et  il  n'y  a  point  ici  de 
parité  avec  l'existence  de  Dieu  et  de  la  révélation  ;  car 


(1)  Josiah  Conder,  On  protestant  non-conformity,  Lond., 
1818,  t.  h,  p.  34. 

(2)  Scss.  4. 

(3)  On  peut  voir  entre  autres  ce  qu'ont  dit  saint  Irénée  con- 
tre les  diverses  sectes  des  gnostiques;  Tertullien,  dans  son 
livre  des  Prescriptions,  dans  celui  qu'il  a  écrit  contre  les  valen- 
tiniens,  et  dans  ses  cinq  livres  contre  Marcion;  sain!  Epiphanes 
contre  les-  alogiens  et  (es  gnostiques.  Sixte  de  Sienne  a  traite 
la  chose   au    l<mu  dans  sa  liihliothera  sancta,  I.  •'*.  c.  7. 


—  474  — 

l'existence  de  Dieu,  en  tant  que  vérité  naturelle,  peut 
et  doit  se  prouver  par  la  seule  raison,  ainsi  que  l'exis- 
tence de  la  révélation,  qui  peut  être  connue  par  Les 
motifs  de  crédibilité,  et  l'une  et  l'autre  doivent  néces- 
sairement précéder  un  article  de  foi  quelconque  ;  tan- 
dis que  l'existence  de  livres  saints,  leur  inspiration 
ou  l'inspiration  de  leurs  auteurs  est  une  chose  de  pur 
fait  qui  dépend  d'un  acte  positif  de  la  volonté  divine, 
et  elle  ne  peut  se  connaître  crue  par  la  manifestation 
que  Dieu  en  a  faite  lui-même,  par  la  manifestation 
de  ses  actes  comme  de  ses  volontés.  Or,  une  telle  con- 
naissance ne  peut  s'obtenir  que  par  l'un  de  ces  deux 
moyens,  ou  par  l'Écriture  elle-même,  ou  par  la  tra- 
dition divine.  Mais  nous  avons  démontré  qu'elle  ne 
peut  s'obtenir  par  l'Écriture  :  reste  donc  qu'elle  s'ob- 
tienne par  la  tradition  toute  seule.  Il  n'y  a  pas  moyen 
d'échapper  h  cette  conclusion. 

D'autres  ensuite  sont  venus  dire ,  pour  la  même 
raison,  que  c'est  se  donner  une  peine  inutile  et  su- 
perflue que  de  chercher  à  s'assurer  de  la  révélation 
divine  des  Écritures,  \m\<q\i elles  sont  ce  (pi  elles 
sont  indépendamment  de  toutes  nos  recherches.  Ex- 
cellente réponse  !  Mais  la  question  roule  précisément 
sur  la  connaissance  que  nous  pouvons  acquérir  de 
l'inspiration  (h>  Ecritures;  c'est  nous  qui  devons  sa- 
voir si  les  Écritures  sont  inspirées  on  non ,  afin  que 
nous  puissions  avoir  une  règle  de  foi  ;  si  nous  restons 
dans  le  doute  sur  un  objet  si  important ,  comment 


—  175  — 

pourrons-nous  taire  un  acte  de  foi  sur  ce  qui  est  con- 
tenu dans  les  Écritures? 

Il  est  temps  de  tirer  la  conclusion  de  tout  ce  que 
nous  venons  de  prouver.  Combien  est  déplorable  la 
condition  du  protestantisme  qui,  s' étant  révolté  contre 
r  Église,  a  cessé  de  reconnaître  son  autorité,  pour  pro- 
clamer l'Écriture  comme  unique  règle  de  foi ,  sans 
être  en  étal  de  savoir  ni  de  certitude  humaine,  ni  de 
foi  divine,  ce  que  l'Écriture  est  ou  n'est  pas.  Déplo- 
rable condition  de  ces  hommes  qui  font  reposer  leurs 
étemelles  destinées  sur  ce  qu'ils  ne  connaissent  pas, 
.-m-  ce  qui  leur  est  contesté  par  beaucoup  même  des 
leurs,  et  qu'un  si  grand  nombre  d'entre  eux  vont  jus- 
qu'à rejeter  absolument.  Et,  cependant,  qui  le  croi- 
i.'iil  .  comme  s'il  s'agissait  d'une  vérité  incontestable, 
d'une  vérité  de  la  dernière  évidence,  ils  invoquent 
comme  un  axiome,  comme  un  postulation,  ils  font 
résonner  continuellement  sur  leurs  lèvres  :  La  Bible, 
toute  la  Bible,  rien  que  la  Bible  ;  et,  tiers  d'une  si 
belle  découverte,  ils  insultent  aux  catholiques  comme 
àdes  gens  arriérés,  quisonl  bien  loin  des  sublimes  hau- 
teurs où  eux-mêmes  sont  parvenus  !  Je  n'en  suis  pas 
moins  intimement  persuadé  et  convaincu,  et  tout  juste 
appréciateur  des  choses  le  sera  comme  moi,  que,  sans 
l'Église  catholique,  l'ingrat  protestantisme  n'aurait 
jamais  eu  la  Bible  entre  les  mains,  et  que  jamais  il 
ne  l'aurait  tenue,  celte  Bible,  pour  canonique,  pour 
digne  de  foi,  pour  divine ,  sans  cette  même  Église. 


—  176  — 

C'est  ce  que  Luther  lui-même  a  reconnu  dans  un  de 
ses  intervalles  lucides,  ou,  pour  mieux  dire,  ce  qu'il 
s'est  vu  contraint  d'avouer  pour  se  défendre  des  as- 
sauts de  Zwinglc,  dans  leur  colloque  de  Marbourg  ; 
car,  comme  celui-ci  lui  objectait  que  le  dogme  de  la 
présence  réelle  était  un  article  du  papisme  :  «  Niez 
donc  alors  l'Écriture,  lui  répliqua  Luther,  puisque 
nous  l'avons  reçue  de  la  papauté —  Avouons  que, 
dans  le  papisme,  il  est  des  vérités  de  salut,  oui,'  toutos 
les  vérités  de  salut  dont  nous  avons  hérité  :  air  c'est 
flans  le  papisme  que  nous  trouvons  fes  vraies  Ecri- 
tures, le  vrai  baptême,  le  vrai  sacrement  de  fau- 
ii'L  les  vraies  clefs  qui  remettent  les  péchés,  la 
vraie  prédication,  le  vrai  catéchisme  qui  renferme 
l' Oraison  dominicale,  les  vrais  articles  de  foi  ; 
j'ajoute  :  le  vrai  christianisme  »  (1).  Et  il  ne  saurait 

(1)  Hoc  enim  pacto  negare  eos  \sacramentarios)  oporterct 
totam  quoque  Scripturam  sacram  et  prœdicandi  o/pcium  :  hoc 
ENIM  TOTUM  A  PAPA  HABEMTUS...  Nos  autan  fatemur  sub  pa- 
patu  pturimum  esse  boni  christiani,  hno  omne  bonum  christia- 
nurn,  ai  que  etiam  illinc  ad  nos  devenisse.  Quippe  fatemur  in 
papatu  veram  esse  Scripturam  sacram,  rerum  baptismum, 
rerum  saeramentum  altaris,  reros  claves  ad  remissionem  pec- 
catorum,  verum  prœdicandi  officium,  verum  catechhmum,  ut 
sunt  Oratio  dominica,  ar'icu/i  /idei,  decem  prœcepta.  D'un  in- 
super in  papatu  rerum  christianismum  esse.  De  i-ebus  EccL 
controv.,  auct.  Cl.  De  Sainctes,  episc.  Ebroic.  in  Normannlœ 
prov.;  Pnris,  1575.  Vid.  n]>.  germanum  Lutheri,  Jenœ,  loi.  408, 
409,  cité  par  Ai'din.  J/isf.  de  la  vie  de  Luther,  t.  n,  ch.  23, 
('•(I.  -2,  p.  373  et  smv. 


—  177  — 

on  (A,lrc  autrement;  car  l'investigation  humaine  n'y 

suffît  pas  toute  seule,  comme  le  prouvent  et  les  an- 
ciens païens  qui  en  avaient  connaissance,  et  ceux  de 
de  nos  jours  qui  n'aperçoivent  dans  nos  livres  saints, 
que  leur  offrent  les  agents  de  la  Société  biblique,  aucun 
caractère  d'inspiration  divine,  ni  même  d'authenticité 
et  d'intégrité.  La  seule  main  qui  les  présente  avec  auto- 
rité aux  nations,  comme  de  la  part  de  Dieu,  est  la  seule 
aussi  (fui  puisse  leur  donner  la  certitude  de  l'œuvre  di- 
vine que  ces  livres  recèlent.  Et  comme  la  Bible  ne  sau- 
rait être  un  objet  de  foi  sans  l'Église,  elle  ne  peut  non 
plus  sans  l'Église  servir  dérègle  de  foi.  Sans  l'Église, 
il  n'y  a,  il  ne  peu!  y  avoir  qu'incertitude,  doute,  dés- 
ordre, division,  luttes  terribles,  présomption,  extra- 
vagance, avec  1rs  maux  qui  en  sont  la  suite  inévitable, 
comme  l'expérience  de  trois  siècles  nous  en  fournit  la 
preuve.  La  règle  de  foi  des  protestants,  considérée  au 
point  de  vue  biblique,  est  donc  défectueuse  par  rap- 
port aux  fondements  que  la  Bible  suppose  comme  lui 
étant  antérieurs. 


T.  1.  12 


178 


ARTICLE  II 


La  règle  rationnelle  de  fui  protestante,  au  point  de  vue 
biblique,  n'a  point  de  fondements  dans  l'Ecriture  elle- 
même,  et  s'y  trouve  au  contraire  condamnée. 

Canon  des  protestants  pour  les  articles  à  croire  comme  révélés 
dans  la  Bible.  —  Ils  ne  sauraient  en  prouver  la  vérité  par  la 
Bible  ni  avec  la  Bible.  —  La  Bible  leur  enseigne  même  le 
contraireen  termes  explicites,  —  et  par  la  nature  de  la  mission 
conûée  aux  apôtres.  —  C'est  ce  que  les  apôtres  ont  confirmé 
par  leurs  paroles  et  par  leurs  actions.  —  Cette  règle  est  en 
opposition  directe  avec  l'enseignement  de  la  Bible.  —  Textes 
que  les  premiers  protestants  alléguaient  en  preuve  de  leur 
système,  abandonnés  aujourd'hui  par  leurs  successeurs.  — 
Observation  importante, 

Pour  qu" on  pût  avec  quelque  apparence  de  vérité 
l'aire  de  la  Bible  la  règle  unique  et  suprême  de  la  foi 
avec  l'interprétation  privée  et  rationnelle  de  chacun 
pour  tout  secours,  il  faudrait  de  toute  nécessité  que 
ce  principe  fût  posé  par  la  Bible  elle-même  dans  les 
termes  les  plus  clairs.  Les  protestants  eux-mêmes,  en 
effet,  ont  pour  canon  fondamental  de  ne  croire  et  de 
n'admettre  que  les  vérités  clairement  exprimées  dans 
la  Bible  (1).  Si  après  une  sérieuse  investigation  la 
chose  reste  douteuse  et  incertaine,  ou  si  l'on  ne  peut 
l'établir  que  par  le  raisonnement  humain,  dès  lors 

(1)  Voir  dans  Bell armix.  De  l'erbo  Dfi..  I.  m.  c.  1. 


—  479  — 
personne  n'est  obligé  de  L'admettre  comme  article  de 
croyance.  Que  faudra-t-il  donc  que  nous  disions  si 
l'Écriture  n'en  parle  pas  du  tout,  et  que  même  elle  y 
soit  ouvertement  opposée,  qu'elle  réprouve  el  con- 
damne nettemenl  la  prétention  qu'on  en  aurait?  Or, 
telle  esl  la  règle  proclamée  et  adoptée  par  le  protes- 
tantisme, de  la  Bible  interprétée  par  le  sens  privé  ou 
par  la  raison  individuelle.  Ce  n'est  là  qu'une  inven- 
tion humaine  sur  Laquelle  la  Bible  ne  dit  rien,  et  que 
même  toui  ce  qu'elle  dit,  tout  ce  qu'elle  rapporte,  con- 
court à  condamner.  L'examen  détaillé  que  nous  allons 
faire  du  vaste  système  harmonique  que  nous  offre  la 
Bible  va  nous  fournir,  sous  son  double  point  de  vue, 
négatif  el  positif,  les  preuves  évidentes  de  notre  dou- 
ble assertion. 

Demandons  d'abord  aux  protestants  où  ils  ont  lu 
que  le  Chris!  ait  dit  à  Bes  apôtres  :  Écrivez  et  dis* 
tribuez  vos  écrits,  afin  que  chacun  y  apprenne  ce 
qu'il  a  à  croire  et  à  pratiquer  s  ou  bien  :  Allez  et 
publiez  l'Ecriture  pour  que  chacun  en  cherche  par 
lui-même  l'intelligence,  qu'il  en  connaisse  le  con- 
tenu et  se  forme  sa  foi  d'après  l'interprétation  par- 
ticulière qu'il  en  fera.  Que  s'il  s'élève,  soit  un  doute, 
soit  une  dissidence  d'opinion,  qu'on  s'en  rapporte, 
pour  en  trouver  le  remède,  à  l'Ecriture  elle-même 
)iiise  par  vous  entre  les  mains  de  chaque  fidèle. 
11  est  bien  certain  qu'ils  ne  trouveront  de  tels  passa- 
ges nulle  part  dans  l'Écriture;  et  pourtant  tout  ce 


—  iSO  — 

qu'on  es1  obligé  de  croire  doil  s'y  trouver  clairement 

suivant  leur  principe. 

Non-seulement  ce  que  les  protestants  voudraient 
trouver  dans  l'Écriture  ne  s'y  trouve  pas  plus  obscu- 
rément que  clairement  exprimé:  mais  on  y  lit  préci- 
sément tout  le  contraire.  Car  l'Écriture  enseigne  que. 
pour  instruire  le  monde  des  vérités  du  salut.  Dieu  n'a 
pas  choisi  l'Écriture,  mais  la  parole  vivante  de  s 
envoyés,  ce  qui  a  l'ait  dire  à  l'Apôtre  en  termes  abso- 
lus :  La  foi  vient  de  fouie  (1).  De  là  vient  que  Jé- 
sus-Christ a  dit  à  ses  apôtres  pour  leur  marquer  leur 
mission  :  Allez,  et  enseignez  à  toutes  (es  nations  à 
observer  toutes  les  choses  que  je  vous  ai  comman- 
dées (*2).  Et  eux,  en  effet,  sont  allés  et  ont  prêché 
partout  (3).  ainsi  que  saint  Marc  l'atteste  dans  sou 
Évangile.  Et  l'apôtre  saint  Paul,  après  s'être  fait  cette 
question  :  Peut-être  que  les  Gentils  n'ont  pas  en- 
tendu? y  répond  par  les  paroles  du  Psalmiste  :  que  le 
son  de  leur  voi.v  s'est  fait  entendre  par  toute  la 
terre,  et  que  leurs  paroles  ont  re'cnti  jusqu'aux  ex- 
trémités du  monde  (h).  La  propagation  de  la  foi  s'esl 
donc  faite  uniquement  parla  prédication,  et  les  pou- 
pies  qui  se  sont  convertis  à  Jésus-Chris!  onl  acquis 
par  la  prédication  évangélique,  à  l'exclusion  de  toui 

.1    nom.  x,  17. 

Mat.  ult. 
3    Marc.  ult. 
Ii  Rarm.,  I.  c. 


—   1HI   — 

autre  moyen,  la  connaissance  de  tout  ce  qu'ils  avaient 
à  croire  pour  être  sauvés.  Dans  toutes  ces  convexe 
il  n'est  dit  mot  de  l'Écriture,  si  <•(■  n'est  qu'elle  a  servi 
aux  habitants  de  Bérée  de  motif  de  crédibilité  pour 
croire  à  l'Évangile,  en  voyant  l'accord  des  prophé- 
ties avec  l'accomplissement  qu'elles  recevaient  en  Jé- 
sus-Christ, que  Paul  leur  annonçait.  Ils  examinaient 
tous  les  jours  les  Ecritures,  porte  le  texte  sacré, 
pour  voir  si  ce  qu'on  leur  disait  était  véritable  (1). 
Or,  si  un  effet  ne  se  continue  qu'en  vertu  de  la  cause 
qui  Ta  produit,  il  faut  dire  que  la  toi  n'a  dû  se  main- 
tenir dans  sa  pureté  qu'en  vertu  de  cette  prédication 
même,  ou  de  cet  enseignement  de  vive  voix  dont  elle 
a  tiré  son  origine. 

Cette  vérité  est,  en  outre,  confirmée  par  les  pre- 
scriptions générales  faites,  comme  l'Écriture  le  rap- 
porte, par  Jésus-Christ  et  ses  apôtres.  Notre  divin 
Rédempteur  ne  recommande  jamais  rien  avec  plus 
de  force  que  la  soumission  due  à  ses  envoyés,  non- 
seulement  pour  les  choses  à  faire,  mais  encore  et 
surtout  pour  les  vérités  à  croire.  En  voici  des  témoi- 
gnages bien  visibles  :  Celui  qui  vous  écoute 
coule  (2).  Si  quelqu'un  n'écoute  pas  C Église,  qu'il 
soit  pour  vous  comme  un  païen  et  un  publi- 
cain  (3).  Si   quelqu'un  refuse  de    vous  rec 

1  Act.  xvii,  il. 

2  Lu»     x.  L6. 
MàTTH.,  xviii,  I- 


—  182  — 
et  d'écouter  vos  paroles,  en  sortant  de  cette 
maison  ou  de  cette  ville,  secouez  la  poussière 
de  vos  pieds  :  en  vérité,  je  vous  le  dis,  les  peu- 
ples de  Sodome  et  de  Gomorrhe  seront  traités 
avec  moins  de  rigueur  que  cette  ville  au  jour 
du  jugement  (1).  Je  prie  non-seulement  pour  eux 
{c'est-à-dire  pour  les  apôtres),  mais  aussi  pour 
ceux  qui  croiront  en  moi  par  leur  parole,  afin  que 
tous  ensemble  ils  ne  soient  qu'une  même  chose  (2). 
De  ces  témoignages  et  d'autres  semblables  il  résulte 
évidemment  que  Tordre  voulu  par  le  Sauveur  dans 
son  Eglise,  par  rapport  à  la  propagation  et  au  main- 
tien de  la  foi,  a  été  qu'elle  reposât  tout  entière,  non 
sur  l'Écriture,  dont  il  n'est  jamais  dit  mot.  mais  uni- 
quement sur  l'autorité  vivante  de  ceux  qu'il  envoyait 
comme  ses  députés  et  ses  représentants.  Cette  mis- 
sion, sans  doute,  ne  se  bornait  pas  aux  seuls  apôtres, 
mais  elle  s'étendait  àtousleurs  successeurs  qui  auraient 
à  continuer  leur  œuvre  jusqu'à  la  tin  des  siècles,  comme 
il  le  fait  entendre  lui-même,  et  par  les  dernières 
paroles  que  nous  venons  de  rapporter,  par  lesquelles 
il  prie  aussi  pour  ceux  qui,  à  la  parole  des  apôtres, 
croiraient  en  lui,  et  plus  clairement  encore  par  celles 
qui  terminent  l'Évangile  de  saint  Mathieu  :  Voilà  que 
je  suis  avec  vous  tous  les  jours  jusqu'à  la  consom- 

I     /(/.  _\,  14,  15. 
J]  i,  20. 


—  183  — 

motion  des  siècles  (1).  Or,  que  ce  ministère  dût 
comprendre  spécialement  le  maintien  des  véritéë  de 
loi  dans  leur  intégrité  et  leur  pureté,  la  nature  de  la 
chose  le  dit  asse2  d'elle-même,  et  les  parères  du  Sau- 
veur :  afin  que  tous  ensemble  ils  ne  soient  qiCunè 
même  chose,  e'est-à  -dire  qu'ils  soient  étroitement 
unis  par  les  lions  de  la  foi  comme  de  la  charité,  ne 
nous  en  laissent  aucun  doute  possible. 

Les  apôtres  à  leur  tour  nous  le  prouvent  admira- 
blement par  tous  leurs  actes.  La  plupart  de  leurs 
écrits  ont  pour  but  do  garantir  la  foi  qu'ils  avaient 
prêchée  des  explications  maladroites,  fausses  et  er- 
ronées des  faux  apôtres,  des  faux  prophètes,  des 
Antechrists,  comme  ils  les  appellent,  ou  des  nova- 
teurs et  ^\^>  hérétiques,  qui  dès  lors  s'élevaient  de 
tous  côtés  pour  corrompre  le  sacré  dépôt  par  les  in- 
terprétations individuelles  de  leur  sens  privé. 

(1)  Mgr  Wiseman,  daus  la  quatiionie  conférence  de  sa  Cm* 
traverse  catholique,  analyse  avec  exactitudece  texte  de  sainl 
Mathieu,  et  par  la  force  du  des  observations  philo- 

logiques, par  le  parallélisme  des  mots  el  des  choses,  il  fail  voir 
clairement  qu'il  s'agit  d'une  manifestation  plus  spéciale  de  la 
divine  Providence,  à  L'égard  d  mnes  à  qui  Pieu  dit  dans 

l'Ecriture  :  Je  suis  avec  vous  ou  Je  siiis  une  tu!    e  eque 

U  promet  alors  de  veiller  d'une  manière  toute  spéciale 
leurs  intérêts,  et  de  faire  que  toutes  leurs  entreprises  réussis- 
sent infailliblement.  U  démontre  en  outre  que  ces  paroles:  tous 
les  jours  jusqu'à  ta  fin  des  siècles,  ne  doivent  s'entendre  que 
du  temps  qui  s'écoulera  jusqu'à  la  fin  de  toi  s.  Nous 

présentera  s  ■  •     preuves  dans  notre  seconde  partie. 


-  I8i  — 
Les  preuves  de  cette  vérité  abondent,  et  sont  on  ne 
peut  plus  claires.  L'apôtre  saint  Paul  s'élève  avec 
force  contre  ceux  qui  prenaient  dans  le  sens  d'une 
résurrection  spirituelle  et  morale  la  doctrine  de  la 
résurrection  future  des  corps  (4  )  ;  il  se  récrie  vive- 
ment contre  les  faux  docteurs  qui  permettaient  l'u- 
sage des  viandes  immolées  aux  idoles  (2)  ;  il  prému- 
nit les  Thessaloniciens  contre  les  vaines  appréhensions 
que  cherchaient  à  leur  inspirer  ceux  d'entre  eux  qui, 
entendant  à  rebours  ce  qu'il  leur  avait  écrit  de  la 
seconde  apparition  de  Jésus-Christ,  donnaient  cette 
apparition  pour  imminente  et  répandaient  ainsi 
parmi  les  simples  de  fausses  alarmes  (3);  il  tonne 
fréquemment  contre  les  hébraïsants  qui  étaient  par- 
venus à  séduire  beaucoup  de  fidèles,  et  particulière- 
ment ceux  de  la  Galatie,  à  qui  ils  faisaient  envisa- 
ger comme  nécessaire  au  salut  l'union  des  rites 
judaïques  avec  la  loi  chrétienne.  Il  avertit  Timo- 
thée  des  temps  fâcheux  qui  étaient  arrivés  ou  immi- 
nents, où  de  faux  docteurs  répandraient  des  doc- 
trines perverses  en  matière  de  foi  comme  de  mo- 
rale (4);  en  conséquence,  il  lui  recommande  avec 
instance  de  garder  avec  une  fidélité  inébranlable  le 
précieux  dépôt  de  la  foi,  et  de  le  confier  à  des  hom- 

I    I  Cor.  XV. 

(2)  Ibid.  x,  11  et  Buiv. 

(3)  II  Thess-  h.  I  *'t  suiv. 

(4)  I  Tint.  iv.  1  el  suiv. 


—  185  — 

mes  fidèles  qui  sauront  le  conserver  après  lui  dans 
son  intégrité  et  instruire  les  autres  à  leur  tour  (1). 
11  recommande  à  Tite  de  fuir  la  société  des  héréti- 
ques, après  l<s  avoir  avertis  une  ou  deux  fois  (2). 
De  môme  l'apôtre  saint  Jean  ne  s'est  pas  contenté 
d'écrire  son  Évangile  pour  l'opposer  aux  erreurs  des 
docètes  et  des  cérinthiens  ;  mais  dans  ses  épîtres  en- 
core, surtoui  dans  sa  première,  il  s'applique  à  dé- 
masquer les  faux  docteurs  (3).  Saint  Pierre,  dans  sa 
seconde  épître,  et  saint  Jacques  dans  la  sienne,  pré- 
munissent les  fidèles  contre  l'abus  que  quelques-uns 
faisaient  des  épîtres  de  saint  Paul  (h).  Même  chose  à 
dire  de  l' épître  de  saint  Jude.  Il  est  clair,  par  tous 

!     I  Ton.  vi.  20,  et  TI  Tim.  h.  2. 

2  /'■/.  m.  LO. 

3  C'est  ce  qu'attestent  sain!    [renée    I.  m,  c    Ll,  éd   \ 
•  M  saint  Jérôme  dans  son  catalogue. 

(4)  II  Pierre, m,  L6;  Jacq.,  ii.  11.  Michaëlis,  op.  cit.,  t.  iv. 
c.  26,  sect.  6,  nie  que  tel  fût  le  but  de  l'auteur  de  cotte  épître 
car  il  doute  qu'elle  suit  de  l'un  des  deux  apôtres  de  ce  m 
c'est-à-dire  d'inculquer  la  nécessité  des  bonnes  œuvres  pour 
le  salut  contre  ceux  qui  niaient  cette  nécessité  en  abusant 
de  l'épître  aux  Romains.  C'estcependant  lesentim  éré 

de  la  plupart  des  interprètes.  Mïchaélis  s'appuie  ici  sur  de  pures 
conjectures.  VoirCi.i  lérder,  /:$sai.  3e  div.,  sect.  1.  Èpitre  de 
saint  Jacques,  où,  d'accord  avec  Hug,  il  prouve  avec  beaucoup 
de  force  que  l'hypothèse  de  .Michaëlis  est  inadmissible,  et  que 
l'apôtre  saint  Jacques  fait  visiblement  allusion  au  chap.  iv  de 
l'épître  aux  Romains,  dont  abusaient  étrangemenl  certains  faux 
docteurs. 


-  180  — 
ces  exemples  que,  bien  loin  de  donner  les  Écritures 
pour  unique  règle  de  foi  et  juge  suprême  des  cont in- 
verses, les  apôtres  se  réservaient  ce  jugement  à 
eux-mêmes,  et  après  eux  à  ceux  qu'ils  avaient 
établis  pour  leur  succéder  dans  le  ministère  de  la 
prédication.  Or,  parmi  tant  d'instructions  qu'ils  leur 
laissent,  ils  ne  disent  jamais  mot  de  cette  règle,  et 
au  contraire  ils  ont  agi  et  parlé  précisément  b  re- 
bours de  ce  que  prétendent  les  protestants. 

Mais  voici  un  autre  argument  défait  tiré  des  Ecri- 
tures, et  qui  démontre  clairement  que  l'interprétation 
individuelle  n'est  pas  la  règle  que  nous  cherchons.  Il 
s'éleva  parmi  les  nouveaux  chrétiens  d'Antioche  une 
question  qui  troubla  cette  Église  naissante  et  la  tint 
très  agitée:  c'est  la  question  des  observances  légales 
que  quelques-uns  croyaient  nécessaires  au  salut. 
Dans  le  système  protestant,  tout  fidèle  aurait  pu  la 
décider  seul  par  soi-même.  Nul  besoin  d'avoir  recours 
à  une  autre  autorité,  surtout  si  l'on  eût  admis 
l'inspiration  particulière  de  l' Esprit-Saint ,  et  il  n'y 
aurait  eu  lieu  à  des  dissentiments  et  à  des  discussions 
d'aucune  sorte.  Cependant  il  arriva  tout  le  contraire. 
Les  fidèles  étaient  divisés  entre  euv ,  les  opinions  in- 
ternes et  flottantes:  tout  était  en  combustion  et  en 
désordre.  Dans  cet  étal  de  choses  on  ne  pouvait  faire 
appel  aux  seuls  apôtres  Paul  et  Barnabe,  parc»' 
que  les  perturbateurs  les  axaient  rendus  suspects  aux 
fidèles.  On  fut  donc  obligé  d'avoir  recours  au  collège 


—  187  — 
apostolique  résidant  à  Jérusalem.  et   cette  autorité 
trancha,  comme  on  le  sait,  la  question  par  une  déci* 
Bon  solennelle.   Or,  qu'on  veuille  bien   remarque» 

cette  décision  fut  précisément  tout  oppoi 
l'interprétation  individuelle  de  l'Écriture,  sur  laquelle 
s'appuyaient  les  nouveaux  docteurs,  qui  y  trouvaient 
d'un  coté  clairement  exprimée  l'injonction  de  telles 
observance  dans  toute  la  législation  mosaïque  H 
dans  tous  les  écrits  dos  prophètes,  tandis  que  d'un 
autre  côté  il  u"\  était  l'ait  nulle  part  mention  expresse 
dedérogation  à  ces  observances,  assez  du  moins  pour 
l'aire  cesser  toute  anxiété  et  tout  doute  sur  un  point 
d'une  aussi  grande  importance  que  celui  d'où  dépen- 
dait à  leurs  yeux  le  salut  éternel. 

Lors  doue  qu'il  s'élevait  un  doute  ou  quelque  point 
difficile  à  résoudre  entre  l<  chrétiens  de  l'Église 
naissante,  ils  n'en  appelaient  pas  à  la  Bible  comme  à 
leur  juge  suprême  et  infaillible,  mais  à  l'autorité  vi- 
vante de  leurs  pasteurs  et  de  leurs  maîtres  tels  qu'é- 
taient les  apôtres.  Preuve  Irrécusable  que  ce  n'étaient 
pas  là  les  leçons  qu'ils  avaient  reçues,  ni  la  règle 
qui  leur  avait  été  imposée;  autrement,  eomment 
douter  qu'ils  n'en  eussent  l'ait  usage?  Les  apôtres 
ensuite,  ou  chacun  à  part,  ou  réunis  en  concile,  ju- 
geaient ces  questions  portées  à  leur  tribunal.  Et  il  ne 
pouvait  en  être  autrement,  puisque  cette  époque, 
ou  bien  les  livres  du  Nouveau  Testament  n'étaient 
pas  composés,  nu  bien  il  en  manquait  encore  une 


—   188  — 

bonne  partie.  Ainsi  ridée  que  l'Écriture  elle-même 
nous  présente  du  juge  suprême  des  controverses,  ou 
ce  qui  revient  au  même,  de  la  règle  suprême  de  foi , 
dès  les  premiers  commencements  du  christianisme , 
nous  apparaît  toute  contraire  à  celle  que  voudraient 
en  donner  les  protestants. 

L'Écriture  ne  nous  fournit  pas  seulement  des  argu- 
ments négatifs  dans  la  conduite  quelle  nous  pré- 
sente des  apôtres  et  des  fidèles,  pour  renverser  la  pré- 
tention ou  la  machine  élevée  par  le  protestantisme  : 
quelque  forts  et  invincibles  dans  le  système  de  nos 
adversaires  que  soient  déjà  ces  arguments,  l'Écri- 
ture nous  en  olïre  aussi  de  positifs  et  d'une  plus 
grande  force  encore.  Tel  est  celui  que  nous  suggère 
l'apôtre  saint  Pierre,  qui  attaque  de  front  cette  pré- 
tendue règle.  Cet  apôtre  déclare  dans  sa  seconde 
épitre  que  la  prophétie  de  l'Écriture  (soit  qu'on  en- 
tende par  ce  mot  de  prophétie  les  prophéties  propre- 
ment dites  ou  les  écrits  des  prophètes,  soit  qu'on  en- 
tende l'Écriture  entière)  ne  doit  pas  s'expliquer  par 
une  interprétation  particulière;  mais  que  cette  expli- 
cation doit  se  faire  par  le  même  esprit  qui  les  a 
dictées.  Et  l'apôtre  attache  à  ce  principe  la  plus  haute 
importance.  Voici  ses  paroles  :  Persuadés  avenu 
toutes  choses  que  nulle  prophétie  de  l'Ecriture  ne 
s'explique  par  une  interprétation  particulière;  car 
ce  n'est  point  par  la  volonté  des  hommes  que  les 
piiophéties  nous  ont  été  anciennement  apportées. 


—  189  — 
mais  c'est  par  l'inspiration  du  Saint-Esprit  <\uc  1rs 
saints  hommes  de  Dieu  ont  parlé  (1).  Par  ces  pa- 
roles l'apôtre  met  en  opposition  l'esprit  particulier,  où 
^interprétation  individuelle  de  l'homme,  avec  l'esprit 
de  Dieu  qui  a  dicté  les  Écritures;  et  de  plus,  il  le  fait 
de  manière  à  exclure  l'inspiration  privée  que  quel- 
qu'un pourrait  faussement  s'attribuer.  Car  en  oppo- 
sant l'un  à  l'autre  l'interprétation  propre  de  chacun 
et  l'esprit  de  Dieu  qui  a  dicté  aux  saints  leurs  paro- 
les, il  suppose  clairement  que  ce  n'est  pas  le  fait  de 
chaque  individu  d'être  inspiré  de  cette  manière, 
comme  le  voudraient  les  quakers  et  les  anabaptistes. 
S'il  n'en  était  ainsi,  le  haut  avertissement  donné  par 
l'apôtre  n'aurait  pas  de  sens,  ou  serait  pour  le  moins 
vain  et  illusoire.  De  plus,  ce  même  apôtre,  et  dans 
cette  mêmeépître,  dit  au  sujet  desépîtres  de  l'apôtre 
saint  Paul  :  qu'il  s'y  trouve  des  endroits  difficiles  à 
entendre,  que  des  hommes  ignorants  et  légers  dé- 
tournent en  de  mauvais  sens,  aussi  bien  que  les 
outres  Ecritures,  dont  ils  abusent  à  leur  propre 
raine  (2).  Si  donc,  au  jugement  de  l'apôtre,  les  Écri- 
tures sont  susceptibles  d'être  mal  appliquées  ou  faus- 
sement entendues,  soit  par  ignorance,  soit  par  malice, 
comment  pourront-elles  jamais,  interprétées  au  gré 
de  chacun ,  constituer  une  règle ,  et  une  règle  su- 

li  II  Pierre,  i,  20,  21. 
(2)  ibid.  ni,  16. 


—  190  — 
prème?  Qui  voudra  jamais  accorder  que  l'interpréta- 
tion à  laquelle  il  s'attache  est  une  interprétation 
mauvaise  ou  fausse?  Et  quel  moyen  aura-t-on  de  l'en 
convaincre?  Chacun  .soutiendra  au  contraire,  et  au 
besoin  avec  serment,  que  l'interprétation  qu'il  donne 
est  légitime  et  la  seule  vraie,  et  il  ne  manquera  pas, 
si  on  le  presse ,  de  revendiquer  pour  lui-même  une 
inspiration  particulière  du  Saint-Esprit.  Et  notez  bien 
qu'il  se  trouvera  mainte  et  mainte  fois  cinq,  six  et 
davantage  encore  d'individus  en  plein  dissentiment 
entre  eux,  en  contradiction  flagrante  sur  le  sens  à 
donner  à  un  seul  et  même  texte.  Force  est  donc  de 
conclure  que  le  système  que  nous  combattons  est  en 
opposition  directe  avec  l'Écriture,  qui  le  réprouve  et 
le  condamne. 

il  nous  semble  à  propos  cependant  de  renforcer 
encore  tout  ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici  par  une 
preuve  de  fait,  que  nous  fournissent  malgré  envies 
protestants  eux-mêmes,  et  cela  avec  les  textes  mêmes 
à  l'aide  desquels  ils  s'imaginaient  donner  quelque 
apparence  de  vérité  à  leur  prétendue  règle  fonda- 
mentale. Dans  les  commencements  de  leur  réforme . 
les  protestants  avaient  entassé  les  textes  pour  prouver 
leur  fcbèse;  mais  ces  testes  en  passant  de  main  en 
main  furent  successivement  abandonnés,  comme  in- 
suffisants et  de  nulle  valeur  pour  leur  cause.  Par 
exemple,  ce  qu'on  lit   dans  Isaïe  :  Je  ferai...  que 


—  191  — 
tous  vos  jils  soient  instruits  par  le  Seigneur  (1)  ; 
I  autre  passage  qui  se  lit  clans  Jérémie  :  J'im- 
primerai ma  loi  dans  leurs  entrailles,  et  je  l'écrirai 
dans  leurs  cœurs  ,  et  je  serai  leur  Dieu,  et  ils  se- 
ront mon  peuple,  et  nul  d'eux  n'aura  plus  besoin 
d'enseigner  son  prochain  et  son  frère ,  en  disant  : 
Connaissez  le  Seigneur,  parce  que  tous  me  connaî- 
tront depuis  le  plus  petit  jusqu'au  plus  grand  (2); 
tout  cela  avail  été  allégué  à  l'appui  de  leur  système 
par  les  premiers  réformateurs.  Or,  la  plupart  de 
leurs  successeurs  ont  reconnu,  tes  uns,  à  savoir  les 
rationalistes,  qu'il  n'y  est  question  que  d'une  plus 
grande  diffusion  du  monothéisme  parmi  les  Juifs  de 
retour  de  le  captivité  de  Babylone  (o)  ;  les  autres,  qui 
sont  les  protestants  dits  orthodoxes,  qu'il  n'y  est 
l'ait  allusion  qu'à  la  plus  grande  facilité  qu'on  aurait 
dan-  le  christianisme  de  connaître  et  de  pratiquer  la 
loi  de  Dieu  (k).  La  même  chose  doit  se  dire  de  plu- 
sieurs lovtes  du  Nouveau  Testament  qu'ils  avaient 
coutume  de  citer  avec  la  plus  grande  confiance,  tels 

il)  Ponam...   universos  ftlios  tuos    dodos  a  Domito 
u\,  13. 

2)  Dabolegem  meam  in  visceribus  eorwn,et  in  corde  eorum 
scribam  eom...  et  non  docebit  ultra  vir  proximum  sinon,  di- 
ct  ns  :  (  'ognosce  Dominum  ;  omnês  enirn  cognoscent  me  a  minimo 
eonon  usque  ad  maximum.  JÉR.,  xxxi.  33,  -U. 
|3    Voir  Rosenmuller  sur  ces  p        -   - 

l    \  oir  les  Critiques  sacrés 


—  192  — 
que  ce  passage  du  chapitre  v  de  saint  Jean,  où  le 
Sauveurdit  aux  Juifs  :  Ce  n'est  pas  d'un  homme  que 
je  reçois  témoignage  (i) ,  et  celui  du  chapitre  vu  : 
.Sï  quelqu'un  veut  faire  la  volonté  de  Dieu,  il  re- 
connaîtra si  ma  doctrine  est  de  lui  (2) ,  et  cet  au- 
tre du  chapitre  x  :  Mes  brebis  connaissent  ma  voix, 
et  je  les  connais,  et  elles  me  suivent^»).  Comme  si 
le  sens  de  ces  textes  était  que  les  chrétiens  seraient 
pleinement  émancipés  de  toute  autorité  en  matière  de 
foi,  et  n'auraient  d'autres  guides  qu'eux-mêmes  avec 
la  Bible  en  main,  les  protestants  les  avaient  conti- 
nuellement à  la  bouche  dans  leurs  disputes  contre 
les  catholiques.  Eh  bien,  il  n'y  a  plus  maintenant  un 
seul  exégôte  protestant  de  quelque  réputation  qui  en 
fasse  usage.  Ils  reconnaissent,  par  rapport  au  pre- 
mier texte,  que  Jésus-Christ  n'y  parle  que  de  sa 
mission,  pour  laquelle  il  n'avait  pas  besoin  du  témoi- 
gnage de  Jean-Baptiste  (!i) ,  puisqu'il  avait  celui  de 
son  Père  dans  les  miracles  éclatants  qu'il  opérait.  Ils 
avouent,  par  rapport  au  second,  qu'il  n'y  est  ques- 
tion que  du  caractère  de  la  doctrine  de  Jésus-Chri>t . 
qui  prouvait  la  divinité  de  sa  mission,  parce  qu'en 

(1)  Ego  non  ab  homine  testimon'nnn  accipio.  Juan.  v.  94. 

(2)  Si  quis  voluerit  volttntatem  ejus  facere  cognoscet  do  rioc- 
irina  utrum  ex  Deo  sit.  Ibid  vu.  17. 

(3)  Oves  meœ  vocem  meam  audiitnt,  et  ego  rognosco  eos,  et 
sequuntur  me.  Juan    \.  27 

(4)  KuiNOELel  Rosenmuller ,  aux  endroits  cités. 


—  193  — 
l'enseignant  il  cherchait,  non  sa  propre  gloire,  mais 
celle  de  son  Père  qui  l'avait  envoyé.  Ils  admettent 
de  même  pour  le  troisième  texte,  que  notre  Seigneur 
y  fait  simplement  entendre  que  ceux  qui  le  suivaient 
le  reconnaissaient  pour  le  Messie,  et  lui  obéissaient  ou 
écoutaient  ses  enseignements  en  cette  qualité. 

Il  en  est  de  morne  des  autres  textes  que  les  pro- 
testants avaient  coutume  de  faire  valoir  à  F  appui  de 
la  même  thèse,  mais  qu'ils  ne  pourraient  alléguer  de 
même  aujourd'hui  sans  s'exposer  à  la  risée  et  aux 
moqueries  des  modernes  exégètes.  Tel  était  cet  autre 
passage,  qui  leur  faisait  chanter  triomphe,  de  la  se- 
conde épître  aux  Corinthiens,  chapitre  n  :  L'homme 
spirituel  juge  toutes  choses,  et  il  n'est  jugé  par 
personne  (1)  ;  comme  aussi  ce  (pfécrivait  le  même 
apôtre  aux  Thessaloniciens,  première  épitre ,  chapi- 
tre v  :  Eprouvez  tout,  et  admettez  ce  qui  est 
bon  (2).  Car  le  premier  de  ces  deux  passages, 
comme  il  paraît  par  le  contexte,  n'est  qu'une  anti- 
thèse par  laquelle  l'apôtre  oppose  l'homme  spirituel  à 
l'homme  charnel;  et  après  avoir  dit  de  celui-ci,  ("est- 
a-dire de  celui  qui  vit  selon  la  chair,  qu'il  n'est  pas 
propre  à  cause  de  ses  vicieuses  dispositions  à  juger 
comme  il  faut  des  choses  spirituelles,  qu'il  ne  saurait 
comprendre,  il  affirme  par  contre  que  l'homme  spiri- 

(1)  Spiritvalis  atttem  judicat  omnia,  et  l/>se  a  ncrnhie jtcli- 
catar. 

(2)  Omnia  auto»  probate,  qvodbonum  est  fevete. 

t.  i.  13 


—  194  — 
tuel  et  parfait  juge  toutes  choses  comme  elles  sont , 
tant  pour  son  propre  profit  que  pour  celui  des  mitres; 
mais  il  est  loin  de  dire  de  l'homme  même  spirituel 
qu'il  puisse  s'arroger  le  droit  de  décider  les  questions 
en  matière  de  dogmes,  pour  lesquelles,  au  contraire, 
il  déclare  ailleurs  que  Dieu  avait  laissé  des  pasteurs  et 
des  docteurs  dans  son  Église  (1).  L'autre  passage  al- 
légué concerne  les  divers  dons  que  les  théologien- 
appellent  gratuitement  donnés,  qui  étaient  alors 
communs  dans  l'Église,  et  dont  l'apôtre  recommande 
de  ne  faire  usage  qu'avec  un  sage  discernement,  pour 
qu'on  puisse  en  retirer  de  l'utilité  et  du  fruit  (2). 

Les  textes  sur  lesquels  n'ont  pas  cessé  d'insister  les 
protestants  modernes  sont  principalement  l'endroit 
de  l'Évangile  de  saint  Jean  où  le  Sauveur  dit  aux 
Juifs  :  Vous  lisez  avec  soin  les  Ecritures,  parce  que 
vous  croyez  y  trouver  la  vie  éternelle  (o)  ;  et  ce- 
lui où  le  même  apôtre  écrivait  :  Vous  n'avez  pas 
besoin  que  personne  vous  enseigne;  mais  comme 
ronction  de  Dieu  vous  enseigne  toutes  choses  et 
quelle  est  la  vérité  exempte  de  tout  mensonge, 
demeurez  dans  ce  qu'elle  vous  enseigne  (h).  Mais 


(1)  Voir  Rosexnivller,  scolie  sur  ce  passage  même. 
2i  Ibid. 

Scrutamini  Scripturas,  quia  vos  putatis  in  ipsh  vitam 
œternam  habere.  Juan,  v,  39. 

(4)  Non  necesse  liabetis  ut  aliquis  doceat  vos;   sed  sicui 


—  195  — 

voici  que  cet  appui  biblique  leur  est  encore  enlevé 
par  les  exégètes  protestante  plus  modernes,  qui  font 
observer  que  le  premier  de  ces  deux  passages  allé- 
gués n'a  aucune  force  probante,  attendu  que  le  sent- 
tamini  du  texte  latin  ne  doit  pas  se  prendre  dans  le 
sens  de  l'impératif,  mais  au  sens  de  l'indicatif,  et  ils 
le  prouvent  non-seulement  par  l'autorité  des  anciens 
interprètes,  qui  l'ont  entendu  de  même,  comme  Ta 
fait,  par  exemple,  saint  Cyrille  d'Alexandrie,  mais 
beaucoup  plus  encore  par  le  contexte,  qui  l'exige.  Ils 
vent,  en  outre,  que  ce  texte  s'adresse  aux  phari- 
siens, c'est-à-dire  aux  maîtres  de  la  loi,  et  par  con- 
séquent qu'il  n'a  rien  de  commun  avec  la  présente 
question.  Le  Sauveur  a  voulu  simplement  convaincre 
ces  docteurs  de  la  vérité  de  sa  mission,  et  après  les 
avoir  renvoyés  au  témoignage  de  Jean-Baptiste,  à 
celui  de  ses  propres  miracles,  à  celui  de  son  Père, 
il  finit  par  en  appeler  aux  Écritures,  c'est-à-dire  aux 
prophéties  qui  l'avaient  annoncé,  et  c'est  ce  que  dé- 
montrent évidemment  les  paroles  qui  suivent  :  Si 
vous  croyiez  à  Moïse,  vous  me  croiriez  aussi  ;  car 
c'est  de  moi  qu'il  a  écrit.  11  est  clair  par  là  que 
le  Sauveur  n'a  voulu  faire  qu'un  argument  ad  homi- 
nem  pour  ôter  à  ses  adversaires  tout  moyen  de  répli- 
quer ;  mais  ces  paroles  ne  font  pas  la  moindre  allu- 
sion à  l'interprétation  des  Écritures  comme  suprême 

unctioejus  docetvos  de  omnibus,  et  verum  est  et  non  est  men- 
dacium,  et  sicut  docuit  vos,  ma  ne  te  in  eu.  I  Joan.  u,  27. 


—  1%  — 
règle  de  foi,  et  ne  regardent  en  aucune  manière  les 
fidèles,  dont  elles  ne  parlent  pas  plus  que  ce  n'est  à  eux 
qu'elles  s'adressent  (1).  L'opinion  de  nos  adversaires 
est  moins  favorisée  encore  par  l'autre  passage,  dans  le- 
quel l'apôtre  n'a  pas  d'autre  objet  que  de  prémunir 
les  fidèles  contre  les  faux  docteurs  ou  contre  les  hé- 
rétiques, qui,  sous  prétexte  de  leur  donner  une  con- 
naissance des  vérités  chrétiennes  plus  étendue,  H 
plus  profonde,  séduisaient  beaucoup  d'entre  eux,  et 
après  leur  avoir  fait  perdre  la  simplicité  de  la  foi, 
leur  faisaient  adopter  leurs  funestes  erreurs.   C'est 

(1)  Voir  Kuinoel,  Comment,  in  libros  N.  T.  Jtistoricos, 
vol.  ni,  in  h.  /.,  comme  aussi  Rosexmuller,  Schu/ia  in  h.  I. 
Voir  surtout  "VYiseman,  Co»/er.rx,où  l'éminent  controversiste 
fait  à  ce  propos  les  six  observations  suivantes  :  1°  que,  selon 
la  Vulgate  et  les  anc  iennes  leçons,  les  pharisiens  disent  de  la 
même  manière  à  Nicodème  Joan.  vu,  52):  Scrutare  Scrip- 
t  aras,  et  vide  quia  de  Galihra  propheta  non  surgit,  re- 
tournant ainsi  les  Écritures  contre  le  Christ  ;  2"  que  le  mot 
putatis  exprime  une  improbation,  au  lieu  que  quand  on  ap- 
prouve on  se  sert  du  mot  scire;  -'3°  qu'il  n'est  question  que 
des  Écritures  de  l'Ancien  Testament;  4°  qu'il  n'y  est  question 
que  d'un  point  particulier,  au  lieu  que  les  protestants  vou- 
draient en  inférer  une  règle  unique  sur  tous  les  points  en  gé- 
néral ;  5"  que  le  Christ  n'a  pas  dit  sufficiunt,  mais  testimonium 
perhibent  :  fi"  qu'il  y  ;i  une  différence  essentielle  entre  la  con- 
duite qu'a  tenue  Dieu  dans  L'Ancien  Testament  et  celle  qu'il 
tient  dans  le  Nouveau  :  de  sorte  qu'on  ne  peut  pas  appliquer  au 
Nouveau  sous  ce  rapport  ce  qui  se  trouve  ilit  de  l'Ancien.  L'il- 
lustre auteur  appuie  en  même  temps  de  pieuves  solides  cha- 
cune de  ces  remarques 


—  197  — 
pour  cela  que  l'apôtre  de  la  charité  les  avertit  de  se 
tenir  sur  leurs  garde-  et  de  ne  point  écouter  ces  doc- 
teurs de  mensonge,  puisqu'ils  étaient  d'avance  suffi- 
samment instruits  des  vérités  nécessaires  au  sa- 
lut (1). 

El  ici  s'offre  d'elle-même  à  nous  une  observation 
qui  va  très  bien  à  notre  sujet.  Nous  avons  vu  que  les 
premiers  réiormateurs  se  fondaient  pour  leur  thèse 
sur  une  multitude  de  témoignages  bibliques,  qu'ils 
opposaient  aux  catholiques  comme  autant  d'argu- 
ments péremptoires.  Par  ce  moyen,  ils  avaient  su 
séduire  et  entraîner  dans  leur  parti  beaucoup  de 
gens  qui  avaient  cru  pouvoir  les  prendre  pour  gui- 
des, de  préférence  à  l'Église  catholique,  dans  la  re- 
cherche  de  la  vérité.  Et  voilà  que  les  protestants  de 
nos  jours,  éclairés  par  une  exégèse  plus  profonde, 
abandonnent  ces  témoignages  comme  ayant  une  tout 
autre  signification  que  celle  qu'on  leur  prétait.  C'est 
une  preuve  de  fait  et  évidente,  s'il  en  fut  jamais,  de 
la  fausseté  du  système  de  l'interprétation  privée  (2). 

(1)  Tel  est  le  commentaire  de  Rosen.\ullkr  lui-même  dans 
si's  sculies  sur  re  passage;  mais  Bellakmix  et  d'autres  con- 
troversisles  ou  interprètes  l'avaient  donné  avant  lui. 

(2)  Luther,  l'inventeur  de  la  règle  de  foi  que  nous  discutons, 
nous  ofl're  lui-môme  un  moyen  de  plus  de  confirmer  ce  que  nous 
venons  de  dire.  En  1519,  il  citait  en  preuve  de  sa  thèse  de  l'inu- 
tilité des  bonnes  œuvres  pour  le  salut  plusieurs  textes  de  la  Bible, 
et  entre  autres  le  célèbre  passage  d'Isaïe,  LXIV,  6:  Et  facti  su- 
mus  ut  imnutndus  omties  nos,  et  quasi  païuws  menstruatœ 


-     198  - 

Gomment  donc  les  protestants  ne  voient-ils  pas  que 
ce  ne  saurait  être  là  une  règle  sûre,  et  encore  moins 
la  règle  unique  et  suprême  de  notre  foi? 

On  peut  conclure,  ce  me  semble,  de  cet  exposé,  à 
moins  de  vouloir  fermer  les  yeux  à  la  lumière,  que 
bien  loin  que  la  Bible  fournisse  un  appui  quelconque 
au  système  protestant,  elle  lui  fait  tout-à-fait  défaut 
et  ne  se  prête  d'aucune  manière  à  le  favoriser.  Nous 
voyons,  au  contraire,  quelle  l'exclut  formellement, 
et  qu'elle  s'oppose  directement  ;i  ses  prétentions. 
Nous  voyons  de  plus  que  tant  les  apôtres  que  les 
premiers  fidèles  se  conduisirent  tout  autrement , 
soit  dans  la  prédication  de  la  doctrine  évangéli- 
que,  soit  à  l'occasion  des  questions  qui  surgirent. 
Ils  n'en  appelèrent  jamais  à  la  Bible,  pas  plus  qu'ils 
n'eurent  recours  à  son  interprétation  privée  ;  et.  tandis 
que  les  premiers  réformateurs,  après  avoir  abandonné 
la  méthode  reçue,  voulaient  imposer  à  leur  tour  leur 
nouvelle  interprétation   à  Peflfet  d'établir  une  règle 

universœ  justiUœ  nostrœ,  et  il  le  présentait  comme  décisif,  in- 
sultant en  même  temps  les  catholiques,  à  qui  il  reprochait  leur 
aveuglement  pour  ne  pas  voir  dans  ce  passade  leur  condam- 
nation :  llcec  vel  sala  aiictorittis,  leur  disait-il,  obstruit  om- 
it mm  corUradictorum  os  et  gulatn,  eu  m  sit  apertUshna  {Op. 
lot..  Jenœ,  r.  286).  Eh  bien,  en  1584,  ce  même  Luther  recon- 
naissait que  ce  passage  n'avait  aucune  force  dans  le  sens  où  il 
l'avait  pris  d'abord.  On  peut  en  dire  autant  d'autres  semblables 
textes,  par  exemple  :  Ecoles,  vu,  21  ;  Rom.  vu,  15;  Gai.  v,  17. 
Voir  1)o;j.i.in(.i;i;.  La  Réforme,  t.  m.  p.  1H. 


—  199  — 

opposée,  voilà  qu'aujourd'hui  les  interprètes  mêmes 

du  parti  ne  les  reconnaissent  plus  que  pour  des  guides 
trompés  les  premiers,  et  qui  ne  feraient  que  tromper 
les  autres.  Tous  ceux  qui  se  sont  fiés  à  cette  réglé  se 
sont  fourvoyés  en  conséquence  de  leur  règle  même, 
comme  les  faits  l'ont  démontré,  trop  tard,  hélas! 
pour  beaucoup  d'entre  eux.  L'histoire  étant  ainsi  en 
parfait  accord  avec  la  théorie,  c'est  une  nécessité 
d'admettre  la  vérité  de  notre  proposition  mise  en  tête 
de  cet  article,  que  la  règle  de  foi  introduite  par  le 
protestantisme  pour  être  substituée  à  l'ancienne,  con- 
sidérée au  point  de  vue  biblique,  n'a  aucun  fonde- 
ment dans  la  Bible  même,  et  qu'elle  s'y  trouve  tout 
au  contraire  condamnée. 

NTous  pourrions  confirmer  cette  vérité  par  d'autres 
considérations  prises  d;ms  la  nature,  la  disposition, 
l'espril  même  de  la  Bible,  qui  sont  incompatibles  avec 
cette  règle  de  moderne  invention  ;  mais  comme  nous 
y  reviendrons  dans  la  suite  de  ce  travail,  les  preuves 
que  nous  venons  de  donner  suffiront  pour  le  moment 
à  notre  dessein. 


—  200  — 


ARTICLE  III 


La  règle  rationnelle  de  foi  protestante,  considérée  au 
point  de  vue  biblique,  est  défectueuse  en  ce  qu'elle 
tronque  et  mutile  la  parole  révélée  de  Dieu. 

La  règle  des  protestants  est  fausse  de  droit  et  de  fait. — Fausse 
de  droit,  parce  qu'elle  s'appuie  sur  le  caprice  et  sur  le  sens 
privé, — et  parce  que  la  véritable  leçon  du  texte  a  dû  dépendre 
des  seuls  protestants.  —  De  fait,  parce  que  de  leur  propre 
autorité  ils  ont  scindé  en  deux  le  canon  de  la  Bible.  —  Ce 
qu'ils  n'ont  pu  faire  pour  ses  caractères  intrinsèques  tant 
positifs  que  négatifs.  —  Cela  se  prouve  par  l'examen  de  ces 
caractères  —  Ni  pour  les  caractères  extrinsèques. —  Perfidie 
qu'ils  ont  d'attribuer  aux  catholiques  la  mutilation  de  la 
Bible.  — Ils  ont  fait  de  même  par  rapport  à  chaque  partie 
des  livres  saints.  — Arbitraire  dont  ils  usent  dans  le  choix 
des  leçons  variantes,  —  Dans  leurs  versions  faites  sur  les 
originaux.  —  Ce  qui  se  prouve  par  des  exemples  pris  dans 
l'Ancien  Testament  et  dans  le  Nouveau. —  Autre  espèce  d'al- 
térations du  texte  dans  les  versions  protestantes  tant  ancien- 
nes que  modernes  par  la  Société  bi  blique.  —  Exemples  de 
ces  corruptions  et  de  ces  altérations. 

Quiconque  aura  pesé  avec  attention  tout  ce  que 
nous  avons  dit  dans  l'article  qui  précède  n'aura  pas 
eu  de  peine  à  s'apercevoir  que  les  protestants,  pour 
établir  leur  règle  de  foi  sur  l'interprétation  indivi- 
duelle de  la  Bible,  ont  été  clans  la  nécessité  de  se  ser- 
vir de  cette  même  interprétation  individuelle,  qui  es! 
précisément  la  chose  mise  en  question.  Ou  se  sera. 


—  201  — 

par  conséquent,  aperçu  de  môme  que  si  l'interpréta- 
tion, à  laquelle  ils  s'en  sont  rapportés  pour  établir  leur 
règle  de  foi,  est  douteuse,  pour  ne  pas  dire  fausse, 
outre  que  tout  leur  raisonnement  n'est  qu'un  cercle 
vicieux,  la  règle  qui  s'appuie  tout  entière  sur  cette  in- 
terprétation vacille  et  tombe  d'elle-même  en  ruines. 
comme  manquant  de  solide  base  et  fondée  sur  l'arbi- 
traire, disons  mieux ,  sur  le  faux,  si  nous  devons  en 
croire  l'interprétation  de  leurs  nouveaux  exégètes. 

Un  lecteur,  tant  soit  peu  profond  et  pénétrant, 
verra  tout  cela  sans  peine  ;  mais  nous  voulons  relever 
de  plus  un  autre  vice  inhérent  à  cette  règle  :  c'est 
que,  par  un  tel  procédé,  la  raison  individuelle  de  cha- 
cun se  constitue  arbitre  et  juge  de  cotte  même  Écri- 
ture sainte,  sur  laquelle  la  règle  prétendue  a  dû  être 
fondée.  Et,  pour  que  tout  lé  monde  comprenne 
notre  pensée,  disons  que  les  protestants  ont  décidé 
et  décident  par  eux-mêmes  quels  sont  les  livres 
et  les  parties  de  livres  qu'ils  doivent  admettre  ou 
exclure  comme  contenant  ou  non  la  parole  de 
Dieu  ;  qu'eux  seuls  ont  décidé  et  décident  par 
eux-mêmes  que  toute  la  parole  de  Dieu  révé- 
lée est  contenue  dans  les  seuls  livres  et  dans  les 
seules  parties  de  livres  qu'il  leur  a  plu  d'admettre 
comme  canoniques  et  sacrés ,  et  qu'ainsi  ils  ont  exclu 
et  excluent  d'un  trait  toute  la  parole  de  Dieu  trans- 
mise par  tradition,  ou  toutes  les  traditions  divines.  Or, 
de  tout  cela  que  s'ensuit-il  ?  11  s'ensuit  que  la  nouvelle 


—  202  — 

règle  est  nécessairement  trompeuse  de  droit  à  bien 
des  titres,  et  qu'elle  est  de  plus  trompeuse  et  feu 
de  fait  à  bien  d'autres,  et  que,  par  conséquent,  ellf* 
ne  mérite  la  confiance  d'aucune  personne  sensée  et 
qui  ait  à  cœur  son  salut  éternel.  Voilà  l'important 
sujet  que  nous  avons  à  développer  dans  le  présent  ar- 
ticle. 

Si  les  premiers  réformateurs,  tout  en  proposant 
leur  règle  d'interprétation  privée  de  la  Bible,  avaient 
continué  à  recevoir  le  canon  des  Écritures  sur  l'auto- 
rité de  l'Église,  ils  auraient  pu  de  cette  manière  don- 
ner à  la  règle  qu'ils  proclamaient  quelque  apparence 
de  vérité  ;  mais,  ne  voulant  ni  ne  pouvant  s'y  sou- 
mettre, il  ne  leur  a  été  possible  d'élever,  même  de  ce 
côté,  leur  édifice  que  sur  l'arbitraire  et  sur  le  néant. 
J'ai  dit  :  ne  voulant  ni  ne  pouvant  adopter  le  canon 
des  Ecritures  sur  V autorité  de  l'Église  :  ils  ne  l'ont 
pas  voulu,  pour  ne  pas  faire  acte  de  dépendance  à 
l'égard  de  l'Église  sur  ce  point  fondamental ,  dans  le 
temps  même  où  ils  ruinaient  tout  son  enseignement 
pour  le  mettre  à  la  merci  du  libre  examen  sur  tous  les 
points,  et  par  conséquent  aussi  en  tout  ce  qui  con- 
cerne le  canon  des  saintes  Écritures.  Ils  ne  l'ont  pas 
pu,  à  moins  d'encourir  le  reproche  d'inconséquence 
et  de  contradiction,  puisque,  s'ils  niaient  l'infaillibi- 
lité de  l'Église  sur  tous  les  autres  points  doctrinaux, 
ils  devaient  aussi  la  croire  sujette  à  errera  par  rapport 
au  canon  des  livres  saints.  \près  avoir  donc  nié  fin- 


-    2J3  — 

faillibilité  del'Eglise  sur  ce  point  en  question,  ilsdurent, 
par  rapport  à  rot  objet,  comme  par  rapport  aux  reS 
articles  de  croyance,  reconstruire  tout  pareux-même§ 
ot  m  faire  les  soûls  juges  des  livres  qu'on  retiendrai! 
comme  inspirés  de  Dieu,  et  de  ceux  qui  ne  mérite- 
raient pas  cet  honneur. 

Or,  c'est  cette  prétention  de  leur  part  que  j'affirme, 
premièrement,  être  trompeuse  de  droit  h  plusieurs 
titres,  et  qui  les  a  obligés  à  scinder  en  deux  la  parole 
révélée  de  Dieu.  Elle  est  trompeuse,  en  effet ,  dans 
son  principe  je  veux  dire  dans  son  origine  ;  car  qui 
leur  donnait  cette  haute  mission  de  renverser  d'un 
trait  de  plume,  au  xvi'  siècle,  ce  canon  qui  était 
de  commun  accord  par  toute  la  chrétienté,  par  l'Église 
d'Orient  comme  par  celle  d'Occident  ?  Comme  l'in- 
spiration est  un  fait  interne  et  qui  ne  pouvait  être 
attesté  que  par  l'Église  même  qui ,  en  la  recueillant 
<\r^  mains  mêmes  des  auteurs  inspirés  ou  des  apôtres, 
la  sanctionna  par  son  autorité  infaillible,  personne, 
excepté  elle,  ne  pouvait,  pas  plus  qu'on  ne  le  peut  en- 
core, être  juge  ou  témoin  compétent  d'un  fait  de  cette 
nature,  De  la  vient  que  les  réformateurs  furent  ré- 
duits, pour  former  leur  nouveau  canon, 'à  s'en  rap- 
porter uniquement  soit  à  une  critique  mal  assurée  sur 
ce  qu'en  avaient  pensé  les  anciens,  soit  a  de  pures 
conjectures  internes  ou  à  leur  jugement  particulier 
dicté  par  le  caprice  du  moment.  Mais  un  choix  de 
cette  espèce,  qui  pouvait  le  sanctionner?   N'était-ce 


—  204  — 

pas  là  renouveler  tout  ce  que  les  anciens  hérétiques, 
en  'vers  temps  et  à  diverses  reprises,  avaient  fait 
contre  toute  règle?  N'était-ce  pas  là  donner  à  leurs 
disciples  le  droit  illimité  de  faire  la  même  chose  à  leur 
exemple,  dès  qu'ils  viendraient  à  se  persuader  que  le 
canon  adopté  ou,  pour  mieux  dire,  reconstruit  par 
leurs  maîtres,  n'était  pas  établi  sur  des  bases  assez 
sûres  ? 

En  résumé,  ce  canon  était  de  nulle  valeur,  com- 
me étant  l'ouvrage  d'hommes  faillibles,  c'est-à-dire 
sujets  à  erreur,  ainsi  que  les  réformateurs  eux-mêmes 
faisaient  profession  de  le  reconnaître,  et  par  là  même, 
sous  cet  autre  rapport,  ouvrage  sans  fermeté,  sans 
consistance  :  canon  qui,  étant  l'œuvre,  si  on  le  veut, 
de  la  science  et  de  la  critique,  a  dû  nécessairement 
en  subir  les  épreuves  souvent  capricieuses,  toujours 
incertaines;  et  c'est  ce  qu'ont  prouvé  de  nos  jours  les 
succès  du  rationalisme,  dont  les  efforts  destructeurs 
n'ont  pu  être  comprimés  par  aucune  digue,  et  dont 
l'action  dissolvante  n'a  pu  être  réparée. 

Mais  il  y  a  encore  quelque  chose  de  plus.  On  sait 
que  les  écrits  originaux  du  Nouveau  Testament  furent 
perdus  dès  le  premier  siècle,  parce  que  les  apôtres  et 
leurs  premiers  disciples,  pauvres  comme  ils  étaient, 
se  servirent,  pour  les  composer,  de  membranes  ou  de 
papiers  de  peu  de  prix,  et  par  conséquent  de  peu  de 
durée.  Les  exemplaires  et  les  copies  s'en  multiplièrent 
■  ^pendant  en  nombre  prodigieux;  et  comme  la  chose 


—  205  — 
était  inévitable,  on  vit  se  multiplier  en  nombre  égal 
les  altérations,  les  leçons  variantes,  des  additions  qui 
passèrent  de  la  marge  dans  le  texte,  des  omissions  ou 
des  suppressions  de  passages  entiers,  causées  par  la 
ressemblance  des  premiers  et  derniers  mots  :  toutes 
choses  bien  connues  des  critiques  bibliques,  qui  en 
recueillant  les  leçons  variantes  ont  réussi  à  en  comp- 
ter jusqu'à  plus  de  trente  mille.  Quelques-unes  de  ces 
variantes  ont  de  l'importance  et  intéressent  même  le 
dogme,  en  rendant  incertaine  la  vraie  leçon  de  plus 
d'un  texte  dogmatique.  On  a  cherché  à  retrouver  le 
vrai  texte  dans  cette  confusion  au  moyen  de  ce  qu'on 
a  appelé  les  familles  des  codex;  mais  outre  que  les 
inventeurs  de  ce  système  ne  s'accordaient  pas  toujours 
dans  la  manière  de  les  déterminer,  le  nombre  des  co- 
dex sans  famille  connue  croissant  de  plus  en  plus,  il 
fallut  bien  y  renoncer  (1).  Au  milieu  donc  de  cette  va- 
riété presque  infinie  de  leçons ,  les  réformateurs .  qui 
avaient  répudié  l'autorité  de  l'Église,  s'érigèrent  à  leur 
tour  juges  sans  appel  de  la  véritable  leçon  à  admet- 
tre comme  authentique.  Or,  ici  reviennent  les  mêmes 
inconvénients  d'incertitudes,  de  perplexités,  à  l'égard 

1  Voir  sur  ces  familles  Y  Essai  d'une  introduction  critique, 
par  Cellérier,  Genève,  1838,  1*«  partie,  sert.  4.  p.  68.  On  y 
voit  l'auteur  triompher  de  sa  découverte  comme  d'un  moyen 
infaillible  pour  lever  toute  incertitude  par  rapport  aux  textes. 
Le  l'ait  est  que  sou  système  est  tombé  dans  l'oubli  comme  son 
livre. 


—  206  — 
de  la  véritable  parole  de  Dieu,  d'instabilité  et  de 
changements  perpétuels  dont  le  champ  restait  ouvci  i 
aux  critiques,  et  que  nous  signalions  tout  à  l'heure  à 
propos  de  la  canonicilé  de  ces  livres  mêmes  et  de 
leurs  parties.  Eh!  de  quelle  autorité  les  réformateurs 
se  sont-ils  arrogé  le  droit  de  donner  la  préférence  à 
une  leçon  plutôt  qu'à  une  autre?  Et  s'ils  se  sont  trom- 
pés dans  le  choix,  voilà  que  nous  avons  la  parole  de 
l'homme  à  la  place  de  celle  de  Dieu,  comme  cela  doit 
également  être,  s'ils  ont  retranché  ou  ajouté  quelque 
chose  au  texte  reçu.  Ils  n'ont  pu  donner  aucune  ga- 
rantie de  la  bonté  de  leur  choix,  et  c'est  ce  qu'ont 
bien  démontré  depuis  lors  les  travaux  des  critiqu« 

Tout  cela  ne  se  rapporte  encore  qu'à  la  question 
de  droit  :  pour  ce  qui  est  du  fait,  voyons  maintenant 
comment  les  réformateurs  ont  réellement  scindé  en 
deux  la  parole  révélée,  et  l'ont  mutilée  sur  plusieurs 
points.  Et  premièrement  Luther,  usant  de  son  pou- 
voir dictatorial,  a  rayé  d'un  trait  de  plume  de  l'an- 
cien canon,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit,  tous  les 
livres  deutero-canoniques  tant  de  l'Ancien  que  du 
Nouveau  Testament.  Et  cela,  parce  qu'il  voyait  que 
ces  livres  ne  pouvaient  s'accorder  avec  sa  nouvelle 
doctrine  de  la  foi  seule  justifiante  à  l'exclusion  des 
bonnes  œuvres  (1).  Ce  n'est  donc  pas  l'amour  de  la 

(1)  C'est  ce  que  nous  découvre  le  protestant  Moulinié,  de  Ge- 
nève, dans  son  ouvrage  déjà  cité  :  Votice  sur  les  (ivres  apocry- 
phes, où  il  observe  dans  la  préface  qu'on  prit  le  parti  de  sup- 


—  207  — 

vérité  qui  le  détermina  à  l'aire  cette  suppression, 
mais  l'esprit  de  système,  comme  cela  s'était  vu  pra- 
tiquer déjà  par  les  anciens  hérétiques  toutes  les  fois 
qu'ils  ae  pouvaient  ramener  à  leur  système  préconçu 
et.'  qu'ils  lisaient  dans  les  livres  saints  :  ils  avaienl 
trouvé  plus  expédient  d'en  faire  disparaître  tout  ce 
qui  leur  créait  des  obstacles  insurmontables.  Or,  que 
le  docteur  saxon  ait  été  mal  inspiré  en  ce  point,  et 
qu'ainsi  il  ait  mutilé  la  parole  révélée,  c'est  ce  qu'ont 
fait  voir  les  réformés  proprement  dits,  qui,  bien  qu'ils 
adoptassent  la  mémo  doctrine  de  la  foi  seule  justi- 
fiante, trouvant  cependant  comme  Calvin,  leur  chef, 
quelque  moyen  de  la  mettre  en  harmonie  avec  les  li- 
\  ics  deutero-canoniques  du  Nouveau  Testament,  con- 
servèrenl  ces  livres  dans  le  canon,  et  n'en  rejetèrent 
que  les  deutero-canoniques  de  l'Ancien.  Les  Luthé- 
riens eux-mêmes  suivirent  en  ce  point  les  réformés, 
et  remirent  dans  le  canon  les  livres  du  Nouveau  Tes- 
tament rejetés  par  Leur  maître.  Dans  la  suite  tous  les 
protestants  en  général  ont  adopté  ce  canon,  où  il  n'y 


primer  ces  livres  pour  quelques  passages  dont  la  doctrine  ne 
se  trouvait  pas  conforme  à  Vanalogie  de  la  foi.  comme  on  l'en- 
tend dans  le  protestantisme.  C'est  cequ'il  dit  en  parlant  des  li- 
vres deu  oro-canoniques  de  l'Ancien  Testament.  11  revient  en- 
suite an  même  sujet  dans  ses  Considérations  générales,  p.  164 
etsuiv.  Or,  ce  même  principe  est  celui  qui  a  l'ait  rejeter  à  Lu- 
ther les  livres  deutero-canoniques  du  Nouveau  Testament,  et 
particulièrement  l'épître  de  saint  Jacques. 


—  208    - 

a  de  retranchés  que  les  livres  deutero-canoniques  de 
l'Ancien  Testament. 

Par  un  reste  de  pudeur  cependant,  ils  n'ôtèrent  pas 
tout-à-fait  de  devant  les  yeux  des  fidèles  ces  livres, 
auxquels  les  avait  accoutumés  l'ancienne  Église  ;  mais 
ils  les  publièrent  en  un  même  corps  avec  les  autres 
livres  de  la  Bible  qu'ils  avaient  retenus,  en  forme 
d'appendice,  sous  le  titre  particulier  de  livres  apocry- 
phes. La  Société  biblique  a  fait  un  pas  de  plus,  non 
toutefois  sans  de  fortes  oppositions  et  de  violents  dé- 
bats, et  elle  a  publié  la  Bible  dans  les  diverses  lan- 
gues sans  cette  addition,  faisant  ainsi  totalement  dis- 
paraître ces  livres  du  texte  sacré. 

Or,  de  quel  droit  les  premiers  réformateurs,  comme 
ceux  qui  les  suivirent,  s'érigèrent-ils  en  juges,  pour 
partager  ainsi  en  deux  le  livre  divin  reçu  et  admis 
jusqu'à  leurs  jours  par  toute  l'Église  chrétienne?  S'il 
y  a  du  danger,  comme  ils  affectent  de  le  dire,  à  ad- 
mettre la  parole  de  l'homme  comme  si  elle  était  parole 
de  Dieu,  y  en  a-t-il  moins  à  rejeter  la  parole  de  Dieu 
comme  si  elle  était  parole  de  l'homme?  Quels  furent 
donc  les  motifs  qui  les  firent  agir?  Furent-ils  déter- 
minés par  des  raisons  intrinsèques,  je  veux  dire  par 
les  caractères  propres  que  ces  livres  leur  présentaient  ? 
ou  bien,  furent-ils  déterminés  par  des  raisons  extrin- 
sèques? Ils  ne  purent  l'être  ni  par  les  unes  ni  par  les 
autres;  et  par  conséquent,  ils  n'eurent  pour  mobile 
que  leur  esprit  de  système,  ou  bien  quelque  chose  de 


—  20V>  — 
purement  arbitraire,  c'est-à-dire  un  pur  caprice  avec 
des  intentions  hostiles  à  l'Église. 

Disons  un  mot  en  courant  de  ces  raisons  intrin- 
sèques ou  extrinsèques,  mais  seulement  autant  que 
cela  ne  nous  écartera  pas  de  notre  sujet.  Car  une 
étude  approfondie  de  cette  question  demanderait  un 
ouvrage  à  part,  et,  s'il  plaît  à  Dieu,  nous  ne  tarde- 
rons pas  d'ici  à  quelque  temps  de  l'entreprendre. 

Pour  exclure  du  canon,  en  considération  des  ca- 
ractères intrinsèques,  les  livres  deutero-canoniques, 
les  protestants  commencent  par  fixer  le  nombre  de 
ces  caractères,  qu'ils  portentcn  tout  à  huit,  quatre  né- 
gatifs et  quatre  positifs.  Or,  les  quatre  positifs,  pour 
commencer  par  ceux-ci,  sont  selon  les  protestants  : 
1°  que  les  livres  divins  contiennent  des  prophéties  ou 
des  miracles  opérés  par  la  toute-puissance  divine: 
"2"  qu'ils  enseignent  des  vérités  de  foi,  des  dogmes  ré- 
vélés, et  non  pas  seulement  des  règles  morales  de 
conduite  ;  3°  qu'ils  contiennent  une  doctrine  sublime 
sur  la  nature  de  Dieu,  sur  la  pratique  des  vertus  chré- 
tiennes, et  sur  les  devoirs  de  l'homme  envers  la  Di- 
vinité; k°  qu'ils  soient  cités  dans  le  Nouveau  Testa- 
ment, dans  la  supposition  qu'ils  appartiennent  à  l'An- 
cien. Les  quatre  négatifs  ensuite  sont  :  1°  qu'on  n'y 
trouve  enseigné  rien  de  contraire  à  la  doctrine  con- 
tenue dans  les  livres  certainement  canoniques,  ou  à 
l'analyse  de  la  foi;  2°  rien  de  contraire  non  plus  à  la 
doctrine  professée  par  l'Église  primitive  et  par  les  an- 

T.  I.  14 


—  210  — 

riens  docteurs  ;  3°  rien  qui  contienne  des  erreurs  ma- 
nifestes en  fait  de  sciences,  d'histoire  ou  de  chrono- 
logie ;  4°  rien  qui  renferme  des  choses  absurdes,  in- 
croyables, indignes  de  Dieu  (1). 

Je  ne  m'engagerai  point  ici  à  examiner  un  par  un 
lous  ces  caractères,  l'incertitude  et  la  fausseté  de  plu- 
sieurs d'entre  eux,  leur  insuffisance,  l'incapacité  où 
est  le  peuple  soit  de  les  discuter,  soit  de  les  apprécier, 
puisqu'il  faudrait  pour  cela  une  connaissance  appro- 
fondie non-seulement  de  l'Écriture,  mais  de  l'ar- 
chéologie, de  la  patristique,  de  la  théologie,  une  cri- 
tique saine,  et  d'autres  qualités  qu'il  ne  serait  pas  rai- 
sonnable d'exiger  du  commun  des  fidèles.  Laissant 
donc  toute  discussion,  je  me  contenterai  de  faire  ob- 
server que  les  protestants,  en  fixant  ces  caractères, 
avaient  leur  propre  doctrine  pour  point  de  mire, 
et  qu'en  conséquence  ils  insistaient  sur  l'analogie  de 
la  foi  sans  pouvoir  dire  encore  quels  en  seraient  les 
articles.  Ils  ont  mis  en  avant  les  doctrines  de  l'Église 
primitive  et  des  anciens  Pères,  dans  la  persuasion 
({lie  l'Église  actuelle  s'était  écartée  de  la  doctrine  de 
l'Église  primitive  et  des  anciens  docteurs.  Ils  se  sont 
constitués  eux-mêmes  les  arbitres  de  la  vraie  et  de  la 
fausse  doctrine,  de  ce  qui  doit  passer  pour- absurde 
ou  incroyable,  des  devoirs  que  l'homme  peut  avoir  à 


(1)  Voir  l'ouvragé  déjà   cité  de  Mgr   MALOU,  t.    n,   c.  8, 
art.  1.  s  ». 


—  211  — 

remplir  envers  la  Divinité,  et  d'antres  articles  de  cette 
espèce.  D'où  je  conclus  qu'ils  ont  inventé  et  posé'  ces 
principes  a  priori  pour  atteindre  le  but  qu'ils  s' étaient 
proposé  d'avance.  Or,  qui  voudra  leur  accorder  Oé 
privilège? 

Mais  ce  qui  montre  encore  mieux  leur  espril  de 
système  et  leur  aveuglement,  c'est  que  sans  s'en  aper- 
cevoir ils  ont  fourni  des  armes  aux  incrédules  pour 
enlever  au  canon  de  la  Bible,  sinon  tous  les  livres,  au 
moins  une  grande  partie  des  livres  mêmes  dont  se 
compose  leur  canon  protestant.  Pour  une  thèse  de 
cette  importance,  passons  en  revue  les  caractères 
qu'ils  ont  eux-mêmes  établis. 

Si  Ton  doit  retrancher  du  canon,  d'après  le  pre- 
mier caractère,  tout  livre  qui  ne  contient  ni  miracles 
ni  prophéties,  il  faudra  par  là  même  supprimer  le 
livre  de  Rutli  dans  l'Ancien  Testament,  et  l'épître  à 
Philémon  dans  le  Nouveau  ;  car  on  ne  trouve  dans 
l'un  comme  dans  l'autre  ni  miracles  ni  prophétie.-. 

En  vertu  du  second  caractère,  lequel  ne  reconnaît 
comme  livres  divins  que  ceux  qui  contiennent  des  vé- 
rités de  toi .  et  non  pas  seulement  des  règles  morales 
de  conduite,  les  protestants  devront  exclure  de  leur 
canon  le  Cantique  des  cantiques,  qui,  expliqué  à  la 
lettre,  comme  ils  l'entendent,  ne  contient  aucune  vé- 
rité dogmatique,  mais  bien  plutôt  un  épithalame;  et 
ils  feront  de  même  de  plusieurs  psaumes  qui  sont  pu- 
rement moraux. 


—  212  — 

En  vertu  du  troisième  caractère,  qui  exige  pour  un 
livre  divin  qu'il  contienne  une  doctrine  sublime  par 
l'apport  à  la  Divinité,  il  seront  obligés  de  supprimer , 
outre  les  livres  déjà  nommés ,  la  seconde  et  la  troi- 
sième épître  de  saint  Jean,  qui  ne  traitent  d'aucun 
des  divins  attributs. 

Insistant  ensuite  sur  le  quatrième  caractère ,  qui 
demande  que  les  livres  de  l'Ancien  Testament  soient 
cités  dans  le  Nouveau,  on  les  forcera,  comme  nous 
l'avons  déjà  observé  dans  l'article  i  de  ce  chapitre 
même,  à  effacer  de  leur  catalogue  au  moins  onze  ou 
douze  livres  du  premier  dont  il  n'est  fait  aucune 
mention  dans  l'autre. 

Je  néglige  d'ailleurs  d'observer  que  chacun  de 
ces  caractères ,  et  tous  à  la  fois ,  ou  du  moins 
la  plupart ,  se  remarquent  dans  les  livres  deu- 
tero-canoniques,  rejetés  par  nos  adversaires,  comme 
nous  l'avons  déjà  fait  voir  dans  l'article  tout  à  l'heure 
cité  ;  et  quiconque  voudra  examiner  la  chose  sans 
préjugé  de  parti  s'en  convaincra  sans  aucune  peine. 

Pour  ce  qui  regarde  les  caractères  négatifs,  admis 
tels  aussi  que  les  protestants  les  proposent,  il  n'esl 
personne  qui  ne  voie  qu'ils  pourraient  facilement  se 
rétorquer  contre  les  livres  proto-canoniques,  dans 
lesquels  les  rationalistes  et  les  incrédules  prétendent 
avoir  trouvé  des  antilogics  et  des  choses  contrai- 
res à  l'analogie  de  la  foi ,  selon  que  chacun  l'en- 
tend, c'est-à-dire,  dans  le  système  protestant,  à  sa 


—  -213  — 
façon.  11  faut  dire  la  même  chose  du  second  carac- 
tère négatif,  qui  esl  que  la  doctrine  du  livre  ne  soit 
pas  contraire  à  celle  de  l'Église  primitive  et  des  an- 
ciens docteurs  :  ce  sont  là  des  choses  tout  aussi  bien 
relatives.  Une  légère  connaissance  des  ouvrages  pu- 
bliés par  les  rationalistes  et  les  incrédules  convaincra 
sans  peine  quiconque  le  voudra  des  erreurs  presque 
innombrables,  soit  historiques,  soit  chronologiques 
ou  scientifiques,  qu'ils  ont  prétendu  trouver  dans  les 
livres  proto-canoniques  de  la  Bible.  11  faut  porter  le 
même  jugement  des  choses  absurdes,  incroyables 
et  indignes  de  Dieu,  tout  ce  qui  sort  de  la  sphère  de 
la  raison  de  l'homme,  ou  du  cours  ordinaire  de  la 
nature,  passant  dans  leur  opinion  pour  absurde,  in- 
croyable et  indigne  de  Dieu  ;  de  même  que  tout  ce 
qu'ils  n'ont  pu  concilier  avec  ces  principes,  ils  l'ont 
relégué  parmi  les  mythes  historiques  ou  poétiques. 
Tel  est  le  résultat  des  prétendus  caractères  internes 
assignés  par  les  protestants,  dans  le  but  de  justifier 
la  suppression  qu'ils  ont  faite  des  livres  deutero-ca- 
noniques  de  l'Ancien  Testament  :  caractères,  comme 
je  l'ai  déjà  dit,  nuls,  trompeurs  et  arbitraires,  qui, 
s'ils  étaient  rigoureusement  appliqués  à  chaque  livre, 
conduiraient  à  taire  disparaître  la  Bible  entière.  Que 
s'ils  veulent  conserver  les  livres  admis  par  eux  jusqu'à 
ce  jour,  ils  ont  à  résoudre,  eux  aussi,  les  mêmes 
difficultés  qu'ils  opposent  aux  livres  appelés  par  eux 
apocryphes,   quand  elles  leur  sont  opposées  par  les 


—  2(4  — 

incrédules  et  les  rationalistes  contre  la  Bible  entière, 
puisque  la  cause  est  lamùme,  comme  Tout  avoué 
ingénument  quelques  protestants  modernes  plus 
sincères  que  les  autres  (1).  Au  reste,  de  savants  ca- 
tholiques ont  complètement  résolu  toutes  les  difficul- 
tés élevées  par  les  incrédules  et  les  rationalistes  con- 
tre la  Bible  en  général ,  et  contre  chacun  de  ses  li- 
vres en  particulier  (2),  et  celles  en  outre  que  les 
protestants  ont  opposées  aux  livres  doutero-canoni- 
ques  du  Vieux  Testament  (3) . 

(1)  Nous  avons  déjà  rapporté  les  aveux  formels  do  Reuss, 
dans  sa  Dissert.  pol.  de  libris  N.  T.  apocryphis  perperam 
plein  negatis,  p.  15.  Moulinié  a  fait  le  même  aveu  dans  sa 
Notice  des  livres  apocryphes,  où  nous  lisons,  p.  7  de  l'intro- 
duction :  «  Aussi  ne  craignons-nous  pas  de  dire  que  tous  les 
"  Coups  qu'on  veut  maintenant  porter  aux  livres  apon  y  plies 
•■  peuvent  être  dirigés  avec  succès  par  les  incrédules  contre  le 
«  canon  sacré,  et  servir  à  ébranler  l'édifice  de  l'Église.  » 

'  est  ce  qu'ont  fait  entre  autres  apologistes  VE1TH  dans 
l'ouvrage  intitulé:  Script ura sacra  contra  inc redidos  ;  Duclot, 
dans  sa  Bible  vengée;  GoLDHAGEN,  Inlrodactio  in  sacrant 
Scripturam,  et  /  "tndicke  harmonico-criticie  et  exegeticx  iti  sa- 
cra m  Script uram. 

(1)  Outre  l'ouvrage  cité  de  Mgr  Malou,  l'ouvrage  publié  à 
Rome  en  1841  par  le  professeur  L.  Yixcexzi  sous  le  titre  :Ses- 
sio  iy  CencUii  Tridenlini,  mérite  une  mention  spéciale,  aussi 
bien  que  les  Annales  rerum  Sgriœ  de  Frœlich,  qui  ont  pour 
objet  de  venger  les  livres  des  Macliabées  contre  le  protestant 
Wernsdorf,  travail  continué  et  perfectionné  par  Khell  dans 
l'ouvrage  Comment  a  tio  historico-critica  de  fide  liisforica  Ma- 
(■h'ibœorion:  mais  principalement   par  le  savant  Kckel  dans  sa 


—  215  — 

Voilà  pour  les  caractères  internes.  Quant  aux  ca- 
ractères externes,  qui  se  puisent  dans  les  témoigna- 
ges des  anciens  Pères  de  l'Église  et  des  écrivains 
ecclésiastiques,  ainsi  que  dans  les  coutumes  des  Égli- 
ses particulières ,  il  est  aujourd'hui  démontré  :  1»  que, 
comme  nous  l'avons  déjà  fait  remarquer,  aucun  des 
canons  anciens  ne  s'accorde  avec  le  canon  adopté  par 
les  protestants,  au  point  que  de  toute  l'antiquité 
chrétienne  ils  ne  peuvent  pas  en  produire  un  seul  qui 
leur  soit  favorable  ;  2°  que  si,  dans  quelques  canons 
de  certaines  Églises  particulières,  se  trouve  omis 
quelque  livre  deutero-canonique  de  l'Ancien  Testa- 
ment, on  y  trouvera  omis  également  quelques  livres 
proto-canoniques ,  et  que  par  conséquent  ces  canons 
sont  inachevés,  et  ne  peuvent  être  objectés  aux  ca- 
tholiques par  les  protestants  sans  nuire  à  la  cause 
même  de  ces  derniers  ;  o°  que  si  l'on  veut  avoir  è 
aux  témoignages  particuliers,  c'esl  une  chose  main- 
tenant connue  de  tous  les  érudits,  qui'  la  plupart  des 
Pères  qui  reçoivent  comme  divinement  inspirés  les 
livres  deutero-çanoniques  de  l'Ancien  Testament,  re- 
jetés du  canon  protestant,  rejettent  au  contraire  ou 
révoquent  en  doute  pour  le  moins  les  deutero-câno- 
niques  du   Nouveau,   admis  comme  divins  par    le 


Numismatique;  Cibot,  dans  son  commentaire  sur  le  livre  d'Ea- 
tlier,  pour  ne  pas  parler  des  plus  anciens,  tels  que  Sartorius, 
Bonfrerius. 


—  210  - 

canon  protestant  (1)  ;  Z|"  enfin,  que  le  canon  reconnu 
et  sanctionné  par  le  concile  de  Trente  a  seul  son  type 
parfait,  et  même  identique,  dans  le  canon  reçu  et 
reconnu  par  l'antiquité  au  rv°  siècle  de  l'Église,  c'est- 
à-dire  dans  le  canon  de  l'Église  d'Afrique,  qui  est  le 
premier  qu'on  sache  avoir  été  reconnu  solennel- 
lement, et  par  cette  Église  particulière ,  et  par  l'É- 
glise de  Rome,  et  ensuite  par  toute  l'Église  occiden- 
tale et  orientale  (2). 

Et  cependant,  comme  si  rien  n'avait  été  répondu 
par  les  catholiques,  non-seulement  les  protestants 
n'ont  pas  adopté  le  canon  de  l'Église;  mais  faisant 
un  pas  de  plus  dans  cette  voie  de  destruction,  la 
grande  Société  biblique  de  Londres,  poussée  par  les 
presbytériens  écossais,  exclua,  par  un  décret  tout 
exprès,  des  Bibles  qu'elle  publiait  dans  les  diverses 
langues,  tous  les  livres  deutero-canoniques  de  l'An- 
cien Testament  (3) ,  résistant  en  même  temps  à  toutes 

h  C'est  ce  que  je  me  propose  de  démontrer  en  particulier,  à 
l'aide  de  bien  des  témoignages  de  ce  genre  que  j'ai  déjà  re- 
cueillis. Voir  en  attendant   l'ouvrage   de  Waterpobd,  publié 

assez  récemment  en  Angleterre  contre  un  certain  Simpson,  mi- 
nistre  anglican,  sous  le  titre  de  An  Examlnation,  etc.,  ch.  3. 
2j  Voir  le  traité  de  l'auteur  De  Locis  theologicis,  part.  n. 
sect.  1,  c.  2. 

(3)  Ce  décret  émané  de  l'assemblée  générale  de  la  Société  bi- 
blique parut  d'abord  en  trois  articles,  auxquels  vint  s'adjoin- 
dre, en  1817,  un  quatrième  article  conçu  en  ces  termes  :  «  On 
n'accordera  des  exemplaires  îles  Ecritures  aux  sociétés  qui  font 


—  217  — 

les  réclamations  qui  lui  étaient  "adressées  par  les  sociétés 
partielles  de  l'Allemagne,  de  la  Suisse  et  de  la  France. 
Ces  livres  n'ont  plus  du  paraître  dans  le  corps  de 
la  Bible,  pas  môme  à  titre  d'appendices.  Cet  acte  de 
la  Société  a  été  un  jugement  définitif,  et  le  jugement 
rendu  par  elle  est  devenu  irrélbrmable.  Or,  n'est-ce  pas 
là  s'arroger  une  autorité  décisive,  infaillible,  qui  inter- 
dit tout  doute,  tranche  toute  question?  Eh  bien,  ces 
mêmes  agents  bibliques  sont  les  mêmes  qui  décla- 
ment tous  les  jours  contre  le  pouvoir  despotique  de 
l'Église  catholique. 

Mais  plut  à  Dieu  que  ceux-ci  se  fussent  contentés 
de  publier  et  de  distribuer  ces  Bibles  tronquées,  mu- 
tilées,  scindées  en  deux,  aux  sectes  protestantes  seule- 
ment, ou  tout  au  plus  aux  païens  dont  ils  se  portaient 
pour  apôtres.  Mais  non,  ils  ne  se  sont  pas  conten- 
ir^ de  si  peu:  ils  ont  voulu  déplus,  comme  par  fureur 
de  prosélytisme,  les  publier  et  les  distribuer  pour  les 
catholiques  ;  et  ils  n'ont  pas  cessé  de  les  répandre  de 
cette  manière  dans  les  pays  catholiques  qu'ils  aspi- 
rent à  pervertir,  et  cela  sous  l'égide  et  la  protection 
du  ministère  politique.  Eh  !  n'a-t-on  pas  entendu  na- 
guère à  la  Chambre  des  communes  d'Angleterre  le 
ministre  lord  John  Russell  dénoncer,  comme  un 
grave  délit,  l'arrestation  faite  dans  une  ville  d'Italie 

circuler  les  apocryphes  à  leurs  propres  Irais,  que  sous  la  condi- 
tion  rxpresse  qu'elles  les  vendront  ou  distribueront  sans  addi- 
tion ni  altération.  •• 


—  218  — 

d'individus  coupables  d'avoir  vendu  la  Bible  en 
italien;  ce  qui  voulait  dire,  d'avoir  distribué  les 
Bibles  tronquées  et  falsifiées  de  la  Société  bibli- 
que (1)  ? 

Tout  ce  que  nous  avons  dit  des  livres  entiers  doit 
se  dire,  pour  la  môme  raison,  des  diverses  parties  des 
livres  saints,  que  les  protestants  modernes  ne  cessent 
de  mutiler  et  de  supprimer  à  leur  guise,  de  leur  pro- 
pre autorité,  ou  au  gré  de  leur  sens  privé.  Vous  diriez 
que  leur  occupation  journalière  serait  d'éplucher  cha- 
que livre,  chaque  chapitre  et,  pour  ainsi  dire,  chaque 
verset,  pour  voir  s'ils  pourront  faire  disparaître  du 
texte  sacré  tout  ce  qui,  selon  leur  critique,  ne  résiste 
pas  à  l'examen ,  ou,  pour  mieux  dire,  tout  ce  qui  ne 
s'accommode  pas  à  leur  point  de  vue  (2).  Il  suffit  de 
jeter  un  coup  d'œil  sur  leurs  diverses  éditions  soi-di- 
sant critiques  du  texte  grec  du  Nouveau  Testament 
publiées  ces  dernières  années,  à  commencer  par 
Griesbachet  à  finir  par  Tischendorf,  pour  se  convain- 
cre de  leurs  progrès  dans  cette  œuvre  de  destruction. 
Mais,  de  crainte  d'être  trop  long  et  de  répéter  ce  que 
j'ai  déjà  dit,  je  m'abstiendrai  d'entrer  dans  le  détail 
minutieux  de  ce  dernier  sujet. 

Cela  même  pourtant  me  rappelle  à  la  pensée  un 

(1)  Voir  les  journaux  du  temps,  et  particulièrement  l'Uni- 
vers dans  l'affaire  Madiai. 

(2)  MOULIMÉ,  ouvr.  cité,  introd.,  p.  6. 


—  219  — 

autre  goure  dn  mutilation  que  1rs  protestants  se  per- 
tnettenl  eu  général,  et  qui  est  de  la  plus  grave  impor- 
tance :  c'est  l'arbitraire  avec  lequel  ils  fonl  le  choix  des 

variantes,  ou  des  diverses  leçons  d'un  seul  et  même 
ige  ou  texte  biblique.  Tout  le  monde  saii  que, 
par  rapport  au  Vieux  Testament,  les  variantes  <\u 
texte  hébreu  s'élèvenl  I  plusieurs  milliers,  comme 
on  peut  le  voir  par  les  travaux  de  Kennicott  el  de 
Rossi  (1),  et  que  celles  du  texte  grec  du  Nouveau 
Testament  sont  encore  beaucoup  plus  nombreuses  (2). 
Je  ne  disconviendrai  pas  que  ces  variantes  ne  ser- 
vent beaucoup  à  la  critique,  à  l'exégèse,  è  l'histoire 
du  texte,  aux  recensements,  etc.  (o).  Je  dis  donc  que. 
comme  parmi  ces  variantes  il  s'en  trouve  beaucoup 
qui  tombent  sur  des  textes  dogmatiques,  ou  qui  se 
rapportent  à  des  points  de  controverse  et  de  polémi- 
que, les  protestants,  lorsqu'ils  rencontrent  quel- 
qu'une d'entre  elles  qui  favorise, ne  fut-ce  qu'en  ap- 
parence, les  opinions  de  leur  secte,  s'attachent  aussitôt 

(1)  Voit-  I  ariiï  lecliones  if.  T.,  opère  et  studio  Joan.  Ber- 
oardi  de  Rossi,  Parme,  1784,  en4  vol.  in-4», Prolegomena  his- 
torico-critica. 

_      iili  en  a  recueilli  à  lui  seul  phïs  de  trente  mille.  Voir 
D-stcwicntitHi    cm»    leetionilms    rnriantibus,  Oxonii. 
1702.   Werstein,  Mutthai,  Griesbaeh  et  d'autres  protestante 
venus  depuis  en  ont  trouvé  davantage  encore. 

■  Voir  les  Prolégomènes  de  Uossi,  que  nous  citions  tout  à 
l'heure,  et  Michaëlis  dans  son  Introduction  au  Xouveau  Testa- 
ment, traduite  en  français  par  Chénevière.  t.  i.  p.  557-566. 


—  -220  — 
à  elle  à  l'exclusion  de  toutes  les  autres,  comme  à  la 
seule  vraie  leçon  à  sui\  re,  sans  autre  droit  de  le  faire 
que  leur  propre  volonté.  De  cette  manière,  bien  des 
protestants  réussissent  à  persuader  à  leurs  adeptes 
que  leur  croyance  est  appuyée  sur  la  pure  parole  de 
Dieu  ,  tandis  quelle  ne  s'appuie  que  sur  ce  qu'ils  y 
ont  substitué.  Je  ne  dis  rien  des  anciens  sociniens  el 
des  modernes  rationalistes,  qui,  par  une  telle  mé- 
thode, ont  presque  fait  disparaître  des  livres  saints 
tous  les  textes  qui  servent  à  démontrer  la  divinité  de 
Jésus-Christ. 

Il  y  a  en  outre  ,  pour  les  protestants,  une  autre 
méthode  très  commode  et  qui  leur  est  comme  natu- 
relle de  mutiler  les  Écritures  :  c'est  celle  dont  ils  font 
usage  dans  leurs  versions.  Elle  se  réduit  à  deux 
moyens  :  l'un,  qui  consiste  dans  des  transpositions 
matérielles  du  texte  original  ;  l'autre,  que  j'oserais 
appeler  mutilation  formelle,  et  dont  le  secret  est  une 
adresse  toute  particulière  à  y  glisser,  comme  à  la 
sourdine,  des  mots  ou  des  particules  qui  prêtent  à 
leur  système  et  mettent  aux  abois  la  foi  catholi'que.  Et, 
comme  si  tout  cela  ne  suffisait  pas  encore,  ils  font  à 
découvert  et  sans  détour  des  altérations  et  des  chan- 
gements à  la  substance  du  texte,  en  pliant  hardiment 
les  Écritures,  c'est-à-dire  la  parole  de  Dieu,  aux  opi- 
nions particulières  de  la  secte  à  laquelle  chacun  d'eux 
peut  appartenir.  Et  comme  cette  matière  est  fort 
délicate,  il  convient  de  la  traiter  en  détail  et  d'ap- 


-~  221   — 
puyer  chacune  de  nos  assertions  par  des  exemples  ou 
des  faits  particuliers. 

Remontant  d'abord  à  l'origine  de  la  chose,  il  est 
bon  de  faire  observer  que,  comme  les  protestants  ne 
reconnaissent  l'authenticité  d'aucune  version,  chacun 
est  en  droit  de  se  faire  une  version  à  lui-même  sur 
l'original,  soit  grec,  soit  hébreu.  De  là  vient  que  le 
texte  se  trouvant  souvent  fort  ambigu,  très  obscur  et 
difficile  à  rendre  dans  les  idiomes  modernes,  qui  s'é- 
cartent beaucoup  des  langues  d'Orient  et  des  locu- 
tions propres  aux  Hébreux  ,  qui  font  usage  d'idio- 
tismes  même  dans  la  langue  grecque  où  quelques-uns 
d'eux  ont  écrit  (1),  ce  qui  rend  ces  sortes  de  pas- 
sages susceptibles  d'être  rendus  en  bien  des  manières 
différentes,  les  protestants,  grâce  à  cette  particula- 
rité des  livres  saints,  se  mettent  tout-à-fait  à  l'aise 
dans  leurs  traductions.  Chacun  donne  au  texte  sacré 
le  tour  qui  l'accommode  le  mieux  et  le  fait  parler  à 
sa  façon. 

Gomme  j'aurais  un  trop  vaste  champ  à  vouloir  parcou- 
rir la  Bible  entière,  je  dois  me  borner  a  quelques  exem- 
ples qui  seront  comme  la  preuve  abrégée  de  tout  ce 
que  je  viens  d'affirmer.  Disons  d'abord  quelque  chose 
de   l'Ancien  Testament.  Rien  de  plus  célèbre  que  la 

[1]  Voir  sur  ce  sujet,  outre  les  anciens  auteurs  catholiques, 
tels  que  Bonfrère,  Sekrarius,  etc.,  Vorstius,  De  Hebrais- 
misinN.  T.;  Pfochenius,  De  stylo  X.  7".,e1  plusieurs  autres 
parmi  les  protestants. 


222  

prophétie  de  Job  sur  la  résurrection  des  corps,  w. 
25-27  ;  mais  elle  ne  fait  pas  plaisir  aux  protestants 
rationalistes.  En  voici  le  sens  littéral,  à  ne  consulter 
que  l'hébreu  :  «  Et  je  sais  mon  rédempteur  vivant, 
et  enfin  je  me  relèverai  de  la  poussière  ;  et  alors 
ces  (membres)  que  voici  seront  entourés  de  ma  peau, 
et  dans  ma  chair  je  verrai  Dieu,  que  je  verrai  à  part 
moi  ;  et  mes  yeux  verront,  et  non  un  autre.  »  Or, 
Eichorn  propose  d'abord  le  sens  que  voici  :  «  Dieu 
devra  manifester  encore  l'innocence  de  Job  avant  sa 
mort,  pour  que  ses  ennemis  soient  confondus» .  Puis. 
il  donne  sa  version  conçue  de  cette  manière  :  «  Je 
connais  ou  je  sais  que  le  défenseur  de  mon  honneur 
est  vivant,  et  qu'il  descendra  encore  dans  l'arène:  <t 
quoique  ma  peau  et  mon  corps  même  soient  déjà  tout 
rongés,  c'est  cependant  dans  ce  corps  que  je  verrai 
Dieu  de  nouveau.  Tel  que  je  suis,  je  me  le  verrai  pu 
honneur  :  mes  yeux  le  verront  me  favorisant  tant  et 
plus»  (1).  Et  voilà  de  quelle  manière  un  de  nos  prin- 
cipaux dogmes  s'en  va  réduit  en  fumée  par  une  telle 
version. 

Toute  la  chrétienté,  conformément  à  Fintetpréta- 
tiiui  qui  en  a  été  donnée  par  saint  Pierre  (2),  a  tou- 
jours vu,  dans  le  psaume  w,  une  éclatante  prédiction 
de  la  résurrection  de  Jésus-Chrisl  :  mais  pour  les  ra- 

1    Eichorn,  Hiob.,  Gottiniren.  1&24. 
(2)  Jet.  n,  25-28. 


—  223  — 

tionalistes,  cette  résurrection  est  un  mystère.  Us  de- 
vaient donc,  dans  leur  version,  faire  disparaître  la 
prophétie,  et  c'est  aussi  ce  qu'ils  ont  fait.  Donnons 
d'abord  la  version  littérale  du  verset  10,  faite  sur 
l'hébreu  :  «  A  cause  de  cela,  mon  cœur  se  réjouil  et 
ma  gloire  (mon  esprit)  tressaille  de  joie  ;  ma  chair 
elle-même  a  aussi  kabilé  dans  la  confiance  (avec 
sécurité),  puisque  vous  ne  laisserez  pas  mon  âme 
dans  l'enfer,  et  que  vous  ne  donnerez  pas  voire 
Saint  (1)  voir  la  corruption.»  DeWettc,  au  con- 
traire, après  avoir,  à  sa  manière,  mis  en  tète  l'argu- 
ment du  psaume,  savoir  :  «  qu'un  pieux  serviteur  de 
Jéhovah  exprime  sa  soumission  envers  Dieu,  son  pro- 
tecteur, et  qu'il  est  content  de  son  sort,»  traduit  ainsi 
le  passage  en  question  :  «  C'est  pourquoi  mon  cœur 
se  réjouit  et  mon  espril  est  dans  la  jubilation.  Ma 
chair  aussi  se  repose  (s'en  lient)  sans  inquiétude, 
puisque  vous  n'envoyez  pas  mon  âme  à  l'enfer  (dans 
l'enfer)  ;  vous  ne  permettez  pas  que  vos  Saints 
voient  le  sépulcre»  (2).  Avec  cette  traduction,  adieu 
la  prophétie. 

Le  psaume  \\i  selon  la  Vulgate  est  une  prophé- 
tie manifeste  de  la  passion  du  Sauveur  et  de  son  cru- 
cifiement, comme  il  parait  par  ces  paroles  du  verset  17. 

(1)  Cette  leçon  est  certaine.  Voyez  de  Rossi. 

[2]  11  met  en  note  que  le  Keri  porte  votre  saint  ou  celui  qui 
vous  est  dévoué.  De  Wette,  Version  des  Psaumes,  Heidel- 
berg,  L823,  Ps.  \\i. 


—  224  — 

qui  signifient  d'après  le  texte  hébreu  :  Ils  ont  trans- 
percé {ou  transperçant)  mes  mains  et  mes  pieds (4). 
Mais  cela  ne  plaît  pas  à  notre  écrivain  protestant  ; 
c'est  pourquoi  il  traduit  :  lis  me  lient  les  mains  et 
les  pieds  (2).  J'omets  d'autres  exemples  du  même 
auteur,  spécialement  sur  les  psaumes  xliv  et  cix  se- 
lon la  Vulgate,  où  il  se  donne  les  mêmes  libertés. 

J'aime  mieux  rappeler  quelque  autre  exemple  de 
ces  versions  que  je  vais  prendre  dans  le  célèbre  Ge- 
senius.  Le  chapitre  lui  d'Isaïe  contient  une  prédic- 
tion du  Messie  très  claire,  et  par  son  propre  texte,  et 
par  l'autorité  de  Jésus-Christ  et  des  livres  agiogra- 
phes  du  Nouveau  Testament  (3).  Or,  il  plaît  aux 
rationalistes  d'entendre  ce  chapitre  de  la  succession 
des  prophètes  ou  d'une  personne  morale.  C'est  pour- 
quoi Gesenius  accommode  à  un  pareil  sens  la  version 
qu'il  donne  de  ce  chapitre,  dont  le  verset  9,  traduit 
de  mot  à  mot,  signifie  selon  le  texte  hébreu  :  «  Son 
sépulcre  à  été  donné  près  des  impies  (c'est-à-dire  :  les 

1  Voir  les  variantes  dans  Kexnicott  et  dans  DE  R<  «SI  : 
quelques  manuscrits  portent  :  lis  transpercent,  c'est-à-dire  ils 
ensanglantent. 

[2]  DeWette,  Ibidem,  sur  le  Ps.xxn  (21),  qui,  pour  justifier 
sa  version  :  Ils  me  tient,  en  appelle  aux  témoignages  de  Ken- 
nicott  et  de  Rossi;  or,  j'ai  cherché  dans  ces  auteurs,  <'t  j'ai 
trouvé  tout-à-fait  fausse  L'assertion  de  Wette.  11  n'y  a  pas  un 
seul  manuscrit  qui  le  favorise. 

(3)  Jo\x.  xn, 38;  Rom.  x.  1(>:  Marc,  ix,  11;  Math.  vin. 
17;  1  Cor.  xv,  3;  Math.  XXV7,53;    tri.  VIU,32;  1  l'etr.  i 


—  -22:,  - 
Juifs  lui  mil  marqué  son  sépulcre  près  des  impies) ; 
mais  son  monument  est  près  d'un  riche  »  (ou,  pires 
d'un  riche  il  est  dans  sa  mort).  Gesenius  traduit  de 
cet  h3  manière  :  «  Son  sépulcre  lui  a  été  donné  près  des 
impies,  et  près  des  méchants  dans  sa  mort  »  (1).  De 
plus,  au  verset  H,  où  le  texte  signifie  :  «  Pour  la  dou- 
leur de  son  àme,  il  verra  et  sera  rassassié,  »  Gesenius 
tourne  ce  passage  de  cette  manière  :  Exempt  des 
douleurs  de  son  àme,  il  se  rassasié  de  voir.  Le  texte 
hébreu  signifie,  dans  un  autre  endroit  de  ce  même 
chapitre  :  «  Et  il  portera  leurs  iniquités.  »  Gesenius 
traduit  ainsi  :  Et  il  leur  allégera  le  poids  des  pé- 
chés ("2).  Il  suffit  de  cel  échantillon  de  leurs  versions 
faites  sur  l'hébreu  de  l"  Vncien  Testament. 

\  >>\  ons  quelques  autres  exemples  que  je  vais  pren- 
dre maintenant  dans  leurs  versions  faites  sur  le  grec 
du  Nouveau.  Je  les  recueille  comnv  au  hasard,  et  selon 
qu'ils  me  tombent  sous  les  yeux.  Au  chapitre  vi  de 
l'Évangile  de  saint  Jean,  le  Sauveur,  parlant  de  l'Eu- 
charistie dont  il  fait  la  promesse,  dit  au  verset  57  : 
«  Celui  qui  mange  ma  chair  et  qui  boit  mon  sang 
demeure  en  moi  et  moi  en  lui.  »  Kuinoel,  qui  donne 
une    tout    autre  explication  aux    paroles  de  Jésus- 

1  GESEN.  Comment,  in  /*-.,  part.  n.  Lipsiœ,  1821,  juste- 
ment  repris  par  Hengstemberg  pour  avoir,  aussi  bien  que 
beaucoup  d'autres  novateurs,  donné  à  ee  mot  très  connu  "pPN 
la  signification  inouïe  de  méchant. 

2  Ibid. 

t.  i.  IK 


—  226  — 

Christ,  traduit  ainsi  ce  passage  sur  le  grec  :  «  Celui 
qui  mange  ma  chair  e!  boit  mon  sang  est  uni  à  moi 
et  moi  à  lui,  »  c'est-à-dire,  comme  il  l'explique,  par 
rameur.  Au  verset  58,  le  Christ  continue  ainsi  : 
«Comme  mon  Père,  qui  m'a  envoyé,  est  vivant,  et 
que  je  vis  par  mon  Père,  ainsi  celui  qui  me  man- 
gera vivra  aussi  par  moi.  »  Kuinoel  traduit  de  la  ma- 
nière suivante  :  «  Comme  mon  Père ,  qui  m'a  en- 
voyé, peut  donner  le  salut,  ainsi  je  puis  moi-même 
par  la  vertu  de  mon  Père  conférer  le  salut,  par 
cela  même  que  celui  qui  jouit  de  moi  obtiendra 
par  moi  le  salut»  (4).  Et  ainsi  a  disparu  la  promesse 
de  l'Eucharistie.  De  même,  comme  la  divinité  de 
Jésus -Christ  déplaît  à  cet  auteur,  il  traduit  de  la 
manière  suivante  ces  paroles,  qui  se  lisent  au  cha- 
pitre x  de  saint  Jean,  verset  38  :  «  Mon  Père  est 
en  moi,  et  moi  en  mon  Père...  Sachez  que  je  suis 
très  uni  à  mon  Père.  «Ainsi  l'identité  de  nature  est 
détruite  ;  d'autant  mieux  qu'il  ajoute  immédiate- 
ment son  commentaire  :  <j  Je  suis  très  uni  à  mon 
l'ère  par  la  volonté.  »  Roscnmuller  n'a  pas  non  plus 
d'autre  procédé.  Le  verset  9  du  chapitre  n  de  l'épi- 
tre  aux  Colossicns  signifie  à  la  lettre,  d'après  le  grec  : 
«  Car  en  lui  (Jésus- Christ)  habite  substantielle- 
ment toute  la  plénitude  de  la  Divinité.  »  Or,  voici 
comme  il  traduit  ces  paroles  :  «  Car  en  lui  il  y  a  tous 

(1]  Kuinoel,  Comment,  in  lib.  hist.  in  Jo  in.  ad  hune  /oc. 


—  227  — 

les  trésors  de  la  sagesse  divine  en  rérité.  ou  réelle- 
ment »  (1). 

Par  ces  exemples,  comme  par  une  infinité  d'au- 
livs  semblables  qu'on  pourrait  produire,  il  est  facile 
de  voir  quel  horrible  abus  les  protestants  avec  leurs 
versions  ont  l'ait  des  Écritures,  qu'ils  p'rochuneni  ce- 
pendant la  règle  unique  et  suprême  de  leur  croyance. 
On  peut  inférer  par  induction  de  ce  faible  aperçu 
quelles  altérations  ont  t'ait  subir  aux  Écritures  Lu- 
ther, Calvin,  Bèzc  et  leurs  autres  disciples,  qui  ions, 
même  en  ne  aidant  que  de  leurs  versions  préten- 
dues littérales,  prises  sur  le  texte,  ont  l'ait  servir  l'K- 
criture  au  soutien  de  leurs  erreurs  (2). 

Ici,  comme  sans  m"en  apercevoir,  j'ai  d'avance 
touché  la  seconde  espèce  de  mutilation  que  j'ai  ap- 
pelée formelle,   et  par  laquelle  un  traducteur  ose 


(1)  Schol.  in  Vov.  Test.  Norimberg,  1806. 

(2)  Voir  le  P.  Cherubino  de  Saint-Joseph  dans  son  Jpporct- 
tus  criticus,  où,  t.  m,  diss.  2,  il  fait  le  recensement  des  ver- 
sions des  hérétiques,  savoir  relies  de  Munster,  deC'hâtillon,  de 
Léon  de  Juda,  de  Tremclius.'Puisil  parle,  au  t.  iv,  de  celle  de 
Diodati,  et  il  observe  que  ce  traducteur  est  plutôt  un  para- 
phraste  qui  saisit  toutes  les  occasions  d'insinuer  tout  ce  qui 
peut  favoriser  sa  secte  ;  il  démasque  en  même  temps  sa  mau- 
vaise loi. 

Le  P.  CotOD  a  iail  un  travail  tout  semblable  sur  les  versions 
en  un  volume  in-folioqui  a  ;  our  titre  :  i 
plagiaire  ou  vérification   des  dépravations  de  la  parole  de 
Dieu  ,  Paris.  16 


—  -2-28  — 

introduire  danssa  traduction,  avec  une  perfide  habi- 
leté, tout  ce  qui  peut  favoriser  la  doctrine  particu- 
lière de  sa  secte  et  contredire  le  doctrine  catholi- 
que; et  cela,  non  plus  seulement  en  prétendant 
donner  la  version  matérielle  ou  littérale,  mais  en  se 
permettant  des  substitutions,  des  omissions  et  d'au- 
tres semblables  falsifications  du  texte  biblique. 

Pour  prouver  ces  falsifications,  je  ne  reporterai 
pas  le  lecteur  aux  premières  versions  faites  en  lan- 
gue vulgaire  par  les  protestants  pour  l'établissement 
de  leur  réforme,  et  parmi  lesquelles  tient  le  premier 
rang  celle  que  Luther  a  composée  en  langue  tudes- 
que  (1),  ni  aux  autres  faites  peu  de  temps  après, 
soit  en  français  (2),  soit  en   anglais   (3),  ou  dans 


[1]  Von-  sur  cette  version  Y  Histoire  de  la  vie  de  Lut  lier  par 
Ainlin,  t.  Ier,  ch.  25,  où  l'auteur  rapporte  et-  que  pensaient  les 
luthériens  mêmes  des  falsifications  que  contient  cette  version; 
la  longue  dissertation  du  P.  Chcrubino,  t.  iv  de  son  Apparat 
critique.  Emser  y  a  relevé  environ  quatorze  cents  hérésies; 
Serrarius  lui  reproche  jusqu'à  deux  mille  erreurs.  Dans  Le 
Nouveau  Testament  seul,  on  a  noté  plus  de  mille  altérations 
commises  par  Cochleus,  etc.  Bucer  et  Osiandre,  quoique  eux- 
mêmes  protestants,  reprochent  à  Luther  d'avoir  falsifié  la  Bible. 
Je  ne  relève  pas  ces  falsification-  en  particulier, parce  qu'elles 
sont  connues,  et  qu'on  en  iit  une  partie  dans  Les  auteurs  cités. 

(2)  Voir  Cheeubino de  Saint-Joseph,  1.  c;  Niqdet,  Erro- 
res  deprehensiingallica  \-  T.  translatée  generensi,  Flexise, 
L670. 

■    Voir  MiLNEE,  Fin  de  ta  controverse  religieuse ,  leit.  XV, 
OÙ  il  traite  doctement  ce  BUJel 


220  

quelque  autre  des  langues  modernes.   Les  protes- 
tants de  nos  jours  pourraient  dire  que  toutes  ces 

versions  sont  depuis  longtemps  abandonnées, 
pourquoi  je  me  bornerai  à  celles  que  public  pr 
tementla  Société  biblique,  et  qu'elle  distribue  comme 
exemptes  de  toute  altération,  tellement  que  préten- 
dre le  contraire  est,  au  dire  de  ces  messieurs,  une 
grossière  et  infâme  calomnie  (1).  D'autres  ne  crai- 
gnent pas  d'ajouter  que  cette  objection  de  la  falsifi- 
cation supposée  de  la  Bible  est  une  arme  usée  cl 
abandonnée  par  tous  les  théologiens  qui  se  respec- 
tent (2).  D'autres  nous  défient  de  montrer  une  seule 
falsification  dans  toutes  les  Bibles  que  nous  offre  la 
Société  biblique  (,°>).  On  voit  par  là  quelle  est  leur 
conviction  et  leur  parfaite  confiance  dans  la  bonté 
de  leur  cause.  II  ne  sera  doue  pas  inutile  de  donner 
au  moins  un  aperçu  de  la  justice  de  l'imputation  que 
les  catholiques  font  à  la  Société  biblique  d'avoir  fal- 
sifié la  Bible  dans  les  versions  qu'elle  distribue  en 
langue  vulgaire. 

Pour  connaître  la  mauvaise  foi  et  les  perfides  in- 
tentions de  la   Société,  il  est  important  d'observer 

i    Ainsi  parle  le  ministre  M.  A.  Monod  dans  l'ouvrage  inti- 
tule Lucile,  p.  322. 

(2)  Comme  M.  Âgénor  de  Gasparin,  dans  son  ouvrage  :  In- 
térêts généraux  dit  protestantisme  français,  p.  5,  Paris,  L843. 

3   Comme  Girod,  ministre  à  Liège,  dans  son   (vertissement 

aux  catholiques,  p.  62. 


—  230  — 

qu'elle  s'est  particulièrement  attaquée  à  tous  les  pas- 
sages du  texte  sâcïé  qui  pourraienl  servit  à  décider 
les  grandes  questions  controversées.  Lés  protestants 
nient  qu'on  puisse  inVôqUer  les  saints  comme  média- 
teurs secondaires.  Eh  bien,  qu'a  fait  la  Société?  Elle 
a  adopté  la  version  altérée  où  l'on  fait  dire  à  saint 
Paul  ce  qu'il  n'a  pas  dit,  pour  donner  l'exclusion  à 
de  tels  médiateurs.  En  effet  l'apôtre  a  écrit  (I  77m.  n, 
5)  :  Un  médiateur  entre  Dieu  et  tei  hommes  ;  c'est- 
à-dire  un  par  nature,  comme  l'indiquent  ers  mots 
qui  viennent  immédiatement  après  :  Jésus-Christ 
homme.  Or,  la  Bible  de  la  Société  y  ajoute  furtive- 
ment le  mot  seul,  qui  ne  se  trouve  pas  dans  le 
texte  {[). 

C'est  une  sorte  d'engagement  pour  les  protestants 
d'enseigner  que  l'Église  est  invisible,  pour  se  tirer 
d'embarras  par  rapport  à  la  nouvelle  Église  fondée 
par  Luther.  De  là  le  soin  qu'ils  prennent  d'appuyer 
cette  absurde  doctrine  sur  des  textes  propres  à  prouver 
une  défection  totale.  Et  c'est  ce  qu'ils  ont  cru  trou- 
ver dans  Ézéchiel,  ch.  xx,  v.  8,  où  le  prophète  re- 
proche aux  Juifs  leur  infâme  idolâtrie:  si  ce  n'est  que 
le  prophète  se  contente  de  dire  en  général  :  «  Mais  ils 
m'ont  irrité,  et  ils  n'ont  point  voulu  m'écouter:  cha- 


(1)  Ce  mot  n'avait  pas  été  eflëeth vment  ajouté  dans  les  ver- 
sions calvinistes  imprimées  dans  les  années  1555,  1503,  1564 
et  1570. 


—  231   — 
cun  d'eux  n'a  point  rejeté  ce  qui  souillait  leurs 
regards.  »  Ce  passage,  dans  les  versions  de  Martin  et 
d'Osterwald  adoptées  par  la  Société,  esl  rendu  dans 

un  sens  négatif  qui  embrasse  non  pas  seulemeril  la 
majeure  partie,  ou  une  grande  partie  du  peuple, 
mais  l'universalité  de  la  nation.  Dans  la  première  on 
lit  :  Pas  un  seul  n'a  rejeté,  etc.;  dans  la  seconde  : 
Aucun  d'eux  n'a  rejeté,  etc. 

L'existence  des  traditions  se  trouve  expressément 
al  testée  par  l'apôtre  dans  sa  seconde  épitreaux  Thes- 
saloniciens,  c.  n,  v.  14,  où  il  dit  :  «  Retenez  les  tradi- 
tions que  vous  avez  apprises  ou  par  nos  paroles,  ou 
par  nos  lettres.  »  Mais  ces  traditions  ne  plaisent  pas 
aux  protestants;  il  leur  convenait  donc  de  les  faire 
disparaître  de  leurs  Versions,  et  c'est  ce  qu'à- fait  la 
Société  biblique,  qui  à  Ce  mot  traditions  a  substitué 
de  plein  pied  celle  d'enseignements.  Et  que  ce  chan- 
gement soi!  l'effet  d'une  malice  de  leur  part.  <Y-i 
ce  que  prouve  visiblement  la  manière  dont  ils  ren- 
dent le  même  mot  grec  jrapxàxn;  qui  se  trouve  en 
saint  Mathieu,  c.  w.  v.  2  et  3,  où  le  Sauveurcon 
damne  les  vaines  traditions,  les  pratiques  super- 
slilienses  {\o>  pharisiens,  ce  qu'ils  traduisent  littérale- 
ment :  «  parce  que  vous  transgressez  le  commande- 
ment de  Dïeupûr  votre  tradition.  » 

Les  protestants  en  outre  rejettent,  comme  en  le  -ait. 
le  sacrement  de  l'ordre  et  la  hiérarchie  ecclésiastique  : 
on  trouve  cependant  dans  les  Actes  des  apôtres,  c.  \iv. 


—  -232  — 
v.  "2*2,  l'ordination  de  plusieurs  prêtres,  faite  par  l'im- 
position des  mains,  rapportée  en  ces  terme-  :  <  iyant 
ordonné  (^«pp-rowa-avree)  dcs  prêtres  en  chaque  église 
avec  des  prières  et  des  jeûnes,  etc.  »  Ce  passage  fai- 
sait mal  à  leurs  yeux,  il  fallait  donc  l'ôter.  Aussi, 
dans  la  version  publiée  par  la  Société,  en  ont-ils 
trouvé  le  moyen  en  traduisant  de  cette  manière  :  «  Et 
après  que  de  l'avis  de  l'assemblée  ils  y  eurent  éta- 
bli des  anciens  dans  chaque  église,  etc.  »  Par  cette 
version,  qui  contient  autant  de  falsifications  que  de 
mots,  ils  ont  supprimé  d'un  trait  l'ordination  telle 
qu'elle  se  pratique  dans  l'Église  catholique,  eu  > 
substituant  l'élection  toute  pure  des  assemblées  cal- 
vinistes de  leurs  ministres  (i). 

In  des  points  les  plus  saillants  du  protestantisme 
est  l'horreur  décidée  qu'il  inspire  à  ses  adeptes  pour 
le  culte  des  saints,  parce  que  c'est  un  argument  à  la 
portée  du  peuple,  et  au  moyen  duquel  on  représente 
sans  veille  l'Église  catholique  comme  souillée  d'une 
1k  iteuse  idolâtrie,  par  le  transport  qu'elle  ferait  aux 
créatures  du  culte  dû  au  Créateur,  et  on  la  rend  ainsi 
gratuitement  odieuse  aux  masses  ignorantes.  Les  ca- 
tholiques instruits  ont  repoussé  vigoureusement  cette 
imputation  calomnieuse,  en  faisant  ressortir  la  diffé- 
rence essentielle  qu'il  y  a  entre  le  culte  absolu  etsu- 

ll)  Chardon  de  Lugny,  dans  son  ouvrage  Recueil  des  falsi- 
fications de  la  IVible  de  Genève,  p.  73.  compte  jusqu'à  douze 
endroits  où  a  été  faite  la  même  substitution. 


—  233  — 
prème  dû  à  Dieu  seul,  et  le  culte  relatif  et  inférieur 
par  lequel  on  honore  les  amis  de  Dieu.  Quoique  ce 
soit  le  même  mot  qui  exprime  à  la  fois  ces  deux  sortes 
de  culte  et  quelquefois  même  un  acte  ou  un  signe 
matériel  et  extérieur  tout,  semblable  qui  sert  à  l'un  et 
à  l'autre  .  nous  ne  confondons  pas  pour  cela  ces  deux 
cultes,  attendu  que  ce  même  mot  a  des  significations 
différentes,  et  que  la  valeur  de  l'acte  ou  du  signe  ex- 
térieur dépend  de  l'intention  de  celui  qui  l'emploie. 
Ils  appuient  ni  outre  cette  théorie  et  cette  pratique 
sur  l'Écriture  sainte,  qui  dit  en  plus  d'un  endroit  qui» 
des  hommes  ont  adoré  d'autres  hommes,  et  se  sont 
prosternés  devant  eux,  de  la  même  manière  ([(Telle 
rapporte  qu'ils  ont  adoré  Dieu,  et  se  sont  prosternés 
devant  lui.  11  est  clair  pour  tout  le  monde  que  l'ado- 
ration rendue  h  Dieu  par  ces  saints  personnages  ;i  dû 
être  essentiellement  différente  de  celle  qu'ils  rappor- 
taient aux  hommes,  et  l'on  doit  penser  de  même  de 
l'acte  de  se  prosterner  que  nous  venons  de  dire.  Cet 
appui  que  les  catholiques  trouvaient  dans  la  Bible  pe- 
sait aux  protestants  ;  aussi  réunirent-ils  ton.-  leurs  ef- 
forts pour  nous  l'enlever,  et  étouffer  dans  notre  bou- 
che une  réplique  à  laquelle  eux-mêmes  n'avaient  rien 
à  opposer.  Comment  ont-ils  atteint  ce  but  hostile? 
Par  deux  moyens  qu'ils  ont  mis  en  œuvre,  tant  par 
rapport  au  mot  adorer  que  par  rapport  au  mot  .se 
prosternerou  s'incliner,  qui  exprime  l'acte  extérieur 
ou  matériel  de  cette  adoration. 


—  234  — 

Dans  la  Bible  de  la  Société,  à  ce  mol  adorer,  qui 
se  trouve  dans  la  Genèse^  c.  win.  7,  12,  ou  il  esl  dil 
qu'  Ybraham  adora  le  peuple  du  pays,  c'est-à-dire 
les  fils  de  Seth  ;  clans  le  même  livre,  xix,  \,  à  pro- 
pos de  Loth  qui  adora  les  anges,  et  \\\ni?  o,  de  Ja- 
cob qui  adora  Esaù  ;  dans  l'Exode,  xvnr,  7,  de  Moïse 
qui  adora  Jéthro,  de  la  même  manière  qu'il  est  dit 
d'Abraham,  de  Moïse,  de  David  et  du  peuple  de  Dieu, 
qu'ils  adorèrent  le  Seigneur  (i),  les  ministres  oui 
substitué  dans  tous  ces  passages  avec  beaucoup  d'a- 
dresse les  mots  se  prosterna,  s'inclina,  etc.,  et  fait 
disparaître  ainsi  le  mot  trop  odieux  $  adoration  en 
tant  qu'il  se  rapporte  aux  hommes. 

Par  ce  malin  artifice,  quoiqu'ils  fussent  venus  à 
bout  d'affaiblir  la  réponse  des  catholiques  en  faisant 
disparaître  le  mot  d' adoration,  il  restait  cependant 
toujours  le  mot  (V inclination  employé  dans  le  même 
sens,  et  ils  ne  pouvaient  encore  convaincre  les  catho- 
liques  d'idolâtrie  dans  là  vénération  que  ceux-ci  ren- 
dent aux  images,  comme  ils  le  voulaient  à  tout  prix. 
Comment  donc  y  réussir?  La  chose  leur  devint  ai- 
sée au  moyen  d'une  autre  substitution  de  mots  dans 
leur  version.  On  lit  dans  le  Deuteronome ,  v,  8  : 
«  Vous  ne  vous  ferez  point  d'ouvrages  de  sculpture, 
ou  d'idoles  artistement  sculptées,  ni  d'ouvrages  de 
fonte,  c'est-à-dire  d'idoles  forgées  au  feu,  »    comme 

(1)  Genèse,  XXIV,  -2(1;  Exock',  x.x.x.  l(i.  etc. 


—  235  — 
l'expliquaient  les  anciennes  versions  des  protestants 
eux-mêmes  (1);  comme  on  lit  aussi  au  psaume  \c.\n 
selon  la  Vulgate,  v.  2:  «  Soient  confondus  tous  ceux 

qui  scia  eut  aux  idoles,  »  version  qui  fut  en  usî 
chez  1rs  protestants  jusqu'à  Tan  1550  (2).  Mais  ils 
ne  s'accommodèrent  plus  de  cette  version  du  moment 
où  ils  s'avisèrent  de  faire  tomber  la  condamnation 
portée  par  Dieu  même  contre  les  idolâtres  sur  l'usage 
que  l'Église  a  toujours  conservé,  conformément  à  ht 
doctrine  des  Pères,  de  vénérer  les  saintes  images.  Par 
ce  motif  ils  surent  bien  substituer,  dans  les  traduc- 
tions qu'ils  firent  depuis  decespassages,lemottmâ^ 
à  celui  d'idoles.  La  Société  biblique  a  adopté  cette 
nom  elle  version,  et  ainsi  le  passage  du  Deuleronome 
a  été  rendu  d'abord  par  ces  expressions  :  «  Tu  ne 
te  feras  point  d'images  taillées,  »  et  celui  du  psaume 
par  celles-ci  :  «  Soient  confondus  ton.-  ceuv  qui  ser- 
\ent  aux  images;  »  puis,  quelque  temps  après,  sub- 
stituant le  mot  se  prosterner  à  celui  d adorer,  on  pré- 
senta ainsi  le  premier  :  Tu  ne  te  prosterneras  point 
devant  les  images^om  faire  entendre  au  peuple  qui 
lit  ces  bibles  que  les  catholiques,  qui  Bfe  prosternent 
devant  les  images,  sont  idolâtres,  et  à  ce  titre,  formel- 
lement condamnés  par  Dieu  même.  Tel  est  P artifice 

(1)  On  lisait  dans  ces  versions  :  lu  m  feras  pas  d'idole 
ta  il 

[2  C'est  ainsi  qu'on  lisait  dans  les  versions  calvinistes  fran- 
çaises. 


—  23<j  — 

dont  les  protestants  font  usage  dans  leurs  versions, 
tel  est  l'esprit  qui  anime  la  Société  biblique. 

Je  pourrais  multiplier  ces  exemples,  puisqu'on  peut 
être  certain  que  toutes  les  fois  qu'ils  rencontrent  sous 
leur  plume  un  passage  biblique  relatif  au  point  contro- 
versé, ils  ne  tardent  pas  à  l'altérer  pour  le  faire  - 
à  leur  propre  cause.  Qu'il  suffise  donc,  ou  moins  pour 
le  moment,  de  ce  léger  échantillon  pour  preuve  de 
tout  ce  que  nous  avons  affirmé  de  la  mauvaise  foi 
qu'ils  mettent  soit  à  faire,  soit  à  propager  des  ver- 
sions de  cette  espèce  (1).  C'est  ainsi  que  les  [Moles- 
tants donnent  au  peuple  la  parole  de  Dieu  diverse- 
ment morcelée ,  falsifiée,  altérée,  corrompue. 

Mais  il  y  a  un  autre  morcellement  d'une  bien  plus 
haute  portée  que  pratiquent  les  protestants,  en  effaçant 
d'un  trait  toute  la  parole  révélée  de  Dieu  que  nous  a 
transmise  la  tradition,  parole  traditionnelle  sur  la- 
quelle s'appuie  uniquement  la  parole  de  Dieu  écrite, 
parole  qui  a  pour  elle  le  témoignage  et  la  pratique  de 
tous  les  siècles.  Comme  je  me  propose  de  traiter 
le  sujet  de  la  tradition,  qu'il  me  suffise  ici  d'avoir 
simplement  indiqué  ce  morcellement  arbitraire,  qui 
n'a  pas  d'autre  but  que  de  délivrer  la  Réforme  de  tout 
ce  qui  la  contrarie  ou  la  condamne. 


(1)  Ceux  qui  voudront  en  voir  d'antres  exemples  feronl  bien 
de  lire  l'ouvrage  cité  plusieurs  fois  de  Mgr  Malou,  intitule  :  i  << 
Ire  ivre  de  la  sainte  liii>!c,  t.  n.  ch.  !*. 


—  287  — 
Qu'il  reste  donc  établi,  comme  prouvé  maintenant 
Jusque  l'évidence  par  tant  d'arguments  invincibles, 
que  la  règle  rationnelle  protestante,  considérée  au 
point  de  vue  biblique,  est  inadmissible,  comme  ayant 
le  défaut  de  morceler  la  parole  révélée  de  Dieu. 

article  iv. 

(  lonsidérée  au  point  de  vue  biblique,  la  règle  ration- 
nelle protestante  est  défectueuse  dans  son  application 

biblique  elle-même. 

Contradiction  de  Luther  dans  ce  système.  — Insuffisance  de  la 
raison  par  rapport  àl'intevprétationdogmatiquedela  Bible  prou- 
vée par  la  théorie  et  par  la  pratique. — Clarté  de  l'Ecriture  pro- 
clamée par  Luther  et  ses  adhérents.  —  Eux-mêmes  ont  dé- 
menti par  le  l'ait  celte  chute  prétendue.  —  Opposition  con- 
Btante  entre  la  théorie  et  la  pratique  chez  les  protestants  re- 
lativement à  cette  ['retendue  clarté  de  la  Bible. — Aveu  posté- 
rieur de  Luther  au  sujet  de  l'obscurité  de  l'Écriture.  —  On 
confirme  cela  par  des  exemples.  —  Articles  dogmatiques  ex- 
plicites. —  Cette  obscurité  se  prouve  encore  mieux  dans 
les  textes  qui  ne  sent  pas  aussi  explicites. — Impossibilité 
absolue  pour  la  raison  de  se  former  un  symbole  de  foi  avec 
la  Bible  seule.  —  Aberrations  faciles  dans  la  manière  de 
l'entendre,  surtout  quand  on  se  trouve  dominé  par  les  pré- 
juj  és  et  li  s  passions. 

J'entends  ici  par  application  biblique  la  mise  en 
pudique  de  la  règle  dont  il  s'agit  dans  l'interpréta- 
tion de  la  Bible-  par  le  sens  privé,  ou  par  la  raison  in- 


—  358  — 
dividuelle  discutant  chaque  article  de  foi  en  vertu  de 
cette  règle  posée  par  les  protestants.  J'affirme  de 

Dette  application  biblique  qu'elle  est  défectueuse  à  plu- 
sieurs titres,  pris  tant  dans  la  raison  que  dans  l'Écri- 
ture, considérées  l'une  et  l'autre,  soit  en  elles-mèn 
soit  dans  leurs  relations  réciproques.  Chacun  de  ces 
points  mérite  d'être  traité  h  part.  Entrons  en  ma- 
tière. 

Pour  ce  qui  tient  à  la  raison,  je  dois  relever  avant 
tout  l'étrange  contradiction  où  est  tombé  Luther,  le 
premier  qui  ait  proclamé  cette  grande  règle  de  l'Écri- 
ture interprétée  par  la  raison  individuelle ,  donnée 
pour  base  au  protestantisme.  Cette  contradiction 
ou  cette  incohérence  est  tellement  évidente,  qu'elle 
plane ,  pour  ainsi  dire,  sur  toute  cette  règle.  Pour 
que  la  raison  individuelle  put  être  larègle  indé- 
pendante et  suprême  de  l'Écriture ,  en  sorte  que 
l'intelligence  et  l'interprétation  de  l'Écriture  elle- 
même  pussent  et  dussent  suffire  pour  constituer  les 
dogmes  et  les  articles  de  foi,  ou,  ce  qui  est  encore 
plus,  la  règle  même  à  suivre  pour  tous  les  article-  à 
croire  de  foi  divine ,  il  faudrait  qu'elle  tut,  je  ne  dis  pas 
encore  infaillible,  comme  on  pourrait  l'exiger,  mais 
au  moins  d'une  force  et  d'une  puissance,  d'une  pro- 
fondeur, d'une  pénétration  et  d'une  étendue  non  com- 
munes. C'est-à-dire,  qu'elle i  de\  rail  être  d'une  éléva- 
tion, d'une  portée  en  un  mot,  proportionnée  à  la 
grandeur  de  l'objet  el  à  la  difficulté  de  l'entreprise. 


—  239  — 

Le  réformateur  saxon  aurait  du  en  conséquence,  avant 
de  proclamer  sa  règle  suprême,  faire  précéder  un 
magnifique  éloge  de  la  raison  humaine,  en  vanter  la 
force,  la  pénétration,  et  la  suffisance  dont  elle  est  pour- 
vue, comme  l'ont  fait  depuis  les  rationalistes  et  les 
incrédules  pour  secouer  le  joug  de  la  révélation.  Eh 
bien,  qui  le  croirait?  au  lieu  de  prendre  ce  parti, 
Luther,  comme  nous  l'avons  montré  plus  haut,  a 
commencé  par  prêcher,  en  guise  de  dogme  prélimi- 
naire à  toute  sa  doctrine,  la  nullité  de  la  raison  hu- 
maine, comme  conséquence  inévitable  du  péché  pri- 
mordial ou  originel.  L'homme,  au  dire  de  Luther. 
est  tellement  corrompu  dans  sa  nature  par  suite  de  sa 
chute  primitive,  qu'il  a  totalement  perdu  sa  liberté,  et 
est  devenu,  particulièrement  dans  les  choses  de  foi, 
comme  un  tronc  mort,  comme  une  pierre  brute  :dans 
son  intelligence  sont  entrées  le$  ténèbres;  dans  sa 
volonté,  un  irrésistible  attrait  pour  le  mal  :  le  mal 
moral  en  lui  s'est  converti  en  sa  nature  même,  viciée 
dans  sa  substance  (1).  Comment  donc  la  raison  pou- 
vait-elle être  l'interprète,  et  l'interprète  dogmatique 
de  l'Ecriture,  au  point  que  de  son  interprétation  dé- 

I    Voici  l<     paroles  de  Luther  :  ••  In  spiritualibus  etdivinis 
s,  aux  ad  animas  salutem  spectynt,  liomo  est  instar  statuas 

-  iij  quain  qxor  patriarchae  Loth  esl  conversa,  imo  est  simi- 
lis trunco  et  lapidi,  statua'  vita  carenti,  quœ  neque  ocuforum, 
oris  aut  ullorum  sensuum  cordisque  usnm  babet  h  (/h  Gen 
c.  XIX).  Voir  la  Symbolique  de  Mo:m  BB,  t,  Ier,  p.  102  et  suiv. 


—  -240  — 

pendît  l'objet  même  de  la  croyance?  N'est-ce  pas  là 

une  vérification  pratique  de  la  parole  du  Sauveur,  que 
si  un  aveugle  conduit  un  autre  aveugle,  tous  les  deux 
tomberont  inévitablement  dans  quelque  précipice? 
Cette  incohérence  cependant  passa  inaperçue  durant 
à  peu  près  trois  siècles  entiers  parmi  tout  ce  qu'il  y 
a  eu  de  communions  à  s'en  tenir  au  dogmatisme  lu- 
thérien, en  même  temps  qu'elles  soutenaient  et  dé- 
fendaient, comme  elles  le  font  aujourd'hui  plus  que 
jamais,  l'interprétation  de  la  Bible  par  la  raison  incii- 
\  iduelle  comme  la  règle  unique  et  suprême  de  la  foi. 
Mais  même  en  laissant  de  côté  les  exagérations  fa- 
milières au  docteur  saxon,  et  en  nous  bornant  à 
considérer   la    raison  humaine   telle  qu'elle  est  en 
elle-même,  et  clans  son  état  natif  d'infirmité,  nous 
prouvons  qu'elle  est  incompétente  à  exercer  l'office 
de  juge  que  voudrait  lui  attribuer  le  protestantisme. 
En  effet,  si  la  raison  se  montre  si  souvent  indécise  et 
incertaine,  même  en  ce  qui  constitue  l'objet  naturel 
de  son  examen,  c'est-à-dire  en  ce  qui  concerne  les 
vérités  de  raison  proprement  dites,  où  bien  des  fois 
elle  ne  sait  quel  jugement  porter;  s'il  n'est  pas  rare 
qu'après   avoir  plus  mûrement  réfléchi,  elle  recon- 
naisse qu'elle  s'est  égarée  dans  le  choix,  et  qu'elle 
revienne  d'une  opinion  quelle  avait  d'abord  suivie 
avec  une  assurance  parfaite,  et  qui  semblait  inébran- 
lable: si  l'expérience  qu'en  fait  tous  les  jours  chaque 
individu   doil    le   convaincre  des  honteuses  bévues 


—  2-11  — 
que  sa  raison  peut  commettre,  n'y  aura-t-il  donc  que 
l'Écriture  pour  l'intelligence  de  laquelle  elle  ait  le  pri- 
vilège de  ne  jamais  tomber  dans  l'erreur?  Qui  osera 
dire  qu'elle  est  toujours  à  môme  d'en  pénétrer  tous  les 
sens  et  toutes  les  profondeurs  jusqu'à  en  tirer  des 
articles  de  foi,  à  discerner  avec  une  entière  certitude 
l'unique  véritable  sens  que  Dieu  a  pu  vouloir  don- 
ner à  sa  parole,  et  même  jusqu'à  en  faire  son  sym- 
bole exclusif,  jusqu'à  pouvoir  dire  que  c'est  le  seul 
véritable,  de  préférence,  et  même  exclusivement  à 
tous  les  autres?  J'en  abandonne  la  réponse  au  bon 
sens  public,  à  la  conscience  de  tout  homme  qui  rai- 
sonne. 

Que  dire  ensuite,  lorsqu'on  voit,  en  jetant  les  yeux 
sur  les  annales  de  la  soi-disant  réforme,  que  T inter- 
prétation do  la  Bible  faite  par  cette  raison  indivi- 
duelle est  tellement  mal  assurée,  tellement  variable 
et  mobile,  qu'on  pourrait  l'appeler  une  perpétuelle 
correction  et  un  perpétuel  changement  ?  11  s'y  fait  un 
va-et-vient  continuel  d'un  sens  à  un  autre  sens,  je  ne 
dis  pas  seulement  dans  les  questions  d'exégèse  ou 
d'érudition,  mais  dans  ce  qui  intéresse  le  dogme 
même  le  plus  élémentaire;  de  sorte  que  les  confession- 
symboliques  ont  été  mainte  et  mainte  fois  amendées, 
corrigées,  rajustées  en  cent  façons  différentes,  à 
cause  des  erreurs  qu'on  a  découvertes  et  des  bévues 
qu'il  a  fallu  reconnaître  dans  les  interprétations  anté- 
rieures. Et,  de  plus,  ces  réformes  des  interprétation^ 

T.  I.  16 


—  -242  — 

de  la  Bible  ne  se  sont  pas  seulement  succédé  Tune 
à  l'autre  ;  mais  elles  ont  encore  été  simultanées  entre 
elles,  et  ont  donné  lieu  à  de  nouvelles  confessions 
différente»,  et  par  conséquent,  à  de  nouvelles  sectes 
qui  se  sont  détachées  des  anciennes,  à  cause  d'une 
manière  d'entendre  les  textes  bibliques  toute  diffé- 
rente, et  qui  quelquefois  même  était  tout  l'opposé  de 
celle  de  la  secte-mère  à  laquelle  elles  appartenaient 
auparavant.  C'est  là  une  preuve  de  fait  évidente  et 
irrécusable,  que  la  règle  rationnelle  du  protestantisme 
est  défectueuse  dans  son  application  biblique  du  côté 
de  la  raison,  qui  entre  comme  élément  nécessaire  dans 
la  synthèse  de  cette  règle,  soit  qu'on  envisage  sa 
théorie,  soit  qu'on  veuille  en  étudier  la  pratique.  Je 
pourrais  insister  avec  plus  de  force  et  de  vigueur  sur 
ces  considérations  ;  mais,  comme  je  dois  traiter  au 
long  le  même  sujet  dans  le  cours  de  cet  ouvrage,  qu'il 
suffise  pour  le  moment  de  ces  légers  aperçus,  qu'il 
me  fallait  toucher  au  moins  pour  mon  objet  actuel. 

Voyons  maintenant  si  l'autre  élément  synthétique 
de  la  règle  rationnelle,  qui  est  la  Bible  en  tant  quelle 
serait  donnée  à  interpréter  à  la  raison  individuelle, 
est  susceptible  d'une  telle  interprétation  de  manière 
à  former  une  règle  de  foi.  Et  d'abord,  observons  ici 
que  le  chef  de  la  Réforme,  pour  rendre  sa  règle  ad- 
missible, fut  obligé  de  mettre  en  avant,  comme 
lemme  incontestable,  l'extrême  clarté  de  l'Écriture. 
Appelons  à  ce  propos  l'attention  de  nos  lecteurs  sur 


—  243  - 
un  gracieux  et  plaisant  spectacle  qu'offrit  le  protest  8  i  i- 
tismc  dès  son  berceau,  et  qu'il  a  continué  de  nous 
présenter  jusqu'à  nos  jours.  Pour  exclure  tout  principe 
d'autorité  dans  l'interprétation  de  l'Écriture,  et  y 
substituer  le  principe  de  la  liberté  d'examen  et  par  là 
môme  de  l'interprétation  individuelle  en  matière  de 
foi,  Luther  et  ses  premiers  disciples  se  mirent  à  crier 
à  gorge  déployée  que  la  Bible  était  claire  et  aisée  à 
comprendre  dans  toutes  ses  parties,  pour  quiconque 
avait  des  yeux  pour  voir  et  des  oreilles  pour  entendre. 
C'était  là  le  thème  obligé,  le  thème  commun,  le  thème 
universellement  proclamé.  On  peut  voir  là -dessus  les 
témoignages  explicites  et  nombreux  des  premiers  pro- 
testants dans  les  controversistes  de  l'époque,  et  spé- 
cialement dans  Bellarmin  (1).  Mais  nous  ne  voulons 
pas  omettre  ici  les  déclarations  aussi  solennelles 
qu'explicites  de  Luther,  qui  n'a  pas  craint  d'affirmer 
que  «  l'Écriture  est  à  elle-même  son  interprète  le 
plus  suret  le  plus  clair,  et  en  même  temps  le  plus 
intelligible  ;  qu'elle  prouve  tout  à  tout  le  monde, 
juge  tout,  illumine  tout  »  (*2).  11  a  écrit  encore  : 
«  Voici  ce  que  j'at'lirmede  l'Écriture  entière  :je  n'ap- 
prouve pas  qu'on  la  dise  obscure  dans  aucune  de  ses 


[1]  De  verbo  Dei,  1   i,  c.  I. 

(2)  Ut  sit  ipsa  (Scriptura)  certissima,  facillima,  apertisaima 
Buiipsius  interpres,  omnibus  omnia  probans,  judicans  et  illu- 
minans  [Prxf.  assert ,  ortie,  à  Leone  Pontifiee  damnât.  .        v 


—  244  — 

parues  »  (1).  Ailleurs,  il  a  dit  encore  plus  ouverte- 
ment :  «  Les  chrétiens  doivent  tenir  avant  tout  pour 
certain  et  indubitable,  que  les  saintes  Écritures  sont 
une  lumière  spirituelle  beaucoup  plus  claire  que  le 
soleil  lui-même  »  {'!).  A  ces  extraits  du  coryphée  de 
la  Réforme,  j'en  joindrai  un  autre  qui  ne  va  pas  moins 
bien  à  mon  sujet ,  et  que  nous  fournit  Mosheim ,  le 
principal  historiographe  de  sa  secte,  qui  nous  décrit 
en  ces  termes  la  croyance  de  la  communion  luthé- 
rienne :  «  Cette  Église  (luthérienne),  écrit-il, fait  pro- 
fession d'admettre  que  la  connaissance  de  tout  ce  que 
nous  avons  à  croire  ou  à  pratiquer  doit  se  puiser  dans 
les  livres  dictés  par  Dieu  lui-même,  et  qui,  pour  cela, 
sont  à  ses  yeux  tellement  clairs  et  faciles  à  entendre 
dans  les  choses  nécessaires  au  salut,  que  tout  homme 
doué  de  raison  et  connaissant  la  langue  peut  en  at- 
teindre le  sens  sans  besoin  d'interprète.  L'Église 
possède,  il  est  vrai,  certains  livres  appelés  commu- 
nément symboliques,  où  sont  réunis  et  clairement 
exposés  les  principaux  points  de  la  religion.  Mais  ces 
livres  empruntent  toute  leur  autorité  de  la  sainte  Bible, 
dont  elles  rendent  le  sens  ot  la  pensée;  et  il  n'est  pas 


il)  De  tota  Scriptura  dico  :  Nullam  ejus  partem  obscuram 
dici  volo.  ïbid. 

(2]  Id  oportet  apud  christianos  esse  in  primis  ratum  alque 
cortissimum,  Scripturas  sanctas  esse  lucem  spiritualem  ipso 
boIo longe  clariorem  [Deserw  arbitrie, opp.  t.  ni,  fol.  168). 


—  245 

permis  aux  docteurs  de  les  interpréter  autrement  que 

ne  le  permettent  les  divins  oracles  »  (1). 

Il  semblerait  qu'avec  tant  de  clarté  et  de  lumière, 
avec  tant  de  secours  qu'offre  l'Écriture  pour  l'intel- 
ligence d'elle-même,  la  divergence  dans  la  manière 
de  l'entendre  ne  fût  plus  possible,  et  qu'aucune  inter- 
prétation, aucune  explication  de  son  texte  ne  fût  plus 
nécessaire.  Qui  n'aurait  inféré  de  témoignages  aussi 
formels  que  tout  ce  qu'il  y  a  de  protestants  ne  for- 
ment ensemble  qu'un  seul  tout  harmonique,  un  même 
esprit,  un  même  cœur,  un  même  langage?' Eh  bien, 
la  chose  est  allée  tout  au  rebours  de  ce  que  chacun 
était  en  droit  d'attendre.  En  même  temps  que  les 
chefs  de  la  Réforme  s'accordaient  à  proclamer  et  à 
persuader  à  tous  leurs  disciples  l'extrême  clarté  de 
l'Écriture  clans  toutes  ses  parties,  ils  se  divisaient. 
s'anathématisaient,  se  faisaient  la  guerre  à  toute  ou- 
trance, s'accusaient  réciproquement  de  n'avoir  point 

(1)  Ex  sententia  hujus  Ecclesiœ  (lutheranœ]  omnia  recte  dé  re 

divina  sentiendi  et  pie  vivondi  ratio  unice  ex  libris  ab  ipso  Deo 
dictât»  haurienda  est,  quos  idcirco  in  illis  rébus  quibus  via 
salutis  continetur,  tam  esse  pianos  et  intellectu  faciles  crédit. 
omnis  ut  homo  rationis  compos,  linguarumque  gnarus  sine  in- 
terprète sententiam  eorum  assequi  valeat.  Habet  ea  quidem 
certoa  libros,  qui  symboi ici  vulgo  nominantur,  quibus  prœcipua 
religionis  capita  congesta,  et  perspicue  exposita  sont.  Atque 
hi  omnem  auctoritatem  suam  ex  sacra  codice  duciint,  cujus 
mentem  et  sententiam  exhibent,  nec  doctoribus  aliter  eos  in- 
terpretari  lu  et,  quam  divina  oracula  patiantur.  [Inst,  hist.  eccl. 
sœc.  xvi,  sect.  m,  punct.  2,  c.  1,  §  2.) 


—  i>46  — 

compris  l'Écriture,  et  avec  l'Écriture  à  la  main  déchi- 
raient le  sein  du  protestantisme  à  peine  sorti  du  ber- 
ceau. En  même  temps  que  leurs  principaux  ouvrag 
étaient  exégétiques  dans  le  but  d'aplanir  le  sens  des 
Écritures,  ils  ne  s'accordaient  point  dans  leur  inter- 
prétation ;  et  cette  discordance  a  continué  jusqu'à  nos 
jours,  où  plus  que  jamais  les  protestants  de  toute  race 
ont  multiplié  les  traités  d'herméneutique  et  d'exégèse 
avec  un  nombre  presque  infini  d'avertissements,  de 
règles  et  de  préceptes  pour  bien  interpréter  les  livres 
saints  (1).  Et  ce  qui  fait  encore  plus  à  notre  sujet,  c'est 

(1)  Voici  une  liste  abrégée  d'auteurs  protestants  sur  l'hermé- 
neutique et  l'exégèse  : 

Matth.  Flacci  Claris Scripturx,  Basil..  1" 

Wolfg.  Franz u  Troctfd.  Iheol.  de  interp.  s.  tibrorum. 
Wittemb.,  1619. 

Sal.  Glassii  Philologia  S..  Jense,  1623,  his  tetnporibus  ac- 
rommod.  a  J.  A.  Dathio  et  G.  L.  Bayero.  Lips.,  177(5-1797. 

Joan.  Jac.  Ramuachm  Instit.  hermeneut.  .sac.  Jeu*.  1723 
usque  ad  an.  1761. 

Joan.  Turretini  De  Socr.  Scriot.  interp.  Trajecti,  1728  et 
Cari.  TeUeri,  1776. 

Christ.  Wohlle  Hermen.  i  .  J .  Lips.,  173.6 

Joan.  Aug.  EEHESTiInsiit.  interpr.  \.  T.  Lipsia?,  1761.  éd. 
5.  Car.  Ammon,  L806l 

Daniel  Wittemb ach  Elementa  hermen.  S.  Mar.,  1760. 

Joan.  Sal.  Semi.er,  Appar.  ad  libéral.  V.  et  J  .  T.  interp. 
Hal.,  1767,  1773. 

Joach.  Pfeipfkb  Instit.  hermen.  S.  Eatang,  1771. 

Georg.  Laer.  Baver  tienne».  S.  t  .  T.  Lips..  1797. 

Sam.  Frid.  Nathan.  Mkmi  lien».  \  T.  et  C.  A.  Eich- 
B]  mit.  L792-1802. 


-  247  — 
que  la  plupart  des  interprète.-  protestante  modernes  en- 
tendent cl  expliquent  autrement  que  les  premiers  ré* 
formateurs  les  textes  en  particulier  sur  lesquels  ceux* 
ci  fondaient  leur  doctrine  en  opposition  à  celle  de 
l'Église  catholique,  ou  appuyaient  leurs  principales 
objections  contre  ce  même  enseignement,  comme 
chacun  peu!  s'en  assurer  en  se  donnant  la  peine  d'en 
faire  la  confrontation.  Dans  nos  articles  précédents, 
nous  en  avons  déjà  donné  quelques  exemples.  Qu'en 
lise  Berthold,  les  deux  Rosenmuller,  Keil,  Kuinoel  et 
d'autres  semblables  exégètes  modernes,  et  qu'on  en 
fasse  le  rapprochement  avec  les  expositions  de  Luther. 
de  Calvin,  de  Bèze,  de  Kemnitius.  de  Brénziua  §1 
d'autres  semblables,  cl  on  ne  tardera  pas  à  voir  com- 
bien les  premiers  se  sont  écartes  des  derniers,  ei 
même  combien  il-  sont  opposés  ensemble. 

Si  les  protestants  ne  nous  avaient  pas  donné  de 
trop  fréquentes  preuves  de  pareilles  incohérences,  et 
habitués  à  de  si  honteuses  contradictions  de  leur  pari 
jusqu'à  nous  en  ôterl'étonnement,  nous  aurions  certes 
sujet  de  n'en  être  pas  peu  émerveillés.  11  paraîtrait  à 
peine  croyable,  si  les  faits  ne  nous  en  démontraieni  la 
vérité,  que  pendant  trois  siècles  entiers  une  théorie 
ait  été  mise  obstinément  en  lutte  perpétuelle  avec  la 

<;.  FHHX  SfiULHB  JJibl.  herm.l    et  \.  T.  Ertang,  1800. 
Cak.  Dan.  BBCS  Vonog.  hervien.  A.  T.  Lips..  il 
Sans  compter   beaucoup  d'autres  de  ces  travaux  en  langue 
nde,  soit  ai       -  « 


—  348  — 
pratique,  qui  la  démentait  sans  cesse.  11  en  est  pour- 
tant ainsi.  Môme  de  nos  jours,  et  après  de  si  éclatan- 
tes preuves  de  fait  du  contraire,  après  avoir  lui-même 
sur  le  recto  du  même  feuillet  reconnu  avec  beaucoup 
d'autres  des  siens  l'obscurité  de  l'Écriture,  Dœderlein, 
pour  répondre  aux  catholiques,  ne  craint  pas  d'affir- 
mer :  «  qu'il  suffit  contre  eux  de  dire  que,  pour  ce 
qui  tient  à  la  foi  et  aux  mœurs,  le  sens  vrai  et  his- 
torique (des  Écritures),  ou  se  présente  de  soi-même 
à  tout  lecteur,  ou  peut  aisément  se  chercher  et  se 
découvrir»  (1).  Eh  bien,  c'est  précisément  pour  ce 
qui  intéresse  la  foi  que  se  sont  élevées  entre  les  pro- 
restants les  plus  violentes  disputes  et  les  plus  éclatan- 
tes divisions  par  rapport  à  la  manière  d'interpréter 
l'Écriture.  Mais,  lorsque  les  passions  et  les  préjugés 
enracinés  répandent  leurs  ténèbres  sur  l'esprit  d'un 
homme,  il  n'y  a  pas  de  raisons  ni  d'expérience  capa- 
bles de  les  dissiper. 

Que  dire  ensuite,  lorsqu'on  considère  l'Écriture 
telle  qu'elle  est  dans  sa  réalité,  pleine  de  profondeur. 

L)  Dœderlein  Inst  t/ieol.  christ,  in  Capp.  relig.  theoret  , 
part.  1,  éd.  4,  Norimb.  1787,  p.  156.  «  Minime  negamus,  inter- 
«  pretationem  utriusque  Tostamenti  multis  et  grovibus  premi 
«  difficultatibits,  ae  plurima  i\jcvorirx  (inintelligibilia)  et  obscura 
..  reperiri.  »  Puis,  à  la  page  suivante,  157,  il  en  vient  à  écrire  : 
"  Contra  bos  [catholicos)  satis  est  adstruere  in  fidei  morumque 
»  ratione  eognoscenda,  sensum  veruro  et  legitimum  vol  offerre 
"  sese  sponte  lectori  cuique,  vel  facili  opéra  indagari  atqu>' 
»  erui    n 


—  249  — 

d'obscurité  en  beaucoup  d'endroits  et  de  difficultés 

pour  les  interprètes?  Or,  telle  est  du  propre  aveu,  qui 
le  croirait?  oui,  du  propre  aveu  de  Luther  lui-même, 
qui,  en  contradiction  avec  ce  qu'il  avait  d'abord  éta- 
bli avec  tant  de  hardiesse,  s'est  vu  forcé  de  l'admettre, 
instruit  enfin  par  une  longue  expérience;  telle  est 
l'extrême  obscurité  que  présentent  les  Écritures. 
«  Approfondir  le  sens  des  divines  Écritures,  dit-il, 
est  chose  impossible:  nous  ne  pouvons  qu'en  effleu- 
rer la  superficie;  en  comprendre  le  sens  serait  mer- 
veille. V  peine  nous  est-il  donné  d'en  savoir  l'alpha- 
bet. Que  les  théologiens  disent  et  fussent  tout  ce  qu'ils 
voudront  :  pénétrer  le  mystère  de  la  parole  divine 
sera  toujours  une  entreprise  au-dessus  de  notre  intel- 
ligence. Ses  sentences  sont  le  souffle  de  l'esprit  de 
Dieu  :  donc  elles  défient  l'intelligence  de  l'homme  ;  le 
chrétien  n'en  a  que  la  fleur  »  (1).  On  ne  pourrait  donc 
appeler  l'Écriture  règle  de  foi,  qu'autant  que  dans 
ses  énoncés  et  dans  sa  superficie  elle  présenterait  les 
articles  à  croire  déjà  formulés,  comme  vérités  que 
Dieu  propose  à  l'homme.  Encore,  à  moins  d'un  guide 
suret  digne  de  confiance,  ne  serait-on  pas  garanti, 
même  dans  ce  cas,  contre  tout  danger  d'illusion. 
J'ai  dit  qu'on  ne  serait  pas  garanti  même  dans 


1 1  Voir  Arnix  .  Histoire  de  la  vie  de  Luther,  t    n,  p.  38©. 
Luther  a  répété  cotte  même  chose  bien  d'autres  lois,  que  je 
sous  silence  pom  plus  de  brièveté. 


—  250  — 

ce  cas  contre  tout  danger  d'illusion  ;  car  il  se  trouve 
de  fait  dans  les  divines  Écritures  des  vérités  énoix 
distinctement  et  en  termes  propres,  auxquelles  il  m 
manque  ni  la  rigueur  de  la  formule  ni  la  clarté  de  l'ex- 
pression, et  qui,  soit  par  un  effetde  l'infirmité  humaine, 
soit  par  malice  ou  autrement,  n'en  ont  pas  moins  été 
niées,  et  les  passages  de  la  Bible  qui  les  contiennent 
interprétés  de  manière  à  les  faire  totalement  dispa- 
raître. Prenons  pour  exemple  celle  de  l'institution  du 
baptême.  Qui  est-ce  qui,  lisant  au  dernier  chapitre 
de  l'Evangile  de  saint  Mathieu  les  paroles  du  Sauveur 
à  ses  apôtres  '.Allez,  et  enseignez  toutes  les  nations, 
les  baptisant  au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Saint- 
Esprit,  n'y  verrait  établi  le  rite  sacramentel  d'initia- 
tion à  conférer  par  l'invocation  des  trois  personnes 
divines?  Et  qui  ignore  cependant  que  plusieurs  héré- 
tiques anciens  et  diverses  sociétés  de  protestants  mo- 
dernes l'ont  nié,  et  le  nient  encore?  Quelques-uns  ont 
entendu  ces  paroles  d'une  pure  cérémonie,  employée 
simplement  comme  signe  d'admission  dans  la  société 
chrétienne  (1).  D'autres  n'y  \  exilent  reconnaître  qu'un 
rite  temporaire,  et  qui  a  dû  cesser  du  moment  où  le 
christianisme  a  été  suffisamment  propagé  (b2).  D'au- 
tres en  assez  grand  nombre  ont  soutenu  qu'il  n'était 

(1)  C'est  ce  que  dit  LlMBORCH,  dans  sa  Tkeol.  Christ..  I.  v. 
c.  69.  s  26,  comme  tous  les  socinieas  et  tous  les  rationalistes 
modernes. 

(2    Telle  est  aussi    la    doctrine   des  sonnants,  qui  n'i 


—  251  — 

question  dans  le  texte  allégué,  aussi  bien  que  dans 
celui  de  l'Évangile  de  saint  Jean,  c.  ni,  que  il  une 
purification  spirituelle  et  tout  intérieure,  à  Inclusion 
de  l'eau  matérielle  (1).  Je  ne  parle  pas  des  ell'eis  du 
baptême,  dont  la  question  a  excité  de  nos  jours  une  si 
vive  agitation  el  de  si  violents  débats  au  sein  de 
l'Église  anglicane ,  comme  nous  le  dirons  en  son 
lieu.  Mais  outre  cela,  pour  ne  pas  sortir  de  l'exem- 
ple du  baptême  que  nous  venons  de  mettre  en 
avant,  qui  n'a  entendu  parler  de  la  question  cri- 
tico-biblique  qui  s'agite  sans  fin  dans  les  écoles,  sa- 
\oir  si  les  apôtres  avaient,  en  vertu  d'une  dispense  di- 
vine, conféré  le  baptême  dans  le  seul  nom  de  Jésua- 
Christ  ("2)?  Oui  ne  sait  encore,  que  plus  d'une  com- 
munion protestante  moderne,  en  conservant  la  for- 
mule du  baptême,  n'admet  cependant  qu'une*  seule 

reste,  qu'un  corollaire  de  leur  système  fondamental.  Voir  Ca- 
tecli.  Racor .,  q.  .'Î4<>.  152. 

(1)  C'est  encore  la  doctrine  de  quelques  sociniens.  et  de  plus, 
des  anglicans  William  Dell,  dans  son  ouvrage  Doctvina  btip- 
tismatum  al  antiquis  et  recentibus  comtptionibus  cappurgat*\ 
et  de  Benjamin  Holme,  dans  l'opuscule  intitule:  Invitatiq 
séria  ad  omnes,  an  spiritum  Christ i  in  seipsis  agnoscant. 
Cette  doctrine  remonte  primitivement  jusqu'à  Calvin,  et  s'est 
répandue  de  cette  source  parmi  beaucoup  dos  petites  sectes,  et 
spécialement  parmi  les  quakers.  Voir  Mcbhleb,  Symbolique, 
t.  ii.  §  68. 

2  r.e  cardinal  Orsi  a  écrit  sur  ce  sujet  une  longue  disserta- 
tion sous  le  titre  :  DeBaptism.  in  rumine  Jesu-Christi,  Me- 
diol.,  n.'-s:?,  in-4°,  qu'on  fera  bien  de  consulter. 


—  -252  — 

personne  en  Dieu ,  savoir  le  Père,  ne  voit  dans  le 
Fils  qu'un  pur  homme  ou  le  Messie,  et  dans  l' Esprit- 
Saint  qu'une  simple  énergie  ou  vertu?  Mais  donnons- 
en  un  autre  exemple  que  nous  prenons  dans  l'institu- 
tion de  l'Eucharistie.  Non-seulement  la  forme  de  son 
institution  se  trouve  rapportée  par  les  écrivains  sacrés; 
mais  ils  reproduisent  les  paroles  mêmes  qui  nous  as- 
surent de  la  présence  réelle  et  substantielle  du  corps 
adorable  du  Sauveur  sous  les  apparences  du  pain  : 
Ceci  est  mon  corps;  comme  aussi  du  sang  de  l' Hom- 
me-Dieu sous  celles  du  vin  :  Ceci  est  mon  sang.  Mal- 
gré ces  raisons,  quiconque  est  tant  soit  peu  versé  dans 
la  polémique  religieuse,  sait  que  ces  deux  textes  si 
simples  ont  donné  lieu  en  deux  siècles  à  plus  de 
deux  cents  interprétations  différentes,  et  que  les  ra- 
tionalistes modernes  ont  encore  ajouté  à  ce  nombre  de 
nouvelles  interprétations  inconnues  aux  anciens  et  qui 
portent  un  cachet  vraiment  singulier  :  si  bien  que  des 
sectes  entières  et  très  nombreuses  nient  aujourd'hui 
sans  la  moindre  restriction,  que  ces  paroles  expriment 
la  présence  réelle  du  corps  et  du  sang  de  notre  Sei- 
gneur. Beaucoup  enfin  sont  parvenus  à  ne  reconnaître 
dans  l'institution  divine  qu'un  rite  commémoratif 
destiné  à  rappeler  aux  fidèles  les  souffrances  inouïes 
endurées  pour  la  rédemption  du  genre  humain  par 
l'Auteur  du  christianisme  (1).  Ces  exemples  pour- 

(l)  Voirie  traité  du  R  P.  Perrone  De  F.ucharistia,  pari.  r,<    1 


—  25.1  — 

raient  être  grossis  de  cent  autres  parfaitement  connus 

de  tous  ceux  qui  ont  été  initiés  aux  sciences  sacrées,  et 
se  sont  appliqués  à  l'étude  de  la  controverse. 

Que  si  tel  est  le  produit  de  la  raison  humaine  con- 
stituée interprète  de  l'Écriture,  môme  par  rapport  à 
ce  qu'elle  contient  de  plus  explicitement  énoncé  et  de 
I  il  us  nettement  formulé,  qu'en  sera-t-il  des  autres  textes 
où  la  vérité  se  trouve  comme  enveloppée  d'obscurité, 
et  recouverte  sous  le  voile  de  l'emblème,  de  la  para- 
bole, delà  figure;  de  ces  textes  dont  on  ne  peut  ex- 
traire le  véritable  sens  qu'avec  beaucoup  de  travail, 
en  écartant  l'enveloppe  extérieure  qui  nous  le  cache, 
au  moyen  de  déductions,  de  parallélismes,  de  confron- 
tations de  toute  espèce  ;  de  ces  textes  dont  le  sens  est, 
par  sa  nature  même,  placé  hors  de  la  portée  de  la  rai- 
son humaine?  Et  nous  voilà  donc  arrivés  à  la  synthèse 
de  l'Écriture  et  de  la  raison,  que  nous  nous  sommes 
proposé  de  traiter  en  troisième  lieu,  pour  faire  voir  de 
plus  en  plus  que  la  règle  rationnelle  de  foi  est  insuf- 
fisante dans  son  application  biblique. 

Au  nombre  de  ces  vérités  inaccessibles  à  la  raison, 
il  faut  ranger  la  plupart  de  celles  que  contiennent  les 
Écritures  et  qui  forment  l'objet  de  notre  foi,  qui  sont 
passées  en  formules  dans  les  professions  de  foi  ou 
dans  les  livres  symboliques.  Quand  la  raison  humaine, 
sans  autre  guide  qu  elle-même,  cherche  à  trouver  ces 
sortes  de  vérités  dans  l'Écriture,  bientôt  elle  s'égare, 
tâtonne,   se  trouble  et  se  confond;  car  il  ne  s'agit 


—  254  — 

de  rien  de  moins  pour  elle  que  de  discerner  avec  une 
pleine  assurance  tout  ce  qu'elle  doit  croire  comme  ar- 
ticle de  foi,  sans*  mélange  d'élément  humain,  d'avec 
ses  opinions  purement  subjectives.  Pour  moi,  je  mis 
fermement  persuadé  que  le  protestantisme  ne  serait 
jamais  parvenu  à  se  former  un  symbole ,  si  l'on  en 
excepte  la  partie  négative,  sans  le  flambeau  qu'il  a 
emprunté  de  l'Église  catholique,  morne  après  l'avoir 
quittée.  En  se  séparant  d'elle,  il  a  emporté  avec  lui, 
comme  l'avaient  déjà  fait  toutes  les  sectes  des  siècles 
précédents,  un  lambeau  des  vérités  qu'elle  lui  avait 
apprises ,  mais  qu'en  voulant  ensuite  refaire  à  sa 
manière  il  a  fini  par  perdre  presque  entièrement, 
comme  nous  le  dirons  plus  loin. 

Ajoutez  à  cela,  que  celui  qui  assume  la  charge  d'in- 
terpréter les  Écritures  pour  se  former  son  symbole 
est  le  plus  souvent  ignorant  et  passionné,  et  quo  par 
conséquent,  au  lieu  de  les  entendre  dans  le  sois  que 
l'Esprit-Saint  avait  en  vuo.  il  les  entendra  dans  le 
sens  pervers  que  lui  suggèrent  .-es  passions.  Com- 
ment s'assurer  qu'il  extraira  de  la  Bible  la  pensée  de 
Dieu  qui  s'y  trouve,  et  qu'il  n'y  fera  pas  plutôt  entrer 
ses  pensées  ou  ses  sentiments  personnels?  Pour  ne 
rien  dire  même  de  ceux  qui  par  pure  malice  accom- 
modent la  Bible  à  leur  guise,  selon  le  but  qu'ils  n 
proposent,  pour  autoriser  sous  ce  voile  leurs  propre- 
doctrines,  il  y  en  a  bien  d'autres  qui,  sans  s'en  aper- 
cevoir, croient  lire  dans  la  Bible  ce  qu'ils  lui  fontsim- 


—  255  — 

plement  dire.  Des  illusions  de  cette  espèce  sont  très 
faciles,  et,  malgré  toutes  les  précautions  qu'on  peut 
prendre  pour  s'en  garantir,  elles  peuvent  arriver  à 
boni  homme  avec  la  meilleure  foi  du  monde.  Quelle 
garantie  auront-ils  ou  pourront-ils  jamais  avoir  d'être 
exempts  de  pareilles  méprises?  Qui  les  assurera  de 
n'avoir  pas  fait  parler  la  Bible  tout  à  rebours  de  ce 
qu'elle  dit  véritablement?  Quiconque  a  une  connais- 
sance au  moins  légère  de  ce  que  peuvent  sur  l'esprit 
cl  le  cœur  de  l'homme  les  préjugés,  les  opinions 
préconçues,  les  passions  qui  les  dominent,  peut  savoir 
combien  il  est  facile  de  substituer  ainsi,  je  dirais 
presque  imperceptiblement,  son  sens  privé  au  sens 
de  la  Bible. 

Cette  observation  acquerra  bientôt  une  force  apo- 
dictique  et  démonstrative,  si  l'on  veut  bien  se  rendre 
présent  à  l'esprit  le  système  protestant  concernant 
cette  règle  de  foi.  Selon  les  protestants,  tout  individu, 
de  classe  instruite  ou  populaire,  savant  ou  ignorant, 
homme  ou  femme,  peut  et  même  doit,  par  la  lecture 
de  la  Bible,  de  quelque  manière  qu'il  l'entende  ou 
croie  l'entendre,  se  former  et  se  construire  son  propre 
symbole,  c'est-à-dire  l'ensemble  des  vérités  qu'il 
iii'iit  pour  révélées  de  Dieu  et  dans  le  sens  qu'il  leur 
attache.  Or.  qui  ne  sait  que  les  hommes  sont  domi- 
né-; par  tes  passions,  corrompus  dans  leur  nature  dès 
leur  origine,  avec  une  raison  remplie  de  ténèbres  et 
une  volonté  portée  au  mal?  Ténèbres  et  corruption* 


—  286  — 
que  le  protestantisme,  bien  loin  de  les  nier,  a  exagé- 
rées à  l'excès.  Comment  donc  oser  dire  que  des  hom- 
mes de  cette  nature,  pris  au  moins  dans  leur  généra- 
lité, apportent  tous  à  la  lecture  de  la  Bible  des  dis- 
positions assez  pures  pour  ne  lui  attribuer  jamais  un 
sens  quelle  n'a  pas,  en  mettant  à  la  place  de  son 
sens  légitime  celui  que  veulent  lui  prêter  leurs  pas- 
sions? Pour  moi,  je  pense  qu'aucun  protestant  de  bonne 
foi  n'osera  le  dire;  mais,  s'il  le  disait,  l'histoire  en- 
tière du  christianisme  s'élèverait  pour  le  démentir 

11  faut  donc  conclure,  que  la  règle  de  foi  que  le 
protestantisme  voudrait  placer  dans  l'interprétation 
individuelle,  est  tout-à-fait  défectueuse  ou  insuffisante 
dans  son  application  biblique 

De  tout  ce  que  nous  avons  dit  dans  ce  chapitre,  où 
nous  avions  pour  objet  d'examiner  au  point  de  vue 
biblique  cette  règle  rationnelle  protestante,  il  résulta 
qu'elle  est  défectueuse  par  rapport  aux  fondements 
que  la  Bible  doit  présupposer  ;  qu'elle  manque  de  fon- 
dements dans  la  Bible,  qu'elle  s'y  trouve  même  con- 
damnée; quelle  est  défectueuse  aussi  en  ce  qu'elle 
présente  mutilée  la  parole  révélée  de  Dieu  :  défec- 
tueuse enfin  dans  son  application  biblique.  Et  tout 
cela,  nous  l'avons  prouvé  non  par  des  arguments  à 
priori  ou  par  de  subtils  raisonnements,  mais  par  des 
faits  manifestes  et  irrécusables  qui  le  démontrent 
jusqu'à  l'évidence. 


—  237  — 
CHAPITRE  IL 

LA   RÈGLE  RATIONNELLE  PROTESTANTE    CONSIDÉRÉE  AU 
POINT  DE  VUE  HISTORIQUE. 

ARTICLE   I. 

La  règle  rationnelle  protestante  est  inconnue  à  toute 
l'antiquité  chrétienne,  et  môme  contredite  par  elle. 

C'est  en  vain  que  les  protestants  aficetent  de  ne  pas  tenir 
compte  de  l'antiquité. —  L'idée  même  de  la  nouvelle  règle 
protestante  manquait  absolument  dans  l'antiquité  chrétienne. 
— Bien  plus,  la  règle  contraire  y  a  toujours  dominé. — Témoi- 
gnages formels  des  anciens  Pères. —  Saint- Irénée. —  La 
même  vérité  se  prouve  par  la  pratique  universelle  et  con- 
stante. —  Adressé  des  hérétiques  à  masquer  dans  les  com- 
mencements leurs  nouveautés  sous  un  Langage  catholique.  — 
Hommage  qu'ils  rendent  par  cet  artifice  même  à  la  règle  ca- 
tholique. —  Confirmation  de  ce  qui  vient  d'être  dit  par  le  re- 
cours que  les  hérétiques  comme  les  catholiques  ont  eu  à  l'au- 
torité. Fausse'  assertion  de  Guizot.  — Témoignages  ex- 
près des  Pères  contre  les  hérétiques  qui  se  fondaient  sur 
l'Écriture  toute  seule  interprétée  par  l'esprit  particulier. 

Je  snis  bien  que  les  protestants  en  général  ne  font 
pas  grand  compte  de  l'antiquité  sacrée;  et  que  même 
ils  regardent  comme  un  progrès  de  s'en  être  éloignés, 
i'\  de  s'être  émancipés  de  son  autorité  comme  d'un 
joug  trop  incompatible  avec  le  libre  exercice  de  la 
raison  humaine.  Guizot  assigne  pour  cause  principale 
do  la  Réforme  le  besoin  senti  de  l'affranchissement  de 

T.   1.  17 


-  258  — 
la  raison  du  joug  de  l'autorité  (1),  en  tant  que  cette 
dernière  enchaîne  la  liberté  de  la  pensée,  .le  n'en 
pense  pas  moins  que  le  sujet  dont  j'ai  entrepris  la 
démonstration  dans  cet  article,  non-seulement  vient 
à  propos,  mais  est  même  indispensable  pour  faire 
comprendre  encore  davantage  combien  est  insuffi- 
sante la  règle  fondamentale  du  protestantisme  en 
matière  de  foi.  Car  les  protestants  ont  beau  affecter  de 
ne  pas  se  mettre  en  peine  de  l'antiquité,  et  d'aller 
même  quelquefois  jusqu'à  la  mépriser  ;  ils  ne  sau- 
raient se  dissimuler  à  eux-mêmes  le  désavantage 
d'une  religion  qui  manque  d'antécédents,  et  qui  a 
contre  elle  le  principe  même  d'où  elle  est  sortie  et  le 
consentement  de  tous  les  siècles.  C'est  là  un  senti- 
ment gravé  par  la  nature  dans  le  cœur  de  l'homme, 
qui  voudrait  en  vain  lui  imposer  silence  ;  et  si  ce  sen- 
timent est  déjà  si  fort  quand  il  n'est  question  que  de 
la  religion  en  général,  combien  ne  doit-il  pas  être 
encore  plus  vif  en  présence  d'une  religion  positive  di- 
vine, comme  l'est  certainement  de  l'aveu  de  nos 
adversaires  la  religion  chrétienne? 

Au  fond,  nos  adversaires,  sans  s'en  apercevoir,  nous 
le  prouvent  eux-mêmes  par  leur  conduite.  De  quel 
autre  sentiment  peut  venir  l'habitude  qu'ont  dans  leur 
polémique  les  controversistes  protestants  de  prouver, 
autant  qu'ils  le  peuvent,  que  leur  doctrine  ne  diffère 

(1)  Leçons  SUT  /aciri/is.  oi//i>/>. 


—  259  — 
pas  de  colin  de  In  vénérable  antiquité?  D'où  vient 
que,  s'il  leur  tombe  sous  les  yeux  quelque  pas 
dee  conciles  ou  des  Pères  qui  leur  paraisse  s'accorder 
avec  quelque  point  de  leur  doctrine  où  ils  se  trouvent  en 
désaccord  soit  avec  les  catholiques,  soit  avec  les  soci- 
niens  ou  quelque  autre  communion  séparée  d'eux, 
aussitôt  ils  s'en  emparent  et  s'en  font  un  sujet  de 
triomphe?  C'est  ce  qu'on  peut  remarquer,  je  ne  dirai 
pas  seulement  dans  les  écrits  de  leurs  devancier  .  à 
une  époque  où  n'était  pas  encore  effacée  tout-à-fait 
cette  teinte  si  j'ose  ainsi  parler,  de  catholicisme  qui 
s'est  conservée  longtemps  chez  les  protestants,  mais 
même  dan-  leurs  écrivains  les  plus  récents,  et  jusque 
dans  les  rationalistes.  C'est  pourquoi  cette  insouciance 
el  ce  mépris,  que  témoignent  les  protestants  pour  l'an- 
tiquité chrétienne  est  affecté,  autant  pour  le  moins  que 
sincère,  et  tient  chez  eux  de  la  nature  de  l'effet  plutôt 
que  de  celle  delà  cause.  Car,  comme  ils  se  sont  aper- 
çus après  tant  de  longues  discussions,  après  tant  de 
découvertes  d'anciens  et  précieux  manuscrits,  que 
c'était  pour  eux  peine  perdue  de  vouloir  accorder 
el  harmoniser  leurs  propres  doctrines  avec  l'anti- 
quité ecclésiastique,  ils  ont  fini  par  ne  plus  l'appeler 
à  leur  aide,  déclarant  ne  pas  s'en  mettre  en  peine, 
parce  que  c'était  la  parole  de  l'homme,  et  non  celle 
de  Dieu.  Lors  donc  qu'ils  n'ont  plus  intérêt  à  la  reje- 
ter, ils  en  reconnaissent;  eus  aussi,  le  prix  et  l'impor- 
tance. 


—  360  — 

C'est  pourquoi  il  nous  importe  de  relever  l'op- 
position formelle  qui  existe  entre  la  nouvelle  règle 
de  foi  adoptée  par  le  protestantisme ,  et  la  règle  re- 
connue et  suivie  par  l'antiquité  ecclésiastique  tout 
entière,  à  laquelle  cette  découverte  des  temps  moder- 
nes était  tout-à-fait  inconnue  :  ce  que  nous  pourrons 
faire  sans  peine  en  réduisant  la  question  à  quelques 
points  principaux ,  tels  que  Vidée,  les  sentiments , 
les  faits.  Parcourons  ces  points  avec  ordre. 

J'entends  ici  par  idée  la  manière  dont  les  anciens 
concevaient  la  règle  de  foi.  Or,  la  manière  de  voir  (]q< 
ancienssur  cet  objet  était  si  différente  de  celle  desprotes- 
tants, qu'on  n'entrevoit  pas  même  la  plus  légère  trace, 
\p  moindre  vestige  de  cette  dernière  dans  toute  la  série 
des  siècles  antérieurs.  11  n'est  jamais  venu  à  la  pensée 
des  anciens  de  placer  cette  règle  ou  de  la  reconnaître 
dans  l'interprétation  libre  et  indépendante  de  la  sainte 
Bible  par  chaque  fidèle,  quel  qu'il  soit.  Nous  aurons 
beau  examiner  avec  tout  le  soin  et  l'exactitude  p  - 
ble  les  écrits  des  Pères,  les  décisions  des  conciles,  ou 
tout  autre  document  qui  nous  soit  parvenu  de  ces  siè- 
cles reculés,  jamais  nous  n'y  trouverons  un  seul  pas- 
sage, un  seul  trait  qui  y  fasse  allusion  même  de  loin 
ou  qui  l'insinue  le  moins  du  monde.  Aussi,  jamais  que 
je  sache  l<is  docteurs  protestants,  pour  établir  leur  rè- 
gle, n'ont  t'ait  appel  à  l'antiquité,  sans  doute  parce 
que  l'idée  même  ne  s'en  trouvai!  pas  dans  celle-ci. 
Mais  je  n'ai  pasdit  assez:  je  devais  ajouter  qu'il  yrégnail 


—  261  — 

une  idée    contraire.  Car  c'était  comme  un  axiome 
Universellement  proclamé,  qu'en  matière  de  foi  la 

seule  règle  à  suivre  était  l'enseignement  publie  ■ 
lennel  de  l'Église;  qu'il  ne  fallait  plus  avoir  d'égards 
pour  quiconque  s'écartait  de  cette  règle,  quelles  que 
fussent  sa  science  ou  son  érudition ,  la  gravité  de  son 
âge  ou  l'élévation  de  son  rang,  ou  même  l'éminence 
de  sa  dignité. 

Parler  d'une  idée  dominante,  c'est  parler  d'un 
principe.  Or,  le  principe  qui  a  constamment  animé 
l'antiquité  chrétienne,  c'estque  la  vraie  doctrine,  la 
doctrine  apportée  par  Jésus-Chrisl  sur  la  terre  et  pro- 
pagée par  les  apôtres,  a  été  confiée  comme  en  dépôt 
à  l'Église,  c'est-à-dire  aux  successeurs  des  apôtres. 
aux  évoques,  au  corps  enseignant,  et  que  c'était  là 
qu'il  fallait  nécessairement  la  chercher,  et  en  recueil- 
lir les  oracles  dans  les  questions  douteuses  ou  contro- 
versées. Ce  principe  suprême  servait  de  critérium 
pour  discerner  la  vérité  de  l'erreur,  la  doctrine  an- 
cienne, el  par  conséquent  la  véritable,  des  nouveautés 
introduites  par  les  hommes.  Jamais  on  n'eut  la  pen- 
sée d'avoir  recours  à  l'interprétation  individuelle  de 
l'Écriture  pour  s'assurer  de  la  vérité  révélée. 

La  méthode  qu'on  suivait  était  beaucoup  plus  sim- 
ple. «Tout  chrétien  de  la  primitive  Eglise,  a  dit  fort  à 
propos  le  docteur  Newman,  semble  avoir  cru  qu'il 
était  de  son  devoir  de  protester,  quelque  part  qu'il  se 
trouvât ,  contre  toutes  les  opinions  contraires  à  ce  qui 


—  262  — 
lui  avait  été  enseigné  dans  les  catéchèses  prépara- 
toires h  son  baptême,  et  de  fuir  la  société  de  ceux  qui 

soutenaient  des  doctrines  nouvelles Les  chrétiens 

étaient  tenus  de  défendre  et  de  transmettre  la  foi 
qu'ils  avaient  reçue,  et  ils  l'avaient  reçue  des  pasteurs 
de  l'Église.  D'un  autre  côté,  le  devoir  de  ces  pasteurs 
était  de  veiller  sur  cette  foi  traditionnelle  et  de  la  dé- 
finir »  (1).  Si  nous  suivons  le  fil  de  l'histoire  du  chris- 
tianisme, nous  trouverons  que  la  partie  doctrinale  en 
consiste  tout  entière  dans  l'application  pratique  dfl  ce 
principe,  et  qu'on  n'en  a  jamais  connu  d'autre  que 
celui-là. 

Pour  ce  qui  regarde  les  sentiments  ou  maximes, 
les  écrits  des  Pères  nous  offrent  une  multitude  de 
passages  très  formels  où  se  trouve  enseigné  tout  le 
contraire  de  ce  que  les  protestants  soutiennent  au- 
jourd'hui. A  commencer  par  les  temps  apostoliques, 
nous  voyons  saint  Clément  de  Rome  inculquer  dans 
sa  première  lettre  aux  Corinthiens  l'obligation  de 
rester  soumis  à  leurs  propres  pasteurs,  non-seulement 
en  fait  de  discipline,  mais  principalement  en  ce  qui 
concerne  la  foi,  condamner  comme  coupables  de 
schisme  ceux  d'entre  eux  qui  refusaient  de  leur  obéir, 
et  faire  valoir  à  leurs  yeux  en  confirmation  de  cette 
doctrine  l'autorité  de  leur  apôtre,  c'est-à-dire  de 


(1)  Cf.  Y  Histoire   du  c/ireloppement  de  ta  doctrine  chré- 
tienne, trad.  de  l'anglais,  i».  34Q. 


—  263  — 

gâint  Paul,  qui  leur  avait  tracé  les  mêmes  règles  (l). 
Saint  Ignace,  dans  chacune  de  ses  règles,  recom- 
mande aux  fidèles  des  diverses  Églises  auxquelles  il 
écrivait  de  s'attacher  sans  réserve  à  leur  évêque  dans 
les  matières  de  foi,  et  de  ne  jamais  s'en  séparer,  s'ils 
ne  voulaient  courir  le  danger  d'un  funeste  nau- 
frage (2).  Hermas,  dans  son  livre  du  Pasteur,  ne 
tient  pas  un  autre  langage  (3)  ;  et  il  en  est  de  même 
de  ceux  qui  suivirent  immédiatement  ces  premiers 
écrivains  ecclésiastiques,  comme  saint  Irénée,  saint 
Justin,  Clément  d'Alexandrie,  Tertullien,  saint  Cy- 
prien ,  et  ainsi  de  suite  dans  le  ive  et  le  ve  siècle.  En 
deux  mots,  ce  précieux  héritage  qu'elle  avait  reçu  du 
Christ,  l'Église  tint  à  cœur  de  le  conserver  et  de  le 
transmettre  d'âge  en  Age.  11  nous  suffira  de  citer  pour 
exemple,  en  le  choisissant  parmi  les  Pères  que  nous 
venons  de  nommer,  les  maxime--  cl  les  paroles  mêmes 
du  premier  d'entre  eux,  c'est-à-dire  de  saint  Irénée, 
l'occasion  devant  se  retrouver  pour  nous  de  rapporter 
ailleurs  les  témoignages  des  autres. 

Saint  Irénée  donc  nous  fait  entendre  clairement,  que 
ce  n'est  pas  de  l'Écriture  entendue  dans  le  sens  de 
chacun,  mais  de  l'Église  que  Dieu  nous  a  donnée  à 

(1)  Ep.  i  ,n.  47  el  57,  et  alibi  passim.  Ed.  Ootel.,  PP.  apost.. 
t.  î,  Antwerpiee. 

S    Bpist.  ad  Philip.,  n.  Q,  4,  ad  Stnyrn.,  n.  5,  8;  ad  ï'ral- 
lian.,  n.  6,  7,  etc. 
(3)  L.  1,  vol.  in.  s  4  et  fteq. 


—  26*  — 
cet  effet,  que  nous  avons  à  recevoir  la  vraie  foi  ou  la 
doctrine  pure  et  orthodoxe  telle  qu'elle  a  été  prêchée 
par  Jésus-Christ  et  ses  apôtres.  Voici  ses  paroles  : 
«L'Église,  comme  nous  avons  déjà  dit,  ayant  reçu 
cette  prédication  et  cette  foi,  bien  que  disséminée 
dans  le  monde  entier ,  la  conserve  avec  soin ,  comme 
si  tout  entière  elle  ne  composait  qu'une  famille;  et  elle 
la  confie  de  même  à  ses  membres,  comme  si  tous  n'a- 
vaient qu'un  cœur  et  qu'une  âme,  et  elle  prêche,  et 
elle  enseigne,  et  elle  transmet  entons  lieux  les  mêmes 
vérités,  comme  si  elle  n'avait  qu'une  seule  et  même 
bouche  »  (1).  Telle  est  l'idée  qu'au  siècle  d'Irénée  on 
avait  de  la  règle  de  foi,  l'autorité  de  l'Église  :  opposée 
à  la  licence  des  sectes  qui  s'ingéraient  d'enseigner  des 
doctrines  particulières.  ÎSotre  saint  évêque  continue 
donc  ainsi,  en  faisant  contraster  la  conduite  de  l'É- 
glise avec  celle  des  hérétiques  de  ces  premiers  temps  : 
«  Nous,  ajoute-t-il,  qui  avons  pour  docteur  Punique 
et  seul  vrai  Dieu,  et  pour  règle  de  vérité  ses  rnscigne- 
ments,  nous  enseignons  tous  et  toujours  les  mêmes 
choses  (*2)....  Eux  au  contraire,  c'est-à-dire  les  héré- 

(1)  Hanc  prsedicationem  cum  acceperit  et  hanc  fidem,  quem- 
admodum  prœdiximus,  Ecclesia ,  et  quidem  {le  grec  porte 
z7.(-ip  ,  quamvis  )  in  universum  mundum  disseminata ,  di- 
ligenter  custodit,  quasi  unam  domum  inhabitans;  et  similiter 
crédit  iis,  videlicet  quasi  unam  animam  habens,  et  unum  cor, 
et  consonanter  ha  <■  prsedicat,  et  docet  et  tradit,  quasi  unum 
possidensos.  Lib.  i  Contr.  I/œres.,  c.  10,  n.  2,  éd.  Mass 

i2)  Nos  unum   et  solum  verum  Deum  doctorem  sequentes, 


_  26ri  — 

tiques,  s'attachenl  à  de  fausses  opinions,  s'accusent 
les  uns  les  autres,  et  ne  sauraient  s'accorder  dans  un 
même  langage  »  (1).  Et  il  donne,  la  raison  pour  la- 
quelle les  sectaires  ne  s'accordent  jamais  entre  eux  : 
«  C'est,  dit-il,  qu'il  ne  sont  pas  fondés  sur  la  pierre  uni- 
que, mais  sur  du  sable,  où  beaucoup  de  petites  pierres 
se  trouvent  entremêlées;  car  beaucoup  d'entre  eux, 
ou  même  tous,  veulent  être  docteurs,  et  quittant  l'hé- 
résie à  laquelle  ils  s'étaient  attachés  d'abord,  ils  chan- 
gent un  dogme  en  un  autre,  celui-ci  en  un  nouveau. 
improvisent  chaque  jour  quelque  nouveauté,  et  aspi- 
rent à  la  gloire  de  passer  pour  inventeurs,  n'importe 
de  quel  \  stème,  pourvu  qu'il  soit  leur.  nu\  rage  »  (2). 
Et,  comme  s'il  dépeignait  par  anticipation  les  protes- 
tants de  notre  temps,  qui  ne  sauraient  s'accorder  entre 
eux  sur  la  manière  d'entendre  la  Bible  qu'ils  ont  prise 
pour  unique  et  suprême  règle  de  foi,  il  poursuit  ainsi 
son  discours  :  «  Ils  ne  s'accordent  sur  rien  :  avanl 


el  regulam  veritatis  habentes  ejus  sermones,  de  iisdem  semper 
eadem  docemus  omncs.  Lib.  1,  c.  33,  n.  4. 

(1)  Non  bene  sentientes,  intérim  tamen  semetipsns  arguunt, 
de  iisdem  verbis  non  eonsentientes.  Ibidem. 

2  Non  sunt  fundati  super  vuntrn  petram,  sed  super  arenam 
aabentem  in  se  lapides  mnltos;  multi  ex  insis,  imo  omnes  \< 
luit  doctores  esse,  et  abscedere  quidem  ab  bseresi  in  qua  fue- 
ruût,  aliud  autem  dogma  ab  alia  sententia,  et  deinceps  altérant 
aii  altéra  componentes,  novè  durcie  insistant  semetipsos  adin- 
ventoiea  sententiœ,  quamcumque  compegeiint ,  gloi 
L.  ni,  e.  24,  n.  2.  v 


-  266  — 

les  mêmes  Écritures ,  ils  les  entendent  chacun  &  sa 
façon;  et  après  avoir  lu  ensemble  le  môme  passage, 
tous  bientôt  froncent  le  sourcil,  branlent  la  tète  avec 
dédain,  se  vantent  chacun  de  leur  côté  de  saisir  toute 
la  profondeur  de  la  parole  sacrée,  et  plaignent  les 
autres  de  ne  pouvoir  en  atteindre  l'élévation  »  (1).  Je 
pourrais  multiplier  ces  extraits  de  saint  Irénée,  car 
set  écrits  abondent  en  maximes  semblables  ;  mais  je 
les  passe  sous  silence  pour  me  renfermer  dans  de  justes 
bornes,  les  extraits  que  je  viens  de  donner  suffisant  à 
mon  dessein,  qui  était  de  faire  connaître  quel  était, 
sur  la  règle  de  foi  protestante,  le  sentiment  de  l'anti- 
quité chrétienne  la  plus  reculée. 

Le  fait  donc,  qui  va  maintenant  confirmer  la  théo- 
rie ,  mettra  le  sceau  à  toutes  nos  preuves.  Car  il  ne 
s'agit  pas  ici  de  quelques  actes  isolés,  recueillis  ça  et 
là,  mais  d'une  série  nulle  part  interrompue  d'actes 
publics  et  solennels  qui  ont  eu  l'approbation  de  l'uni- 
versalité. 

Toutes  les  fois  que  quelqu'un,  s' appuyant  sur  les 
Ecritures,  a  tenté  d'innover  dans  la  doctrine  profes- 
sée par  l'Eglise  catholique,  autant  de  fois  on  a  toul 

(1)  Tantee  surit  de  uno  inter  eos  diversitates,  de  iisdcm  Serip- 
turis  varias  habentes  sontentias;  et  uno  codemque  sermone 
lecto,  universi  obductis  superciliis  agitantes  capita,  valde  qui- 
dem  altissime  se  babere  sermonem  dicunt,  non  autemomnes 
capere  magnitudincm  ejus  intellectus,  qui  ibidem  continetur. 
L.  IV,  c.  35,  n.  4. 


—  267   — 

aussitôt  fait  appel  à  larègle,  c'èst-à~dire  à  l'autorité 
de  l'Eglise,  et  c'est  par  elle  que  le  jugement  a  été 
porté.  En  parcourant  l'histoire  des  hérésies,  nous  nous 
retrouvons  à  chaque  pas  en  présence,  et  de  pareils  no- 
vateurs, et  d'un  semblable  procédé.  Ainsi,  dès  les 
temps  apostoliques,  s'élevèrent,  outre  Simon,  ce 
chef  de  toutes  les  diverses  sectes  des  gnostiques,  Mé- 
nandre,  Carpocrate,  Ptolomée,  Épiphanc,  Valentin, 
Cerdon,  Marcion,  chacun  à  la  tête  de  sa  troupe;  Cé- 
rinthe,  Ébion,  avec  leurs  sectateurs;  les  nazaréens,  les 
encratites,  lesbasilidienset  bien  d'autres  encore,  aux- 
quels les  Pères  n'ont  pas  opposé  autre  chose,  pour  ren- 
verser leurs  nouvelles  doctrines,  que  la  règle  reçue  de 
renseignement  de  l'Église  catholique.  Saint  Irénce 
nous  a  laissé  de  ce  fait  un  document  irrécusable  dans 
son  célèbre  ouvrage  Contre  les  hérésies.  Le  plus  fort 
argument  qu'il  emploie  pour  confondre  tous  ces  sys- 
tèmes ridicules,  autant,  qu'infâmes  et  absurdes,  c'est 
le  consentement  universel  des  Églises  établies  par  les 
apôtres,  et  principalement  de  l'Église  romaine,  qui 
renferme  en  elle-même,  comme  dans  un  centre,  la  doc- 
trine de  toutes  les  autres  (1).  Tortullien  a  eu  recours 

(1)  Les  paroles  du  saint  martyr  sont  connues  :  "  Sert  quo- 
niam  vaille  longum  est  in  hoc  tali  vnlumine  omnium  Ecclesia- 
rum  enumerare  successiones  ;  maximœ  et  antiquissimœ  et  om- 
nilnis  cognitae  a  gloriosissimis  duobus  apostolis  Petro  et  Paulo 
Romœ  fundatœ  et  constitutœ  Ecclesiëe ,  eam  quam  ha! 
apostolis  traditionem,  et  annuntiatam  omnibus  tidem.  per  suc-v 


-  268  — 

au  même  argument  dans  son  livre  immortel  des  Pres- 
criptions (1).  Môme  dans  les  livres  que  cet  homme 
extraordinaire  a  composés  depuis  sa  chute,  comme 
dans  le  livre  contre  Praxéas,  dans  celui  De  ta  Résur- 
rection de  la  chair,  dans  celui  De  jejunin,  el  dans 
plusieurs  autres,  partout  où  il  n'a  pas  à  parler  d'ar- 
ticles de  dogme  ou  de  discipline  controversés  entre 
sa  secte  et  l'Église  catholique,  on  le  voit  user  de  la 
même  méthode,  et  c'est  ce  qu'on  peut  remarquer  en 
particulier  dans  ses  cinq  livres  contre  Marcion. 

Cette  règle  était  aussi  celle  avec  laquelle  on  savait  ap- 
précier tous  ceux  dont  les  doctrines  devenaient  suspec- 
tes. C'est  d'après  cette  règle  qu'ont  été  jugés  Origène 
et  ses  imprudent  s  écrits,  Tertullien  et  ses  rêveries  mon- 
tanistes,  Tatien  et  tous  les  autres  hommes  qui  se  sont 
plus  ou  moins  écartés  ou  mis  en  lutte  contre  cet  en- 

cessiones  cpiscoporum  pervenientem  usquead  nos  indicantcs. 
confundimus  omnes  eos,  qui  quoquo  modo  vel  per  sibi  placen- 
tia,  vcl  vanam  gloriam,  vel  per  csecitatem  et  malam  senten- 
tiain,  prœterquam  oportet  colligunt.  Ad  hanc  enim  Ecclesiam 
propter  potentiorem  principalitatem  uecesse  est  oranem  conve- 
nire  Ecclesiam,  hoc  est,  eos  qui  sunt  (indique  fidèles,  in  qua 
semper  conservata  est  ea,  qua?  est  ab  apostolis,  traditio.  L.  m, 
c.  3,  n.  2. 

On  ne  saurait  dire  combien  ce  passage  a  de  tout  temps  tourmenté 
les  hérétiques  :  de  là  tous  les  efforts  faits  par  plusieurs  protes- 
tants pour  l'éluder;  mais  ces  efforts  ont  toujours  été  vains. 
Voir  Massuet,  dans  les  dissertations  préliminaires  de  L'édition 
qu'il  a  donnée  des  ouvrages  de  ce  Père. 

(li  C.  20-27. 


-  269  — 
seignement,  ([unique  élevé  que  fût  d'ailleurs  le  siège 

qu'ils  pouvaient  occuper,  comme  un  Paul  de  Samo- 
sate,  évêque  d'Antioche,  un  Nestorius,  un  Apolli- 
naire. 

Mais  ce  qu'il  faut  surtout  considérer,  c'est  que  ces 
hérétiques  eux-mêmes,  tandis  que  d'une  part  ils  s'é- 
loignaient de  cette  règle  et  l'abandonnaient  de  fait 
par  leurs  erreurs,  la  reconnaissaient  de  l'autre  et  con- 
tinuaient de  l'admettre  en  théorie.  C'est  la  raison  du 
soin  empressé  qu'ils  ont  toujours  montré  de  couvrir 
leurs  doctrines  erronées  du  voile  du  langage  catholi- 
que, au  moins  lorsqu'ils  ne  faisaient  encore  que  com- 
mencer ;i  les  répandre,  comme  saint  [renée  en  fai- 
sait déjà  le  reproche  aux  valentiniens  de  son 
temps  (1)  ;  et  nous  voyons  cette  même  pratique  em- 
pli >\  ée  par  les  autres  hérétiques  qui  sont  venus  depuis, 
comme  Sabellius,  Paul  de  Samosate,  ainsi  que  Fa  re- 
marqué saint  Denis  d'Alexandrie  (*2)  ;  puis  Arius, 
Nestorius,  Eutychès,  les  pélagiens,  les  monothélites. 
et  ainsi  des  autres,  comme  en  font  foi  tous  les  docu- 
ments de  l'antiquité  ecclésiastique  (3).  Et  ce  qui  sur- 

il)  L.  il,  c.  13,  n  8.  Voir  aussi  la  dissert,  ide  MASStJET, 
§  v,  n.  4S. 

2  s.  Dionys.  Alex,  contra  Su  mus.  Resp.  vin.  Voir  aussi  la 
préf.  de  de  Maistre,  p.  24  etsuiv. 

3  il  est  bon  de  transcrire  ici  un  beau  passage  de  Mœhler, 
extrail  de  son  ouvrage  intitule  :  Athanase-le-Grand et  son  siè- 
cle, t,  m,  1  5,  p.  L33-134.  Voici  ce  qu'il  dit  des  ariens  :  •<  Din 


-  270 

prendra  peut-être,  c'est  que  les  novateurs  du\vie  siècle 
n'ont  pas  suivi  d" autre  méthode.  Calvin,  avec  les 
formes  ambiguës  qui  lui  sont  familières,  s'est  signalé 
dans  cet  art.  En  parlant  de  l'Ordre  dans  ses  Institu- 
tions, il  semble  quelquefois  ne  pas  faire  difficulté  de 
l'appeler  un  sacrement,  comme  les  catholiques;  mais 
bientôt  il  l'élimine  du  nombre  des  sacrements  propre- 
ment dits.  De  même,  par  rapport  à  la  présence  réelle, 
il  se  sert  d'expressions  en  apparence  toutes  catholi- 
ques, et  combat  Zwingle,  qui  ne  reconnaissait  dans  la 
Cène  que  la  seule  figure,  le  simple  type  du  corps  de 
Jésus-Christ.  Et  pourtant  au  fond  Calvin  ne  profei 
que  Y  absence  réelle  de  ce  même  corps  dans  la  sainte 
Eucharistie;  et  il  use  de  la  même  ambiguité  sur  plu- 
sieurs autres  articles.  Tous  ces  novateurs  voulaient 
donc  au  moins,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  dans  leurs  com- 
mencements, répandre  leurs  erreurs  à  la  faveur  d'un 

concile  de  Nicée  à  l'époque  où  nous  sommes  parvenus,  ils  avaient 
professé  en  public  la  foi  catholique,  seulement  avec  quelques 
modifications  dans  la  forme,  oui  laissaient  voir,  même  dans  le 
commerce  ordinaire  de  la  vie,  quelles  étaient  au  fond  leurs  ten- 
dances; mais  alors  enfin  ils  crurent  pouvoir  parler  sans  tant  de 
d  ('tours,  et  comme  Arius  l'a  vaitfait  le  premier,  après  qu'ils  avaient 
eux-mêmes  si  fortement  condamné  sa  doctrine,  jusqu'au  mo- 
ment qu'ils  crurent  arrivé  de  s'expliquer  ouvertement.  Beau- 
coup de  personnes  qui  s'étaient  attachées  à  eux  frémiront  V 
qu'elles  vinrent  à  l.  découverte  terrible;  et,  reconna 

sant  à  quelle  espèce  de  gens  ils  B'étaient  alliés,  s'en  séparèrent 
aussitôt,  effet  sar' lequel,  dans  toutes  les  hérésies,  l'Eglise  ca- 
tholique a  toujours  fondé  ses  plus  cliéros  espératioi  s    ■■ 


-  -271    — 

langage  on  apparence  catholique.  De  là  vient  que,  pour 
leurôter  ce  masque,  l'Église,  qui  les  rejetait  de  son 
sein,  fut  obligée  d'adopter  de  nouvelles  expressions 
qui  missent  à  découvert  pour  tout  le  monde  Terreur 
qu'ils  enveloppaient  du  manteau  de  la  vérité.  Elle 
voulut  que  ces  l finies  nouveaux,  choisis  à  di 
pour  exprimer  des  vérités  antiques,  servissent  comme 
de  signes  pour  distinguer  infailliblement  les  vrais 
croyants  des  faux  frères.  C'est  là  l'origine  de  ces 
mois  :  personnes,  nature,  consuùstantiel,  ex  opère 
operalo,  vraiment,  réellement  et  substantiellement, 
transuùstanliation,  et  autres  semblables,  qui  en  dé- 
pit des  novateurs,  qui  en  frémissaient  de  rase  main- 
tinrent toujours  et  conservèrent  les  dogmes  catholi- 
ques dans  leur  pureté  jusqu'à  nous,  et  les  conserve- 
ront pour  les  siècles  à  venir. 

Or,  qu'est-ce  que  eela,  sinon  un  hommage  solen- 
nel que  les  novateurs  rendaient  à  la  règle  catholique, 
en  théorie  du  moins,  pendant  qu'ils  l'abandonnaient 
dans  la  pratique?  En  affectant,  en  effet,  de  parler  un 
langage  catholique  dans  le  moment  même  où  ils  te- 
naient des  doctrines  toutes  contraires,  ils  avouaient 
tacitement  que  la  règle  à  suivre,  en  matière  de  foi, 
n'était  pas  autre,  en  dernière  analyse,  que  l'ensei- 
gnement établi  par  le  consentement  et  par  l'autorité 
de  l'Église,  encore  bien  qu'ils  refusassent  eux-mêmes 
de  le  suivre.  C'était  faire  l'aveu  que  la  même  croyance 
était  reçue  et  enracinée  dans  l'esprit  de  tous  les  lidè- 


—  27-2  — 
les;  autrement,  ces  chefs  de  sectes  n'auraient  pas  re- 
couru à  une  dissimulation  aussi  abjecte. 

Une  nouvelle  preuve  qui  confirme  ce  que  nous 
disons  ici,  c'est  la  marche  qu'ont  suivie  non-seule- 
ment les  catholiques ,  mais  encore  les  inventeurs  de 
doctrines  nouvelles,  lorsqu'ils  venaient  à  être  soup- 
çonnés et  accusés  d'innovation.  Les  uns  comme  les 
autres  ont  toujours  eu  recours  à  l'autorité,  et  jamais 
ils  n'ont  trouvé  que  ce  fût  une  raison  suffisante  que 
de  dire  de  cette  nouvelle  doctrine  qu'elle  était  fondée 
sur  l'interprétation  de  la  Bible.  Denis  d'Alexandrie 
encourut  le  soupçon  de  suivre  une  opinion  erronée 
sur  la  consubstantialité  des  personnes  divines,  et  bien- 
tôt l'accusation  en  fut  déférée  à  l'Église  principale, 
c'est-à-dire  à  l'Église  de  Rome,  ou  à  cet  autre  Denis, 
qui  en  était  alors  évêque ,  et  Denis  d'Alexandrie  fut 
obligé,  pour  se  justifier,  d'adresser  directement  son 
apologie  à  Denis  de  Rome  (1).  De  même,  lorsque 
Nestorius  fut  devenu  suspect  d'avoir  une  opinion  er- 
ronée au  sujet  de  l'incarnation  du  Verbe  et  de  la  di- 
gnité de  la  sainte  mère  de  Dieu ,  il  fut  dénoncé  à 


1  Cette  apologie  était  renfermée  en  quatre  livres ,  comme 
l'attestent  Rjifin  et  saint  Jérôme,  Lib  adv.  Ruf.  u,  ool.  407, 
éd.  Maur.,  t.  rv.;  id.,  Catal.  viror.  illust.,  lxix.  Il  écrivit  pour 
se  défendre  de  l'accusation  qui  lui  était  intentée  d'avoir  écrit 
dans  ses  quatre  livres  contre  Sabellius  que  le  Fils  n'est  pas  si 
grand  que  le  Père.  Saint  Athanase  se  fonde  sur  cette  apologie 
pour  démontrer  l'orthodoxie    >    saint  Denis  d'Alcxandi 


Rome,  et  il  ne  fit  pas  difficulté  lui-même  d'y  avoir 
recours  pour  justifier,  s'il  lui  avait  été  possible,  son 
enseignement.  L'affaire  d'Eutychès  fut  également 
traitée  de  cette  manière.  On  sait  par  l'histoire 
ecclésiastique  les  brigues  auxquelles  se  portèrent  à 
Rome  Pelage  et  Célestius  pour  faire  prévaloir  leur  doc- 
trine. Or,  si  à  cette  époque  on  eût  eu  seulement 
l'idée  de  la  règle  que  vantent  aujourd'hui  les  protes- 
tants, auraient-ils  jamais  pensé  à  faire  toutes  ces 
démarches?  Ils  auraient  dit,  comme  les  protestants 
eux-mêmes,  que  l'Écriture  entendue  et  interprétée 
par  chaque  individu  étant  la  seule  règle  suprême  à 
suivre  en  matière  de  foi,  ils  étaient  en  droit  de  soute- 
nir leur  doctrine,  parce  que  d'après  leur  manière  de 
voir  elle  y  trouvait  son  fondement.  Et  pourtant  il  ne  leur 
vint  jamais  à  la  pensée  d'user  de  cette  défaite. 
Preuve  évidente  que  cette  règle  était,  en  théorie,  in- 
connue au  christianisme,  où  dominait,  au  contraire, 
le  principe  tout  opposé  de  l'autorité  et  de  la  tradi- 
tion. 

11  est  à  propos  de  relever  ici  une  assertion  émise  con- 
tre toute  vérité  par  Guizot,  quia  voulu  considérer  les 
premiers  siècles  de  l'Église  comme  un  temps  où  les  opi- 
nions étaient  libres,  et  la  conscience  exempte  de  l'obli- 
gation ou  de  la  tentation  de  recevoir  de  confiance  ce  qui 
ne  lui  était  pas  prouvé.  «Dansles premiers  siècles,  écrit- 
il,  le  christianisme  était  une  croyance ,  un  sentiment, 
une  conviction   individuelle.   La  société  chrétienne 

T.   I.  18 


—  -274  — 

paraît  avoir  été,  à  cette  époque,  une  simple  associa- 
tion d'hommes  animés  des  mêmes  sentiments  et  pro- 
fessant la  même  foi.  Les  premiers  chrétiens,  conti- 
nue-t-il,  se  réunissaient  pour  jouir  des  mêmes  émo- 
tions et  des  mêmes  convictions  religieuses;  car  on 
ne  trouve  pas  qu'il  y  eût  alors  aucun  système  de  doc- 
trine établi,  aucune  forme  de  discipline,  ni  aucun 
corps  de  magistrats  »  ( J  ) .  Or,  cet  état  de  choses  n'a 
jamais  existé  dans  l'Église  de  Dieu,  à  quelque  épo- 
que que  ce  soit  du  christianisme.  Les  magistrats, 
c'est-;) -dire  les  évéques,  à  partir  des  temps  aposto- 
liques, ont  constamment  gouverné  l'Église  en  union 
avec  le  chef  suprême  ou  le  pontife  romain,  comme  en 
font  foi  tous  les  documents  de  l'antiquité  ecclésias- 
tique, et  comme  nous  le  prouverons  nous-même  en 
son  lieu.  Jamais  il  n'y  a  eu  cette  prétendue  liberté 
de  croire  ou  d'opiner,  avec  une  indépendance  en- 
tière, selon  sa  conviction  individuelle,  puisque,  dès 
les  commencements  du  christianisme,  il  y  avait  pour 
l'instruction  des  catéchumènes  le  symbole  dont  font 
mention  saint  Irénée  (w2)  et  Tertullien,  comme  reçu 
déjà  depuis  longtemps,  et  qui  s'appelle  le  symbole 
des  apôtres,  parce  qu'il  renferme  en  abrégé  la  doc- 
trine enseignée  par  les  apôtres;  symbole  auquel 
Tertullien  donne  précisément  le  nom  de  règle   (3). 

(1)  Leçons  sur  la  civil is.  europ. 

(2)  L.  i  cont.  Hier  es.,  c.  2. 

(3)  Lib.  De  Prœscript.,  c  37,  31,  15;  et  De  velandis  virr/in.. 


—  275    - 

L'enseignement  public  de  l'Église  a  toujours  été 
la  pierre  de  touche  pour  reconnaître  si  quelqu'un 
était  orthodoxe  ou  hétérodoxe,  selon  qu'il  se  confor- 
mait ou  non  à  cet  enseignement.  Nous  en  avons  la 
preuve  dans  les  lettres  de  saint  Ignace,  dans  la  ma- 
nière dont  saint  Polyearpe  se  conduisit  avec  Mar- 
cion,  dans  ce  qu'écrivit  saint  Irénée  du  môme  saint 
Polyearpe  et  de  Florin  (1);  dans  la  conduite  que 
tint  Origène  dans  la  maison  de  sa  bienfaitrice, 
de  chez  laquelle  il  sortit  pour  ne  pas  y  demeurer 
avec  un  hérétique  (2)  ;  dans  l'accusation  même  in- 
tentée contre  saint  Denis  d'Alexandrie,  sur  le  simple 
soupçon  qu'il  avait  t'ait  naître  de  s'être  écarté  de  la 
plus  rigoureuse  orthodoxie,  et  dans  d'autres  faits 
qu'il  serait  trop  long  d'énumérer. 

('."est  donc  une  pure  rêverie,  que  tout  ce  qu'affirme 
Guizot  de  la  prétendue  indépendance  des  premiers 
chrétiens.  Mais,  pour  mettre  le  comble  à  la  démons- 
tration, rapportons  quelques  témoignages  des  ancien!.. 
qu'on  trouvera  parfaitement  conformes  à  notre  prin- 
cipe. Clément  d'Alexandrie,  parlant  des  hérésiarques, 
dit  «  qu'ils  pervertissent  l'Écriture,  et  qu'ils  cherchent 
à  ouvrir  la  porte  du  ciel  avec  une  fausse  clef,  non  en 

c.  1  et  al.  Ce  mot  a  été  aussi  employé  dans  le  même  sens  par 
saint  Jérôme,  saint  Léon,  etc. 

(1)  ECKKJi.  ///.sY.,1.  vi.  c.   20. 

(21  lOicl.,  1    vi,  c.  7,  où  l'historien  ajoute  qu'en  se  conduisant 
ainsi,  Orij  ène  avail    bservé  la  règle  'le  l'Église. 


—  276  - 
écartant  le  rideau  qui  nous  le  voile,  comme  nous  le 
faisons  à  l'aide  de  la  tradition  divine,  mais  en  forçant 
l'entrée  et  en  voulant  y  pénétrer  clandestinement.  » 
Et  :  «  Par  le  seul  fait  de  la  préexistence  de  l'Église,  qui 
est  le  centre  de  la  vérité,  il  est  clair  que  ces  hérésies 
venues  depuis  ne  sont  que  descontrefaçonsetdes  inven- 
tions nouvelles  »  (1) .  «  Lorsque  les  marcionites,  les  va- 
lentiniens  et  leurs  semblables  font  appel  aux  livres  apo- 
cryphes, c'est,  observe  Origène,  comme  s'ils  disaient  : 
Le  Christ  est  dans  le  désert  ;  et  quand  ils  en  appellent 
aux  Écritures  canoniques,  c'est  encore  comme  s'ils  di- 
saient :  Le  voici  dans  le  lieu  le  plus  retiré  de  la  mai- 
son. Mais  nous  ne  devons  pas  nous  séparer  de  cette  tra- 
dition de  l'Église  primitive,  ni  croire  autre  chose  que 
ce  que  les  Églises  de  Dieu  nous  ont  transmis  par  suc- 
cession »  (2) .  Voilà  la  règle  constamment  suivie  de- 
puis le  commencement  du  christianisme  jusqu'il 
nous;  toute  autre  a  toujours  été  regardée  comme 
trompeuse,  pleine  de  danger  et  contraire  à  la  vérité 
orthodoxe. 

Il  résulte  évidemment  de  toutes  ces  preuves,  que 
la  règle  imaginée  par  les  protestants  n'a  jamais  été 
connue  de  l'antiquité  ecclésiastique,  mais  qu'elle  esi, 
au  contraire,  réprouvée  par  elle,  comme  l'attestent, 

(1)  Slrom.  1.  vn.n.  17,  éd.  Potter,  p.  v'.»7  et  suiv.  Nôùsn'a- 
vons  donné  ici  qu'un  abrégé  des  paroles  de  cet  auteur. 

(2)  In  Mat.  Comment,  ser.  16.  Voir  N  kwm  an,  ouvr.  cité, 
Hist.  du  (/('ce/.,  p.  :?45. 


—  277  — 

et  Vidée  qui  y  a  toujours  domino,  el  les  sentiments 

des  Pères  et  des  autres  écrivains  ecclésiastiques,  el 
les  faits  publics,  tant  des  fidèles  orthodoxes  que  des 
hérétiques  eux-mêmes.  Et,  par  conséquent,  nous 
sommes  forcé  de  conclure  que  par  cela  seul  on  doit 
la  considérer  comme  une  invention  de  l'homme,  él 
non  comme  un  moyen  que  nous  aurait  indiqué  le 
divin  fondateur  du  christianisme. 

ARTICLE   II. 

Considérée  au  point  de  vue  historique,  la  règle  ration- 
nelle protestante  a  été  suivie  en  pratique  par  tous  les 
hérétiques;  et  en  théorie,  elle  est  propre  à  justifier  .toutes 
les  hérésies. 

Les  anciens  hérétiques  sont  tombés  dons  leurs  erreurs  pour 
avoir  voulu  interpréter  L'Écriture  d'après  leur  sens  privé,  — 
comme  le  démontrent  les  documents  de  l'antiquité.  — Cette 
règle  justifie  en  théorie  toutes  les  hérésies.  —  Argument 
invincible  et  insoluble  que  tout  hérétique  peut  opposer  à  un 
protestant.  —  Inconséquences  et  honteuses  contradictions 
des  protestants,  lorsqu'ils  condamnent  comme  hérétiques  les 
novateurs  anciens  et  modernes.  —  Confirmation  de  cet  ar- 
gument, qu'on  fait  voir  être  sans  réplique.  —  Les  protes- 
tants sont  ceux  qui,  en  vertu  de  leur  règle  même,  ont  moins 
que  tous  les  autres  le  droit  d'en  l'aire  usage.  —  Us  ont  mal- 
eux  retenu  longtemps  dans  la  pratique  le  principe  d'au- 
torité. —  Observation  importante. 

Je  ne  sais  si  l'on  doit  plus  s'étonner  que  s'affliger 
de  la  contradiction  palpable  où  sont  tombés  les  pro- 
testants, en  établissant  leur  règle  de  foi  comme  la 


—  278  — 

seule  véritable,  sans  s'apercevoir  que  par  cette  n 
on  s'ôtait  tout  moyen  de  condamner  les  hérétique*, 
quels  qu'ils  fussent,  et  en  n'en  condamnant  pas 
moins  comme  hérétiques,  non- seulement  ceux  de 
leur  temps  qui  pensaient  autrement  queux  sur  quelque 
article  de  foi,  mais  encore  tous  ceux  des  anciens  sec- 
taires qui  avaient  erré  sur  quelqu'un  des  articles  de 
foi,  qu'ils  retenaient  eux-mêmes  avec  l'Église  catho- 
lique. Cette  contradiction  entre  la  pratique  et  la  théo- 
rie a  duré  trois  siècles  au  moins,  c'est-à-dire  pendant 
toute  la  durée  du  protestantisme  depuis  son  origine 
presque  jusqu'à  nos  jours,  ou  jusqu'à  ce  que  soit 
survenu  le  rationalisme  pour  engloutir  et  absorber 
toutes  les  diversités  de  croyances,  toutes  les  sectes, 
confondues  désormais  au  moyen  de  la  négation  la 
plus  étendue  possible  des  vérités  chrétiennes,  dont  il 
laisse  à  peine  quelques  vestiges.  Et  ceux  qui  pren- 
nent ce  dernier  parti  sont  à  mon  avis  les  seuls  hom- 
mes conséquents  aux  principes  du  protestantisme  : 
ceux  au  contraire  qui  l'ont  repoussé,  ou  qui  le 
repoussent  encore  pour  ce  qu'ils  appellent  le  pro- 
testantisme orthodoxe ,  en  continuant  à  professer 
un  christianisme  positif,  sont  les  plus  inconséquents 
et  les  plus  en  contradiction  avec  la  règle  protes- 
tante. Développons  cette  assertion  de  point  en  point, 
et  pour  procéder  avec  un  ordre  lumineux,  éclair- 
cissons  les  points  suivants  :  1°  que  les  hérésies  sont 
nées   de    l'interprétation    individuelle    des    Ècritu- 


-  270  — 

res,  au  moins  en  pratique,  lors  même  qu'en  théorie 
elles  ne  l'avaient  pas  érigée  en  principe;  2°  que,  posé 
le  principe  protestant,  elles  se  trouveraient  toutes 
justifiées;  3"  que  les  protestants  tombent  ainsi  dans 
une  contradiction  évidente,  en  condamnant  comme 
hérétiques  les  anciens  sectaires;  A0  que,  d'après 
même  principe,  il  faudrait  absoudre  les  sectaires  mo- 
dernes; 5°  qu'ainsi  les  réformateurs  venus  depuis 
n'ont  pu  condamner  ceux  qui  différaient  d'eux  de 
sentiment,  que  par  une  évidente  contradiction. 

Et  d'abord ,  si  nous  nous  remettons  à  parcourir 
l'histoire  (h->  hérésies,  nous  trouvons  que  toutes  les 
hérésies  Boni  nées  de  l'interprétation  des  Écritures 
d'après  le  sens  privé.  Le  plus  ancien  que  nous  con- 
naissions des  historiens  ecclésiastiques,  Hégésippe,qui 
vivait  Bous  Marc-Antonin  le  Pieux,  et  dont  Eusèbe 
nous  a  conservé  quelques  fragments,  remarquait  que 
dès  son  temps  les  hérétiques,  c'est-à-dire  pour  cette 
époque  les  basilidiens  et  les  autres  compris  par  lui  sotie 
lenomgénérald'Antechrists,en  prêchant  unedoctrii 
adultère  contre  Dieu  et  son  Christ,  rompaient  Y  unité 
de  F  Église.  Et  comment?  «Parce  qu'ils  introduisaient, 
ajoute-t-il,  chacun  de  leur  côté,  /ours  propres  opi- 
nions »  (1) ,  c'est-à-dire,  parce  qu'ils  suivaient  leur 
esprit  privé etindividuel,  au  mépris  de  l'enseignement 

(1)  Qui  adulterinam  invehentes  doctrinam  adversus  Deumel 

advenus  Christum  ejus,  unitatem  Ecclesix  discidorunt,  scoit- 
sum  singuli  proprias  opinïones  induxerunt.  Eus.,  1.  iv,  c  12. 


—  380  — 
de  l'Église.  Le  même  historien  Eusèbe  fait  le  même 

reproche  aux  encratites,  secte  qui  avait  pour  auteur 
ïatien,  disciple  dégénéré  de  saint  Justin.  Ceux-ci, 
quoiqu'ils  regardassent  comme  livres  inspirés  la  loi  et 
les  prophètes,  aussi  bien  que  les  Évangiles,  n'en  tom- 
bèrent pas  moins  dans  de  graves  erreurs  contre  la  foi 
et  la  saine  morale,  parce  que,  dit  notre  historien, 
«  ils  expliquent  les  saintes  Écritures  d'après  leur  sens 
privé  »  (  1  ) .  De  même,  saint  Trénée,  parlant  des  héréti- 
ques tant  antérieurs  que  contemporains ,  attribue  l'o- 
rigine de  leurs  erreurs  à  ce  «  qu'en  cherchant  à  ré- 
soudre les  difficultés  des  Écritures  et  des  paraboles , 
ils  en  font  naître  de  plus  grandes  par  leur  témérité 
impie  »  (2)  ;  et  ailleurs,  il  appelle  les  hérétiques  des 
faussaires  de  la  parole  de  Dieu,  et  de  mauvais  inter- 
prètes de  cette  même  parole  (3) .  Il  rapporte  de  plus, 
que  ces  hérétiques  audacieux  se  piquaient  de  corriger 
les  apôtres  (II).  Enfin,  pour  ne  pas  trop  nous  étendre 
sur  d'autres  témoignages  de  ce  saint  martyr,  il  dit  des 

(1)  Proprio  quodam  sensu  sacras  Scripturas  exponunt.  Ibid., 
c.  27.  — C'est  ce  qu'Eusèbe  dit  en  particulier  des  sévériens. 
(Note  du  traducteur.) 

(2)  Quscrentes  exsolvere  Scripturas  et  parabolas,  alteram  ma- 
jores) et  impiam  quœstionem  introducunt.  Lib.  n  Contra  hscr., 
c,  10,  n.  2,  éd.  Mass. 

(3)  Faisantes  vorba  Domini,  interpretatoros  mali  eorum.  L.  î 
in  prœf.,  n.  2. 

4)  Aillent  dicere  gloriantcs,  emendatores  se  esse  apostolo- 
mm.  Lih.  ni,  c.  1,  n.  1. 


—  -281   — 
hérétiques,  qu'ils  se  font  tous  les  imitateurs  du  diable, 

qui  pour  tenter  lo  Christ  lui  fit  valoir  malignement  l'au- 
torité de  T  Écriture  (t  ) .  De  même  aussi  Terl  ullien,  dans 
son  admirable  livre  des  Prescriptions,  nous  indique 
en  ces  termes  l'origine  de  toutes  les  hérésies  :  «  D'où 
vient  que  les  hérétiques  sont  ennemis  des  apôtres, 
sinon  de  l'opposition  de  leur  doctrine  à  la  leur,  cha- 
cun d'eux  se  la  formant  ou  se  l'appropriant  d'après 
son  propre  jugement  ?  Je  ne  ne  crains  pas  de  dire, 
poursuit-il,  que  les  Écritures  elles-mêmes  sont  en- 
trées dans  l'ordre  de  la  volonté  de  Dieu  pour  prêter 
matière  aux  hérétiques,  quand  je  lis  :  Il  est  néces- 
saire qu'il  y  ait  des  hérésies,  puisqu'elles  n'auraient 
pas  lieu  sans  les  Écritures  »  (2).  Le  quatrième  et  le 
cinquième  livres  de  cet  auteur  contre  Marcion  ont 
pour  but  de  montrer  combien  était  fausse  et  héréti- 
que en  même  temps  l'interprétation  que  Marcion 
donnait  aux  Écritures,  pour  appuyer  son  dualisme  et 
les  conséquences  qui  en  dérivent.  11  est  inutile  après 
cela  de  rapporter  ici  les  témoignages  de  saint  Cy- 
prien,  de  saint  Jérôme,  de  saint  Augustin,  de  Vincent 

(1)  Mendacium  ostendens per  Scripturam,  quod  faciunt  omnes 
hxretici.  L.  v,  c.  21,  n.  2. 

(2)  Unde  autem  extranei  et  inimici  apostoli  hsereticis,  nisi  ex 
diversitate  doctrina?,  quam  unusquisque  de  suo  orbitrio  adver- 
sus  apostolos  aut  protulit  aut  recepit!...  Non  péricliter  dicere 
ipsas  quoque  Scripturas  sic  esse  ex  voluntate  Dei  dispositas,  ut 
hsereticis  materias  ministrarent,  cum  legam  :  Oportet  hsereses 
esse,  qua?  sine  Scripturis  esse  non  possitnt.  C.  37-39. 


—  282  — 
de  Lérins  et  des  autres  Pères  et  écrivains  ecclésiasti- 
ques, qui  nous  disent  de  concert  que  toutes  leshéré- 

sies  qui  sont  venues  troubler  la  paix  de  l'Eglise  n'ont 
eu  d'autre  source  que  l'interprétation  individuelle  de 
la  Bible  contre  le  sentiment  de  cette  Église  elle-même. 
Ce  qui  est  dit  ici  des  anciens  hérétiques,  comme  de 
ceux  qui  les  ont  suivis,  se  confirme  à  merveille  par 
cet  autre  fait,  qu'ils  n'ont  jamais  voulu  suivre  d'autre 
règle  de  foi  que  l'Écriture  toute  seule,  qu'ils  inter- 
prétaient à  leur  caprice,  comme  nous  l'avons  vu.  ;'i 
l'exclusion  de  la  tradition.  Tous  d'une  même  voix  re- 
jetaient le  sens  traditionnel,  et  par  conséquent  l'en- 
seignement vivant  de  l'Église  (1).  Fort  de  cette  règle 
pratique,  Arius  rejeta  la  consubstantialité  du  Verbe 
avec  le  Père  ;  Nestoriusdemême,  l'union  bypostatique 
du  Verbe  avec  l'humanité  en  Jésus-Christ  ;  Eutyclx  >. 
la  distinction  des  deux  natures  dans  sa  personne  ;  tes 
monothélites,  la  distinction  de  deux  volontés  et  de 
deux  opérations  dans  le  Verbe  incarné;  Pelage,  la 
propagation  du  péché  originel  et  la  nécessité  de  la 
grâce  :  ainsi  de  tous  les  hérétiques.  Ce  qui  a  fait  dire 
à  saint  Hilaire  que  tous  les  hérétiques  ont  eu  pour 
motif  de  combattre  les  vérités  catholiques,  et  d'y  sub- 
stituer leur  propre  doctrine,  leur  manière  particu- 


(1)  Voir  entre  autres  saint  Irénée,  i.  m,  c.  1  et  3;  Tcrtullien, 
De  Pncscript.,  c.  37,  avec  les  notes  de  Lu  Cerda  et  de  Fcuar- 
dent. 


-    283  — 
lière  d'entendre  les  Écritures  (!)  :  el  à  aainl  Augus- 
tin, que  les  hérésies  el  tous  les  dogmes  pervers  qui 
séduisent  et  corrompent  les  âmes  n' on  1  pas  d'autre 

origine  que  le  mauvais  gens  donné  aux  Ecritures, 
si  excellentes  que  celles-ci  soient  en  elles-mêmes,  et 
que  la  téméraire  hardiesse  avec  laquelle  on  sou- 
tient ce  qu'on  a  mal  compris  (2) .  Nous  pouvons  donc 
affirmer  en  toute  assurance,  et  sans  crainte  d'être  dé- 
menti, que  toutes  les  hérésies  ont  tiré  de  la  leur  ori- 
gine :je  veux  dire,  de  l'application  pratique  de  la  rè- 
gle établie  en  principe  par  les  protestants  ;  de  sorte 
que,  sans  cela,  pas  une  seule  ne  se  serait  élevée  pour 

!  ITilar.  opp.,  p.  1225-1232.  Je  rapporterai  les  paroles  de 
saint  Hilaire  comme  je  les  lis  traduites  dans  l'ouvrage  cité  de 
Mœhler,  t.  ni,  p.  161  :  «  Songe  qu'il  n'y  a  point  d'hérétique 
qui  ne  prétende  que  les  blasphèmes  qu'il  prêche  se  trouvent 
dans  l'Ecriture  sainte.  C'est  pourquoi  Sabellius  ne  reconnaît 
point  île  Père  et  de  Fils,  parce  qu'il  ne  sait  pas  ce  que  signi- 
fient les  mots  :  Moi  et  mon  Père,  nous  sommes  un.  C'est  pour- 
quoi Montan  l'ait  prêcher  par  des  femmes  insensées  un  nou- 
veau Paraclet.  C'est  pourquoi  Mîmes  et  Marcion  abhorrent  la 
loi.  parce  qu'ils  lisent  la  lettre  qui  tue,  et  que  Satan  est  le 
prince  du  monde.  Tous  parlent  de  l'Écriture  sainte,  sans  pos- 
séderlesens  de  l'I.criture;  ils  prétendent  avoir  de  la  foi  sans 
loi;  car  il  ne  suffit  point  de  lire  l'Ecriture,  il  faut  la  compren- 
dre. »  Ainsi  parlait  Hilaire. 

[2]  Neque  enim  natœ  sunt  harosos,  et  .  quœdam  dogmata  per- 
versitatàs  illaqueantia  animas  et  in  profundum  prœcipitantia, 
niai  dum  Scripturse  bon;c  intel/iguntur  non  bene,  et  quod  in 
eis  non  bene  intelligitur,  etiam  temere  et  audacter  asseritur. 

Tr.  xvm  in  Joan.,  n.  1. 


—  284  — 
troubler  la  paix  de  l'Église.  Que  si  quelques  gnosti- 
ques,  comme  le  rapporte  saint  Irénée,  se  sont  ratta- 
chés à  je  ne  sais  quelle  tradition  pour  couvrir  l'im- 
piété de  leurs  erreurs,  ce  mot  de  tradition  ne  signi- 
fiait pas  clans  leur  bouche  ce  que  nous  avons  coutume 
d'entendre,  maisilsl'appliquaient  à  certaines  doctrines 
mystérieuses  que  l'apôtre  saint  Paul  aurait  confiées  à 
quelques  élus  ou  privilégiés  ;  et  cela  même,  ils  le  con- 
firmaient par  la  mauvaise  interprétation  biblique 
qu'ils  faisaient  de  cette  parole  :  Sapientiam  loqui- 
mur  inter  perfectos  (1).  C'est  une  nouvelle  preuve  de 
l'abus  que  les  hérétiques  font  de  l'Écriture,  qu'ils 
travestissent  et  défigurent  comme  il  leur  plaît  ;  et  c'est 
ce  que  leur  reproche  en  ce  même  endroit  le  saint 
martyr,  en  leur  opposant  la  véritable  tradition,  confiée 
par  les  apôtres  aux  évêques  établis  par  eux  dans  le 
monde  entier. 

On  doit  donc  tenir  pour  certain,  que  l'interpréta- 
tion privée  et  individuelle  de  la  Bible  est  la  source 
d'où  sont  sorties  toutes  les  hérésies,  à  partir  des  pre- 
miers siècles  de  l'Église.  Et  Calvin  lui-même  en  fait 
l'aveu  (2). 

(1)  S.  Ieex.  contr.  ÏÏœr.,  1.  i,  c.  2,  n.  1.  C'est  ce  qu'ont  fait 
aussi  les  Vaudois  à  une  époque  plus  rapprochée  de  nous. 

(2)  C'est  ce  qu'écrivait  Calvin  lui-même  dans  une  de  ses 
lettres  :  "  Portenta  siquidem  illa  errorum  et  haresium,  qupr 
hodie  invehuntur,  rivuli  sont  àb  illo  fonte  (Scripturarum  inter- 
pretatione  )  deducti.  n  Epist.  et  responsa  Calvini,  cd.  cit..  p. 
147,  col.  1. 


—  285  — 
Maintenant  il  nous  est  facile  de  démontrer  com- 
ment, une  fois  admis  le  principe  protestant,  toutes 
tes  hérésies  seraient  justifiées  en  théorie.  En  effet,  si 
Ton  ne  donne  d'autre  règle  de  foi  que  les  Écritures 
interprétées  individuellement  et  au  gré  de  chacun, 
il  s'ensuit  visiblement  que,  quand  même  la  doctrine 
que  le  premier  venu  croirait  y  avoir  trouvée  paraîtrait 
au  plus  haut  degré  étrange,  hétérodoxe,  extravagante 
et  même  immorale,  on  ne  pourrait  jamais  la  taxer 
d'hérésie.  On  peut  accorder  que  cet  homme  s'abuse 
en  ayant  cette  croyance  ;  mais  s'il  est  persuadé  et 
subjectivement  convaincu  que  tel  est  le  vrai  et  pur  en- 
seignement de  l'Écriture,  il  a  le  droit  de  s'y  attacher 
en  vertu  de  sa  règle.  I  n  protestant  pourra  bien  le 
combattre  par  cent  raisons  différentes,  invoquer  con- 
tre lui  les  principes  de  logique,  de  bon  sens,  de  mo- 
rale, de  philologie,  d'exégèse,  et  tout  ce  qu'il  voudra  ; 
il  pourra  faire  ressortir  à  ses  yeux  les  conséquences  fu- 
nestes qui  découlent  de  sa  manière  d'interpréter,  et 
par  là  lui  démontrer  combien  il  s'abuse  :  c'est  aussi  ce 
qu'ont  fait  beaucoup  de  savants  protestants  contre  les 
sociniens,  les  rationalistes  et  les  mythiques,  et  nous 
avouons  nous-mème  sans  peine  que  nous  trouvons 
bons,  excellents,  et  même  quelquefois  apodictiques 
leurs  travauxencepoint;  mais  tout  se  borne  là,  étonne 
pourra  pas  faire  un  pas  de  plus,  puisque,  si  cet  homme 
persiste  dans  son  interprétation,  dont  il  a,  peut-il  dire. 
laconw'cf  ton  qu'elle  est  laseule  vraie,  personne,  suivant 


-  286  — 
la  règle  protestante,  n'a  le  droit  de  le  traiter  d'hé- 
rétique, ou  de  taxer  d'hérésie  son  interprétation. 
Voici  le  syllogisme  irréfutable  et  sans  réplique  qu'il 
opposerait  à  quiconque  voudrait  le  condamner  :  En 
vertu  de  la  règle  de  foi  adoptée  par  les  protestants, 
et  sans  laquelle  il  n'y  aurait  pas  de  protestants  au 
monde,  chacun  peut  et  doit  tenir  comme  article  de 
foi  ce  que  lui  enseigne  la  Bible  d'après  sa  manière 
individuelle  de  l'interpréter;  or,  je  trouve  dans  la  Bi- 
ble qu'elle  enseigne  qu'il  n'y  a  en  Dieu  qu'une  per- 
sonne, que  Jésus-Christ  est  un  pur  homme,  que  le 
baptême  est  un  simple  rite  d'initiation  au  christia- 
nisme, etc.  :  donc  je  tiens  pour  article  de  foi  l'unité 
de  personne  en  Dieu,  l'unité  de  nature  en  Jésus-Christ , 
la  stérilité  du  baptême,  etc.  Quel  protestant,  consé- 
quent à  son  principe,  pourra,  je  le  demande  main- 
tenant, accuser  d'hérésie  celui  qui  raisonnerait  de  la 
sorte?  qui  aurait  droit  de  le  condamner?  Je  serais 
curieux  de  savoir  si  Luther  raisonnait  d'une  autre 
manière,  lorsqu'il  enseignait  l'impuissance  absolue  de 
la  raison,  l'inutilité  des  bonnes  œuvres,  et  t mis  les 
autres  points  de  sa  doctrine.  Or,  qu'on  applique  le 
même  procédé  à  tout  ce  qu'il  y  a  eu  d'hérétiques,  à 
tout  ce  qu'il  s'est  élevé  d'hérésies  depuis  l'apparition 
des  gnostiques  jusqu'à  celle  de  Luther,  et  depuis  Lu- 
ther Jusqu'aux  hérétiques  de  nos  jours,  et  en  avançant 
dans  les  siècles  à  venir,  à  tout  ce  qu'il  y  en  mira  jus- 
qu'à In  fm  du  monde  :  et  «m  trouvera  qu'aucun  (U'+  lu''- 


—  287  — 

rétiques  passés,  ni  des  hérétiques  présents,  nideceus 
;i  venir,  n'a  tenu  ou  ne  pourra  tenir  une  aut*e  voie,  et 

qu'il  n'y  en  a  aucun  qui  nu  puisse  avec  le  même  s\  I- 
togisme  se  défendre  contre  toute  accusation,  et  je  di- 
rai même  contre  tout  blâme;  qui  ne  puisse,  en  uu 
mot,  justifier  sa  propre  croyance,  quelque  absurde, 
quelque  immorale  qu'elle  soit. 

El  cependant  les  protestants,  par  une  inconsé- 
quente ^compréhensible,  ont  porté  avec  rigueur  leur 
jugement  de  condamnation  contre  les  hérétiques  an- 
ciens, aussi  bien  que  contre  les  nouveaux.  Donnons- 
en  quelques  exemples.  Tous  s'accordent  d'une  voix  à 
traiter  d'hérésie  les  rêveriesdes  gnostiques,  et  d'hé- 
rétiqui  sles  gnostiques  eux-mêmes.  Movne,  Woigt, 
[ttig,  Buddée,  Mosheira  et  beaucoup  d'autres  ont 
feomposé  là-dessus  des  histoires plemes^'érodition(t). 
Ont  été  également  condamnées  comme  hérésies  les 
doctrines  de  Sabellius,  d'Anus,  de  Nestorius,  de  Pe- 
lage, d'Eutychès.  11  n'y  a  pas  de  controversiste  ou 
ffécrivain  polémique  protestant  qui  ne  se  soit  signalé 
à  les  réfuter,  et  à  inspirer  pour  leurs  auteurs  et  leurs 

I  Movne,  Varia  sacra,  Leyde,  1674;  Woiex,  Bibliotheca 
hseresiologica;  Ittigius,  Bibliotheca  apostolica,  Lipsite,  1699; 
Diss.  de  hures.,  Lipsiœ,  L690  ;  l'»i  DD  Eus,  Syntagm.;  Ecclesia 
apostolica,  Jenae,  1729;  Moshejm,  InstU.  hist.  eccl.  major. 
il  serait  trop  long  de  donner  les  noms  de  tous  les  protestante 
qui  se  sont  occupés  de  L'histoire  des  hérésies  anciennes,  tels 
que  Siricius,  Orbius,  Vitringa,  Le  Clerc,  Arnold,  Eumann, 
Langius,  Cave,  Fabricius,  etc.  * 


-   288  — 

partisans  l'horreur  qui  s'attache  à  des  hérétiques.  On 

connaît  entre  autres  les  ouvrages  volumineux  de  Gé- 
rard, deCotta,  de  Turretinet  d'autres  semblables  au- 
teurs ;  et  on  ne  saurait  nier  qu'il  ne  se  trouve  dans  ces 
ouvrages  beaucoup  de  science  et  d'habileté.  Le  seul 
ouvrage  de  Bull  en  est  une  preuve  irrécusable.  On  au- 
rait la  même  chose  à  dire  des  hérétiques  venus  depuis, 
ainsi  que  de  leurs  erreurs.  Quant  aux  sectes  qui  ont 
suivi  la  Réforme,  ou,  pour  mieux  dire,  qu'elle  a  en- 
gendrées, c'est  un  fait  historique  que  l'aversion  qu'el- 
les témoignaient  avoir  les  unes  pour  les  autres,  aversion 
poussée  jusqu'à  la  fureur,  jusqu'à  la  persécution,  et 
souventmêmejusqu'àl'effusion  du  sang.  Tout  le  monde 
connaît  l'antipathie  profonde  que  Luther  a  toujoursma- 
nifestée  à  l'égard  de  Zwingle,  et  dessacramentaires  ses 
partisans;  il  les  anathématisait  solennellement,  et  les 
exlcuait  du  salut  comme  des  hérétiques  abominables. 
Sa  conduite  ne  fut  pas  différente  au  sujet  des  anabap- 
tistes, qu'il  combattit  non-seulement  de  sa  voix  et  de  sa 
plume,  mais  encore  avec  les  armes  du  prince-électeur 
de  Saxe  et  des  autres  seigneurs  protestants;  et  dan- 
un  congrès  où  figurait  jusqu'à  Mélanchthon,  dont  on 
a  vanté  pourtant  la  douceur  de  caractère,  on  décida, 
non  pas  seulement  l'exil  et  la  confiscation  de  tous  les 
biens,  mais  la  peine  même  de  mort  contre  tous  cesmisé- 
rableset  infortunés  enthousiastes  (1).  Quedirai-je  de 

I    Voir  là-dessus  Audin,  Hist.de ta  rie  de  Luther,  t.n,  p.  13. 


—  289  — 
l'intolérance  de  Calvin? Le  bûcher  do  Servet  toujours 
fumant  est  une  démonstration  palpable  de  la  haine 
qu'il  nourrissait  contre  les  hérétiques  (1).  C'est  une 
pièce  mémorable  que  son  inexorable  décret,  qu'il 
fallait  exterminer  avec  le  fer  et  le  feu  tous  les  héré- 
tiques (2).  La  haine  que  se  témoignaient  mutuelle- 
ment les  luthériens  et  les  calvinistes  surpassait  celle 
même  qu'ils  portaient  aux  catholiques  (3). 

Et  lorsqu'on  fort  peu  de  temps  les  divisions  et  les 
sectes  se  furent  accrues  et  multipliées  outre  mesure, 
elles  s'excommuniaient  les  unes  les  autres  et  -"ex- 
cluaient à  qui  mieux  mieux  du  royaume  céleste.  Leurs 
professions  de  foi,  leurs  catéchismes,  sont  la  pour 

i  Le  doux  Mélancbtbon  écrivit  pour  cotte  barbare  exécution 
une  lettre  de  félicitations  ;i  Calvin,  qui  se  trouve,  p.  92,  dans  la 
ire  partie  du  t.  i  des  ouvrages  de  Calvin,  Amsterdam,  1667. 

|2)  Tel  fut  l'oracle  qu'il  prononça  en  condamnant  Servet,  et 
qui  exprimait  bien,  comme  Petau  le  t'ait  remarquer,  tout  ce 
qu'il  méritait  lui-même. 

(3)  Dans  un  colloque  tenu  à  Orlemonde  entre  les  sacramen- 
taires  et  Luther,  tous  les  assistants  criaient  d'une  même  voix 
contre  ce  chef  de  la  Réforme  :  ■•  Au  diable!  à  tous  les  diables' 
qu'ils  te  rompent  les  reins  et  les  jambes  avant  que  tu  sortes 
d'ici  !  ••  On  connaît  le  fameux  distique  par  lequel  les  calvinistes 
engageaient  le  prince  Casimir  à  persécuter  les  luthériens  : 

0  Casimire  potena,  servos  expelle  Lutheri; 
Ense,  rota,  ponto,  funibus,  igné  neca. 

Mais  les  luthériens  ne  le  cédèrent  pas  non  plus  dans  ce  genre 
aux  calvinistes.  Arnix.  ouvr.  cité,  p.*  197. 

T.  I.  19 


—  290  — 
^attester  (1).  Quoique  cet  esprit  d'intolérance  se  soit 
,  , ,  -  -dl)k,mentaffaibli,  il  ne  manque  pourtant  pas  encore 
aujourd'hui  de  communionsqui,  tout  eentières,  le  pro- 
fessent toujoursdanstoute  sa  rigueur.  Lesanglic«ui>;ip- 
\)e\\eni  dissidents  ceux  qui  n'appartiennent  pas  à  l'K- 
glise  légale,  c'est-à-dire  à  l'Église  établie  par  l'Étatsui- 
vant  les  lois  du  Parlement.  Les  dissidents,  de  Leur  coté, 
ne  passent  pas  de  jour  sans  publier  des  écrits  pleins 
d'amertume,  de  sarcasmes  et  d'injures  contre  l'Église 
établie,  ainsi  que  contre  les  dissidents  différents  d'eux- 
mêmes,  c'est-à-dire  qui  appartiennent  à  une  autre  secte 
que  la  leur.  Les  épiscopaux  et  les  presbytériens  sont 
en  lutte  permanente  entre  eux,  et  s'excommunient  les 
uns  les  autres.  La  Suède  a  fait  preuve  ces  dernières 
années  d'une  intolérance  qui  déshonore  notre  siècle. 
Ceux  qui  se  sont  montrés  les  plus  intolérants  au  der- 

(1)  On  a  l'ait  d'amples  collections  de  ces  diverses  pièces.  11  y 
a  le  recueil  partiel  de  Mayer,  intitulé  :  Libri  symbolici  Eccl. 
tuilier.,  Gottingœ,  1830;  un  autre  plus  complet  de  àikmeyeb, 
intitulé:  Collectio  confessionumdc  Lccl.  reform.,  Lipsise,  i- 
8 '< $t  le  plus  récent,  avec  YAppendix  qua  continent ur  purita- 
nurum  libri  symbolici.  Il  y  a  de  plus  la  collection  de  Tittmann, 
ou  ii  est  question,  comme  dans  les  précédentes,  des  hérétiques 
anciens  et  modernes.  Mais  il  faut  lire  surtout  Tittmann,  Libri 
symbolici  Eccl.  ecangel.,  Lipsirc,  1817,  oùse  trouve  la  Formula 
concordise,  qui  contient  une  longue  énumération  des  erreurs 
i  :s  plus  récentes  sous  le  titre  xii  :  De  aliis  lucreticiset  sectariis 
qui  auyustanam  confessionem  minquam  sunt  amplexi,  p.  704 
et  suiv.  Et  ces  auteurs  ne  paraissent  pus  seulement  soupçonner 
qu'ils  sont  eux-mêmes  hérétiques. 


—  291  — 
nier  congrès  de  Francfort  ont  été  les  protestants  (I). 

Il  n'y  a  pourtant  personne  qui  ait  moins  qu'on  1»; 
droit  de  se  montrer  tel.  Car,  pour  donner  suite  à  nos 
raisonnements,  comment  taxer  d'hérésie  une  doctrine 
qui  se  fonde  tout  entière,  aux  yeux  de  ceux  qui  la 
suivent  et  d'après  leur  ferme  conviction,  sur  1" Écri- 
ture interprétée  par  leur  propre  raison  individuelle? 
Parce  que  l'interprétation  d'un  autre  diffère  de  la 
mienne,  aurai-je  par  cela  seul  le  droit  de  la  condam- 
ner comme  hérétique?  Ou  la  règle  qu'assignent  les 
protestants  est  vraie,  et  dans  ce  cas  tous  ont  un  égal 
droit  de  suivre  la  doctrine  qu'ils  croient  chacun  avoir 
trouvée  dans  l'Écriture;  ou  elle  est  fausse,  et  alors  le 
protestantisme  cesse  d'exister,  puisqu'il  n'existe  qu'en 
\  ci  tu  de  cette  règle.  Il  n'y  a  pas  de  milieu. 

J'ai  dit  qu'il  n'y  a  personne  qui  ait  moins  le  droit 
de  se  montrer  intolérant;  car  bien  que,  ainsi  que  nous 
l'avons  prouvé,  tous  les  hérétiques  de  tous  les  temps 
ne  se  soient  écartés  de  la  saine  doctrine  qu'en  s' atta- 
chant à  leur  interprétation  particulière  de  la  Bible 
contrairement  à  l'enseignement  de  l'Église,  ce  n'était 
là  qu'une  application  pratique  de  la  règle,  qui  n'a  été 
enseignée  en  théorie  et  érigée  en  principe  pour  la 
première  fois  que  par  le  protestantisme.  D'après  l'i- 
dée qui  prévalait  dans  les  temps  antérieurs,  c'eut  été 
heurter  trop  de  front  la  susceptibilité  universelle,  et 

• 

il)  Voir  Y  Univers,  septembre  et  octobre  1  s48. 


-  292  — 
les  hérésiarques  n'auraient  pas  trouvé  d'écho  parmi 
les  fidèles.  C'est  pourquoi  chacune  de  ces  anciennes 
sectes,  qui  devait  sa  naissance  à  la  doctrine  erronée 
qu'elle  professait,  portait  sur  son  front  la  double 
marque,  et  de  sa  propre  condamnation,  et  de  sa  hon- 
teuse contradiction  avec  elle-même,  par  le  principe 
d'autorité  qu'elle  admettait  en  théorie,  et  qu'elle  vio- 
lait en  pratique.  Aussi  les  erreurs  que  soutenait  cha- 
cune de  ces  sectes  n'étaient-elles  que  partielles,  et 
hors  de  là  elles  professaient  la  doctrine  catholique 
reçue  par  le  principe  d'autorité,  c'est-à-dire  qu'elles 
se  condamnaient  elles-mêmes.  Car,  si  dans  ce  reste 
d'enseignement  orthodoxe  il  fallait  bien  reconnaître 
la  vérité  appuyée  sur  l'autorité  de  l'Église  catholique, 
pourquoi  n'auraient-elles  pas  dû  la  reconnaître  aussi 
dans  les  articles  sur  lesquels  elles  étaient  en  désac- 
cord avec  elle?  Et  c'est  ainsi  qu'elles  se  contredisaient, 
en  même  temps  qu'elles  se  condamnaient  elles-mêmes. 
Tout  à  l'inverse  par  conséquent  des  anciens  héré- 
tiques, qui  s'en  étaient  tenusà  la  seule  pratique,  les  fon- 
dateurs du  protestantisme  passèrent  immédiatement 
du  fait  au  droit,  de  la  pratiquée  la  théorie.  Ainsi,  leur 
règle  de  foi  leur  a  ôté  jusqu'à  la  possibilité  de  juger 
hérétique  une  doctrine  quelconque,  quelle  que  puisse 
être  d'ailleurs  son  opposition  à  la  doctrine  orthodoxe, 
(/interprétation  individuelle  de  la  Bible  une  fois  pro- 
clamée, tout  critérium  de  vérité  ou  d'erreur  en  ma- 
tière de  foi  s'est  évanoui  ■  eu  plutôt,  on  a  dû  dès  lors 


—  295  — 

regarder  comme  orthodoxe  et  révélé  de  Dieu  tout  ce 
que  chacun  a  cru  trouver  dans  la  Bible ,  et  dans  le  sens 
que  sa  propre  conviction  a  pu  lui  représenter  comme 
révélé.  Sans  doute  qu'au  moment  où  Luther  proclama 
sa  nouvelle  règle,  il  ne  connaissait  pas  la  profondeur  de 
l'abîme  qu'elle  lui  creusait;  et  de  là,  les  inconséquen- 
ces de  plus  d'une  sorte  qu'on  lui  vit  commettre.  Car 
s'il  avait  été  fidèle  à  sa  nouvelle  théorie,  il  n'aurait 
jamais  pu  imposer  à  qui  que  ce  fût  son  propre  ensei- 
gnement ;  mais  il  aurait  laissé  à  la  volonté  de  chacun 
de  suivre  des  doctrines  différentes  et  même  contrai- 
res aux  siennes,  du  moment  où  l'on  était  soi-même 
convaincu  qu'elles  étaient  fondées  sur  l'Ecriture.  Et 
on  sait,  cependant,  quelle  tyrannie  il  exerçait  envers 
tous  ceux  qui  s'écartaient  même  d'un  point  de  ses  opi- 
nions. Disons  la  même  chose  de  Calvin,  qui  ne  soutirait 
pas  que  personne  osât  contredire  ses  propres  oracles. 
Nous  avons  déjà  touché  quelque  chose  de  cette  into- 
lérance dans  le  peu  de  mots  que  nous  venons  de  dire, 
et  il  nous  reste  à  en  raconter  bien  davantage  :  ce  qui 
a  tait  dire  à  la  baronne  de  Staël  que  les  premiers  ré- 
formateurs croyaient  avoir  posé  les  colonnes  d'Her- 
cule que  personne  n'avait  le  droit  d'outre-passer  (1). 

(1)  De  V Allemagne,  par  madame  de  Staël,  ive  partie,  t.  n, 
p.  33  ;  voici  ses  propres  expressions  :  <•  Le  droit  d'examiner  ce 
(pion  doit  croire  est  le  fondement  du  protestantisme.  Les  pre 
miers  réformateurs   ne   l'entendaient  pas  ainsi.  Ils  croyaient 
pouvoir  placer  les  colonnes  d'Hercule  de  l'esprit  lut  main  au 


—  294  — 

Or,  cette  inconséquence  et  cette  contradiction  s'esi 
propagée  de  père  en  fils  dans  le  protestantisme  jus- 
qu'à nos  jours.  Tant  était  enraciné  le  principe  ca- 
tholique d'autorité,  qui,  malgré  le  principe  opposé 
qu'il  professe,  a  continué  de  prévaloir  dans  la  pra- 
tique l'espace  de  plusieurs  siècles,  jusqu'à  ce  que  le 
rationalisme  ait  donné  à  ce  dernier  toute  son  extension, 
tout  son  développement.  Timide,  en  effet,  dans  ses 
commencements,  le  protestantisme  n'osa  pas  d'abord 
tirer  toutes  les  conséquences  renfermées  dans  le  prin- 
cipe auquel  il  doit  la  vie  ;  et,  hormis  quelques  points 
particuliers  sur  le  péché  originel  et  ses  funestes  effets, 
sur  la  justification,  sur  les  sacrements,  sur  la  pa- 
pauté, et  d'autres  articles  secondaires  tels  que  les  in- 
dulgences, l'invocation  des  saints,  la  vénération  des 
reliques  et  des  images,  il  laissait  presque  intactes  les 
doctrines  de  la  Trinité,  de  l'incarnation  et  de  la  ré- 
demption. 11  recula  d'horreur  à  l'apparition  du  so- 
cinianisme,  aux  premiers  symptômes  qui  s'en  mani- 
festèrent. Calovius  en  particulier  en  entreprit  une 
ample  réfutation,  où  il  emploie  les  armes  les  plus  acer- 
bes contre  cette  nouvelle  hérésie,  qu'il  appelle  le  fu- 
mier de  Satan,  et  contre  laquelle  il  invective  comme 
contre  un  monstre,  en  rangeant  ses  partisans  parmi 

terme  de  leurs  propres  lumières;  mais  ils  avaient  tort  d'espé- 
rer qu'on  se  soumettrait  à  leurs  propres  décisions  comme  in 
faillibles,  eux  qui  rejetaient  toute  autorité  de  ce  genre  dans  \a 
religion  c.itholique.  •• 


—  295  — 

les  hérétiques  les  plus  dangereux  (1).  Mais  on  avait 
tort  de  montrer  cette  horreur  et  de  s'indigner  ainsi 
contre  l'unitarisme,  puisque  celui-ci  n'était  qu'une 
application  ultérieure  et  un  développement  de  là  rè- 
gle du  protestantisme,  dont  il  ne  dépassait  pas  les 
limites  possibles.  La  logique  est  plus  forte  que  toutes 
les  résistances  :  on  jette  une  erreur  ou  un  principe 
dans  l'espace,  et  le  temps  se  chargera,  malgré  tous 
les  obstacles,  d'en  amener  le  développement.  Et  de 
fait,  le  socinianisme  finit  par  se  naturaliser  chez  la  plu- 
part des  protestants,  particulièrement  dans  la  classe 
instruite  de  leurs  diverses  sectes. 

Concluons,  après  avoir  parcouru  chacun  dos  points 
que  nous  nous  étions  proposé  de  traiter  dans  cet  ar- 
ticle, par  une  observation  très  importante  sur  le  phé- 
nomène particulier  que  présentent  les  hérésies.  Sans 
l'interprétation  privée  et  individuelle  de  l'Écriture, 
aucune  hérésie  n'aurait  jamais  germé  dans  le  champ 
de  l'Église;  admis  une  fois  cotte  interprétation  pri- 
vée et  individuelle  comme  principe  et  règle  de  foi, 
la  notion  même  d'hérésie  s'évanouit,  et  aucune  doc- 
trine, quelque  hétérodoxe  qu'elle  sort,  ne  peut  être 
taxée  d'hérésie,  parce  que  le  principe  les  absorbe 
tolites  et  les  justifie  toutes  également. 

h  In  scriptis  ftntiBociniaiBB,  proef. 


—  296  — 


ARTICLE   III. 


La  règle  rationnelle  protestante,  considérée  au  point 
de  vue  historique,  est  contredite  de  fait  par  tous  les  ré- 
formateurs. 

Puissance  séductrice  des  mots.  —  Diverses  classes  de  protes- 
tants. —  Les  chefs  de  la  Réforme.  — Luther  n'a  pas  pris  pour 
règle  de  son  nouveau  dogmatisme  la  règle  de  l'Ecriture  seule  et 
du  libre  examen.  —  On  le  prouve  par  la  nature  de  ses  erreurs. 
—  On  le  prouve  en  outre  par  les  falsifications  qu'il  s'est  per- 
mises de  l'Ecriture  pour  la  faire  servir  à  ses  fins.  —  Confir- 
mation de  cette  assertion  par  la  biographie  même  du  réfor- 
mateur. —  Développements  de  cette  preuve  par  le  récit  de 
la  dispute  qu'il  prétendit  avoir  eue  avec  le  démon  ;  —  par  le 
mépris  qu'il  faisait  des  Ecritures  ;  —  par  les  raisons  dogmati- 
ques; . —  par  la  pratique  de  Luther  lui-même.  —  On  prouve 
la  même  chose  de  Zwingle  et  de  Calvin. 

Qu'il  est  facile  de  tromper  les  hommes  par  de 
fausses  apparences,  par  des  phrases  pompeuses,  par 
des  paroles  séduisantes!  Nous  le  croirions  à  peine,  si 
l'expérience  journalière  n'était  là  pour  nous  en  con- 
vaincre. Cette  vérité  va  trouver  son  application  dans 
le  sujet  que  nous  avons  à  traiter.  Ces  allégations, 
que  la  pure  parole  de  Dieu  doit  constituer  la  règle 
de  notre  croyance,  que  l'Écriture  divinement  inspi- 
rée est  la  source  pure  où  il  faut  puiser  pour  savoir 
ce  qu'on  a  à  tenir  comme  de  foi,  offrent  je  ne  sais 
quoi  de  spécieux  et  de  séduisant  :  beaucoup  se  sont 
laissé  prendre  à  cet  appât,  et  il  n'en  manque  pas 
même  aujourd'hui  qui  s'y  lais.-ent  aveuglément  pren- 


—  297  — 

cire  encore.  Voila  pourquoi  ces  paroles  trompeuses 
sont  toujours  sur  les  lèvres  des  protestants  ;  et  moi- 
môme  ,  je  me  les  suis  souvent  entendu  répéter  par 
de  graves  professeurs  de  Berlin  et  de  Copenhague, 
et  par  des  ministres  de  Genève,  comme  si  ces  paro- 
les eussent  été  des  oracles.  Vous  les  retrouvez  dans 
toutes  les  productions  polémiques,  tant  anciennes  que 
nouvelles,  d'écrivains  protestants  ;  de  sorte  qu'il  n'y  a 
rien  de  plus  commun  parmi  eux.  11  semblerait,  à  les 
entendre,  que  l'étude  de  la  Bible  aurait  formé  tout  ce 
qu'il  y  a  au  monde  de  protestants,  et  que  ce  ne  se- 
rait qu'ensuivant  la  règle  du  libre  examen,  en  lisant 
l'Écriture  du  commencement  à  la  lin,  en  confrontant 
les  textes,  en  établissant  entre  eux  des  parallélisme^, 
en  pesant  la  valeur  des  textes  originaux,  après  avoir 
la  il  en  un  mot  tout  ce  que  demande  une  saine  exé- 
gèse pour  bien  pénétrer  le  sens  d'un  livre,  qu'ils  se 
seraient  déterminés  à  embrasser  le  protestantisme. 
Or,  mon  dessein  est  de  faire  voir  que  pas  un  seul 
peut-être  de  tant  de  milliers  d'hommes  ne  s'est  fait 
protestant  en  vertu  d'une  semblable  règle,  et  qu'il 
est  faux  par  conséquent  que  le  protestantisme  soit  le 
résultat  de  l'interprétation  privée  et  individuelle  de 
la  Bible. 

Pour  procéder  avec  ordre,  partageons  les  diverses 
classes  de  protestants  selon  la  diversité  de  leurs  con- 
ditions. Nous  placerons  avant  tous*  les  autres  les  au- 
teurs mêmes  et  les  fondateurs  du  protestantisme:  au 


—  298  — 

second  rang,  les  .savants  et  les  lettrés;  au  troisième, 

les  ministres;  au  quatrième,  la  classe  infime  et  le 
commun  du  peuple.  Si  je  parviens  à  prouver  qu'  au- 
cune de  ces  classes  n'a  professé  le  protestantisme  en 
vertu  de  la  règle  en  question,  j'aurai  atteint  mon  but. 
Je  commencerai  dans  le  présent  article  par  la  pre- 
mière des  classes  que  je  viens  de  dire,  pour  finir  par 
les  autres  dans  l'article  suivant. 

Prenons  donc  notre  point  de  départ  dans  les  chefs 
de  la  Réforme.  On  sait  leurs  noms  :  ce  sont  Luther, 
Zwingle  et  Calvin.  Mais  le  chef  de  tous,  c'est  Lu- 
ther; les  autres  n'ont  fait  que  suivre  l'impulsion  ou 
le  branle  donné  par  le  moine  saxon.  Il  semblerait  que 
ceux-ci  au  moins  auraient  dû  prendre  leur  inspira- 
tion dans  la  Bible,  dans  la  grande  règle  de  l'inter- 
prétation individuelle,  dans  le  libre  examen.  Pourtant, 
il  n'en  est  point  ainsi  :  ce  que  je  vais  prouver  jusqu'à 
l'évidence  par  des  raisons,  les  unes  historiques,  d'au- 
tres dogmatiques,  d'autres  enfin  pratiques.  Discu- 
tons ces  raisons  avec  exactitude  et  avec  ordre,  pour 
que  chacun  en  reste  pleinement  convaincu. 

Commençons  par  les  raisons  tirées  de  l'histoire» 
C'est  un  fait  certain  que  Luther,  dans  le  principe  de 
ses  innovations,  ne  pensait  point  à  émanciper  la  raison 
du  joug  de  l'autorité,  pas  plus  qu'à  la  liberté  d'exa- 
men, ou  à  l'interprétation  individuelle  de  la  Bible  11 
commença  ses  attaques  par  l'alTaire  des  indulgeii' 
et  même  avec  bien  de  la  timidité ,  sans  connaître  à 


—  299  — 

fond,  c'est  lui  qui  en  fait  l'aveu,  la  matière  qu'il  at- 
taquait (1).  11  s'y  détermina  par  motif  d'am<.m-pro- 
piv  et  pour  venger  l'honneur  de  son  ordre,  par  La  ja- 
lousie qu'il  avait  conçue  de  voir  son  confessionnal 
presque  <àésert  (2),  et,  si  on  le  \  oui  encore,  pour  <  i- 
tains  abus  introduits  par  les  quêteurs  dans  la  publica- 
tion (\o>  indulgences.  Son  premier  dessein  était  de 
soumettre  sans  réserve  ses  doctrines  et  ses  opinions 
au  souverain  pontife,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  ob- 
servé* Ce  ne  fut  donc  que  le  lien  logique  des  choses 
qui  le  fit  passer  bientôt  de  la  question  des  indulgonei-.-. 
à  celle  de  la  justification,  de  celle-ci  à  celle  du  purga- 
toire, de  là  au  sacrifice  de  la  messe  el  aux  divers  sa- 
crements: et  jusque-là  il  n"a\ait  encore  songé  ni  à 
l'Église,  ni  à  sou  système, comme  Mœhler  Ta  observé 
avant  nous  dans  sa  Symbolique  (3).  Ce  ne  fut  qu'après 
avoir  parcouru  presque  e»  entier  le  cercle  de  son 
dogmatisme,  que,  poursuivi  par  les  catholiques  sur 
chaque  point,  et  taxé  d'hérésie  comme  s'éloignant  de 
la  doctrine  et  de  renseignement  de  l'Église,  condamné 
enfin  et  excommunié  par  le  siège  apostolique,  il  fit. 
comme  en  désespoir  de  cause,  appel  à  la  Bible,  dé- 
clarant qu'il  n'y  avait  d'autre  règle  de  foi  que  la  Bible 
seule.  Interpellé  par  son  adversaire  Eckius,  dans  la 

I    Mk  iielet,  Mem.  de  Luther,  t.  n. 

(2)  Audin,  Hist.  de  la  vie  de  Luther,  t.  i.  c.  5. 

(3)  T.  il  lire  édit.),  c.  5,  §  36-51. 


—  300  — 

fameuse  conférence  tenue  à  Worms  en  présence  de 
l'empereur  Charles  V,  il  prétendit  que  les  articles  con- 
troversés ne  devaient  se  discuter  qu'avec  les  textes  de 
la  Bible,  parce  qu'il  ne  se  mettait  point  en  peine  de 
la  parole  des  hommes,  quand  il  avait  pour  lui  la  pure 
parole  de  Dieu  (1).  De  ce  moment,  le  fait  fut  érigé 
en  principe,  et  le  principe  proclamé  fut  le  mot  d'ordre 
de  tous  ses  sectateurs,  le  symbole  et  la  règle  unique 
qui  fixa  le  mode  de  croyance  du  protestantisme  :  règle, 
il  est  vrai,  que  Luther  dut  bientôt  abandonner  dans  !<•> 
combats  et  les  luttes  terribles  qu'il  eut  à  soutenir  contre 
les  zwingliens  et  les  anabaptistes,  mais  pour  y  revenir 
plus  tard  et  dans  un  temps  plus  opportun  (2). 

Il  reste  donc  démontré ,  et  l'on  doit  tenir  pour  un 
fait  historique  incontestable,  que  dans  l'auteur  et  le 
principal  chef  du  protestantisme,  dans  celui-là  même 
qui  formula  le  premier  la  nouvelle  règle  de  foi,  les 

(1)  Ibid.,  ch.  19. 

(2)  Ibid.,  t.  h,  ch.  23.  Luther  ne  trouva  d'autre  moyen  dans 
sa  dispute  contre  les  sacramentaires,  que  de  se  retrancher  dans 
V autorité  de  l'Église  :  voir  p.  370.  La  même  chose  lui  arriva 
dans  sa  dispute  contre  les  prophètes,  c'est-à-dire  contre  les 
anabaptistes,  voir  p.  468  et  suiv.,  ch.  27  et  28,  où  l'on  rapporte 
les  paroles  suivantes,  qu'il  écrivit  au  prince  Albert  de  Prusse  : 
<>  Il  est  dangereux  de  croire  et  d'enseigner  contre  le  témoi- 
gnage de  la  foi  et  la  doctrine  de  l'Église.  Celui  qui  doute  d'un 
seul  des  articles  écrits  dans  son  symbole  est  un  hérétique  en 
révolte  contre  le  Christ  et  ses  apôtres  et  contre  son  Église,  ce 
rocher  inébranlable  de  la  vérité.  ••  Voilà  donc  Luther  forcé  par 
la  nécessité  do  reconnaître  l'infaillibilité  de  ['Eglise. 


—  301    - 

points  particulier?  de  doctrine  qui  distinguent  la  secte 
luthérienne  d'avec  le  catholicisme  n'ont  pas  eu  pour 
origine  l'examen  des  saintes  Écritures,  ni  l'adoption 
systématique  de  cette  prétendue  règle. 

Mais  confirmons  cette  remarque  si  importante  pas 
d'autres  faits  non  moins  propres  à  la  mettre  en  lu- 
mière. On  sait  que  le  dogmatisme  de  Luther  n'a  fait 
que  renouveler  dans  presque  toutes  ses  parties  les  er- 
reurs de  WiclelT,  de  Huss,  de  Jérôme  de  Prague,  déjà 
condamnés  dans  les  conciles  de  Constance  et  de 
B;ïle.  C'esl  ce  qui  se  prouve  non-seulement  par 
l'identité  des  doctrines,  par  la  prédilection  de  Luther 
pour  ces  novateurs,  qu'il  disait  condamnés  injustement 
pour  avoir  suivi  la  vraie  doctrine,  mais  déplus  par 
les  censures  de  la  Sorbonne,  qui  flétrit  plusieurs  des 
propositions  de  Luther  comme  renouvelant  les  doc- 
trines déjà  anathématiséesdans  ces  conciles.  Le  môme 
fait  se  prouve  par  la  bulle  Exurge  de  Léon  \,  qui 
reproche  au  novateur  d'avoir  renouvelé  les  erreurs 
des  Bohémiens,  et  les  autres  déjà  condamnées  par  les 
conciles  et  par  ses  prédécesseurs  (i).  Cela  supposé 
admis,  il  est   manifeste  que  le  réformateur  saxon  a 

(l)Dans  la  bulle  Exurge  Domine,  le  pontite  s'exprimait  ainsi  : 
"  Oculis  nostris  vidimus,  ac  legimus  multos  et  varies  errores, 
quosdaro  videlicet/awa  per  concilia  acj»\c(tecessorum  nosfrorum 
constittttiones  damnatos,  hseresim  etianhOrcccoruin  et  bohemi- 
cam  exp7'esse  continentes.  »  Bullar.  Rom.,  COQUELINES,  t.  m, 
part.  H,  p.  488. 


—  302  - 

pris  ses  inspirations,  non  dans  les  livres  saints,  mais 
dans  les  livres  de  ces  hérétiques.  Ses  doctrines  ne 
furent  pas  le  résultat  du  libre  examen,  mais  l'effet  de 
l'impression  des  écrits  de  ces  novateurs  qui  Pavaient 
précédé  dans  l'arène. 

In  autre  fait  vient  à  l'appui  de  notre  assertion  : 
c'est  que,  s'il  avait  réellement  déduit  sa  nouvelle  doc- 
trine de  la  pure  parole  de  Dieu,  comme  il  le  disait ,  il 
n'aurait  pas  eu  recours  au  misérable  expédient  de  fal- 
sifier les  Écritures  pour  couvrir  la  nouvr;i  h  té  de 
enseignements.  Or,  c'est  un  fait,  que  nous  avons  déjà 
signalé,  et  dont  nous  donnerons  à  l'occasion  plusieurs 
autres  exemples,  que  non-seulement  il  violenta  l'Écri- 
ture, en  lui  faisant  dire  toute  autre  chose  que  ce  qu'elle 
dit  effectivement  ;  mais  qu'il  alla  jusqu'à  la  corrompre 
en  plusieurs  endroits  dans  sa  version  allemande,  soi! 
en  supprimant  ce  quelle  contient,  soit  en  ajoutant  ee 
qu'elle  ne  contient  pas.  On  sait  que  le  dogme  fevori 
de  Luther  était  son  opinion  de  la  foi  soûle  justifiante  : 
or,  a-t-il  trouvé'  cet  asticle  dans  PÉcriture?  cet  ,-ir- 
ticle  a-t-il  été  le  fruit  du  libre  examen?  Il  n'en  a  rien 
été:  mais  Luther  lui-même  l'a  imposéà  l'Écriture,  en  \ 
insérant  une  particule  exclusive  qu'elle  ne  contient  p 
C'est  ce  qu'il  fit  dans  la  traduction  e» langue  vulgaire 
qu  il  a  donnée  de  ces  paroles  de  l'Apôtre  dans  son 
('■pitre  aux  Romains,  ni,  28  :  «  Nous  devons  recon- 
naître que  l'homme  est  justifié  par  la  foi,  sans  les 
œuvres  de  la  loi,  »  et  qu'il  a  rendues  comme  s'il  y  avai! 


—  303  — 

dans  le  texte  :  par  la  fui  seule.  La  fraude  fut  bientôt 
découverte,  et  elle  lui  fut  reprochée  ;  mais  il  répliqua  : 
Ego  doclor  Martinus  Lullicrus  sic  volo,  sic  jubeo, 
sit  pro  ratione  voluntas.k  cet  article  Luther  a  joint 
celui  de  l'inutilité  des  bonnes  œuvres  pour  le  salut,  et 
dont  la  nécessité  cependant  mms  est  inculquée  en 
cenl  endroits  de  1" Ecrit ure.  Eh  bien,  notre  réforma- 
teur a  trouvé  le  moyen  de  s'en  tirer  en  faussant  le 
texte  S£#ré,  pour  lui  faire  dire  ce  qu'il  ne  dit  pas  (1). 
Et  ainsi  des  autres  articles.  Comment  donc  Luther 
a-t-il  pu  dire  qu'il  avait  puisé  ses  inspirations  ou  ses 
ruiivictions  dans  l'Écriture,  et  que  c'était  en  vertu  de 

(1)  Citons-en  quelques  exemples  empruntés  à  Emser.  qui  les 
reprocha  au  novateur. 

L'apôtre  a  écrit  ces  mots,  ép.  à  Philémon,  v.  6,  :  In  agni- 
linne  omnis  operis  boni.  Ce  mot  operis  se  retrouve  même 
dans  l'édition  grecque  de  Robert  Etienne.  Eh  bien,  Luther  l'a 
supprimé  dans  sa  version. 

Saint  Jacques,  c.  n,  v.  18,  a  dit:  Ostende  nii/ii  /idem  tua  m 
sine  operibus.  Luther  a  traduit  comme  s'il  y  avait  :  Ostende  fi- 
dem ctm  rois  operibus. 

Saint  Paul  a  dit.  F.ph.w  ,  13:  Eccipite  armaturam  Dei,  ut 
possitis  resisten-  in  di>>  malo,  et  in  omnibus  perfecti  stare. 
Luther  a  supprime  le  perfecti,  qui  se  trouve  dans  tous  les  ma- 
nuscrits. 

Saint  Pierre, n,  Ep.  i.  :<o  :  Magissaiagite,  ut  perbona  opéra 
eertam  vestram  rocationem  et  eleetionem  faeiatis.  Luther  a 
l'ait  disparaître  les  mots  per  bona  opéra. 

Ainsi  de  beaucoup  d'autres  textes,  il  nous  suftit  de  ceux-ci 
pour  exemples.  On  pourra  en  voir  davantage  dans  Y  Apparat  us 
biblieus  du  P.  Chérubin  deS.-Joseph,  t.  iv.  diss.  xiv. 


—  30i  — 
sa  régie  de  foi  qu'il  avait  professé  son  nouveau  dog- 
matisme ? 

Quoi  déplus?  Il  est  prouvé,  par  l'histoire  de  sa  \  ie, 
que  le  premier  germe  de  sa  nouvelle  doctrine  lui 
vint  des  leçons  d'un  de  ses  confrères  de  religion.  Lu- 
ftieï,  agité  toujours  par  les  scrupules  dont  il  ne  pou- 
vait s'affra'nchir,  et  qui  lui  causaient  les  plus  vives 
perplexités,  ne  savait  comment  recouvrer  la  paix  de 
Tàme.  Comme  il  était  au  comble  de  ses  agitations, 
un  de  ses  compagnons,  h  qui  il  s'ouvrit  du  s  ijH  de  sa 
tristesse,  lui  offrit  un  remède  aux  maux  qui  le  tour- 
mentaient. «  Et  lequel?  »  reprit  Martin  avec  une  voix 
tremblante.  «La  foi,  répondit  le  moine;  oui,  la  foi: 
croire  c'est  aimer,  qui  aime  sera  sauvé.  N'avez- 
vous  pas  lu  ce  passage  de  saint  Bernard  dans  le  s 
mon  de  l'Annonciation  :  «  Croyez  que  par  Jésus- 
Christ  vos  péchés  vous  seront  remis,  c'est  le  ténu  li- 
gnage que  l'Esprit-Saint  met  dans  le  cœur  do  l'homme  : 
car  il  dit  :  Croyez,  et  vos  péchés  vous  seront  pardon- 
nés  (1).  »  Il  n'en  fallut  pas  davantage.  A  partir  de  ce 

(1)  Voir  Aruix,  J/ist.  de  Luther,  t.  i  ,  c.  1,  p.  22  et  suiv. 
Mélanchthon  a  donné  le  même  récit  dans  sa  préface,  au  t.  n 
des  œuvres  de  Luther.  Voici  le  passage  du  sermon  de  saint  Ber- 
nard cité  par  le  moine  Augustin:  "Si  credispeccatatuanon]X)Sse 
delerinisi  ab  eo,  cuisoli  peccasti,etinquem  peccatum non  cadit, 
bene  facis,  sed  adde  adhucut  credas,  quia  per  ipsum  tibi  pec- 
cata  donantur.  Hoc  est  testimonium,  qnod  perhibet  in  corde 
nostro  Spiritus  sanctus  dicens  :  Dimissa  sunt  tibi  peccata  tua; 
sic  enim    arbitratur   apostolus,  gratis  justificari    hominem   |»-i 


—  305  — 
moment,  Luther  ne  fut  plus  le  même,  el  un  passage 
d'un  Père  de  l'Église  mal  entendu  commença  pour 
lui  une  carrière  nouvelle.  Ce  germe  pril  racine,  se 
développa,  et  bientôt  revêtit  la  forme  d'un  symbole 
qui  s'appela  luthéranisme.  Voilà  un  fait  de  plus  qui 
confirme  bien  notre  assertion,  que  le  chef  de  la  In- 
forme a  pris  le  premier  principe  de  ses  doctrines 
ailleurs  que  dans  la  règle  du  protestantisme. 

In  autre  fait  va  mettre  le  comble  à  toutes  ces 
preuves,  fait  raconté  par  lui-même  dans  un  livre  à 
part.  On  entrevoit  déjà  que  je  veux  parler  de  la  célè- 
bre conférence  qu'il  eût  avec  le  diable,  qui  lui  persuada, 
comme  il  le  rapporte  lui-même,  d'abolir  les  messes 
privées.  11  eui  beau  se  débattre  :  il  lui  fallut  céder  à  la 
force  des  preuves  au  moyen  desquelles  l'esprit  malin  ne 
lui  permettait  pas  de  respirer,  et  aprèsde  vains  eûortsil 
fui  forcé  de  s'avouer  vaincu,  et  d'abolir  de  fait,  en 
mémoire  de  ce  beau  triomphe  remporté  sur  lui  par 
le  diable,  l'usage  de  la  messe  privée  qu'il  avait  pra- 
tiqué jusque-là,  en  publiant  en  même  temps  son  fa- 
meux livre  De  abrogandâ  missà  privatâ,  où  il  a  rap- 
porté au  long  ce  singulier  colloque  (l).  Quelques 
protestants,  honteux  d'avoir  eu  pour  maître  le  prince 

Deum.  •>  Sur  [ce  texte,  voir  Bellarmin,  t.  in,  de  justifie,  c   10, 
vers  la  fin. 

(1)  On  trouve  cette  conférence  rapportée  en  entier  avec  les 
paroles  mêmes  du  docteur  saxon  ûansl'Htstom  de  lu  rie  île 
Luther,  par  Audin,  i.  i,  ch,  '.M . 

T.   1.  ->v 


—  306  — 

des  ténèbres,  auraient  voulu  qu'on  n'entendît  celte 
scène  scandaleuse  que  d'un  pur  songe,  et  non  d'une 
réalité  :  mais  kear  tentative  a  été  inutile  ,  car  le  récit 
qu'en  lait  Luther  est  trop  clair,  trop  précis,  trop  cir- 
constancié, pour  qu'on  puisse  1" entendre  d'un  songe, 
ou  d'une  parabole,  ou  d'une  espèce  de  mythe  que 
le  novateur  aurait  imaginé,  comme  le  voudrait  le 
ministre  Claude  (1).  Luther  lui-même  revient  sou- 
vent sur  ce  sujet  dans  d'autres  de  ses  ouvrages,  et  il 
affirme  en  particulier  que  la  raison  pourquoi  les  Bâ- 
cramentaires  n'avaient  jamais  su  comprendre  les 
divines  Écritures,  c'est  qu'ils  n'avaient  jamais  eu  le 
diable  à  combattre  ;  car,  ajoute-t-il,  quand  nous  n'a- 
vons pas  le  diable  attaché  au  cou,  nous  ne  sommes 
que  de  tristes  théologiens  (2).  De  sorte  que  les  réfor- 
més, pour  prouver  que  la  messe  n'est  qu'un  acte  d'i- 
dolàtiïe,  ont  depuis,  à  l'imitation  du  ministre  Drelin- 
court,  renvoyé  nos  prêtres  au  témoignage  de  Sa- 
tan (3).  J'omets  d'autres  preuves  de  ce  fait  incontes- 

(1)  Défense  de  lu  Réfome. 

i2|  ••  Cur  sacramentel»  sacram  Script  uram  non  intelligunt  ! 
Quia  verum  opponentem,  nempe  diabolum,  non  habent,  qui 
demum  docerc  eos  solet.  Quando  diabolum  ejusmodi  collo  non 
babemus  allixum ,  nibil  nisi  speculativi  tbcologi  sumus.  » 
Luther,  in  coll.  Isleb.  de  Verbo  Dci,  §23,  Collât,  franco/, §  5s. 

(3j  Tel  est  l'argument  de  Laubcnberger  dans  Sun  opuscule  al- 
lemand dont  le  titre  serait  en  français  :  Ne  veux-tu  pas  encore  te 
faire  cufholtijue?  où  il  dit  :  "  Il  est  vrai  qucLutber  a  appris  du 
diable  à  rejeter  la  messe  comme  une  idolâtrie  abominable.  - 


—  307  — 

table,  comme  superflues,  et  je  viens  à  la  conclusion. 
De  l'aven  de  Luther  et  de  ses  partisans,  c'est  de 
Satan,  et  non  de  la  lecture  de  la  Bible,  ou  du  libre 
examen,  qu'il  a  tiré  sa  doctrine  sur  la  messe,  sur  la 
confession,  sur  I'extrème-onction  (car  la  conférence 
avec  le  diable  eut  aussi  pour  objet  ces  deux  articles). 
Donc  il  n'est  pas  devenu  protestant  en  vertu  de  la 
règle  de  fui  qu'il  a  imposée  à  sa  secte,  c'est-à-dire 
au  protestantisme.  Ce  qui  montre  mieux  que  tout  le 
reste  combien  est  faux  ce  qu'il  a  écrit  à  l'électeur 
Frédéric  pour  lui  vanter  son  nouvel  Évangile,  qu'il 
ne  l'avait  pas  reçu  des  hommes,  mais  de  Jésus-Christ, 
dont  il  se  donne  pour  l'évangéliste  (1). 

Je  pourrais  sans  peine  grossir  ces  faits  de  beaucoup 
d'autres,  qui  tous  conduisent  à  la  même  conclusion; 
mais  je  les  passe  sous  silence  par  le  désir  que  j'ai 
d'être  court.  Je  ne  saurais  pourtant  m' abstenir  de 
dire  quelques  mots  d'une  grande  importance,  et  qui 
enlèvent  jusqu'à  la  possibilité  du  cloute  sur  la  matière 
dont  je  parle.  Ce  fait,  c'est  le  mépris  qu'en  plusd'un 
endroit  Luther  témoignait  pour  les  Écritures ,  lors- 
qu'il les  trouvait  opposées  à  ses  nouvelles  doctrines. 
Et  comme  cette  assertion  pourrait  être  traitée  d'é- 
trange et  de  calomnieuse  par  quelques-uns,  il  est  né- 


(1)  Ut  non  injuria  me  servum  ejus  (Jesu-Christi)  et  Evange- 
listam  nominaro  potuerim.  Epist.  ad  Melancht.  1  Aug.  1541, 
rapporté  par  Audin. 


—  30S  — 
cessaire  de  la   prouver  par  les  paroles  mômes  du 
réformateur.  Or,  voici  comment  il  s'en  explique: 
«  Le  plus  haut  degré  de  la  sagesse  chrétienne,  c'est 
de  ne  point  connaître  la  loi.  d'ignorer  les  œuvres  et 
toute  justice  votive.  La  foi  seule  justifie,  et  non  la  foi 
qui  renferme  la  charité.  La  foi  seule  est  nécessaire 
pour  nous  rendre  justes  ;  tout  le  reste  est  libre,  et  ne 
nous  est  ni  commandé  ni  défendu.  Quand  on  vienl 
nous  dire  :  La  foi  justifie  à  la  vérité:  mais  il  faut  en 
même  temps  observer  les   commandements,    parce 
qu'il  est  écrit  :  Si  vous  voulez  entrer  dans  la  vie 
éternelle,  gardez  les  commandements  ,  de  ce  mo- 
ment on  nie  le  Christ ,  et  Ton  abolit  la  loi.  Encore 
bien  que   les  papistes   entassent  une   multitude  de 
textes  de  l'Écriture,  où  les  bonnes  œuvres  sont  com- 
mandées,/e  ne  me  mets  point  en  peine  de  toute?, 
ces  paroles  de  l'Ecriture,   quand  même  ils  m'en 
citeraient  encore  davantage.  Papiste  tu  te  montres 
bien  haut  et  bien  fier  avec  l'Écriture,  qui  pourtant 
reconnaît  le  Christ  pour  maître.   Ainsi  je  ne  m'en 
ébranle  pas  le  moins   du   monde.   Eh  bien  donc, 
appuie-toi  tant  que  tu  le  pourras  sur  le  serviteur. 
Moi,  je  m'appuie  sur  le  Christ,  le  véritable  maître, 
le  souverain  absolu  de  l'Écriture.  C'est  à   lui  que  je 
donne  ma  foi,  et  je  sais  qu'il  ne  me  mentira  pas.  ni 
ne  m'induira  en  erreur.  J'aime  mieux   lui  rendre 
honneur  et  le  croire,  que  de  m'écarter  d'une  ligne 
du  sentiment  que  j'ai  embrassé,  eussé-je contre  mai 


—  309  — 
loti  le  l'Ecriture»  (1).  Il  répète  ces  dernières  paroles 
dans  un  autre  endroit,  et  s'applique  à  les  inculquer 
tout  particulièrement  (2).  Quant  au  cas  qu'il  faisail 
de  l'autorité  de  Jésus-Christ,  la  manière  ironique 
dont  il  exposait  ses  paroles  va  nous  l'apprendre  : 
«  Hoc  fac  et  vives,  e'est-à-dire,  dit  Luther,  t'ais-le 
si  tu  le  peux;  si  tu  le  fais,  tu  seras  pour  moi  le 
grand    Apollon.    Tu   le    feras   aux    calendes   grec- 


l  Luth.  Praef.  ad  cap.  2  in  epist.  ad  Gai.  Summa  ars  et 
sapientia  christiana  est,  nescire  Iegem,  ignorare  opéra  et  totam 
justitiam  votivam;  sola  fidesjustificat,  etnonfidesquaedilectio- 
neœ  includit.  Sola  fides  necessaria  est,  utjusti  simus.  caetera 
omnia  libéra,  neque  pracepta  amplius  neque  probibita.  Quando 
sic  docetur  :  fidesjustificat  quidem,  sed  simul  servare  oportet 
mandata,  quia  scriptum  est:  Si  ris  ad  cite  m  ingredî,  serva 
mandata;  ibi  statim  Christus  negatusest,  ot  fides  abolita.  Ta- 
metsi  papistee  ingentem  cumulum  locorum  Scripturse  affe- 
i-ant,  inquibus  bona  opéra  preecipiuntur,  ego  tamen  nihil  euro 
omnia  dicta  Scripturse,  si  iis  etiam  plura  afferrentur.  Tu  papista 
valde  quidem  fastidis  et  ferocum  te  facis  cum  Scriptura,  qua' 
tamen  Christout  Domino  subest.Itaque  uibileare  moveor.  Age 
sanè,  l'amulo  nitere  quantum  vales;  at  ego  nitor  Cbristo,  vero 
magistro,  domino  et  imperatore  Scripturse.  Huic  ego  assentior, 
et  scio  eum  nihil  mini  mentiturum  neque  me  in  errorem  induc- 
turum  esse.  Illihonorem  habereet  crederemalo.quam  ut  omni- 
bus dictis  Scripturse  tanquam  unguem  latum  a  sententia  me 
patiar  dimoveri.  •< 

(2)  Ibid.in  Comment,  in  m  cap.  ad  CM- an.  XXXVIII,  fol. 87. 
l'amen  potins  honorem  habere  et  credere  rei'nn  uni  C/irislo, 
quant  permoveri  omnibus  tocis,  ouos  contra  fidei  doctrinam 
projustitiâoperum  statvendâ  producere  possunt  (catholici). 


—  310  — 
ques  »  (1).  Tout  cela  fait  voir  clairement  que  notre 
novateur  tira  son  nouveau  symbole,  non  de  l'Écriture, 
non  plus  que  des  paroles  de  Jésus-Christ  même, 
mais  du  système  qu'il  s'était  formé  à  lui-même  d'a- 
vance, et  qu'il  ne  cherche  qu'après  coup  à  parer  et  à 
couvrir  avec  quelque  apparence  de  vérité  des  paro- 
les de  l'Écriture,  en  leur  faisant  dire  ce  qu'il  voulait 
par  les  interprétations  violentes  qu'il  en  donnait.  Ce 
n'est  donc  pas  encore  une  fois  par  l'application  de 
[a  règle  du  protestantisme,  qu'il  s'est  fait  protestant. 
A  cette  série  de  faits  incontestables,  ajoutons  encore 
quelques  mots  de  certaines  raisons  dogmatiques  dont 
l'appréciation  va  donner  à  notre  thèse  un  nouveau 
degré  de  certitude.  Nous  prenons  ces  raisons  dans  la 
théorie  de  Luther  sur  la  nullité  de  la  raison  et  du  libre 
arbitre.  Il  ne  pouvait  penser  que  la  Bible  interprétée 
individuellement  put  être  la  règle  suprême  de  la  loi. 
tandis  que  la  raison  était  anéantie  par  le  péché  ori- 
ginel, devenue  incapable  de  rien  entendre,  de  rien 
vouloir,  spécialement  en  ce  qui  se  rapporte  à  la  loi 
et  au  salut.  Dire  que  les  ténèbres  peuvent  trouver  la  lu- 
mière, c'est  un  contre-sens  pareil  à  celui  de  quelques 
athées  de  notre  époque,  qui  affirment  que  le  néant 
absolu  est  le  producteur  de  l'univers  (2),  Si  l'on  ré- 

(lj  Loc.  sup.  cit.  Fac  modo,  si  potes;  sifeceris,  eris  mihi  ma- 
g&usApollo.  Ad  calend&S  grspeas  faciès. 

[2  Voir  la  Défense  du  Christianisme  historique,  par  M.  l'abbé 
Chassay.  t.n  ,  2e  édit.,  Paris,  L851,  appendice,  Cet  ou 


—    3U  — 

pond  que,  d'après  Luther,  la  raison  es1  déjà  éclairée 
pur  la  foi  pour  trouver  dans  l'Écriture  ce  qu'elle  a  à 
croire,  je  dirai  à  mon  tour  que  ce  serait  un  autre 
contre-sens,  pire  que  le  premier,  de  supposer  la  foi 
avant  de  connaître  la  règle  de  la  foi  et  ce  qu'on  doit 
croire. 

Enfin,  la  conduite  de  Luther  est  une  dernière 
preuve  qu'il  n'a  pas  suivi  dans  ses  enseignement-  sa 
propre  règle,  et  cela  en  deux  manières.  La  première, 
c'est  que,  si  l'on  excepte  les  points  ou  les  articles  par- 
ticuliers sur  lesquels  il  s'est  mis  en  opposition  avec 
la  doctrine  de  1* Eglise,  tout  le  reste  il  l'a  accepté  et  re- 
tenu, comme  on  l'a  dit  pour  le  symbole  catholique,  par 
rapport  à  la  Trinité,  à  l'Incarnation,  à  la  Rédemption 
et  à  toutes  les  vérités  on  généra]  qui  se  rattachent  à 
celles-là  ou  qui  en  dépendent.  Or,  il  est  certain  quo. 
s'il  avait  suivi  sa  règle .  jamais  il  n'aurait  formulé 
d'après  l'Écriture  soûle  la  croyance  qu'il  conservait 
de  ces  mystères  sublimes,  puisque  l' Eglise  elle-même 
n'en  a  acquis  la  formule,  que  par  suite  des  luttes 
longues  et  opiniâtres  qu'elle  a  eu  à  soutenir  contre 
les  anciennes  hérésies.  La  seconde  manière  dont  il  a 
démenti  sa  règle  par  sa  conduite,  c'est  qu'il  forçait 
ses  adhérents  à  adopter  son  nouveau  symbole,  avec 


rempli  de  documents  précieux  en  ce  qui  concerne  la  philoso- 
phie moderne  et  le  rationalisme.  Voir  aussi  A.  Ott.  Hegel  >' 
la  philosophie  allemande. 


—  312  - 
une  tyrannie  bien  plus  grande  que  celle  qu'il  repro- 
chait au  souverain  pontife.  C'est  ce  qu'éprouva  à 
dépens  Carlostadt,  contraint  de  prendre  la  fuite  et 
réduit  à  errer,  manquant  de  tout,  de  contrées  en  con- 
trées, pour  avoir  eu  la  prétention  d'opposer  à  Luther, 
dont  il  avait  été  d'abord  le  maître  et  puis  le  disciple, 
une  croyance  différente  de  la  sienne;  c'est  ce  qu'é- 
prouvèrent aussi  tous  ceux  qui  osèrent  suivre  l'exemple 
de  Carlostadt,  ainsi  que  je  l'ai  fait  voir  plus  haut. 
Donc  la  règle  imposée  par  Luther  n'a  été  qu'un  fan- 
tôme ou  un  appât  présenté  aux  esprits  superficiels  qui 
avaient  la  simplicité  de  s'y  laisser  prendre,  mais  qui 
n'a  servi  en  rien  aux  chefs  mêmes  de  la  Réforme 
pour  rédiger  leur  symbole  dogmatique. 

Je  crois  superflu  maintenant  de  parler  en  particu- 
lier des  deux  autres  coryphées  du  protestantisme, 
Zwingle  et  Calvin,  puisqu'on  sait  que  ceux-ci  ne 
firent  que  suivre  les  traces  du  premier  réformateur. 
Il  est  vrai  qu'ils  se  sont  écartés  sur  quelques  points  de 
l'enseignement  de  Luther  ;  mais,  quant  à  la  méthode 
et  à  la  pratique,  leur  conduite  a  été  la  même.  Zwingle, 
au  lieu  de  prendre  dans  l'Écriture  son  point  de  diver- 
gence d'avec  Luther,  se  trouva  dans  une  étrange 
perplexité ,  comme  il  le  rapporte  lui-même .  sur  le 
moyen  dont  il  pourrait  concilier  son  nouveau  dogma- 
tisme avec  les  paroles  précises  de  l'Écriture,  et  il  ne 
trouva  ce  moyen  que  par  ce  que  lui  suggéra  un  esprit, 
dont  il  n'a  su  dire  s'il  lui  avait  apparu  blanc  ou 


—    313  — 

noir  (1).  Tout  nous  porte  à  reconnaître  dans  cet  esprit 
le  même  qui  convainquit  Luther:  de  sorte  que  c'est 
également  Satan  qui  apprit  aux  deux  coryphées  de 
la  Réforme  à  rejeter,  l'un  la  vérité  du  sacrifice,  l'au- 
tre la  présence  réelle  de  Jésus-Christ  dans  l'Eucha- 
ristie. Calvin  n'a  l'ait  que  donner  une  nouvelle  forme 
à  la  doctrine  de  l'un  et  de  l'autre,  et  par  conséquent, 
il  est  inutile  de  parler  de  lui  pour  ce  qui  concerne  la 
règle  de  foi. 

Il  reste  donc  à  conclure  de  ce  que  nous  avons  d il 
jusqu'ici,  que  la  nouvelle  règle  de  foi  a  été  contredite 
par  lous  les  réformateurs,  et  que  c'est  sans  la  consul- 
ter qu'ils  ont  entrepris  leur  réforme. 

(1)  C'est  ce  qu'il  rapporte  dans  son  ouvrage  intit:  Subsidium 
de  Eucharistia,  où  il  dit,  qu'après  avoir  inutilement  disputé  à 
Zurich  contre   un  notaire,   pour  prouver  que  le  mot  est  a  te 

même  sens  que  le  mot  signi/icat,  il  lui  apparut  la  nuit  suivante 
un  esprit:  /ter  autem  an  albus  fuerit  non  me/m/w,qui  lui  sug- 
géra le  texte  de  l'Exode,  xni,  2,  Hic  est  phase  [id  est  transit  us) 
Domini,  et  qu'avec  ce  texte  en  main  il  remporta  le  lendemain 
la  victoire.  Voir  Bellarmin,  De  Eucharistia,  1.  1,  c.  8. 


—  314   - 


ARTICLE  IV. 


Considérée  historiquement,  la  règle  rationnelle  pro- 
testante n'a  point  été  observée  dans  la  pratique  par  les 
protestants  eux-mêmes. 

Observations  préliminaires  —  Preuve  générale  et  à  priori.  — 
Les  savants  prouvent  par  leur  conduite  qu'ils  ne  sont  pas 
protestants  en  vertu  de  la  nouvelle  règle.  —  Faits  à  l'appui 
—  Même  chose  se  prouve  de  ceux  qui  passent  du  catholi- 
cisme à  quelque  secte  protestante.  —  La  même  preuve  s'ap- 
plique aux  ministres  respectifs  dos  diverses  sectes ,  —  et  de 
même  à  tout  le  peuple,  —  pomi' époque  où  naquit  la  prétendue 
Réforme, — et  pour  les  générations  qui  sont  venues  depuis.— 
Différence  fondamentale  entre  le  catholique  et  le  protestant 
sous  le  rapport  de  leur  règle  respective  de  foi.  —  Personne 
n'est  protestant  en  vertu  de  la  règle  du  libre  examen. 

Ayant  entrepris  de  prouver  de  tous  les  protestants 
qu'ils  ne  sont  point  tels  en  vertu  de  la  règle  de  foi 
qui  fait  le  caractère  distinctif,  en  même  temps  que  le 
principe  essentiel  et  fondamental  du  protestantisme, 
c'est-à-dire  par  l'interprétation  libre  et  indépendant»' 
qu'ils  auraient  faite  de  la  Bible,  et  par  la  conviction 
qu'ils  se  seraient  formée  ou  qu'ils  peuvent  se  former  en 
la  lisant,  il  me  reste,  après  l'avoir  fait  voir  des  chefs 
mêmes  de  leur  réforme,  à  le  démontrer  de  la  même 
manière  des  trois  autres  classes  entre  lesquelles  nous 
les  avons  partagés,  pour  que  la  démonstration  de 
notre  thèse  soit  complète.  Ces  trois  classes  qu'il  nous 
reste  maintenant  à  parcourir  se  composent  des  savants. 


—  315  — 

des  ministres  et  du  peuple.  Or,  qu'aucune  d'elles  m 
soit  entrée  dans  le  protestantisme  en  vertu  de  la  règle 
du  protestantisme  même,  c'est  ce  qui  va  nous  être 
très  facile  à  prouver  tant  à  priori,  qu'à  posteriori, 
c'est-à-dire,  et  par  la  théorie  et  par  la  pratique. 

Et  pour  commencer  par  la  preuve  à  priori,  il  faut 
observer  avant  tout  que  le  mot  de  protestantisme  est 
un  terme  générique,  comprenant  dans  sa  significa- 
tion synthétique  un  nombre  presque  infini  de  sectes 
rivales  les  unes  des  autres.  Or,  comme  Fa  judicieuse- 
ment remarqué  un  savant  anglais,  les  fréquentes  dis- 
putes qu'ont  entre  elles  toutes  ces  sectes  diverses,  les 
dispositions  hostiles  qu'elles  se  manifestent  respecti- 
vement, sont  un  très  fort  obstacle  à  ce  qu'elles  s'en- 
quièrenl  delà  vérité  avec  une  parfaite  impartialité.  Peu 
d'entre  elles,  pour  ne  pas  dire  moins  encore,  ont  formé 
leurs  croyances  purement  sur  les  oracles  divins,  par 
l'étude  libre  de  tout  préjugé,  comme  de  toute  auto- 
rité, qu'ils  en  auraient  faite;  mais  elles  les  ont  héri- 
tées toutes  à  peu  près  de  quelque  chef  particulier  qui, 
dèsle  principe  de  la  Réforme,  a  formé  sa  foi  et  ré- 
glé sa  discipline  au  plus  fort  de  l'ardeur,  ou  de  la 
fureur  pour  mieux  dire,  des  luttes  théologiques.  A  dé- 
faut du  Nouveau  Testament,  qui  n'était  pas  suffi- 
samment explicite,  on  inventa  des  termes  pour  ex- 
clure l'erreur  ou  définir  plus  exactement  ce  qu'on  pre- 
nait pour  la  vérité  :  et  c'est  sur  ces  sortes  de  for- 
mules qu'ont  été  comme  greffées  les  communions  et 


—  316  — 

les  croyances  :  croyances  qui  parfois  ne  répondent 
guère  peut -être  à  la  divine  simplicité  de  l'Évan- 
gile (1). 

La  raison  intrinsèque  d'un  pareil  procédé  nous  est 
suggérée  ensuite  par  un  autre  écrivain  anglais  dans 
le  passage  que  voici  :  «  Il  y  a  des  gens  qui  disent  : 
Nous  ne  voulons  pas  être  esclaves  des  préjugés; 
nous  voulons  lire  et  penser,  et  interpréter  la  Bible 
par  nous-mêmes,  avec  notre  sens  commun,  et  non 
avec  le  pédantisme  étudié  des  commentateurs.  Ces 
gens-là  sont  dans  une  grande  illusion.  Car  ils  ont 
beau  faire,  ils  n'arriveront  jamais  à  penser  ou  à  in- 
terpréter par  eux-mêmes.  Ils  tournent  dans  un  la- 
byrinthe d'où  ils  ne  peuvent  sortir.  Leurs  notions , 
leurs  sentiments ,  leurs  associations  ne  sont  point  à 
eux  :  ils  ont  tout  reçu  des  autres,  ou  de  leur  position 
par  rapport  à  eux.  Toutes  leurs  idées  sont  différentes 
de  celles  qu'ils  auraient  eues,  s'ils  eussent  été  élevés 
dans  d'autres  temps  ou  dans  une  autre  société.  Les 
opinions  de  leur  temps  et  de  leur  société  sont  pour 
eux  des  commentateurs  des  plus  dogmatiques;  et  ù 
chaque  instant,  sans  qu'ils  s'en  aperçoivent  ou  qu'ils 
en  aient  la  moindre  défiance,  ils  s'imbibent  l'esprit 
de  préjugés  qu'ils  ne  considèrent  point  ainsi.   Tout 


(1)  An  adress  to  the  Rev.  Carey  on  his  désignation  as  a 

Christian  missionary  to  India,  by  Robert  Hall,  third  edit..  Lei- 
cester,  1816.  p.  28. 


—  317  — 
se  réduira  pour  eux  à  faire  le  choix,  on  de  s'en  tenir 
à  ce  commentateur,  ou  de  faire  la  comparaison  de 
ses  opinions  avec  celles  d'autres  commentateurs,  d'une 
époque  et  d'une  société  différentes. 

«  Oseront-ils  dire  que,  si  un  païen  homme  du  peuple. 
grossier  et  sans  instruction,  prenait  en  main  la  Bible, 
il  la  trouverait  aussi  claire,  aussi  complètement  in- 
telligible? Ne  serait-elle  pas  pour  lui  un  amas  de 
ni\  stores  depuis  la  première  page  jusqu'à  la  dernière? 
Et  pourquoi?  Parce  qu'il  ne  serait  pas  familiarisé 
avec  des  centaines  d'expressions  et  de  phrases,  que 
d'autres  de  la  même  classe  se  sont  rendues  familières 
à  force  de  se  les  entendre  répéter.  Or,  cette  familia- 
rité ou  cette  habitude  contractée  est  un  préjugé,  et 
un  préjugé  assez  grotesque,  qui  est  comme  les  autres 
accompagné  d'idées,  ou  de  ce  qui  en  tient  lieu.  Si 
c'est  le  premier  cas,  ces  idées  forment  un  préjugé 
dont  on  se  pénètre  sans  s'en  apercevoir,  et  par  con- 
séquent à  l'aventure,  à  quelque  source  que  le  hasard. 
et  non  notre  propre  volonté,  les  ait  puisées  pour  nous. 
«  Quelqu'un  lit  le  verset  :  Toutcequevous  lierez  Me . 
et  passe  outre,  comme  si  ses  yeux  n'avaient  rien  vu  sur 
quoi  s'arrêter.  11  n'y  voit  rien  de  digne  d'attention, 
tout  y  est  très  clair.  —  C'est  un  pur  orientalisme,  ou  un 
hébraïsme,  ou  une  manière  énergique  de  s'exprimer 
pour  assurer  les  fidèles  de  l'assistance  du  Chris!.  Or, 
que  sait-il  en  l'ail  d'orientalismes  ou  d'hébraïsmes? 
Ou  bien,  a-t-il  jamais  trouvé  par  sa  propre  expérience 


—  318  — 

ces  manières  énergiques  de  s'exprimer?  Si  quelque 
ami  lui  avait  dit  :  Toute  dette  que  vous  contracterez, 
je  l'acquitterai,  et  qu'il  fût  venu  à  contracter  des 
dettes  sur  cette  assurance,  serait-il  content  de  s'en- 
tendre donner  pour  explication  que  ces  paroles  ne 
voulaient  pas  dire  plus  qu'une  bonne  volonté  énergi- 
quement  exprimée?  Non,  ces  manières  énergiques 
de  parler  ne  sont  pas  de  ces  choses  que  les  hommes 
trouvent  d'eux-mêmes  ;  et  jamais  elles  ne  leur  vien- 
draient à  l'esprit,  si  d'autres  ne  les  y  avaient  impri- 
mées. Quelqu'un  (ils  ne  se  rappellent  plus  qui)  leur 
a  dit  une  fois  (ils  ont  oublié  quand)  que  c'était  là 
une  manière  énergique  de  s'exprimer;  ils  ne  se  sont 
jamais  donné  la  peine  de  chercher  si  ce  quelqu'un 
disait  bien  ou  mal  dans  ce  moment;  ils  ont  totale- 
ment oublié  la  circonstance  ou  l'occasion  ;  mais  cette 
manière  d'interpréter  erre  flottante  dans  leur  pen- 
sée, et  ils  la  prennent  pour  un  produit  de  leur  bon 
sens,  et  non  pas  du  tout  pour  un  préjugé  (1).  »  (ir- 
réflexions, aussi  justes  que  profondes,  sont  inattaqua- 
bles, et  doivent  convaincre  toute  personne  sensée  qui 
les  pèse  attentivement. 

Mais  il  est  temps  de  passer  de  la  théorie  à  la  pra- 
tique et  du  général  au  particulier,  en  appliquant  nos 
observations  à  chacune  des  trois  classes  qu'il  none 


(1)  Remains  of  the  late  Rev.  Richaed  Hureell  Froude. 
part,  the  second,  t.  î,  c.  4,  p.  89-90.  Cet  auteur  était  puséyBte. 


—  310  — 

reste  à  passer  en  revue.  La  première  de  ces  trois 
comprend,  comme  nous  en  sommes  convenu,  les 
savants  et  les  lettrés.  Or  j'affirme,  sans  hésiter,  que 
cette  classe  elle-même  n'est  pas  du  tout  protestante 
en  vertu  de  la  règle  proclamée,  et  voici  comme  je  le 
prouve.  Les  savants  et  les  lettrés  ont  été  protestants 
;i\;int  (lY-tre  savants  (je  parle,  comme  on  le  voit,  des 
savants  nés  et  élevés  dans  le  protestantisme,  car  pour 
les  autres,  j'en  traiterai  à  part);  et  par  conséquent, 
il  es!  évident  qu'ils  ne  sont  pas  devenus  protestants 
par  l'étude  qu'ils  ont  faite  de  l'Écriture.  Il  est  vrai 
qu'en  avançant  dans  la  connaissance  des  langues,  de 
l'archéologie,  de  l'exégèse  biblique,  ils  ont  persévéré 
et  se  sont  fixés  dans  le  protestantisme.  Mais  qui  ne 
sait  l'influence  des  préjugés  de  l'enfance,  des  pre- 
mières idées  de  la  jeunesse  sur  l'avenir  de  toute  In  \  ie? 
On  connaît  ce  vers  d'Horace  qui  compare  les  esprits 
des  jeunes  gens  à  des  vases  d'argile,  qui  retiennent 
longtemps  l'odeur  de  la  liqueur  dont  on  les  a  rem- 
plis une  première  fois  (1) .  Si,  au  lieu  d'avoir  reçu  leur 
première  instruction  du  protestantisme,  ils  l'avaient 
puisée  dans  le  catholicisme,  il  n'y  a  pas  de  doute 
Qu'ils  seraient  catholiques.  Si  le  célèbre  Newton  était 
né  quelques  siècles  plus  tôt,  et  à  cette  époque  où 


(1)    Q,uo  semel  est  imbuta  recens,  servabit  odorem 
Testa  diu. 

Hor.  De  arte  poeticâ. 


—  320  — 

l'Angleterre  était  si  dévouée  au  Saint-Siège,  il  n'au- 
rait  assurément  pas  cherché  et  beaucoup  moins  trouvé 
dans  l'Apocalypse  que  Pévêque  de  Rome  était  l'An- 
téchrist. Et  ce  n'est  pas  merveille  que  ces  savants 
trouvent  aussi  le  protestantisme  dans  la  Bible,  puis- 
que chacun  y  trouve  ce  que  ses  propres  tendances, 
ses  goûts,  ses  penchants,  ses  affections  lui  font  dési- 
rer d'y  trouver. 

Que  tout  cela  soit  comme  je  l'affirme,  c'est  ce  que 
je  vais  prouver  démonstrativement.  Si  on  lisait  l'Écri- 
ture uniquement  pour  y  chercher  la  vérité,  avec  un 
esprit  libre  de  préventions  comme  de  préjugés  d'en- 
fance ou  de  jeunesse,  serait-il  jamais  possible  que 
chaque  savant  en  particulier  y  trouvât  uniquement 
les  erreurs,  ou  si  l'on  veut,  les  doctrines  exclusives 
de  sa  propre  communion  :  par  exemple,  que  l'angli- 
can y  lût,  comme  doctrines  propres  de  la  Bible,  les 
trcnle-neuf  articles  de  son  symbole;  le  calviniste,  sa 
désolante  doctrine  de  la  prédestination  absolue  à  la 
damnation  éternelle,  indépendamment  de  toute  pré- 
vision de  mérites,  l'inamissibilité  de  la  justice,  le  corps 
de  Jésus-Christ  seulement  en  figure  dans  l'Eucharis- 
tie ;  le  luthérien,  à  son  tour,  son  dogme  de  In  lui  seule 
justifiante,  le  sert  arbitre,  l'impanation:  le  quaker, set 
visions  particulières;  le  jumperiste,  ses  sauts  et  ses 
bonds:  l'antinomien,  l'abolition  de  la  loi  morale;  le 
presbytérien,  ses  prêtres;  les  épiscopaux,  leurs  évo- 
ques, etc.  ?  Et  pourtant, c'esl  un  lait  historique  incon- 


—  321    - 

testable,  que  les  savants  de  chaque  communion  pro- 
testante des  temps  passés  comme  de  l'époque  actuelle, 
ont  uniquement  lu  dans  la  Bible  chacun  les  articles 
de  doctrine  qu'ils  avaient  professés  dès  leur  enfance: 
et  c'est  ce  que  prouvent  amplement  tant  d'énormes 
ouvrages  de  polémique  qu'ils  ont  publiés.  Et  ce  n'est 
pas  tout;  mais  ils  y  ont  lu  de  plus,  chacun  à  leur  ma- 
nière, la  condamnation  de  toute  autre  doctrine  profes- 
sée par  les  sectes  rivales  de  la  leur.  Or,  est-ce  une 
chose  possible  que  ce  phénomène?  Je  pourrais  pous- 
ser mon  argumentation  plus  loin  ;  mais  ce  que  j'ai 
dit  ici  me  semble  suffire  pour  convaincre  toute  per- 
sonne tant  soit  peu  sensée,  que  pas  même  les  savants 
et  les  lettrés  ne  sont  protestants  en  vertu  de  la  règle 
de  foi  du  protestantisme. 

Mais  que  devra-t-on  dire  cependant  des  savants  et 
des  lettrés  qui  passent  du  catholicisme  au  protestan- 
tisme ?  Eux  du  moins,  ils  se  seront  décidés  à  ce  change- 
ment d'après  l'étude  qu'ils  auront  faite  par  eux-mêmes 
de  la  Bible?  Pas  davantage.  Laissons  de  côté  les 
causes  morales  qui.  autant  que  les  dispositions  scienti- 
fiques, ont  influé  plus  que  toute  autre,  ou  même,  a  par- 
ler franchement ,  ont  influé  seules  sur  leur  choix  : 
nous  reviendrons  plus  tard  en  particulier  sur  ces  causes 
morales,  et  les  preuves  que  nous  en  donnerons  seront 
péremptoires  et  décisives  :  au  fait,  si  la  détermination 
prise  par  ces  hommes  de  changer  de  religion  est  le 
résultai  «le   l'examen  que  chacun  d'eux  a  t'ait  de  la 

T.  I.  21 


—  3-22  — 

Bible,  comment  se  fait-il  que  chacun  d'eux  n'ait  lu 
dans  T Écriture  que  les  articles  qui  se  trouvent  pro- 
fessés dans  la  communion  où  il  trouve  son  compte? 
Si,  par  exemple,  ils  habitent  l'Allemagne,  ils  trouvent 
dans  la  Bible  le  luthéranisme  pur  ;  si  c'est  la  France, 
ils  y  trouvent,  au  contraire,  le  pur  calvinisme  ;  en  An- 
gleterre, ils  y  trouveront  toute  pure  l'ÉglisQlégalea\  <■<■ 
ses  trente-neuf  articles  sanctionnés  par  le  Parlement. 
Cette  observation  se  confirme  à  merveille  par  le  fait 
tout  récent  d'un  individu  qui,  après  avoir  pensé  faire 
fortune  en  Suisse  en  y  professant  le  zwinglianisme,  se 
voyant  trompé  dans  son  attente,  ne  trouva  plus  cette 
doctrine  dans  la  Bible,  et  en  conséquence,  passa  en 
France,  où  il  espérait  avoir  meilleur  sort,  et  vit  tout 
de  suite  que  la  Bible  ne  contenait  que  le  pur  calvi- 
nisme ;  heureusement  encore  qu'il  fit    rencontre  en 
Angleterre  d'une  femme  pourvue  d'une  riche  dot ,  et 
alors,  reprenant  la  Bible  et  y  portant  une  attention 
plus  sérieuse,  il  vit  clairement  qu'il  s'était  trompé  la 
seconde  fois  comme  la  première,  et,  découvrant  sans 
peine  que  la  Bible  ne  contenait  en  réalité  que  le  simple 
anglicanisme  légal,  il  recorrigea  joyeusement  son  er- 
reur. Or.  qui  aura  le  courage  d'alïirmerque  des  gens 
•  I    cette  espèce  se  soient  faits  protestants  par  suite  de 
leurs  recherches  scientifiques  ou  de  l'examen  appro- 
fondi de  la  Bible,  ou  ce  qui  revient  au  même,  en 
vertu  de  la  règle  de  foi  du  protestantisme? 

L'autre  classe  a  passa  maintenant  en  revue  em- 


—  323  — 

brasse  les  ministres  de  toutes  les  communions  protes- 
tantes; et  j'affirme  do  ceux-ci  avec  une  égale  assu- 
rance, qu'aucun  d'eux  n'est  protestant  par  l'emploi  de 
la  règle  du  libre  examen,  puisque  le  raisonnement 
que  nous  faisions  tout  à  l'heure  par  rapport  aux  vi- 
vants et  aux  lettrés  s'applique  de  même  à  ceux-ci  :  s'il 
y  a  une  différence,  c'est  que  la  même  observation  a 
une  force  encore  plus  grande  par  rapport  aux  minis- 
tres de  toute  communion.  Destinés,  pour  la  plupart 
du  moins,  au  ministère  dès  leurs  jeunes  années,  ils 
•lit  appliqués  à  l'étude  en  vue  déjà  de  servir  la 
secte  à  laquelle  ils  appartiennent;  on  les  y  dirige  de 
manière  à  ce  qu'avec  le  temps,  ils  acquièrent  les  con- 
naissances absolument  requises  pour  prêcher  la  doc- 
Irine  reçue  parmi  eux,  et  au  besoin,  pour  la  défendre. 
Il  y  a  ping  :  ils  savent  fort  bien  que  s'ils  tenaient  oti 
professaient  une  autre  doctrine  que  celle  de  leur  pro- 
pre communion,  on  les  jugerait  incapables  de  l'emploi 
auquel  ils  aspirent,  et  que  dès  lors  ils  perdraient  la 
séduisante  et  attrayante  perspective  des  appointe- 
ments considérables  ou  des  honneurs  qui  les  atten- 
dent. Que  s'ils  se  trouvent  déjà  investis  des  fonctions 
de  ministres,  leur  changement  de  doctrine  leur  atti- 
rerait sur-le-champ  leur  destitution.  Qu'arrive-t-il 
en  conséquence?  11  en  résulte  qu'à  la  première  In- 
due de  la  Bible,  ils  y  trouvent  bientôt  l'un  après 
l'autre  tous  les  articles  dogmatiques  de  la  commu- 
nion dont  ils  font   partie,  sans  élever  le   moindre 


—  324-  - 

doute,  et  sans  se  permettre  la  plus  légère  hésitation. 
Tous  y  lisent  en  général  que  Rome  chrétienne  est 
la  Babylone  et  la  prostituée  qui  séduit  les  nations  ; 
que  le  culte  et  l'invocation  des  Saints  n'est  qu'une 
idolâtrie  ;  qu'il  n'y  a  que  deux  sacrements,  et  pas  da- 
vantage, qui  aient  été  institués  par  Jésus-Christ  ;  que 
le  célibat  ecclésiastique  et  religieux  est  une  pratique 
impossible  et  abominable.  Outre  ces  articles,  que  tous 
y  lisent  de  concert,  chacun  y  lit  en  particulier  les  ar- 
ticles spéciaux  par  lesquels  une  communion  se  distin- 
gue de  l'autre,  selon  qu'on  se  trouve  ou  luthérien, 
ou  calviniste,  ou  baptiste,  ou  congrégationaliste ,  ou 
épiscopal,  ou  socinien,  ou  swédenborgien,  ou  morave. 
ou  jumperiste,  ou  quaker,  ou  obscénité,  etc.,  etc.  ;  et 
chacun  est  tout  disposé,  est  tout  prêt  à  jurer  et  à  cer- 
tifier avec  tous  les  serments  les  plus  redoutables,  que 
chacun  des  articles  de  sa  propre  communion  se  lit 
exclusivement  et  en  termes  formels  dans  le  livre  sa- 
cré. Et  s'ils  sont  dévots  et  animés  de  zèle,  on  les  en- 
tend tous  les  dimanches  déclamer  du  haut  de  leurs 
sièges  contre  les  aveugles  qui  ne  savent  ou  ne  veulent 
pas  voir  dans  la  Bible  des  vérités  si  éclatantes  de 
lumière,  et  sur  lesquelles  il  est  impossible  d'élever  un 
seul  doute  raisonnable.  Je  demande  donc  encore  une 
t'ois,  quel  est  l'homme  sage  nu  sensé,  ou  doué  seule- 
ment de  sens  commun,  qui  ose  affirmer  que  tous  ces 
ministres  soient  devenus  protestants  en  se  laissant 
persuader  par  la  simple  lecture  de  la  Bible,  ou  par  la 


-  3-25  — 
règle  de  foi  du  protestantisme  ?  Pour  moi,  je  le  répète, 
je  ne  pense  pas  qu'il  y  en  ait  un  seul. 

Ici  trou  vont  bien  leur  application  les  paroles  pro- 
fondes de  Balmès  que  nous  allons  transcrire  :  «  A 
chaque  époque  se  présentent  en  très  petit  nombre 
quelques  esprits  privilégiés  qui,  s' élevant  par  leur' 
essor  au-dessus  de  tous  les  autres,  servent  ;i  tous  de 
guides  dans  les  différentes  carrières;  derrière  eux, 
une  tourbe  nombreuse  qui  se  dit  savante  se  précipite, 
et,  fixant  les  yeux  sur  l'étendard  arboré,  se  presse  ha le- 
tante  ;>  leur  suite.  El,  cependant,  chose  singulière  ! 
tous  crient  à  l'indépendance,  tous  s'enorgueillissent 
de  suivre  cette  voie  nouvelle  :  on  dirait  qu'ils  l'ont 
découverte,  et  qu'ils  y  marchent  guidés  uniquement 
par  leurs  propres  lumières  et  leurs  propres  inspira- 
tions. Le  besoin,  le  goût,  ou  mille  autres  circonstan- 
ces nous  conduisent  à  cultiver  telle  ou  telle  branche 
de  connaissances  ;  notre  faiblesse  nous  dit  continuel- 
lement que  la  force  créatrice  ne  nous  est  pas  donnée. . . 
Mais  nous  nous  flattons  d'avoir  quelque  part  à  la 
gloire  du  chef  illustre  dont  nous  suivons  le  drapeau. 
Nous  parvenons  même  quelquefois  à  nous  per- 
suader que  nous  no  militons  sous  la  bannière  de 
personne,  et  nous  rendons  hommage  à  nos  convic- 
tions, lorsqu'on  réalité  nous  ne  sommes  que  les  pro- 
sélytes des  doctrines  d' autrui»  (1). 

'1    Balmès,  Le  protestantisme  i  omparé  avec  le  catholicismt . 


—  326  — 

11  nous  reste  à  parler  de  la  troisième  et  dernière 
classe,  qui  se  compose  du  commun  du  peuple  protes- 
tant. Ce  peuple  peut  se  considérer,  ou  dans  le  premier 
établissement  de  la  Réforme,  ou  dans  les  générations 
qui  l'ont  embrassée  depuis.  Eh  bien,  je  puis  affirmer 
que  ni  dans  le  premier  état  de  choses,  ni  dans  le  se- 
cond, le  peuple  n'a  embrassé  la  réforme,  ou  professé 
le  protestantisme,  par  la  conviction  qu'il  se  soit  formée 
de  sa  vérité  à  la  lecture  et  d'après  l'examen  de  la 
Bible.  Il  ne  l'a  point  fait  dans  le  premier  état  du  pro- 
testantisme ;  car  si  le  peuple  n'avait  eu  devant  lui  les 
chefe  de  la  Réforme  qui,  les  premiers,  imaginèrent  et 
proclamèrent  le  principe  du  libre  examen  et  de  l'in- 
terprétation individuelle,  jamais  il  n'y  aurait  pensé, 
comme  jamais,  en  effet,  il  n'y  pensa.  Je  ne  fais  ici 
que  constater  un  fait  historique.  Luther,  comme  je 
l'ai  déjà  dit,  en  fut  le  premier  inventeur.  Mais,  pas 
même  depuis  cette  proclamation,  le  peuple  n'est  de- 
venu protestant  par  suite  de  la  lecture  qu'il  aurait 
faite  de  la  Bible,  et  la  raison  en  est  très  simple  :  eY-f 
qu'il  n'a  pu  trouver  dans  l'Écriture  un  principe  qui 
n'y  est  pas  :  on  ne  l'y  lit  en  aucun  endroit ,  du  moins 
en  termes  explicites,  comme  il  le  faudrait  pour  un 
principe  fondamental,  pour  une  règle  suprême:  et 
pour  deux  ou  trois  passages  violemment  Interprétés 

i,  c.  5,  p.  81,    trad.   de   Blanche,  Paris.  1842;  trad    ital.  du 
cardinal  Orioli,  p.  7S-79.  Rome,  1845. 


—  3-27  — 

en  sa  faveur,  et  qui  certainement  ne  sont  point  com- 
pris par  le  peuple,  on  en  rencontre  une  centaine  de 
trèfl  claire,  et  dont  le  sens  se  présente  de  lui-même, 
qui  disent  le  contraire. 

Et  que  la  chose  soit  ainsi,  le  fait  même  le  démontre, 
puisque  jamais  aucun  de  tant  de  millions,  soit  de  ca- 
tholiques, soit  d'hérétiques  qui  ont  précédé  la  Réforme 
pendant  quinze  siècles  entiers,  ne  l'a  trouvé  dans  la 
Bible.  11  y  a  plus  :  c'est  que  le  peuple  fut  toujours 
étranger  aux  disputes  qui  commencèrent  à  s'élever 
dans  la  première  moitié  du  \vie  siècle  ;  et,  si  vous  en 
excepte/  les  coryphées  des  divers  partis,  il  n'y  avait 
personne  qui  sût,  à  proprement  parler,  de  quelles 
questions  il  B'agissait.  Les  chefs,  ou  par  eux-mêmes 
ou  par  leurs  agents,  s'occupaient  uniquement  à  sou- 
lever les  passions  du  peuple  contre  le  pape,  contre 
les  évêques,  contre  le  clergé  inférieur,  et  spéciale- 
ment contre  l'état  religieux  :  ils  en  exagéraient  les 
abus,  le  faste,  les  dissolution.'-,  les  richesses (4)  :  c'est 
par  là  qu'on  se  mil  à  ébranler  les  masses:  mais  nous 
traiterons  ailleurs  ce  sujet. 

En  dépit  de  ces  provocation-,  ce  ne  fut  que  comme 
malgré  lui  que  le  peuple,  dans  l'esprit  duquel  le 
principe  de  l'autorité  de  I*  Église  ou  d«  catholicisme 
était   toujours  profondément  enraciné,  se  trouva  en- 


!    Voir  A.UDIN,  Histoire  de  la  oie  de  Luther,  t.  n.  p.  -^  et 
suiv.,  p  332-334,  ft  dans  d'autres  endroits  encuro. 


—  328  — 
traîné  et  comme  enveloppé  dans  la  révolte  contre 
l'Église  par  le  tourbillon  des  révolutions  politiques 
et  par  les  princes  qui  y  avaient  intérêt  (1).  En  plu- 
sieurs pays  même,  les  populations  opposèrent  la  plus 
forte  résistance  à  main  armée  ;  et  il  fallut  user  de  vio- 
lence ou  jouer  de  ruse,  pour  les  vaincre  ou  les  trom- 
per. On  mit  tout  en  œuvre  dans  ce  but,  mensonges, 
calomnies,  fraudes,  impostures  de  toutes  sortes,  au 
point  qu'on  a  fait  là-dessus  des  traités  entiers  ("2), 
comme  nous  le  dirons  en  son  lieu.  Et  même  alors, 
beaucoup  de  ces  malheureux  peuples  gémirent  d< 
trouver  dans  la  nécessité  de  professer  une  religion 
qui  ne  répondait  ni  à  leurs  affections  ni  à  leurs 
croyances.  Enfin,  un  argument  péremptoire  pour  tout 
ce  que  j'ai  affirmé  sur  ce  sujet,  c'est  que  les  chefs  ne 
distribuèrent  les  Bibles  au  peuple,  après  les  avoir 
traduites  en  langue  vulgaire,  qu'à  une  époque  où  le 
peuple  était  déjà  dans  les  filets  du  protestantisme. 
Donc  le  peuple  ne  fut  point  amené  à  embrasser  le 
protestantisme  par  la  conviction  qu'il  se  serait  for- 
mée à  lui-même  en  lisant  la  Bible,  à  moins  qu'on  ne 
veuille  soutenir  que  l'eifet  a  précédé  la  cause. 

On  peut  encore  bien  moins  dire  que  ce  soit  la  lec- 
ture de  la  Bible  qui  ait  protestantisé  le  peuple  dans 

l    Voir  l'Introduction  de  lu  Réforme  à  Genève,  de  Magnin, 
et  le  Coup  d'œil  sur  l'histoire  du  calvinisme  ou  France,  par 

M.  ROISSELET  DE  SaITUÈRF.s. 

\2  Voir  Simonjs  Dr  fraudions  hxreticorum 


—  329  — 

ges  suivante.  Car  i!  est  dans  la  bature  des  choses 

que,  lorsqu'il  s'est  t'ait  une  révolution  politique  ou  re- 
ligieuse, passé  la  première  génération  elle  s* affer- 
misse dans  les  générations  suivantes,  et  se  change, 
pour  ainsi  dire,  en  habitude  et  en  nature.  On  voil 
alors  présider  à  la  formation  de  la  génération  qui  suit 
hi  première,  un  tel  concours  de  causes  influentes*  que 
sa  physionomie  en  est,  pour  ainsi  dire,  ei  comme 
ssairemenl  déterminée.  Ces  causes  sont .  par 
exemple,  l'éducation  domestique,  les  écoles  publi- 
ques,  les  prédications,  les  offices  religieux,  l'exemple 
général,  les  relations  d'amitié,  de  parenté,  d'inté- 
rêts, de  dignités  ou  d'emplois,  ei  beaucoup  d'autres 
semblables,  qui,  réunies  en  un  faisceau,  agissent  avec- 
une  telle  force  sur  l'àme  tendre  des  jeunes  gens,  qu'ils 
ne  peuvent  se  soustraire  à  leur  empire.  Ce  qui  le 
prouve,  ce  sont  les  disposition-  où  se  trouvent  ces 
mêmes  populations  au  bout  seulement  d'un  demi- 
siècle,  et  qui  sont  toutes  différentes  de  celles  où  elles 
étaient  à  l'époque  où  cette  révolution  a  éclaté.  Alors 
ce  n'était  qu'à  contre-cœur,  et  avec  une  secrète 
répugnance,  que  la  meilleure  partie  de  ce  peuple  se 
trouvait  comme  emportée  par  le  torrent  ;  maintenant, 
c'est  cette  même  partie  de  la  population  fjui  se  mon- 
tre la  plus  attachée  à  cette  réforme,  la  plus  intraita- 
ble, la  plus  piétiste,  comme  on  dit.  prête  à  se  faire 
tailler  en  pièces,  plutôt  que  de  s'écarter  d'une  ligne 
des  doctrines  de  la  sectf»  h  laquelle  elle  appartient. 


—  330  — 
Après  cela,  qu'on  leur  mette  en  main  la  Bible,  parti» 
commentée  au  moyen  d'une  version,  qui  insinue  et 
infiltre,  pour  ainsi  dire,  les  doctrines  que  Ton  veut 
faire  apprendre  (1);  partie  commentée  au  moyen 
d'apostilles,  ou  de  vive  voix  par  les  maîtres  d'école  : 
et  c'est  pour  cette  fin  qu'on  voit  (2)  les  protestant.- 
de  nos  jours  propager  avec  tant  de  zèle  cette  insti- 
tution; ou  enfin,  commentée  aussi  de  vive  voix  par 

(1)  Voir  ki  Lecture  de  la  Bible,  par  Mgr  Malou.  t.  u,  p.  •,<»;. 
édition  de  Louvain,  où  se  lisent  ces  paroles  remarquables  : 
«•  Une  version  de  la  sainte  Bible  n'est  en  réalité  qu'un  commen- 
taire des  croyances  que  le  traducteur  a  trouvées  dans  son 
Église  :  celui  qui  traduit  la  parole  de  Dieu  imprime  nécessai- 
rement le  type  de  sa  foi  à  la  version  qu'il  élabore.  Il  subit 
malgré  lui  l'empire  de  son  symbole,  et  l'ait  passer  dans  sa  tra- 
duction tous  les  dogmes  de  sa  communion.  S'il  est  attaché  à  sa 
foi,  pénétré  des  doctrines  de  sa  secte,  il  adaptera  la  parole  de 
Dieu  à  ses  croyances,  et  fera  ressortir  clans  les  Écriture- 
dogmes  qu'il  croira  y  avoir  été  puisés.  ••  Non-seulement  les  ca- 
tholiques, mais  les  protestants  eux-mêmes  ont  reconnu  et  con- 
fessé qu'une  version  est  une  espèce  de  commentaire.  Voici 
comme  s'en  explique  un  de  leurs  principaux  comme  de  leurs 
plus  récents  écrivains,  Stapfer,  dans  son  ouvrage  intitulé  : 
Mélanges  philosophiques ,  littéraires,  historiques  et  religieux, 
p.  116  :  "  Une  version  est  déjà  une  espèce  de  commentaire, 
puisqu'elle  rend  l'impression  que  le  traducteur  a  reçue  d'un 
li vif.  et  qu'elle  expose  le  sens  qu'il  attache  à  chaque  pejn 
clair  ou  embarrassé.  .. 

2  Noue  en  fournirons  des  preuves  éclatantes  dans  la  troi- 
sième partie.  En  attendant,  on  peut  consulter  MAGNIN,  Histoire 
de  l'établissement  de  la  Réformt  à  Genève,  Paris,  établisse- 
ment catholique  du  Petit-Montrouge,  1844. 


—  331  - 

es  ministres  dans  leur  service  d'église,  pour  parler 
leur  langage  :  force  est  donc  pour  l' enfant  simple  et 
crédule  de  lire  et  de  trouver,  comme  sans  le  vouloir. 
son  protestantisme  dans  la  Bible.  Malheur  aux  infor- 
tunés qui  ne  le  trouveraient  pas,  ou  qui  élèveraient 
quelques  doutes  là-dessus,  ou  qui  inclineraient  vers 
le  papisme  !  Un  déluge  de  menaces,  de  punitions,  de 
mauvais  traitements  de  toute  sorte  les  forcerait  bien- 
tôt à  se  raviser,  et  à  trouver  dans  la  Bible  ce  qu'ils  n'y 
voyaient  pas.  Car  telle  est  la  liberté  d'examen  accor- 
dée môme  aux  adultes  par  le  protestantisme;  com- 
bien plus  doit-elle  l'être  aux  faibles  enfants!  Bref, 
dans  un  état  comme  dans  l'autre,  le  peuple  ni  ne 
s'est  jamais  t'ait,  ni  ne  se  faii  actuellement,  ni  ne  se  fera 
jamais  protestant  pour  avoir  suivi  ou  pour  suivre  la 
règle  du  protestantisme.  Plus  loin,  nous  trouverons 
l'occasion  de  présenter  d'autres  réflexions  non  moins 
importantes. 

Après  avoir  passé  en  revue  les  diverse-  classes  de 
ceux  qui  professent  le  protestantisme,  je  dois,  avant 
de  conclure,  résoudre  une  difficulté  qui  se  sera  sans 
doult1  offerte  à  l'esprit  du  lecteur  :  savoir,  que  les  ca- 
tholiques se  trouvent  dans  la  même  condition,  et 
qu'ils  ne  sont  de  même  catholiques  que  par  suite  de 
l'éducation  et  de  l'instruction  qu'ils  ont  reçues,  et  non 
en  vertu  d'aucun  choix  de  leur  part.  A  cela  je  ré- 
ponds que  c'est  très  vrai  :  mais  qu'il  y  a  une  différence 
fondamentale  entre  le  catholique  et  le  protestant  :  je 


-  332  — 

veux  dire  que  le  catholique  reçoit  sa  foi,  ouïes  vérités 
qu'il  a  à  croire,  de  l'autorité  infaillible  qui  les  lui  pro- 
pose conformément  à  sa  règle  ;  au  lieu  que  le  protes- 
tant pour  se  conformer  à  la  sienne  doit  se  former  à 
lui-même  sa  foi,  en  la  tirant  de  la  pure  parole  de 
Dieu,  de  la  seule  lecture  de  la  Bible,  pour  ne  pas  s'ex- 
poser au  danger  de  se  tromper,  et  qu'il  doit  s'en  assu- 
rer par  lui-même  sans  autre  guide ,  s'il  ne  veut  pas 
prendre  une  marche  inverse  de  la  règle  qu'il  professe. 
Ainsi  le  catholique,  en  recevant  les  vérités  de  foi  des 
enseignements  de  l'Église,  est  conséquent  à  lui-même 
et  se  trouve  en  parfait  accord  avec  sa  règle  ;  tandis 
que  le  protestant,  en  recevant  son  instruction  des  au- 
tres, est  inconséquent  avec  lui-même,  et  agit  en  plein 
désaccord  avec  le  principe  qui  le  fait  protestant ,  et 
sans  lequel  le  protestantisme  n'est  plus  qu'un  fan- 
tôme. Pour  justifier  ensuite  sa  foi,  il  suffît  au  catholi- 
que de  connaître  la  divinité  du  christianisme  par  les 
motifs  de  crédibilité,  parce  qu'avec  ce  secours,  il  con- 
naît déjà  l'origine  divine  de  son  Église,  qui  au  fond 
n'est  que  le  christianisme  réalisé  dans  l'histoire  et 
parvenu  jusqu'à  nous  par  la  succession  non  inter- 
rompue de  ses  pontifes  à  partir  de  son  établissement, 

Il  est  donc  rigoureusement  démontré  que  de  tant 
de  millions  de  protestants,  de  mille  et  mille  sectes 
différentes,  il  n'y  en  a  pas  un  seul,  dans  quelque 
classe  qu'on  veuille  le  ranger,  à  quelque  âge,  à  quelque 
ordre  qu'il  puisse  appartenir,  qui  soit  tel  en  vertu  de 


—  333  — 

la  règle  même  de  foi  qui  constitue  le  protestantisme. 
Que  si  Ton  veut  pourtant  que  cette  règle  ait  servi  à 
former  des  protestants,  on  pourra  dire  tout  au  plus 
qu'elle  y  a  contribué  négativement,  c'est-à-dire  pour 
la  partie  négative  du  protestantisme,  ou  pour  les  né- 
gations qu'il  introduit  dans  les  croyances  :  partie  né- 
gative, dis-je,  plus  ou  moins  étendue,  selon  que  cha- 
que secte  ou  que  chaque  individu  nie  plus  ou  moins 
des  dogmes  positifs  du  christianisme. 


—  334  — 
CHAPITRE  III. 

LA    RLGLE   RATIONNELLE   PROTESTANTE  CONSIDEREE    \l 
POINT  DE  VUE  THÉOLOGIQUE, 

ARTICLE    I 

Envisagée  théologiquement,  la  règle  rationnelle  pro- 
testante détruit  l'imité  de  la  foi  ainsi  que  l'unité  de 
communion  que  Jésus-Christ  a  établie  dans  son  Eglise. 

Le  but  de  la  venue  du  Sauveur  dans  le  monde  a  été  en  particu- 
lier d'enseigner  aux  hommes  le  précepte  de  la  charité. — Ses 
discours  et  ses  exhortations.  — Unité  de  foi  et  de  charité 
voulue  par  lui  dans  son  Église.  —  Comment  les  apôtres  ont 
prêché  l'unité  de  foi  et  de  charité.  —  Double  unité  qui  devait 
se  perpétuer  dans  l'Église  pour  tous  les  siècles  à  venir.  — 
Comment  cette  unité  s'est  réalisée  dans  l'Église.  — De  cette 
unité  dépendent  les  qualités  essentielles  de  l'Église.  — 
Elle  est  la  marque  distinctive  de  la  vraie  Église  île  Jésns- 
Christ.  —  Cette  unité  est  radicalement  détruite  par  la 
protestante.  —  Et  d'abord  l'unité  de  foi. —  Dans  le  protes- 
tantisme, tout  individu  est  à  lui-même  sa  règle  de  foi  la  plus 
prochaine  comme  la  plus  indépendante.  —  Delà  la  diversité 
infinie  des  croyances.  —  Paradoxes  de  Vinet  au  sujet  de  l'u- 
nité religieuse.  —  Le  protestantisme  s'oppose  par  sa  règle  à 
l'unité  de  charité. — Preuves  de  fait.  —  Témoignag 
Nixon  -et  d'autres 

L'union,  el  même  l'unité  des  esprits  et  des  cœurs 
parmi  les  hommes,  jusque-là  divisés  entre  eux  par 
l'orgueil  et  l'égoïsme  qui  les  dominaient,  a  été,  on  pont 


—  338  — 

le  dire,  le  but  prochain  que  s'est  principalement  pro- 
posé l'Homme-Dieu,  en  venant  dans  ce  monde  pour  la 
rédemption  du  genre  humain.  Les  actes,  les  discours, 
les  exhortations,  les  commandements  de  ce  divin  Sau- 
veur ont  tous  pour  objet  d'entretenir  la  concorde,  la 
charité  et  l'amour  mutuel  entre  ses  disciples.  Quoi  de 
plus  tendre,  déplus  pathétique,  que  ce  long  entretien 
(|iic  Notre  Seigneur  eut  avec  ses  disciples  à  la  dernière 
oèfle?  Toute  parole,  tout  accent  n'y  respire  que  cha- 
rité. Cette  ciiarité,  cet  amour  à  exercer  non-seulement  à 
l'égard  les  uns  des  autres,  mais  encore  entre  tous  ceux 
qui  dans  In  suite  croiraient  en  lui,  est  la  dernière  recom- 
mandation, le  testament,  l'héritage  que  nous  laisse  ce 
Dieu  d'amour  en  nous  faisant  ses  adieux,  près  de  s'a- 
cheminer vers  l'épreuve  douloureuse  qui  l'attendait 
sur  le  Golgotha ,  à  la  veille  d'accomplir  le  sacrifice 
qu'il  allait  faire  de  sa  vie  pour  tous  les  hommes.  «  Mon 
commandement,  leur  disait-il ,  c'est  que  vous  vous 
aimiez  les  uns  les  autres,  comme  je  vous  ai  aimés.  Ce 
que  je  vous  recommande,  c'est  de  vous  aimer  les  uns 
les  autres  »  (i).  Il  a  voulu,  de  plus,  que  cet  amour 
rtWrtuel  lut  la  marque  a  laquelle  on  put  distinguer 
des  autres  ses  véritables  disciples.  «  Je  vous  donne  un 
commandement  nouveau,  a-t-il  dit,  c'est  que  vous 
unis  aimiez  lés  uns  les  autres  comme  je  vous  ai  aimés, 
afin  que  vous  vous  aimiez  aussi  mutuellement.  C'est 

llj  JOAN.,XV,  2-7. 


-  336  - 
à  ce  signe  que  bous  reconnaîtront  que  vous  êtes  mes 
disciples,  si  vous  avez  les  uns  pour  les  autres  une  mu- 
tuelle charité  »  (1). 

Aussi  le  Sauveur  a-t-il  voulu  que  son  Église  ne  fut 
pas  simplement  unir,  mais  qu'elle  fut  une.  et  une  par 
l'unité  de  foi,  une  aussi  par  l'unité  de  charité  ou  de 
communion.  11  n'a  pas  voulu  qu'il  y  eût  de  dissentiments 
dans  la  croyance,  tous  étant  obligés  de  tenir  et  de 
professer  les  mêmes  vérités  qu'il  était  venu  enseigner 
au  monde,  et  dont  il  a  confié  la  prédication  pour  toute 
la  terre  à  ses  apôtres,  et  par  eux  à  son  Eglise  ou  au 
corps  des  pasteurs,  appelés  par  leur  moyen  à  cette 
sublime  mission.  Il  y  a  eu  par  conséquent  une  par- 
faite identité  dans  la  prédication  des  apôtres  :  celle 
de  saint  Jean  n'a  différé  en  rien  de  celle  de  saint 
Pierre,  ni  celle  de  saint  Mathieu  n'a  été  différente  de 
celle  de  saint  Jacques  ;  mais  c'est  une  seule  et  même 
prédication  qui  a  retenti  par  tout  l'univers.  Encore 
bien  que  saint  Paul  eût  reçu,  lui  aussi,  sa  mission  et 
son  apostolat  immédiatement  de  Jésus-Christ  :  cepen- 
dant, pour  donner  à  tout  le  monde  la  preuve  évidente 
qu'il  n'enseignait  pas  une  autre  doctrine  que  celle 
qu'enseignaient  les  autres  apôtres,  il  se  rendit  à  Jé- 
rusalem pour  comparer  son  Evangile,  c'est-à-dire  sa 
prédication,  avec  celui  de  Pierre  et  des  autres  qui  -'\ 
trouvaient,  afin,  ajoute-t-il.  de  ne  pas  courir  en  vain 

1    [bid.  mil  34,  ••<*<. 


-    3 37  — 
clans  l'exercice  de  son  ministère  (t),  en  paraissant 
aux  >eux  <\rs  fidèles  suivre  une  voie  diilérente  de  celle 
qu'avaient  tracée  ses  collègues  dans  l'apostolat.  Delà 
les  fréquentes  exhortations  que  le  même  apôtre  adres- 
sait aux  fidèles,  pourqu'ilseusseiittous/emcmees/??-/^ 
et  le  même  langage  (2);  que,  comme  ils  n'étaient 
tous  qu'un  corps,  qu'un  esprit,  qu'ils  étaient  tous 
appelés  à  une  même  espérance,  comme  il  n'y  avait 
qu'un  Seigneur,  qu'une  foi,  qu'un  baptême,  ils 
travaillassent   tous  avec  soin  à  conserver  l'unité 
d'un  même  esprit  par  le  lien  de  la  paix  (3).  Les 
autres  apôtres  n'ont  pas  fait  preuve  d'un  moindre 
zèle    que  saint  Paul  à  sauvegarder  l'unité  et  l'inté- 
grité de  la  même  foi,  comme  nous. l'attestent  leurs 
épi  très. 

Ce  que  je  viens  de  dire  de  l'unité  de  la  foi  doit  se 
dire  aussi  de  l'unité  de  charité.  Tous  apportent  le 
même  soin  à  inculquer,  à  maintenir  et  à  perfection- 
ner de  plus  en  plus  cette  autre  forme  d'unité,  comme 
la  première.  Le  sujet  favori  des  lettres  de  saint  Jean 
et  de  saint  Pierre  était  de  recommander  l'amour  des 
frères  (/i) .  Saint  Jacques  en  enseigne  la  mise  en  prati- 
que (h).  Mais,  par  dessus  tous  les  autres,  on  voit  se  si- 

[ij  Gai.  î  et  ii. 
(2   T  Cor.  i.  lo. 
(3)  Eph.  iv,  3-6. 
li  II  Vetr.  i,  7. 

5|  .lac.  i. 

T.  I  IX 


-  338  - 
gnaler  encore  en  ce  point  l'apôtre  des  (  icntils  (l) ,  qui, 
tandis  que  d'une  part  il  conjurait  les  Corinthiens  de 
ne  souffrir  entre  eux  ni  schisme  ni  division,  recomman- 
dait de  l'autre  l'union  aux  Philippiens  avec  une  telle 
chaleur,  une  telle  tendresse  d'expressions,  qu'il  n'y  a 
pas  de  mère  si  tendre  qui  puisse  tenir  à  ses  enfants  les 
plus  chers  un  langage  plus  affectueux.  Voici  en  quels 
termes  il  les  exhortait  à  entretenir  entre  eux  la  paix 
et  la  charité  :  «  Si  donc  il  y  a  quelque  consolation  en 
Jésus-Christ,  s'il  y  a  quelque  douceur  et  quelque  sou- 
lagement dans  la  charité,  s'il  y  a  quelque  union  dans 
la  participation  du  même  esprit,  s'il  y  a  dans  voa 
cœurs  quelque  tendresse  et  quelque  compassion  pour 
moi,  rendez  ma  joie  parfaite,  en  vous  montrant  tous 
bien  unis  ensemble,  en  n'ayant  tous  qu'un  même 
amour,  une  même  ame  et  les  mêmes  sentiments.  Ne 
faites  rien  par  un  esprit  de  contention  ou  de  vaine 
gloire  ;  mais  que  chacun,  par  humilité,  croie  les  au- 
tres au-dessus  de  soi.  Que  chacun  ait  égard,  non  à 
ses  propres  intérêts,  mais  à  ceux  des  autres  »  (2).  Et 
souvent  ailleurs  il  répète  le  même  langage  ;  tellement 
qu'il  nous  faudrait  transcrire  ses  lettres  presque  tout 
entières,  si  nous  voulions  en  extraire  tout  ce  qui  m 
rapporte  à  ce  sujet. 

Or,  cette  unité  synthétique  de  foi  et  de  charité  ne 

:    J  Cor.  i.  LO  et  seq. 

2]  Philip.  II,  1-4. 


-  339  — 
devait  assurément  pas  se  borner  à  la  courte  durée 
delà  vie  des  apôtres;  mais  elle  devait,  dans  l'intention 
si  clairement  exprimée  du  divin  auteur  du  christia- 
nisme, se  perpétuer  d'Age  en  Age  au  moyen  de  l'Église 
qu'il  a  fondée.  C'est  pour  cela  qu'il  a  assuré  sesapô- 
in-  .  a  vaut  de  monter  au  ciel,  qu'il  serait  avec  eux  jus- 
qu'à la  fin  des  siècles  (1).  C'est  à  cette  fin  qu'il  leu? 
a  promis  l'esprit  de  vérité,  comme  devant  demeurer 
avec  eux  et  leur  enseigner  toute  vérité,  pour  les 
temps  présents  comme  pour  les  siècles  à  venir  (2). 
C'est  pour  la  même  fin,  que  cet  apôtre  nous  assure 
que  Jésus-Chrisl  «  a  établi  despasteurs  et  des  docteurs 
pour  l'édification  du  corps  de  Jésus-Christ,  jusqu'à  ce 
que  nous  parvenions  tous  a  Yunîté d'une  même  foi 
et  d'une  mémo  connaissance  du  Fils  de  Dieu,  afin 
que  nous  ne  soyons  plus  comme  des  enfants,  comme 
des  personnes  flottantes  qui  se  laissent  emporter  à 
tous  les  vents  des  opinions  humaines  par  la  tromperie 
des  hommes,  et  par  l'adresse  qu'ils  ont  à  engager 
artificieusement  dans  Terreur;  mais  que,  pratiquant 
la  vérité  par  lu  charité,  nous  croissions  de  toute 
manière  en  Jésus-Christ,  qui  est  notre  chef  »  (o). 
C'est  encore  dans  ce  but,  que  le  même  apôtre  écrivait 
I  son  fidèle  disciple  Timothée  :  «  Je  vous  écris  ceci, 
quoique  j'espère  aller  bientôt  vous  voir,  afin  que.  si  je 

1     MATT.  vit. 

[2]  JoAN.  xv,  26;  xvi.  Il  . 
Eph,  iv.  1' 


—  340  — 

tardais  plus  long-temps,  vous  sachiez  comment  vous 
devez  vous  conduire  dans  la  maison  de  Dieu,  qui  esl 
l'Eglise  du  Dieu  vivant,  la  colonne  et  la  base  de  la 
vérité  »  (1).  Et  dès  le  commencement  de  cette  même 
lettre,  il  avait  dit  à  son  cher  disciple  :  «  Je  vous  prie, 
comme  je  l'ai  fait  en  partant  pour  la  Macédoine,  de 
demeurer  à  Ephèse,  et  d'avertir  quelques-uns  de  ne 
point  enseigner  une  doctrine  étrangère  »  (2).  A  la 
fin  de  sa  lettre,  il  insiste  sur  ce  même  précepte  en 
disant  :  «  Si  quelqu'un  enseigne  autre  chose,  et 
n'embrasse  pas  les  salutaires  instructions  de  notre 
Seigneur  Jésus-Christ,  et  la  doctrine  qui  est  selon  la 
piété,  il  est  enflé  d'orgueil,  il  ne  sait  rien;  mais  il  est 
possédé  d'une  maladie  d'esprit  qui  l'emporte  en  des 
questions  et  des  combats  de  paroles,  d'où  naissent 
l'envie,  les  contestations,  les  médisances,  les  mauvais 
soupçons,  les  disputes  pernicieuses  de  personnes  qui 
ont  l'esprit  corrompu,  qui  sont  privée-  de  la  vé- 
rité »  (3). 

L'Eglise  donc,  hiérarchiquement  constituée  dans 
la  personne  des  apôtres  et  de  leurs  légitimes  succes- 
seurs, destinés  à  cette  fonction  par  le  rite  sacré  de 
l'imposition  des  mains,  est  le  moyen  choisi  par  Jésus- 
Christ  pour  ('tondre  et  perpétuer  jusqu'à  la  fin  de* 

■  1)  I  77///.  m,  14-15. 
(2)  Ibid.  1,3. 
3]  Ibid.  vi,  3  5. 


—  341  — 

siècles,  cette  double  unité  de  foi  et  de  charité.  C'est 
pour  cela  que,  comme  il  est  venu  pour  réunir  toutes 
les  nations,  tous  les  peuples  de  loute  tribu  et  de  toute 
langue,  non  pas  simplement  en  un  seul  peuple,  mais 
en  une  seule  et  même  Camille,  il  a  voulu  que  son 
Eglise  n'eût  pas  d'autres  bornes,  quant  à  l'espace,  que 
l'étendue  même  de  la  terre,  et  quant  à  la  durée,  que 
toute  la  suite  des  siècles.  C'est  à  cause  décela,  qu'elle 
est  catholique  par  sa  nature  même,  c'est-;:- dire  uni- 
verselle, sous  quelque  rapport  qu'on  la  considère. 
Vouloir  la  circonscrire  dans  des  limites  déterminées 
de  temps  ou  de  lieux,  serait  en  détruire  l'idée  divine, 
telle  que  son  fondateur  l'a  conçue,  et  méconnaître  le 
dessein  magnifique  et  vraiment  admirable  qu'a  eu 
l'Homme-Dieu  en  l'instituant.  Que  s'il  y  a  eu  identité 
de  doctrine  dans  la  prédication  des  apôtres,  identité 
d'objets  de  croyance  proposés  à  tous  ceux  des  Juifs  et 
des  (Jentils  répandus  dans  tout  le  monde  qui  devaient 
s'agréger  à  la  grande  famille,  il  s'ensujt  que  l'Église, 
choisie  pour  perpétuer  le  ministère  confié  aux  apô- 
tres  par  .lésus-Chiïst,  doit  en  même  temps  être  es- 
sentiellement apostolique ,  l'apostolicité  de  doctrine 
résultant  nécessairement  de  la  continuation  de  l'en- 
seignement commencé  par  les  apôtres.  Enfin,  si  cette 
prédication  n'a  pas  d'autre  but,  d'autre  objet .  que  de 
rendre  l'homme  meilleur,  de  le  sanctifier  en  l'éloi- 
gnant du  vice,  et  de  le  porter  à  la  vertu  en  l'unissant 
à  Dieu  et  avec  ses  semblables,  en  écartant  tous  les 


-  342  — 

obstacles  qui  s'opposeraient  à  cette  union,  et  en  four- 
nissant les  moyens  les  plus  efficaces  pour  atteindre 
une  fin  si  importante,  il  faut  dire  aussi  que  cette  Église 
doit  donc  être  essentiellement  sainte.  Et  pour  pro- 
duire cette  sainteté  dans  le  cœur  de  l'homme.  l'E- 
glise a  été  abondamment  pourvue  de  tout  ce  qui  peut 
aider  à  atteindre  ce  but  sublime,  puisqu'à  la  sainteté 
de  la  doctrine  qui,  déve!oppée  dans  toutes  ses  con- 
séquences, inspire  au  sexe  et  à  l'âge  même  le  phis 
faible  l'héroïsme  de  toutes  les  vertus,  elle  joint  la 
sainteté  du  culte  et  le  secours  des  sacrements,  instru- 
ments féconds  de  grâce  et  de  sainteté. 

Toutes  ces  propriétés  essentielles  de  l'Église  fon- 
dée par  Jésus-Christ  reposent  sur  l'unité  comme  Sût 
leur  base.  Avec  celle-ci,  toutes  les  autres  subsistent  : 
sans  elle,  toutes  les  autres  tombent  en  ruine.  En  effet. 
pourquoi  et  comment  l'Église  est-elle  catholique,  si 
ce  n'est  parce  qu'elle  est  une?  Otez-Iui  l'unité  de 
temps  et  de  lieux,  et  elle  cessera  d'être  catholique, 
c'est-à-dire  universelle.  11  ne  restera  plus  que  de- 
fragments  isolés,  qui  flotteront  comme  des  îfoti  sté- 
riles dispersés  sur  l'Océan,  et  qui  ne  formeront  ja- 
mais un  continent  :  et  dès  lors,  où  sera  la  catholicité? 
De  même,  qu'on  fasse  abstraction  de  l'unité  de  doc- 
trine, tant  successive  qttë  simultanée,  et  l'apostolicité 
n'est  plus  qu'un  vain  nom:  la  réalité,  Fidée  même 
en  ont  disparu.  Or.  il  n'y  a  pasd'autre  voie p'our con- 
naître l'identité  de  doctrine  successive,  que  la  sur- 


—  343  — 

cession  des  pasteurs  unis  de  communion  avec  le 
corps  entier  de  la  hiérarchie.  La  même  chose  doil  se 
dire  de  l'unité  simultanée,  ou  de  l'identité  contempo- 
raine :  que  les  pasteurs  se  désunissent,  se  divisent, 
se  séparent  les  uns  des  autres;  qu'ils  enseignent 
chacun  des  doctrines  différentes,  aussitôt  nous  n'au- 
rons plus  cette  unité  de  doctrine,  telle  qu'elle  a  été 
enseignée  par  les  apôtres.  Enfin,  ôtcz  l'unité  qui 
forme  comme  le  ciment  de  tout  ce  grand  édifice,  l'u- 
nion de  ses  parties  cessera,  et,  par  là  même,  la  sain- 
teté en  sera  bannie  ;  car  celle-ci  ne  subsiste  pas  sans 
la  charité,  et  la  charité  est  le  lien  de  perfection  qui  fait 
de  tous  les  cœurs  un  seul  cœur  comme  une  seule  Ame. 
La  charité  qui  unit  les  hommes  entre  eux  venant 
donc  à  manquer,  il  en  résulte,  par  une  conséquence 
nécessaire  dans  le  système  chrétien,  et  d'après  1rs 
paroles  mêmes  de  l'apôtre  de  la  charité,  que  celle 
qui  unit  l'homme  avec  Dieu  doit  manquer 
lement  (1).  Sans  la  charité,  le  culte  n'a  rien  qui 
sanctifie  le  cœur;  les  sacrements  ne  sont  plus  que 
des  rites  purement  extérieurs,  sans  vie,  Bans 
pour  ceux  qui  les  reçoivent  ainsi  disposés.  Mais,  sup- 
posez au  contraire  l'unité  dans  la  société  chré- 
tienne; de  ce  moment,  pleine  de  vie  et  de  force,  elle 
vous  apparaîtra  tout  à  la  fois  une,  indivisible,  per- 
pétuelle, universelle   et  sainte.    Redevonue  tout  ce 

il)    I  JOAN.  IV.  -2M 


-  344  — 

que  l'esprit  humain  peut  concevoir  et  comprendre 
déplus  grand,  de  plus  élevé,  de  plus  sublime,  elle  se 
montre  à  vous  pour  ce  qu'elle  est,  c'est-à-dire,  comme 
l'ouvrage  et  l'exécution  du  plan  de  la  divine  sagesse. 

L'unité  de  l'Église  est  donc,  non-seulement  une 
propriété  qui  lui  est  essentielle  ;  mais  de  plus  une 
condition  et,  pour  ainsi  dire,  un  appui  indispensable 
aux  autres  propriétés  qui  entrent  dans  l'idée  d'une 
Église  chrétienne.  L'unité,  en  un  mot,  est  ce  qu'a 
eu  principalement  en  vue  1" Homme-Dieu  en  fondant 
sa  nouvelle  société,  ainsi  que  l'exigeaient  la  nature 
même  de  la  chose,  le  motif  sublime  de  l'apparition 
sur  la  terre  du  divin  envoyé,  la  mission  confiée  par 
lui  à  ses  apôtres,  et  la  suprême  destinée  de  la  famille  hu- 
maine. Cette  unité  est  supposée  (soit  comme  déjà  exis- 
tante, soit  dumoins comme  nécessaire)  par  les  moyens 
établis  pour  notre  salut,  prescrite  par  les  paroles  du 
Sauveur,  représentée  par  les  emblèmes  sous  lesquels 
il  nous  l'a  retracée  ;  enfin,  pour  ne  rien  dire  de  tout 
le  reste,  cette  unité  nous  est  comme  imprimée  dans 
l'admirable  banquet  eucharistique,  où  nous  rece- 
vons tous  ensemble,  pour  l'aliment  de  nos  âmes, 
pour  gage  de  la  résurrection  glorieuse  de  nos  corps, 
et  pour  l'ineffable  consolation  de  nos  cœurs,  la  même 
chair  et  le  même  sang  de  l'Homme-Dieu,  victime 
d'amour  par  excellence.  Mais  unité  synthétique,  qui 
identifie  tous  1rs  esprits  par  la  foi,  et  tous  les  cœurs 
parla  charité;  unité  enfin,  qui  nous  prépare,  nous 


-.  3i;>  — 

dispose,  nous  initie  à  l'unité  souveraine,  qui  fera  que 
Dieu  soit  tout  en  tous  (1). 

Or,  cette  unité  si  belle,  si  nécessaire,  si  essen- 
tielle,  est  totalement  détruite  et  anéantie  par  la  règle 
de  foi  du  protestantisme,  également  contraire,  et  à 
l'unité  do  foi.  et  ;i  l'unité  de  charité.  Nous  niions 
prouver  l'un  et  l'autre. 

Et  d'abord,  qu'une  telle  règle  détruise  nécessaire- 
ment l'unité  de  foi,  c'est,  une  vérité  d'une  évidence 
incontestable.  En  effet,  si  en  vertu  de  cette  règle 
tout  individu  est  juge  souverain  de  sa  croyance,  qui- 
conque lit  la  Bible  et  l'inteiprète  par  lui-même,  avec 
son  propre  esprit  et  sa  raison  individuelle,  se  forme 
pour  objet  de  sa  foi  le  sens  qu'il  a  trouvé  ainsi  ou 
qu'il  a  cru  trouver  dans  l;i  Bible.  Par  conséquent,  il 
est  ;i  lui-même  In  règle  immédiate  et  suprême  de.  sa 
foi  ;  et,  comme  nous  l'avons  déjà  observé,  personne 
n'a  le  droit  de  le  taxer  d'hérésie,  à  quelque  degré 
qu'il  s'éloigne  de  la  véritable  croyancç,  puisqu'il  ne 
procède  que  conséquemment  à  la  règle  qu'on  l'auto- 
rise à  suivre.  J'ai  dit  qu'il  est  à  lui-même  la  règle 
immédiate  et  suprême  de  sa  foi  ;  car,  bien  qu'il  soit 
vrai  que  dans  le  protestantisme  la  Bible  est  proprement 
la  règle  appelée  règle  de  foi,  elle  n'est  pourtant,  si 
l'on  y  fait  bien  attention,  que  le  fonds  dont  on  a  à 
tirer  comme  d'une   mine  abondante  les    vérités   à 

li  1  Cor.  w.  v- 


—  346  — 

croire;  et,  si  quelques-unes  de  ces  vérités,  plac* 
pour  ainsi  dire  à  fleur  de  terre,  peuvent  s'y  découvrir 
sans  peine  (quoique  même  celles-ci,  comme  nous  l'a- 
vons vu  et  comme  nous  le  verrons  encore,  aient  été 
niées  par  plusieurs) ,  la  plus  grande  partie  de  ces  véri 
tés  cependant  ont  besoin  d'être  extraites  péniblement  et 
réduites  en  formules,  ce  qui  se  fait  par  l'interprétation 
de  celui  qui  lit  la  Bible.  Ainsi  l'Écriture  n'est  que  la 
règle  éloignée,  comme  contenant  les  vérités  que  Dieu 
y  a  déposées,  en  les  révélant  ou  les  inspirant  à  l'écri- 
vain sacré  ;  mais  la  règle  prochaine,  c'est  la  raison, 
qui  les  cherche  et  se  les  approprie.  La  raison  indivi- 
duelle est  donc  dans  le  protestantisme  ce  que  l'Église 
est  dans  le  catholicisme.  Or,  l'Église  ne  donne  pas  les 
vérités  qu'elle  propose  à  croire  comme  venant  d'elle- 
même,  mais  comme  révélées  de  Dieu  ;  et  elle  les  ex- 
trait du  dépôt  de  la  révélation  qui  lui  est  confié,  savoir, 
de  l'Écriture  et  de  la  tradition.  Et  par  conséquent 
la  parole  de  Dieu,  écrite  ou  traditionnelle,  est  le  seul 
dépôt  d'où  l'Église  puisse  exl  rairo  les  objets  de  croyance 
qu'elle  propose  à  ses  enfante  comme  révélés  de  Dieu 
et  en  vertu  de  son  autorité.  Dans  le  protestantisme,  au 
contraire,  ce  même  office  est  rempli  par  la  raison  de 
chaque  croyant  ;  et,  de  même  que  l'Église  se  dit  ei  es! 
en  effet  pour  les  catholiques  la  règle  prochaine  de  foi,  de 
même  la  raison  individuelle  doit  se  dire,  comme  elle 
l'est  de  fait,  la  règle  prochaine  de  foi  pour  le  protes- 
tant. Ainsi,  comme  le  catholique,  en  faisant  un  acte 


—  3V7  — 

de  foi  sur  un  article  quelconque,  croit  a  l'infaillibilité 

de  l'Eglise  qui  le  lui  propose  de  la  part  de  Dieu,  le 
protestant  au  contraire  croit  à  sa  raison,  c'est-à-dire 
à  lui-même  ;  seulement,  il  ne  peut  pas  dire  infaillible 
sa  raison,  c'est-à-dire  lui-même,  parce  que  la  nature 
de  la  chose  s'y  oppose  ;  et  d'ailleurs,  le  protestantisme 
n'a  jamais  poussé  si  loin  sa  prétention.  Du  reste,  il 
croit  que  tel  article  est  de  foi,  simplement  parce,  qu'il 
s'est  convaincu  par  son  interprétation  individuelle 
que  cet  article  se  trouve  dans  l'Écriture,  et  que  le 
sens  du  passage  qui  le  contient  n'est  pas  autre  que 
celui  qu'il  lui  attribue. 

Or,  comme  souvent  il  arrive  que  deux  individus, 
quoique  lisant  dans  le  même  livre  n'y  lisent  pas  la  même 
chose,  à  cause  de  leur  différence  de  dispositions,  d'in- 
clinations ou  de  capacité,  chacun  se  formera  donc  se-  ;i  r- 
ticles  de  foi  comme  il  pourra  ou  voudra  l'entendre.  En 
un  mot,  comme  chacun  a  sa  raison  ;i  soi.  sa  manière  de 
voira  soi,  son  interprétation  à  soi.  il  a  de  même  sa  foi 
à  part,  c'est-à-dire,  difiérente  de  celle  des  autres.  El 
c'ésl  ainsi  qu'une  telle  règle  a  pour  effet  de  diviser, 
non-seulement  une  nation  d'avec  une  autre,  un  peuple 
d'avec  un  autre  peuple,  une  secte  d'avec  les  autres 
sectes  ;  mais  chaque  individu,  d'avec  tous  lés  autres  in- 
dividus. 11  n'y  a  plus  de  lien  qui  unisse  les  esprits,  plus 
de  ressort  qui  les  détermine  à  se  mettre  d'accord  sur 
un  même  objet.  De  là  vient  que  la  divergence  des 
no> ances  est  comme  nécessaire,  encore  que  le  con- 


-  348  — 
tivi ire  semble  devoir  arriver  à  raison  de  l'identité  de 
la  règle  éloignée  de  foi  pour  tous,  qui  est  la  Bible  : 
mais,  comme  nous  l'avons  observé,  la  raison  de  cha- 
cun étant  à  elle-même  sa  règle  prochaine,  il  s'ensuit 
que  la  foi  même  objective  doit  être  aussi  différente  que 
l'interprétation  de  chacun  peut  l'être  elle-même  (1). 
Afin  donc  qu'il  y  eut  une  seule  et  même  foi  pour  tous 
les  vrais  croyants,  le  Sauveur  ne  l'a  point  abandon- 
née à  la  science,  à  l'habileté,  au  jugement,  ou  pour 
tout  dire,  au  caprice  de  chaque  individu,  en  le  ren- 
voyant à  la  Bible  ou  à  une  règle  morte  ;  mais  il  les  a 
renvoyés  à  l'autorité  d'un  enseignement  toujours  vi- 
vant et  divinement  infaillible  :  Allez  et  enseignez , 
a-t-il  dit  à  ses  apôtres;  celai  qui  croira  sur  votre 
prédication  sera  sauvé.,  celui  qui  ne  croira  pas  sera 
condamné.  Voilà  la  voie  abrégée  et  sure,  choisie  par 
le  Christ  pour  obtenir  l'unité.  Le  protestantisme,  au 
contraire,  dit  à  tout  le  monde  :  Prenez  en  7nain  la 
Bible,  étudiez-la , examinez-la;  pesez-la;  et,  d'après 

lj  C'est  ce  qui  est  confessé  par  les  protestants  eirx -mêmes. 
Stapfer,  déjà  cité,  voyant  l'impossibilité  qu'il  y  a  dans  le  pro- 
testantisme d'obtenir  l'unité  de  foi,  écrit  positivement  qu'on 
peut  faire  une  profession  de  foi.  parce  '/(/'après  tout  la  confes- 
sion de  foi  n'est  point  éternelle,  qu'on  peut  la  changer  GOMME 
ON  change  les  lois  HUMAINES  [ouvr.  cité,  p  575);  qu'elle  peut 
s'adoucir  successivement,  se  simplifier  sur  la  demande  plus 
générale  de  l'opinion  plus  éclairée  ip.  579).  De  sorte  qu'il  vou- 
drait qu'on  sacrifiât  la  foi  à  l'unité,  ou  l'unité  à  la  foi.  Voir 
l'ouvrage  cité  :  l  n  mot  d'un  catholique,  p.  141. 


—  349  — 

ce  que  vous  croire:  if  trouver,  formez-vous  vos  ar- 
ticles de  croyance  :  et  avec  ces  seules  paroles,  il  a 
jeté  la  division,  la  discorde,  l'anarchie  sur  tous  les 
articles  de  foi,  et  l'unité  est  devenue  impossible. 

Qui,  après  cela,  eût  jamais  soupçonné  qu'il  y  aurait 
des  protestants  qui  déprécieraient  l'unité  catholique, 
et  vanteraient  l'unité  de  leur  secte?  Eh  bien,  il  a  paru 
de  nos  jours  un  gros  livre,  composé  tout  entier  pour 
soutenir  ce  paradoxe.  Ecoutez  le  ministre  Vinet:  «Il 
y  a,  écrit-il,  deux  sortes  d'imité  religieuse,  l'une  fac- 
tice, mensongère,  inarticulée,  parce  qu'elle  se  fonde 
sur  l'abdication  de  l'individualité,  de  la  liberté  :  unité 
mensongère;  car  si  tous  paraissent  penser  de  même, 
c'est  que  nul  n'a  de  pensée  proprement  dite.  Telle  est 
l'unité  romaine;  elle  exclut  les  divisions,  les  sectes, 
mais  c'esl  la  preuve  de  son  défaut  de  vie.  En  religion 
vie  et  diversité  sont  étroitement  corrélatives.  11  n'y  a 
point  de  vie  où  il  n'y  a  point  de  sectes;  l'uniformité 
est  le  symptôme  de  la  mort  (1).  11  v  a  une  autre 
unité  réelle,  vivante  :  c'est  celle  que  le  christianisme 
établit  naturellement  entre  tous  les  individus  qui  l'é- 
tudient  à  fond.  Elle  est  vivante,  parce  qu'elle  résulte 
des  efforts  personnels,  libres,  spontanés,  des  individus 

l  (  el  ouvrage  a  pour  titre  :  Essai  sur  la  manifestation 
des  convictions  religieuses  et  sur  la  séparation  de  l'Église  et  de 

l'État,  par  A.  VlNEt,  Paris,  1842,  de  552  pages.  Il  est  divisé  en 
deux  parties,  dont  la  première  renferme  six  chapitres,  et  la  se- 
conde mr/c,  outre  les  longues  notes,  l'avertissement,  <-u-. 


—  350  — 
vers  les  mêmes  vérités.  Mais  par  là  même  que  chai 

marche  librement,  ne  vous  attendez  pas  que  tous 
prennent  le  même  chemin,  voient  déprime  abord  tes 
mêmes  choses.  Le  christianisme  a  tant  de  face-  :  ! 
prit  humain ,  comme  la  face  humaine,  a  quelque 
chose  de  si  individuel,  que  les  premières  relations  des 
voyageurs  pourront  être  fort  contrastantes.  Qu'ils 
continuent  toutefois  à  marcher,  il  est  impossible  qu'ils 
ne  se  rencontrent  pas  dans  le  fond  du  christia- 
nisme. » 

Et  qu'on  ne  s' effraie  pas  du  nombre  des  sectes  :  car 
«  telle  est  la  nature  du  christianisme,  poursuit  cet 
écrivain,  crue  nulle  religion  ne  doit  diviser  davantage 
à  la  surface,  ni  unir  plus  étroitement  à  la  base.  Nulle 
religion  ne  doit  produire  plus  de  sectes,  nulle  ne  doit 
maintenir  entre  les  membres  M'aiment  religieux  de 
ces  différentes  sectes  une  unité  plus  intime...  \u 
reste,  les  faits  sont  là.  On  a  beaucoup  parlé  de  Ya- 
narchie  protestante;  mais  c'est  de  Y  imité  protestante 
qu'il  fallait  parler.  Uacc&rd  frappant  qui  règne  entre 
les  symboles  dos  différentes  Eglises  protestantes,  cet 
accord  né  dans  la  liberté  et  dont  elle  constate  la  ré,i- 
lité:  vq\  accord  est  la  véritable  unité,  dont  le  catholi- 
cisme n'aque  le  fantôme  »   (1).  Et  mettant  en  avant 


[1\  /birt.,  p.  181,  en  note,  et  p.  369. Ces  dernières  paroles, 

Yinet    les  reproduit    de  routeur  anonyme  do   l'écrit  intitulé  : 
De  l'unité  cathnMqve  pI  flr  ht  diversité  protestante,  Toulouse. 


—  351  — 
le  principe  de  l'individualité  religieuse,   consacrée 

selon  lui  par  le  Christ  (1),  noire  auteur  conclut  en 
ces  termes  :  «  Là  OÙ  l'on  abdique  ce  principe  pour 
substituer  à  l'individu  religieux  l'être  collectif  pré- 
tendu religieux  qui  se  nomme  l'Église,  comme  on 
fait  dans  le  catholicisme,  l'idée  même  de  société 
chrétienne  disparaît.  Vous  voyez  donc  que  l'Eglise 
romaine  n'est  pas  une  société  :  mais  l'Eglise  du  libre 
examen  en  est  une  »  (2). 

Après  avoir  rapporté  ces  extraits,  il  nous  reste  à  y 
joindre  quelques  réflexions  pour  en  faire  ressortir  le 
ridicule  et  le  contre-sens.  El  avant  tout,  pour  savoir 
combien  s'accordent  et  s'harmonisent  les  uns  avec  les 
autres  l'es  protestants  du  jour,  il  est  bon  de  remarquer, 
qu'en  même  temps  que  M.  Vinct  écrivait  en  Suisse 
que  ï  uniformité  est  le  symptôme  de  la  mort,  M.  de 
(rasparin  écrivait  de  son  côté  à  Paris  :  «Nous  nous 
élevons  contre  le  dessein  de  Dieu,  qui,  en  étendant  au 
loin  son  Eglise  primitive,  lui  avait  imprimé  le  caractère 
jusqu'alors  inconnu  au  monde  de  Y  uniformité  des 
doctrines  »  (o).  Et  voilà  le  symptôme  de  mort  de 
\1.  \  met  transformé  par  M.  deGasparin  en  caractère 

0;  et  de  L'homme   en    face   de  /a    Bible,  par  M.  Boucher. 
Paris,  1841, 

(1)  Voir  p.  215,  216,  2S 

2]  l'ùil..  p.  : 

(3)  De  Gasparin,  fntén  use  du  protestontisn  - 

COIS,  V;\r\±.  1843,  p    314. 


—  352  — 

dévie  divine  !  Le  protestantisme,  douteux  dorénavant 
de  toutes  ses  diverse-  fractions  dans  lesquelles  il  mj 
morcelle  et  se  divise,  et  ne  pouvant  en  même  temps  voir 
d'un  œil  indifférent  resplendi]' sur  le  front  de  l'Église 
catholique  le  caractère  divin  de  l'unité,  a  dû  tenter  tous 
les  moyens  imaginables  pour  atténuer  l'effet  de  ce 
contraste  qui  l'écrase.  La  preuve  que  nous  suivons 
la  vraie  doctrine  du  Christ,  c'est  que  nous  sommes 
divisés  en  des  milliers  de  sectes  ;  la  preuve  que  vous 
êtes  loin  de  la  vérité  et  de  la  vie,  vous  autres  catholi- 
ques, c'est  qu'en  religion  vous  n'avez  qu'une  seule 
pensée,  un  seul  cœur  et  un  seul  langage  !  Peut-on 
pousser  plus  loin  le  paralogisme  et  l'absurdité  ? 

On  ne  doit  point  s'étonner  si  le  ministre  Vinet  se 
trouve  en  opposition  avec  son  coreligionnaire,  puis- 
qu'il se  trouve  aussi  en  contradiction  avec  lui-même. 
En  effet,  comme  nous  sortons  de  le  voir,  il  nie  que 
l'Église  catholique  soit  une  société  religieuse,  parce 
qu'elle  est  une,  et  il  affirme  que  l'Église  protestante 
est  une  au  contraire,  parce  qu'elle  est  de  diverses 
croyances;  or,  un  instant  après,  il  vient  nous  dire 
que  le  protestantisme  n'est  pas  une  religion,  mais 
seulement  le  lieu  d'une  religion  ou  d'une  société  reli- 
gieuse. Voici  ses  paroles  :  «  Le  protestantisme ,  quoi 
qu'on  en  dise,  n'est  que  le  lieu  d'une  religion  »  (1). 
La  contradiction  pourrait-elle  être  plus  évidente? 

I    Essai,  p.  180,  en  no 


—  3S3  — 
Quant  à  l'ensemble  de  la  théorie  de  cel  écrivain,  !<• 
savanl  l'abbé  Martine!  observe  forl  à  propos  qu'elle 
pèche  par  deux  défauts,  qui  sont  d'être  trop  jeune  et 
trop  vieille.  Trop  jeune  par  rapport  au  Christ, qui  a 
prescrit  et  ordonné  tout  le  contraire  ;  par  rapport  aux 
apôtres,  qui  ontenseigné  et  pratiqué  tout  le  contraire; 
par  rapport  aux  protestants  eux-mêmes,  qui  ont  tou- 
jours eu  honte  de  voir  qu'ils  ne  possédaient  pas  l'unité, 
et  ont  fait  en  conséquence  tous  leurs  efforts  pour  s'en 
attribuer  au  moins  les  apparences.  Trop  vieille,  parce 
qu'elle  est  celle  de  tous  les  hérétiques  anciens  et  mo- 
dernes qui,  depuis  Simon  le  Magicien,  le  chef  de  tous, 
jusqu'à  Luther,  el  depuis  celui-ci  jusqu'aux  jansé- 
nistes et  à  Ronge,  ont  tenu  à  l'unisson  le  même  lan- 
gage. Chacun  d'eux  s'est  donné  la  mission  de  remet- 
tre en  marche,  sur  les  pas  du  Christ,  l'esprit  chrétien 
embourbé  dans  la  vase  d'une  Église  corrompue  et 
corruptrice  en  mémo  temps  ;  de  réveiller  ses  frères 
endormis  dans  les  bras  de  la  Circé  romaine  ;  de  nous 
apprendre  à  penser,    à  juger,  à  sentir  par   nous- 
mêmes  (1). 

Qu'il  soit, outre  cela,  entièrement  faux  que  l'unité 
catholique  tire  son  origine  de  l'abdication  de  l'indivi- 
dualité propre;  et  que  les  fidèles  ne  soient  pas  coulés 


l    Solution  des  grcmds  problèmes,  t.  m.  c.  15,  Paris,  L850, 
où  If  profond  el  éloquent  écrivain  développe  habilement  cette 

matière. 

t.  i.  Il 


-   3S4  — 

en  bronze  par  l'Église,  comme  le  dit  Bungener,  autre 
protestant  moderne  (1) ,  mais  qu'ils  conservent  in- 
tacte leur  personnalité  ou  leur  individualité,  c'est  ce 

qui  résulte  clairement  de  la  nature  même  de  notre 
acte  de  foi.  Car  le  catholique  croit  -i  Jésus-Christ,  re- 
présenté à  ses  yeux  par  l'Église  ou  ses  ministres, 
librement,  spontanément,  sans  autre  contrainte  que  la 
contrainte  morale,  et,  par  conséquent ,  il  ne  perd  point 
son  individualité  :  s'il  en  était  autrement,  la  foi  serait 
sans  mérite.  Mais  il  est  curieux  de  pouvoir  appuyer 
cette  vérité  du  propre  aveu  de  M.  Vinet  lui-même, 
qui,  après  tant  de  déclamations,  finit  par  en  convenir, 
en  disant  :  «  Son  point  de  départ  (du  catholique)  est 
un  acte  de  foi,  et,  par  conséquent,  de  personna- 
lité »  (*2).  Ainsi,  le  catholique  peut  toujours  dire  :  Je 
ne  crois  pas,  comme  le  font  tant  d'incrédules  et  d'a- 
postats, qui  tournent  le  dosa  l'Église  leur  mère. 

Enfin,  quant  à  ce  qu'affirme  ce  même  écrivain  de 
l'unité  interne  que  posséderaient  les  protestants,  à  la 
différence  des  catholiques,  qui  n'auraient  que  l'unité 
matérielle  et  extérieure,  ou  comme  il  s'exprime  de 
l'union  des  protestants  à  la  base  avec  les  divisii. 
la  surface,  cette  prétendue  unité  dans  la  variété  du 
protestantisme  est  contredite  par  la  théorie  et  par  les 
faits.  Car,  puisque  l'hommage  du  catholique  à  la  vé- 

(1)  Voir  HURTER,  p.  30. 

(2)  Essai,  p.  4U,  en  note. 


—  355  — 

rite  religieuse  est  spontané,  volontaire  et  libre,  attendu 
que  c'est  un  acte  de  foi  méritoire ,  l'unité  de  sa 
croyance  est  donc  a  la  fois  intérieure  et  extérieure,  et 
pour  me  servir  du  langage  de  l'école,  elle  est  malc- 
rielle  en  même  temps  que  formelle  ;  tandis  que  lé 
défaut  d'unité  du  protestantisme  est  tout  à  la  fois  à  la 
surface  et  à  la  base.  Les  protestants  ne  se  diviseraient 
pas  au  dehors,  s'ils  avaient  au  fond  les  mêmes  senti- 
ments. La  divergence  extérieure  est  Y  effet  de  la  diver- 
gence intérieure.  Les  guerres  atroces  que  se  sont  fai- 
tes en  tout  temps  les  sectes  nées  du  protestantisme 
tiraient  alors,  comme  aujourd'hui,  leur  origine  des  ar- 
ticles controversés  entre  elles,  et  pour  lesquels  elles 
se  sont  anathématisées  et  s'anathématisent  à  qui 
mieux  mieux.  De  là,  les  deux  cents  et  quelques  sectes 
que  Ton  y  compte  :  qu'on  essaie  de  voir  s'il  s'en  trouve 
une  seule  qui  combatte  l'autre  pour  d'autres  raisons 
que  pour  la  diversité  de  leurs  croyances  (4). 

(1)-  Par  là  nous  avons  aussi  répondu  à  la  longue  tirade  d'A- 
dolphe Monod  rapportée  par  Vinet  dans  sa  note  1,  p.  145. 
qui,  dans  son  livre  intitulé:  Li/cile  ou  la  lecture  de  la  iïible, 
s'étend  sur  cutte  double  unité  interne  et  externe,  dont  il  attri- 
bue la  première  aux  protestants,  et  la  seconde  seule  aux  catho- 
liques. Mais  il  est  bon,  pour  confondre  davantage  ces  nouveaux 
adversaires,  de  produire  un  aveu  récent,  authentique  et  so- 
lennel, par  rapport,  tant  à  V  unité  catholique,  qu'à  la  division 
interne  et  externe  du  protestantisme. 

Dans  la  lettre  île  convocation  du  synode  général  de  Berlin. 
célébré  en  1846,  du  6  janvier  au  15  février,  par  l'ordre  du  roi. 


—  35fi  - 

Aucune  secte  dans  le  protestantisme  n'a  pourpoint 
d'opposition  à  une  autre  ,  une  simple  négation  exté- 
rieure ou  apparente.  Le  luthérien  soutient  toujours  son 
impanation,  le  calviniste  sa  figure,  le  méthodiste  son 
fanatisme,  le  quaker  son  illumination  interne,  et  ainsi 
de  tous  les  autres.  Ce  qui  a  fait  dire  à  la  baronne  de 
Staël  :  Nous  finissons  presque  toujours  par  avoir 
les  opinions  dont  on  nous  accuse  (1).  On  a  cherché 
à  réunir  les  esprits  ou  les  cœurs  au  moyen  d'une 
même  profession  de  foi  par  les  livres  symboliques. 
Mais  ce  remède  n'a  point  arrêté  les  progrès  du  mal. 
On  a  même  reproché  ces  dernières  années ,  et  avec 
raison,  aux  protestants  orthodoxes,  c'est-à-dire  à  ceux 
qui  tiennent  encore  aux  symboles  de  foi ,  de  mécon- 
naître la  nature  du  protestantisme  (2).  J'ai  dit  avec 
raison,  puisque  livre  symbolique,  ou  qui  oblige  à 
une  profession  de  foi  déterminée  .  et  liberté  absolue 
d'examen,  sont  deux  idées  contradictoires  qui  se  dé- 
truisent mutuellement. 

nu  lit  en  particulier  ces  mots  :  Un  fait  de  mille  et  de  liturgie,  te 
catholicisme  o  produit  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  grandiose  cl  de 
plus  parfait.  Sur  ce  domaine,  it  manque  à  noire  Église  {protes- 
tante) ce  fji/i  donne  ou  culte  son  principal  prestige  :  /'antioi'i  i  k 
immémoriale  ef  te  caractère  traditionnel,  (pii  n'appartiennent 
qu'au  catholicisme.  Nous  en  donnerons  plus  loin  d'autres  ex- 
traits d'une  foire  qui  n'est  pas  moindre. 
i.  De  V  tllemagne,  cit.  parVinet,  p.  434. 
[2]  Wegscheider,  p.  <>on,  n.  4,  de  ses  lus/il.  Il  du  de  plus  que 
les  livres  symboliques  s<»nt  contraires  ;'i  l'Ecriture, 


—  367  — 

Qu'il  soil  dune  reconnu  que  la  diversité  en  matière 
de  foi,  non  pas  seulement  extérieure,  mais  intérieure 
surtout,  est  inhérente,  intrinsèque,  essentielle  à  la 
règle  du  protestantisme,  et  que  l;i  théorie  est  sur  cet 
article  pleinemenl  confirmée  par  les  faits.  Si  chaque 
protestant  le  voulait,  il  pourrait  se  faire  son  symbole 
particulier  à  lui  seul.  Que  si  cela  n'a  pas  lieu  cepen- 
dant.  ce  n'est  pas  la  règle  en  question  s'y  op- 
pose, mais  uniquement  parce  que,  comme  nous  l'a- 
vons démontré,  le  protestantisme,  quant  à  sa  règle  . 
pour  toutes  les  classes  dont  il  se  compose,  n'est  qu'un 
fantôme,  un  nom  sans  réalité  .  Mais  à  considérer  la 
chose  en  elle-même,  il  devrait  en  être  ainsi.  Car  le 
mot  de  Tertullien  au  sujet  des  inarcionites  et  des  va- 
lentiniens,  s'applique  avec  bien  plus  de  force  encore 
aux  protestants  :  que  tout  ce  qui  a  été  permis  a  Mar- 
cion,  l'est  aux  marcionites  ;  que  tout  ce  qui  l'a  été 
à  Valentin  ,  l'est  aux  valentiniens .  et  par  la  même 
raison,  ou  pour  mieux  dire,  à  plus  forte  raison  encore, 
tout  ce  qui  a  été  permis  à  Luther  l'est  également  aux 
luthériens,  pour  ce  qui  est  d'innover  en  matière  de 
foi  (1)  ;  et  ainsi  à  l'infini. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  en  matière  de  foi  que 
la  règle  du  protestantisme  a  semé  et  sème   encore 


(Il  De  Prsescript.,  c.  4:2.  Idem  licuit  valentinianis  quod  Va- 

Icntino,  idem  marcionitài  quod  Mairioni  de  arbitrio  suo  fideni 
innovare.  Ed.  Rig. 


—  358  — 

aujourd'hui  la  division  dans  les  esprits;  mais  elle  l'a 
autorisée  aussi  et  continucde  l'autoriser  sousle rapport 
de  la  charité,  ou  en  ce  qui  intéresse  l'union  des  cœurs 
et  des  volontés.  Cette  division  n'est  qu'un  corollaire , 
une  conséquence  naturelle  de  la  première.  Quand  les 
esprits  sont  divisés,  spécialement  en  matière  reli- 
gieuse, les  cœurs  doivent  l'être  de  même.  Je  sais 
bien  qu'absolument  parlant,  et  à  ne  considérer  la 
chose  qu'en  elle-même,  l'une  pourrait  être  sans  l'au- 
tre ;  mais  dans  la  réalité,  c'est  tout-à-fait  différent. 
De  tout  temps,  les  haines  religieuses  sont  venues 
à  la  suite  des  dissentiments  religieux  et  des  contro- 
verses spéculatives.  C'est  ce  que  nous  attestent  l'his- 
toire entière  et  l'expérience  journalière  même  du  siè- 
cle actuel.  On  n'a  besoin  que  de  lire  l'histoire  de 
l'arianisme,  du  nestorianisme,  de  l'eutychéisme ,  du 
pélagïanisme,  de  l'hérésie  iconoclaste,  et  sans  parler 
de  bien  d'autres  ,  du  protestantisme  enfin,  pour  s'en 
convaincre  jusqu'à  l'évidence. 

Et  cela  ne  se  vérifie  pas  seulement  par  l'hostilité 
de  ces  sectes  à  l'égard  du  catholicisme  qui,  à  toutes 
les  époques,  a  été  le  principal  objet  des  attaques  com- 
binées de  tout  ce  qu'il  y  a  jamais  eu  de  sectes  dans 
le  chris! innisme.  et  contre  lequel  elles  ont  surtout 
aimé  à  décharger  leur  haine, et  souvent  leur  fureur; 
mais  cela  se  vérifie  encore  par  les  guerres  et  les  que- 
relles intestines  de  ces  sectes  enfcre  elles.  Elles  ne  M 
sont  jamais  accordées  ensemble,  si  ce  n'est  à  de  rares 


—  359  — 
et  courts  intervalles,  pendant  lesquels  on  les  a  vues 
quelquefois  suspendre  leurs  contestations  pour  atta- 
quer ensemble  l'ennemi  commun,  c'est-à-dire  l'Église 
catholique.  Hors  ces  cas  exceptionnels,  elles  st 
déchirées  les  unes  les  autres,  à  ce  point  qu'il  était 
passé  en  proverbe,  que  la  guerre  des  hérétiques  entre 
eux  était  la  paix  de  l'Église. 

ajoutez  que  chaque  secte  en  particulier  devenait  le 
théàtrede  divisions  intestines,  qui  ni  moins  opiniâtres. 
ni  moins  violentcsque  les  premières,  jusqu'à  ce  que  les 
parties  en  vinssent  aune  rupture  ouverte,  qui  donnait 
naissance  à  de  nouvelles  >e<-les  le  plus  souvent  en 
guerre  entre  elles.  De  ces  fractions  elles-mêmes  en 
sortaient  bientôt  de  nouvelles  ;  si  bien  qu'on  pourrait 
en  dresser  un  arbre  généalogique  en  les  rapportant 
à  une  souche  commune.  Quelques-unes  finissaient  par 
s'éteindre,  sans  autre  raison  que  leurs  fractionne- 
ments sans  nombre  qui  les  avaient  en  quelque  sorte  pul- 
vérisées. L'histoire  du  protestantisme  est  trop  récente 
et  trop  connue  (1).  J'ai  déjà  parlé  ailleurs  des  guerres 
du  luthéranisme  contre  l'anabaptisme,  qui  a  produit 
le  mennonisnie.  comme  ce  denier  les  Frères  Mora- 
ves:  de  celles  qu'il  lit  aussi  aux  sacramentaires  et 

(1)  Voici  l'aveu  qu'a  fait  là-dessus  un  protestant  :  «  L  1 
luthérienne,  eu  égard  à  diverses  fractions,  ressemble  à  un  ver 
coupé  en  mille  morceaux,  dont  chacun  remue  tant  qu'il  lui  reste 
un   peu  de   vie.  mais  qui  finit  par  mourir.  ■•  TRŒBESEIN,  Dis- 
cours de  réception  an  doctorat,  Strasbourg,  1713. 


~   M60  — 

auxsociniens;  des  guerres  de  l'anglicanisme  contre  le 

presbytérianisme  et  le  méthodisme,  et  contre  tous  les 
autres  partis  qu'il  appelle  dissidents,  c'est-à-dire  qui 
se  sont  séparés  de  l'Église  catholique. 

Ce  n'est  que  dans  le  cours  de  ces  dernières  années 
qu'il  s'est  fait  une  alliance  commune  entre  les  diver- 
ses communions  ou  sectes  protestantes,  dans  le  but. 
d'unir  leurs  efforts  contre  l'unique  Église  que  toutes 
détestent  également.  De  cette  confédération  a  tin' 
son  origine,  en  1 80ft,  la  Société  biblique  de  Londres 
devenue  la  tige  de  toutes  les  autres  qui  se  trouvent 
répandues  partout  où  il  existe  des  communions  pro- 
lestantes, bien  que  divisées  entre  elles.  Le  but  com- 
mun de  ces  sociétés  est  l'anéantissement,  s'il  leur 
était  possible,  de  l'Église  de  Rome,  comme  quelques- 
uns  de  leurs  principaux  membres  ont  fini  par  le  con- 
fesser ouvertement  (1).  Eh  bien,  tout  cela  n'a  pu 
empêcher  leurs  divisions  intestines,  leurs  dissensions, 
leurs  récriminations  réciproques,  si  bien  qu'elles  ont 

I  L'anglican  O'Càllagan,  dans  son  ouvrage  Thoughlson 
the  tendency  oflhe  Bible  Societies  as  affecfing  the  estaJbUshed 

Church,  London,  1817,  in-8°,  p.  17.  Il  reconnaît  dans  cette  in- 
stitution \esprH  d'opposition  à  Rome.  Un  journal  catholique 
anglais  cite  un  ministre,  appelé  Cotteret,  qui,  dans  un  sermon 
prêché  en  1813  devant  une  de  ces  sociétés,  dit  qu'il  espérait 
que  la  distribution  de  la  Bible  contribuerait  puissamment  à 
ruiner  le  pouvoir  papal. {The  orthodox  Journal,  octob.  L813, 
p.  179.'  Nous  produirons  ailleurs  d'autres  documents  sur  ce 
même  sujel . 


—  301  — 
produit  de  nouveaux  schismes,  el  se  -mit  déchirées 
mutuellement  (1).  La  guerre  n'est  point  cessée  ni 
même  bien  ralentie  entre  les  protestants  libéraux  et 
ceux  qui  se  nomment  orthodoxes  ou  piétistes,  et  nous 
avons  de  ce  fait  des  preuves  récentes  de  Prusse,  de 
Suisse  et  de  Genève  (2).  Les  dissensions  religieu- 
ses ont  armé  à  toutes  les  époques  le  frère  contre  le 
frère,  et  fait  méconnaître* dans  l'excès  de  la  fureur 
les  droits  les  plussaçrésde  la  patrie,  de  la  famille  el 
du  sang. 

Que  si  l'on  ne  voit  plus  aujourd'hui  cette  haine 
s'exercer  aussi  brutalement  qu'autrefois,  on  peut  en 
donner  plusieurs  raisons  prises  dans  des  causes  étran- 
gères. Le  progrès  de  la  civilisation ,  par  exemple . 
l'empire  de  l'opinion  publique,  mai-  surtout  le  philo- 
sophisme, le  rationalisme,  l'mdifférentisme  religieux. 
\  ont  eu  la  plus  grande  part.  Malgré  cela,  il  reste  en- 
core bien  du  chemin  à  foire  avant  d'arriver  à  l'extinc- 
tion des  dissensions  mutuelles,  c'est-à-dire,  ou  à  la 
négation  de  toute  foi,  ou  à  l'unité  et  à  la  profession 

(1]  Voir  Grégoire,  Histoire  des  sectes  religieuses,  Paris, 
L829,  t.  ix,  Bit. Église  anglicane,  Méthodistes,  Inghamistes,  etc. 

S  Voir  l'opuscule  intitulé  :  Les  momiers.  On  connaît  la  per- 
sécution exercée  par  Guillaume  III  contre  ceux  qui  s'oppo- 
saient à  la  réunion  des  deux  sectes  luthérienne  et  calviniste,  ou 
pour  mieux  dire,  à  la  fusion  des  deux  dans  une  troisième,  nom- 
mée par  lui  Évangélique.  Dans  le  canton  de  Vaud,  en  Suisse, 
on  a  destitue  pour  des  motifs  semblables  tous  les  ministres  qui 
tr-nai"nt  encore  à  un  dogmatisme  positif. 


—  362  — 

de  la  même  foi  pour  tous.  La  paix  avec  l' Église  m- 
maine  ne  s'obtiendra  jamais  que  par  ce  dernier 
moyen,  puisque  cette  Église  est  la  seule  contre  la- 
quelle les  incrédules  et  les  rationalistes,  aussi  bien  que 
toutes  les  sectes,  gardent  du  ressentiment,  alors  même 
qu'ils  professent  un  indiiïérentisme  général. 

Je  pourrais  dresser  une  longue  liste  de  témoigna- 
ges et  même  de  faits  très  récents  en  confirmation  de 
cette  vérité  ;  mais  la  chose  me  paraît  superflue.  Il  me 
suffira  d'en  citer  pour  exemple  un  trait  des  plus  sin- 
guliers qui  se  lit  dans  un  journal.  C'est  une  réponse 
faite  par  l'évèque  protestant  de  Tasmanie,  le  docteur 
Nixon,  à  une  députation  de  quelques  membres  de 
l'Église  anglicane,  venus  pour  le  féliciter  de  son  heu- 
reuse arrivée  dans  son  diocèse.  Voici  ses  paroles  ren- 
dues en  français.  «  Dans  cette  adresse,  répond  Nixon, 
j'ai  remarqué  de  plus  l'espérance  que  vous  m'expri- 
mez de  voir  la  parole  de  Dieu  et  les  doctrines  de  l'É- 
glise d'Angleterre  toujours  promulguées  fidèlement 
dans  ce  diocèse.  Je  partage  sincèrement  ce  désir  avec 
vous;  car  je  suis  intimement  persuadé  qu'aucune 
autre  Église  n'offre  des  moyens  de  grâces  et  de  salut 
aussi  purs  et  aussi  abondants,  qu'on  les  trouve  dans 
l'esprit  comme  dans  le  langage  de  notre  communion. 
Et  si  c'est  bigotisme  que  de  faire  celte  déclaration,  je 
consens  volontiers  à  en  être  accusé.  Mais  en  m'expli- 
quantavec  cette  franchise  el  cette  fermeté,  ai-jc  L'in- 
tention d'exclure  de  la  voie  du  salut  les  autres  corn- 


—  363  — 

munions  chrétiennes  protestantes ,  ou  de  nier  que  la 
grâce  salutaire  de  Dieu  se  manifeste  souvent  aussi 
avec  liberté  dans  leur  sein?  A  Dieu  ne  plaise  !  Loin  de 
moi  une  opinion  aussi  contraire  à  la  charité,  aussi 
dépourvue  de  fondement.  Je  n'aspire  qu'à  garder 
mes  propres  convictions,  et  à  laisser  les  autres  en 
paisible  possession  de  leurs  sentiments  particuliers. 
A  ce  témoignage  de  bienveillance  amicale  il  y  a  du 
reste  une  exception,  qu'en  conscience  je  suis  obligé 
de  faire  :  est-il  besoin  de  dire  que  je  veux  parler  de 
C Église  de  Rome ,  de  cette  Église  qui  a  corrompu 
radicalement  la  foi  chrétienne,  telle  qu'elle  est  exposée 
dans  la  parole  de  Dieu,  et  qui  s'est  écartée  outre  me- 
sure de  la  simplicité  qui  est  en  Jésus-Christ  ;  de  cette 
Église,  par  conséquent ,  à  laquelle  tous  les  peuples 
chrétiens  sont  tenus  de  s'opposer  sans  transaction 
aucune?  Je  ne  fais  pas  difficulté  d'affirmer  que,  der- 
nièrement, en  Angleterre,  l'Église  romaine  a  fait  des 
progrès  sensibles,  et  qui  augmentent  tous  les  jours; 
et  il  n'est  pas  moins  clair,  comme  vous  en  serez  vous- 
mêmes  témoins,  que  même  dans  cette  colonie  de  notre 
adoption,  sa  puissance  s'est  accrue  considérable- 
ment »  (1).  Ce  passage  curieux  confirme  sans  la 
moindre  équivoque  tout  ce  que  j'ai  avancé  jusqu'ici 
des  dispositions  des  protestants  envers  l'Église  catho- 
lique :  indifférence  et  paix  apparente  à  l'égard  des 

(1)  The  Tablet,  vol.  ix,  n    142,  p.  674,  21  oct.  1840. 


-  304  — 
diverses  sectes  du  protestantisme,  haine  et  intolé- 
rance absolue  à  l'égard  du  catholicisme.  Le  presby- 
térien, le  méthodiste,  le  quaker,  l'anabaptiste,  le  so- 
lifidien  ou  antinomien,  c'est-à-dire  celui  qui  foule  aux 
pieds  la  loi  morale,  le  socinien,  le  rationaliste,  peu- 
vent trouver  et  trouvent  en  effet  dans  leur  propre 
communion ,  selon  la  charité  presque  sans  bornes  de 
Pévêque  anglican  Nixon,  la  voie  ouverte  pour  le  sa- 
lut, et  cette  voie  n'est  fermée  qu'au  catholique. 

Et  il  n'en  manque  pas  parmi  eux  qui,  à  la  haine, 
voudraient  encore  ajouter  la  persécution.  Car  voici 
comme  s'en  est  expliqué  un  autre  anglican,  à  l'occa- 
sion de  la  consécration  de  l'église  catholique  de 
Saint-Georges  à  Londres,  faite  en  juillet  18/i8  :  «<  Ce 
sont  là  des  faits  graves ,  et  qui  sont  à  la  fois  indica- 
tifs, accusateurs  et  instructifs  :  indicatifs  de  la  pleine 
liberté  religieuse  qui  existe  maintenant  dans  ce 
royaume,  accusateurs  du  caractère  agressif  de  l'É- 
glise catholique  romaine  en  ce  pays ,  et  instructifs 
de  la  résistance  nécessaire  qu'on  doit  y  opposer. 
Depuis  l'obstacle  que  les  jésuites  ont  mis  au  progrès 
de  la  Réforme  en  la  combattant  dans  les  diverses 
contrées  de  l'Europe,  le  protestantisme  n'a  pas  eu 
dans  ce  royaume  une  machine  de  guerre  dressée 
contre  lui  comme  celle  que  commande  et  dirige  le 
docteur  Wiseman  »  (1).  De  sorte  que   cet   excellent 

1  /  bid. 


—  36a  — 
gentleman,  par  une  merveilleuse  tendresse  pour  les 
catholiques,  ne  serait  peut-être  pas  fâché  de  voir  tirer 
de  la  Tour  de  Londres  tes  chevalets,  les  roues,  les 
cordes,  les  haches  rouillées ,  qui,  sous  Henri  X  III. 
Edouard  VI  el  la  bonne  Elisabeth,  onl  servi  à  écarte- 
lor.  ii  torturer  et  à  mettre  à  mort  les  innombrables 
victimesde  la  fureur  religieuse.  Ou  bien,  se  contente- 
mii-il  (le  voir  les  catholiques  subir  en  Angleterre  les 
mêmes  rigueurs,  que  fait  endurer  en  ce  moment  au 
catholicisme  la  Suisse  protestante  el  radicale?  El  déjà 
un  essai,  comme  je  le  dirai  en  son  lieu,  en  a  été  fait 
par  les  Chambres,  sous  l'inspiration  de  lord  John 
Russell  et  de  l'épiscopat  anglican,  dans  le  bill  sur 
les  titres  (à  l'occasion  du  rétablissement  de  I  épisco- 
pat  catholique). 

Qu'on  mette  à  présent  en  parallèle  la  concorde. 
l'union,  la  charité,  l'unité,  que  Jésus-Christ  a  voulues 
dans  son  Église  :  cette  marque  caractéristique  de  tous 
les  temps  et  de  tous  les  lieux,  par  laquelle  ce  même 
divin  Sauveur  a  voulu  qu'on  distinguât  toujours 
son  Église  de  toute  autre  société,  ou  des  sectes  qui 
voudraient  en  usurper  le  nom:  cet  accord  harmonique 
de  croyances  et  de  sentiments  dans  tous  ceux  qui  la 
composent  sur  les  vérités  que  le  di\  in  Maître  lui  a  en- 
seignées, et  qu'il  l'a  chargée  d'enseigner  à  son  tour; 
cette  paix,  cette  union  cordiale,  cet  admirable  con.sttm- 
mati  in  union  laissé  en  héritage  par  ce  Dieu  d'amour  : 
qu'on   nielle,  dis-je.  en    parallèle   tout    cela  avec  les 


—  360  — 

guerres  interminables  que  le  protestantisme  y  a  substi- 
tuées par  sa  nouvelle  règle  de  foi ,  en  divisant ,  sur 
presque  toute  la  surface  de  la  terre,  le  frère  d'avec  le 
frère;  et  qu'on  dise  ensuite  s'il  n'est  pas  vrai  que  dans 
la  théorie  comme  dans  la  pratique  la  règle  de  foi  pro- 
testante détruit  l'unité  de  foi  et  de  charité,  ou  la 
communion  ordonnée  par  Jésus-Christ  dans  son 
Église  (1). 

(1)  C'est  une  sage  réflexion  quecellequefaisaitRobert  Hall,déjà 
cité  [On  the  terms o/ communion,  etc.,  4eédit.,  Leicester,  1820), 
dans  les  termes  suivants  :  «  Voir  les  sociétés  chrétiennes  se 
regarder  l'une  l'autre  avec  la  jalousie  d'empires  rivaux,  chacune 
d'elles  aspirer  à  s'élever  sur  les  ruines  de  toutes  les  autres,  en 
vantant  ridiculement  la  supériorité  de  sa  propre  doctrine,  qui, 
en  général,  est  en  raison  inverse  de  son  état  réel,  et  en  dai- 
gnant à  peine  reconnaître  la  possibilité  d'obtenir  le  salut  dans 
les  autres  sectes  séparées  d'elle  :  tel  est  l'odieux  et  dégoûtant 
spectacle  que  présente  le  christianisme  moderne.  Le  lien  de  la 
charité  qui  unit  les  vrais  disciples  du  Christ  à  la  différence  du 
monde  est  dissous,  et  les  termes  mêmes  avec  lesquels  on  av;iit 
coutume  de  l'exprimer  sont  exclusivement  employés  comme 
témoignages  de  prédilection  pour  une  secte.  Les  maux  qui  ré- 
sultent de  cet  état  de  division  sont  incalculables  :  il  fournit  aux 
incrédules  leurs  plus  plausibles  prétextes  d'invectives;  il  en- 
durcit les  consciences  des  hommes  religieux  ;  il  affaiblit  les 
bons,  il  arrête  l'efficacité  de  la  prière,  et  il  est  probablement  le 
principal  obstacle  à  l'abondante  effusion  de  l'esprit  qui  est  es- 
sentielle au  renouvellement  du  monde.  » 


—  367  — 
ARTICLE   II. 

La  rco;le  rationnelle  protestante,  considérée  au  point 
de  vue  théologique,  détruit  la  notion  même  de  la  foi. 

Notion  de  l'objet  de  la  foi.  —  manière  de  la  concevoir  des  pro- 
testants conséquemment  à  Leur  règle.  —  Cette  manière  de 
concevoir  détruit  la  notion  de  la  foi,  parce  que  le  doute  esl 
inhérent  au  protestant  par  te.  nature  même  de  son  interpré- 
tation particulière  de  l.t  Bible; — à  cause  de  la  faiblesse  de  la 
raison,  —  à  cause  des  différentes  manières  de  voir  de  chaque 
individu; — à  cause  de  la  facilité  qu'elle  donne  de  passer 
d'une  communion  dans  une  autre;  —  a  cause  de  l'état  de 
méfiance  où  elle  laisse  le  croyant.  —  Par  conséquent,  le 
protestant  ne  croit  pas  à  Dieu,  mais  uniquement  à  soi-même. 
—  Tout  cela  se  voit  confirmé  par  les  faits.  —  La  foi  du  protes- 
tantisme est  arbitraire.  —  Toutes  les  hérésies  les  plus 
étranges  et  les  plus  impics  se  réduisent  dans  l'hypothèse  pro- 
testante à  des  diversités  d'opinions. 

L'énoncé  de  cet  article  pourra  sembler  étrange,  ou 
du  moins  exagéré,  à  ceux  qui  ne  sont  pas  habitués  à 
approfondir  les  choses,  mais  qui  ont  coutume  de 
non  considérer  que  les  apparences.  Pour  peu  .cepen- 
dant qu'ils  entreprennent  d'examiner  comme  il  con- 
vient l'importante  matière  que  nous  traitons  ici,  ils 
comprendront  sans  peine  que  notre  assertion  n'est  ni 
étrange,  ni  exagérée.  Et,  pour  procéder  avec  ordre  et 
clarté,  rappelons  a  l'esprit  du  lecteur  les  éléments  qui 
doivent  nécessairement  concourir  à  constituer  une 
vérité  objet  de  foi;  et  delà  nous  passerons!  l'application 


—  368  — 

de  ces  éléments  par  rapport  à  la  règle  de  foi  du  pro- 
testantisme. Par  ce  moyen,  j'espère  qu'on  se  trouvera 

convaincu  qu'on  ne  peut  ni  ne  doit  porter  un  autre  ju- 
gement que  le  nôtre  au  sujet  de  la  règle  adoptée  par 
la  Réforme. 

Il  ne  suffit  pas,  pour  constituer  une  vérité  objet  de 
foi,  quelle  se  trouve  contenue  dans  la  révélation, 
c'est-à-dire  dans  l'Écriture,  suivant  le  principe  admis 
par  les  protestants;  mais  il  faut  de  plus  que  cette  vé- 
rité soit  connue  comme  telle  par  le  croyant  avec  une 
certitude  absolue.  Or,  les  protestants  affirment  qu'il 
suffit  pour  acquérir  cette  connaissance  de  la  raison  in- 
dividuelle de  chacun,  et,  par  conséquent,  que  cha- 
cun doit  tenir  pour  vérité  révélée  de  Dieu  et  contenue 
dans  les  Écritures,  ce  qu'il  voit  ou  croit  voir  ainsi.  Je 
dis,  ce  qu'il  voit  ou  croit  voir,  puisque,  selon  eux. 
pour   être  tenu  de  faire  son  acte  de  foi  divine,   il 
suffit  qu'on  soit  persuadé  et  convaincu  que  tel  article 
se  trouve  dans  le  dépôt    de  la  révélation  .  quand 
même  on  serait    là-dessus  dans    une   erreur  maté- 
rielle. La  conviction,  quelle  qu'en  soit  la  source,  équi- 
vaut, à  la  réalité,  pourvu  qu'on  la  possède.  Donc  celui 
qui  suit  la  règle  du  protestantisme  n'a  pas  d'autre  ga- 
rantie de  la  vérité»  de  sa  croyance,  que  la  persuasion 
subjective  où  il  esi  d'avoir  trouvé  dans  TÉcriture  la 
doctrine  qu'il  tient  comme  de  foi.  Or,  c'est  \h  précisé- 
ment ce  que  je  soutiens  être  destructif  de  la  notion 
même  de  la  foi. 


—  369  - 

Voici  les  raisons  ou  les  motifs  qui  m'engagent  à  en 
porter  ce  jugement.  Je  prends  la  première  de  ces  rai- 
sons dans  la  nature  de  l'acte  de  foi,  comparée  avéÉ 
celle  de  l'interprétation  individuelle  d'après  l'esprit 
particulier.  La  foi,  en  tant  qu'acte,  exige  et  renferme 
de  sa  nature  une  ferme  adhésion  de  l'entendement  et 
de  la  volonté  aux  choses  que  l'on  croit  comme  révé- 
lées de  Dieu ,  vérité  suprême  ;  or,  une  adhésion  si 
ferme,  si  immuable,  si  supérieure  à  toute  autre  certi- 
tude, est  incompatible  avec  les  fluctuations  d'esprit 
y ux quelles  on  est  nécessairement  exposé,  quand  on 
n'a  pas  d'autre  appui  de  sa  foi  que  l'interprétation 
qu'on  donne  soi-même  à  la  Bible.  Car  on  doit  douter 
si  cette  interprétation  rend  bien  le  sens  objectif  de  l'É- 
criture, je  veux  dire  le  sens  que  Dieu  lui-même  lui  a 
donné.  On  doit  douter  de  plus  si  l'on  a  bien  apporté, 
dans  une  matière  aussi  importante,  toute  la  diligence 
requise  pour  qu'il  ne  manque  rien  du  côté  de  soi-même 
à  ce  que  l'exégèse  soit  irréprochable.  On  doit  douter 
encore  si  l'on  est  bien  pourvu  de  tout  cet  appareil  de 
sciences,  de  linguistique  et  de  tous  les  autres  aides 
indispensables  pour  la  droite  intelligence  de  l'Écriture. 
On  doit  douter  de  tout  cela,  ne  fût-ce  qu'à  cause  de 
l'expérience  que  d'autres  ont  faite  :  puisqu'on  ne  sau- 
rait ignorer  que  beaucoup  ne  partagent  pas  sur  ces  ob- 
jets la  manière  de  voir  qu'on  a  soi-même,  si  même  ils 
n'en  ont.  une  tout-è-fait opposée.  Comment  donc,  dans 
ce  cas,  pourra-t-on  préférer  sa  propre  interprétation 
t.  i.  te 


—  370  — 
à  celle  de  tant  d'autres  que  Ton  doit  croire  n'être  ni 
moins  instruits  que  soi-même  ni  moins  intelligent-, 
soit  par  sentiment  cl  humilité,  soit  même  pour  la 
conscience  que  Ton  a  de  sa  propre  infériorité  intellec- 
tuelle à  leur  égard?  Un  orgueil  démesuré  pourrait 
seul  faire  préférer  alors  l'interprétation  qu'on  a  trouvée 
soi-même  à  celle  de  tant  d'autres.  Or,  deux  ou  plu- 
sieurs manières  de  voir  sur  un  même  sujet ,  qui  pa- 
raissent également  fondées,  et  qu'on  suppose  contrai- 
res ou  contradictoires,  se  détruisent  et  s'annullent 
réciproquement.  Et  dès  lors,  le  doute  naît  de  lui-même 
relativement  à  l'interprétation  qu'on  a  donnée ,  le 
doute  incompatible  avec  la  notion  de  l'acte  de  foi. 

Un  second  motif  d'admettre  ce  que  je  dis  ici  se  puise 
clans  la  nature  de  la  raison,  qui  est  par  elle-même 
faillible,  outre  que  les  objets  de  la  foi  étant  au-dessusde 
sa  capacité,  comme  appartenant  à  un  ordre  supérieur, 
il  lui  est  facile  de  prendre  le  change.  Elle  peut  et  doit 
donc  toujours  craindre  que  ce  qu'elle  croit.  d'après  son 
jugement  privé,  être  contenu  dans  1"  Ecriture  ne  le  soit 
pas,  au  moins  dans  le  sens  où  elle  le  prend.  Et  pour 
que  personne  ne  pense  que  je  veuille  pousser  les  choses 
à  l'excès  et  donner  dans  le  scepticisme,  je  ne  discon- 
viendrai pas  que  quelques  vérités  historiques  ou  mo- 
rales ne  {missent  se  découvrir  sûrement  dans  l'Eni- 
lure  à  If  aride  de;  la  seule  raison  ;  mais  je  parte  ici  de  ces 
autre  -  \  érittés  qui  dépendent  de  l'interprétation  plus  ùû 
moins  difficile  de  qui  les  contiennent  :  je  p;irle 


—  37!    — 

de  cesvérités  qui  sont  objel  ■  de  controverses  :  je  parle 
de  ces  vérités  abstruses  en  elles-mêmes,  et  qui  n'en 

appartiennent  pas  moins  au  dépôt  de  la  foi,  et  dont 
peuvent  se  déduire  des  conséquences  importantes. 
Telles  Boni  les  mérité  qui  concernent  Dieu,  la  Tri- 
nité, l'Incarnation,  la  propagation  du  péché  d'ori- 
gine, hi  grâce  et  beaucoup  d'autres  de  ce  genre.  Il 
en  est  de  telles  en  particulier  dont  je  ne  crains  pas 
d'assurer  que  la  raison  individuelle,  abandonnée  à 
elle-même,  ne  peut  jamais  en  avoir  la  certitude  abso- 
lue, une  assurance  telle  qu'elle  bannisse  toute  crainte 
de  se  tromper,  et  sur  lesquelles  elle  ne  pourra  se  for- 
mer tout  au  plus  qu'une  persuasion  purement  sub- 
jective, .le  n'hésite  point  à  affirmer  que  le  protestan- 
tisme n'aurait  ni  découvert,  ni  formulé,  ni  professé 
aucun  des  dogmes  concernant  les  vérités  que  je  viens 
de  dire,  sans  l'Église  catholique,  qui  est  l'unique 
source  où  il  les  a  puisées.  La  règle  qu'il  préconise 
peut  bien  être  propre  à  les  perdre,  comme  les  ont 
perdues  de  fait  les  sociniens  et  les  rationalistes  avec 
grand  nombre  de  protestants  ;  mais  elle  n'est  pas 
propre  par  elle-même  à  les  trouver. 

Un  troisième  motif  est  la  perplexité  qui  naît  d'elle- 
même  dans  l'esprit  à  la  vue  de  tant  de  variétés  et  de 
divergences  d'opinions  sur  les  objets  de  la  foi,  et  dont 
nous  avons  déjà  touché  quelque  chose.  On  ue  saurait 

convenir  que,  quelque  prétention  qu'on  se  donne 
de  ne  vouloir  pas  subir  le  joug  de  l'autorité,  on  t\ 


:î7->  _ 


subisse  toujours,  et  à  un  très  haut  degré,  malgré  oi 
ou  comme  à  son  insu.   En  parcourant  le  cercle  des 

sciences  même  de  pur  raisonnement,  on  trouvera  que 
c'est  partout  le  petit  nombre  qui  guide  la  multitude, 
et  cela  d'après  un  instinct  secret,  ou  une  conviction 
intime  que  chacun  a  de  sa  propre  faiblesse,  d'où 
résulte  le  sentiment  qu'on  ne  pourrait  seul  se  suffire 
à  soi-même.  Or,  cela  est  encore  bien  plus  vrai  dans 
les  matières  de  foi  et  de  religion,  où  l'homme  sent  plus 
que  jamais  sa  propre  insuffisance.  Luther,  malgré 
son  principe  tout  haut  proclamé  de  F  Écriture  inter- 
prétée par  la  raison,  découvrant  par  elle-même  les 
vérités  à  croire,  s'est  vu  suivre  à  l'aveugle  par  la 
foule  des  savants  comme  des  ignorants  dans  toutes 
les  extravagances  et  tous  les  caprices  qu'il  lui  a  plu 
de  débiter  comme  articles  de  foi,  et  qu'on  a  aban- 
donnés depuis,  du  moins  la  plupart,  parce  qu'on  les  a 
reconnus  pour  ce  que  c'était,  c'est-à-dire  pour  étran- 
ges et  inadmissibles  (I).  J'aurais  la  même  chose  à 
dire  des  inities  chefs  et  de  leurs  sectateurs.  C'est  une 
loi  immuable.  De  là  vient  que,  si  ce  qu'on  regardait 
comme  certain  d'après  la  conviction  qu'on  s'était  for- 

l    Voir  La  Béforme  contre  la  Réforme,  par  Hceninghaus, 
Paris,  lb  15.  On    \    trouve  dans  les  trois  premiers  chapitres 
surtout,  nue  foule  de  témoignages  et  de  faits  qui  prouvent  l'a 
bandon  complet  clans  le  protestantisme  de   la  symbolique  lu 
thérienne.  Nous  rapporterons  dans  leur  temps   plusieurs   de 
(■••s  aveux  et  d'autres  encore  d<  s  protestants. 


—  373  — 
niée  se  trouve  révoqué  en  doute  ou  même  nié  par 
quelqu'un  d'une  profonde  doctrine  ou  d'une  grande 
célébrité,  aussitôt,  quelque  partisan  qu'on  puisse  être 
d'ailleurs  du  libre  examen,  on  commence  à  se  de- 
mander avec  inquiétude  si  l'on  n'aurait  pas  frappé  à 
côté  du  but,  ou  si  l'on  ne  se  serait  pas  égaré  dans  sa 
route.  De  l'anxiété  où  l'on  se  trouve  alors  on  passe 
bientôt  au  soupçon,  du  soupçon  à  un  doute  positif,  et 
souvent  on  finit  ainsi  par  nier  ce  qu'on  avait  affirmé 
d'abord. 

C'est  ce  qui  arrive  encore  plus  aisément,  quand 
l'article  qu'on  a  admis  se  trouve  rejeté  par  plusieurs 
hommes  d'une  grande  réputation  pour  la  doctrine  et 
pour  le  savoir;  et  bien  davantage  encore,  quand  une 
communion  ou  une  secte  entière  vient  à  s'insurger 
contre  les  autres  déjà  établies.  Quiconque,  dans  le 
protestantisme,  lève  l'étendard  de  la  nouveauté,  peut 
s'assurer  qu'il  trouvera  bientôt  une  foule  de  prosé- 
lytes.  Je  puis  citer  à  l'appui  de  mon  assertion  un  fait 
d'une  date  assez  récente.  Quoi  de  plus  mal  avisé  que  le 
rongisme,  ce  mélange  indigeste  de  catholicisme,  de 
protestantisme,  de  rationalisme  cl  d'autres  ingré- 
dients hétérogènes  qui  le  composent?  Eh  bien s  à 
peine  le  rongisme  s'est-il  montré  sur  le  sol  germani- 
que.  qu'il  a  grossi  ses  rangs  d'une  foule  de  nouveaux 
adeptes,  sortis  la  plupaii  du  sein  du  protestantisme. 
Commentée  phénomène  a-t-ileu  lieu,  si  ce  n'est  en 
vertu  de  la  loi  que  nous  avons  tout  h  l'heure  signalée? 


—  374  - 

La  même  chose  arriva  sur  le  sol  britannique  à  l'appa- 
rition de  Wesley,  et  tous  les  jours  le  même  fait  se  ré- 
pète sur  le  sol  américain.  Les  protestants  échangent 
les  communions  comme  on  le  ferait  des  académî 
ou  comme  on  passerait  d'une  école  à  une  autre  école, 
d'un  théâtre  à  un  autre  théâtre,  poussés  à  tous  ces 
changements  comme  par  un  vent  violent  et  capri- 
cieux, et  comme  des  pailles  légères  et  sans  cou- 
tance,  suivant  l'oracle  de  l'apotre.  Cela  supposé, 
comment  peut-on  dire  qu'on  a  la  foi,  c'est-à-dire 
cet  assentiment  inébranlable  aux  vérités  révélées,  cet 
assentiment  supérieur  à  toutes  les  épreuves,  et  prêt 
à  s'imposer,  suivant  l'occasion,  le  sacrifice  de  la  vie, 
quand  on  est  dans  une  disposition  de  cette  nature  ? 
Or,  cette  disposition  est  inhérente  et  naturelle  à  qui- 
conque n'a  pas  d'autre  guide,  d'autre  garantie  de 
ses  croyances  religieuses,  que  la  persuasion  subjec- 
tive et  individuelle  qu'il  s'est  formée  en  étudiant  et 
interprétant  par  lui-même  la  sainte  Ecriture,  c'* 
à-dire  en  s' attachant  à  la  règle  du  protestantisme, 
avec  laquelle  toute  notion  de  foi  s"évanouit  et  se  perd. 
Un  quatrième  motif  qui  s'offre  à  ma  réflexion,  e'esl  La 
méfiance  qui  tôt  ou  tard  doit  s'élever  dans  l'esprit  de 
celui  qui  ne  s'appuie  que  sur  ses  propres  lumières.  On 
dit  querh<nnmer..;.vni;]ni^:'i  la  loi  d'un  progrès  continu 
et  indéfini,  et  qu  là  le  trait  caractéristique  qui 

le  distingue  de  la  brute.  J'admets  la  \  ;  arin- 

cipepourtoul  ce  qui  est  soumis  au  pouvoir  de  l'homme: 


—  375  — 
mais  par  là  même  j'en  infère  que  la  règle  de  foi  pro- 
testante est  destructive  du  concept  ou  de  la  notion  de 
la  foi.  Car  la  foi,  considérée  objectivement,  ou  comme 
vérité  révélée  de  Dieu,  est  immuable  autant  que  Dieu 
lui-môme.  La  foi  ne  saurait  dans  son  objet  être  su- 
jette à  aucune  variation,  à  aucun  changement,  à  au- 
cun progrès.  L'homme  peut  bien  s'exercer  sur  eet 
objet  :  il  peut  l'étudier,  on  déduire  les  conséquences, 
en  présenter  les  développements,  l'élever,  si  l'on  veut, 
à  l'état  de  science;  mais  en  soi  cet  objet  doit  toujours 
rester  le  même,  tel  qu'il  a  plu  à  Dieu  de  le  faire  con- 
naître. Et  ce  n'est  pas  par  notre  raison  ni  par  nos  re- 
cherches que  nous  pouvons  connaître  cet  objet  tel 
qu'il  est  en  lui-même,  mais  uniquement  au  moyen  de 
l'autorité  que  Dieu  a  chargée  de  le  transmettre  on 
son  nom,  et  qu'il  a  pourvue  par  conséquent  des  pré- 
rogatives indispensables  pour  une  mission  si  haute , 
en  la  revêtant  de  caractères  propres  à  la  In  ire  recon- 
naître de  tous,  excepté  de  .  ceux  qui,  pour  ne  pas  les 
voir,  voudraient  s'aveugler  eux-mêmes.  Celui  qui , 
animé  d'un  esprit  de  présomption  et  d'orgueil,  veul 
être  à  lui-même  son  guide  ci  prétend  trouver  par  lui- 
même  dans  le  livre  sacré  de  la  révélation,  et  déter- 
miner par  son  propre  esprit  les  vérités  qu'il  lui  faut 
croire,  aura  toujours,  quoi  qu'il  fasse,  à  se  méfier  du 
succès  de  ses  recherches,  parce  que  l'instrument  dont 
il  se  sert,  qui  est  sa  propre  raison,  est  un  instrument 
trompeur,  et  nullement  proportionné  à  une  sembla- 


—   370  — 

ble  fin;  et  par  conséquent,  il  est  impossible  qu'avec 
cela  il  se  fasse  une  certitude,  ou  qu'il  ait  la  foi.  Et 
c'est  de  là  que  viennent  les  perpétuels  changements 
d'un  homme  de  cette  trempe  en  matière  de  foi,  ses 
prétendus  progrès  dans  la  découverte  de  nouveaux 
dogmes  inconnus  jusqu'à  lui,  et  les  scrupules  qui  lui 
viennent  ensuite  pour  lui  faire  rejeter  ce  qu'il  avait 
admis  d'abord. 

Pour  s'en  convaincre,  on  n'a  qu'à  se  rappeler  les 
phases  si  diverses  du  dogmatisme  de  Luther.  J'aime 
à  invoquer  cet  exemple ,  parce  que  Luther  est  non- 
seulement  le  fondateur,  mais  encore  le  type  et  la  per- 
sonnification du  protestantisme,  par  ses  continuelles 
oscillations  et  ses  variations  sans  fin  sur  les  dogmes 
particuliers  qu'il  professait.  Tout  protestant  qui  vou- 
dra parcourir  les  différentes  époques  de  la  vie  de 
Luther  y  remarquera  ces  changements  si  fréquente 
dont  je  parle  ici.  Comment  donc,  je  le  répète,  le  pro- 
testant fidèle  à  sa  règle  pourra-t-il  avoir  foi  en  ce 
qu'il  croit,  si  toujours  il  peut  avoir  le  soupçon  de  la 
fausseté  ou  du  moins  de  l'incertitude  de  ce  qu'il  croit 
pour  le  moment ,  si  toujours  il  peut  craindre  d'avoir  à 
rejeter  demain  comme  faux  ce  qu'il  tient  aujourd'hui 
pour  une  incontestable  vérité  ?  N'est-ce  pas  là  dé- 
truire toute  notion  de  foi,  et  de  foi  divine?  Oh  !  non, 
ce  n'est  pas  là  la  foi  que  nous  ont  inculquée  le  Christ 
cl  ses  apôtres. 

\  n  cinquième  motif,  c'esl  que  celui  qui  croit  en 


—  377  — 
vertu  de  celte  règle  ne  croit  pas  à  Dieu  à  proprement 
parler,  mais  à  soi-même,  parce  qu'il  ne  soumet  pas  sa 
pensée  a-  la  pensée  de  Dieu,  mais  qu'il  soumet  plutôt 
celle  de  Dieu  à  la  sienne  propre.  Le  protestant  dit,  il 
est  vrai  :  Je  crois  à  la  parole  de  Dieu,  et  je  ne  me 
soumets  qu'à  lui  ;  mais,  dans  la  réalité,  quand  il  lit  (a 
Bible,  ce  n'est  pas  Dieu  qui  lui  dit  ce  qn'il  entend 
par  sa  parole,  mais  c'est  le  protestant  qui  fait  dire  à 
sa  parole  ce  qu'il  entend  lui-même.  Sa  lecture  finie, 
l'hommedu  libre  examen  se  dit  dans  son  orgueil  :  Voilà 
ce  que  je  juge  que  Dieu  a  voulu  dire,  et  voilà  ce  que 
je  crois.  Ce  n'est  donc  pas  Dieu  qui  parle  au  prot-  - 
tant,  mais  c'est  le  protestant  qui  fait  parler  Dieu  ;  ce 
n'est  pas  Dieu  qui  l'instruit,  mais  c'est  lui  qui  s'instruit 
lui-même.  Il  n'y  a  pas  un  seul  protestant ,  quelque 
ignorant,  quelque  idiot  qu'il  puisse  être,  qui  n'ait  en 
vertu  de  son  libre  examen  le  droit  de  donner  à  l'Écri- 
ture un  sens  nouveau,  et  de  se  former  par  soi-même 
une  nouvelle  religion.  Un  jour,  Fichte,  en.commençant 
une  de  ses  leçons,  dil  à  ses  auditeurs  :  Aujourd'hui 
nous  allons  créer  Dieu.  Tous  les  jours,  en  ouvrant  la 
Bible,  le  protestant  peut  dire  :  Je  vais  créer  un 
dogme  (1). 

Unsi,  toutes  les  t'ois  que  le  protestant,  en  vertu  de 
sa  règle,  admet   tel  ou  tel  article  comme  de  foi,  ce 


'l    Voir   Martinet,  Solution  tles  grands  problêmes, 

t.  in,  o.  13. 


—  378  — 
n'est  pas  pour  cela  que  ces  articles  soient  contenus 
dans  la  révélation  divine  ;  mais  c'est  qu'il  est  persuadé 
qu'ils  l'y  sont  en  effet.  D'où  il  suit  que  le  protestant 
ne  tient  que  de  lui-même  ce  qui  constitue  l'objet  ma- 
tériel de  sa  foi  ;  il  est  le  juge  suprême  qui  décide  sans 
appel  que  tel  article  est  contenu  ou  non  dans  l'Écri- 
ture, que  Dieu  a  parlé  dans  tel  sens  plutôt  que  dans 
tel  autre.  Tellement,  comme  je  l'ai  dit,  qu'en  der- 
nière analyse  le  protestant  croit  à  soi-même  et 
non  à  Dieu.  Et  pour  sortir  des  abstractions ,  et  faire 
mieux  comprendre  ce  que  je  veux  dire,  venons  aux 
faits. 

Le  luthérien  croit  que  Jésus-Christ  est  réellement 
présent  dans  l'Eucharistie,  et  il  fait  profession  de 
croire  cette  vérité,  parce  qu'il  la  Ut  clairement  dans 
l'Écriture.  Le  calviniste  oulezwinglien  croit  que  Jésus- 
Christ  n'est  dans  l'Eucharistie  que  comme  par  simple 
signe,  qu'en  vertu  seulement  et  en  figure,  et  il  le  croit 
parce  qu'il  tient  pour  certain  que  tel  est  le  sens  des 
paroles  de  Jésus-Christ  dans  l'institution  de  l'Eucha- 
ristie. L'anabaptiste  croit,  de  nulle  valeur  le  baptême 
conféré  aux  enfants,  qui  ne  peuvent  pas  encore  faire 
l'acte  de  foi,  dont  il  voit  dans  l'Écriture  l'absolue  né- 
cessité pour  l'administration  de  ce  sacrement.  L'épis- 
copiste  croit  que  les  évoques  sont  supérieurs  aux  prê- 
tres, parce  que  c'est  là  ce  que  lui  révèlent  les  li\  rea 
sacrés  ;  au  contraire,  le  presbytérien  croit  qu'ils  sont 
égaux  les  uns  aux  autres,  parce  qu'à  ses  yeux  l'Écri- 


-  370  — 

turc  n'admet  pas  une  interprétation  différente,  L'an- 
tinomien  croit  les  bonnes  œuvres  nuisibles  au  salut,  et 
la  loi  morale  de  nulle  valeur  ;  et  noua  pourrions  par- 
courir de  même  tous  les  articles  professés  par  chaque 
secte  particulière.  Et  retenons  toujours  quece<  sectes 
s1  rlèvent  à  plus  de  deux  cents,  et  qu'elles  diffèrent 
essentiellement  les  unes  des  autres  dans  une  infinité 
d'articles  de  croyance. 

Bornant  ce  détail  à  ce  que  je  viens  de  dire,  je  re- 
prends :  Est-il  possible  que  l'Écriture  contienne. le 
oui  et  le  non  sur  un  même  point  de  doctrine?  Ce  serait 
faire  la  plus  grande  injure  à  Dieu  que  de  le  soupçon- 
ner seulement.  Que  faudra-t-il  doue  dire  de  tant  de 
divergences,  de  tant  de  contradictions  sur  tant  et  tant 
d'articles?  Et  pourtant,  chaque  protestant  des  dive-i ■-  - 
communions  croit  lire  dans  l'Écriture  ta  foi  qu'il  pro- 
fesse, comme  dans  la  source  unique  des  vérités  révé- 
lées ;  il  s'en  vante;  il  s'en  glorifie,  il  s'en  fait  un  sujet 
de  triomphe,  et,  comme  assuré  de  soi*  avantage,  il 
insulte  aux  catholiques.  Qu'est-ce  donc  qu'il  faudra 
dire?  Ah  !  que  ce  n'est  ni  à  l'Écriture,  ni  à  la  révé- 
lation, ni  à  Dieu  que  le  protestant  croit  en  vertu  de 
sa  règle:  mais  uniquement  à  lui-même,  à  sa  persua- 
sion  subjective  et  personnelle,  qui  est  parfaitement 
impuissante  à  former  un  véritable  acte  de  foi. 

Un  sixième  motif,  c'est  que  la  foi  du  protestant  est 
arbitraire.  Que  veux-je  dire  par  ce  mot?  Je  veux 
dire  que  le  protestant  croit  tel  ou  tel  article  parce  qu'il 


—  380  — 

le  veut,  parce  qu'il  lui  plaîl  ainsi,  et  non  parce  qu'il 

en  a  une  véritable  conviction.  Essayons  de  démontrer 
qu'une  pareille  assertion  n'a  rien  de  téméraire.  On  sait 
que  le  nom  de  protestant  est  purement  négatif,  et  qu'il 
exprime  l'acte  par  lequel  on  proteste  contre  l'Église 
catholique  et  son  enseignement.  Telle  est  la  significa- 
tion attachée  à  ce  mot,  du  moins  aujourd'hui  (1), 
quelle  qu'en  ait  été  la  première  origine  (2).  Et,  par 
conséquent,  l'autorité  de  l'Église  enseignante  une  fois 
rejetée,  c'est  à  l'individu  qui  proteste  à  recomposer  el  à 
refaire  tout  l'édifice  qui  reposait  sur  elle.  Et  c'est  là  que 
commence  le  choix  de  ce  qu'on  doit  retenir  de  l'ancien 
enseignement,  et  de  ce  qu'on  doit  en  rejeter,  chacun, 


(1)  Nous  pouvons  le  prouver  par  l'aveu  d'une  célèbre  revue 
périodique  protestante.  Le  Semeur,  dans  son  numéro  du  4  dé- 
cembre 1844,  écrivait  ce  qui  suit:  «  L'anticatholicisme  chrétien 
est  aujourd'hui  le  vrai  point  de  ralliement  en  France  au  sein  des 
diversités  protestantes,  comme  nous  avons  vu  dernièrement 
qu'il  était  en  Allemagne  ;  et  l'esprit  de  propagande  promet  de 
devenir  avant  peu  le  moyen  d'union  entre  des  fractions  de  la 
Réforme  qui,  tout  en  voulant  conserver  leurs  positions  et  leurs 
convictions,  aspirent  cependant  à  se  rapprocher.  »  Que  ces  po- 
sitions diverses  soient  antichrétiennes,  qu'elles  soient  païennes 
même,  pourvu  qu'elles  conspirent  à  l'abolition  du  catholicisme, 
ce  seront  toujours  de  vrais  protestants.  Les  mots  de  protestan- 
tisme et  à'anticatkolicisme  sont  donc  à  peu  près  synonymes. 

(2)  Voiri'JÏSsfoire  de  l<t  vie  de  Luther  par  Atoin.  p.  lk>  el 
suiv.,  où  l'auteur  rapporte  la  première  origine  de  cette  dénomi- 
nation à  la  protestation  «les  quatorze  villes  impériales  j  com- 
pris Strasbourg)  contre  ledit  de  Spire  et  de  Worms  de  1524. 


—  381  — 
s'il  veut  être  fidèle  à  sa  règle  de  foi,  s  érigeant  en  juge 
suprême  el  en  arbitre soua  erain  de  ce  qu'il  doit  croire  : 
s'il  lui  plaît,  par  exemple,  d'adopter  le  dogme  de  la 
sainte  Trinité,  il  l'adoptera;  s'il  ne  lui  plaît  pas,  il  le 
rejettera  comme  une  subtilité  des  scholastiques.  .Cui- 
rais la  même  chose  à  dire  de  tous  les  autres  articles, 
de  l'Incarnation,  de  la  divinité  de  Jésus-Christ,  de 
ses  deux  natures,  de  son  unité  de  personne,  des  sa- 
crements. 

Il  ne  sert  de  rien  de  dire  que  le  protestant  ortho- 
doxe croit  ces  mystères  et  ces  doctrines  parce  qu'il 
1rs  trouve  dans  l'Écriture,  puisque  cette  même  Écri- 
ture était  lue  aussi  par  Sabellius,  par  Àrius,  par 
Nestoiius  et  par  Eutychès,  comme  elle  est  lue  aujour- 
d'hui avec  beaucoup  d'ardeur  par  les  sociniens;  et 
pourtant,  tous  ces  hérétiques  anciens  n'y  ont  point 
aperçu  ces  articles,  pas  plus  que  les  sociniens  ne  les 
y  aperçoivent  aujourd'hui.  Quel  privilège  les  pro- 
testants peuvent-ils  se  vanter  d'avoir  reçu?  pour  voir 
dans  la  Bible  ce  que  d'autres  non  moins  savants  ni 
moins  pieux  n'y  ont  point  vu.  et  n'y  voient  point  en- 
core. Et  ce  qui  prouve1  que  ce  n'est  pas  là  la 
vraie  raison,  ce  sont  les  divers  articles  retenus  dans 
leurs  livres  s\  mboliques,  qu'ilsnesauraientjustifierpar 
la  seul*1  Écriture,  tels  que  le  baptême  des  enfants,  la 
validité  du  baptême  conféré  par  les  hérétiques,  rem- 
ploi dans  les  aliments  du  sang  des  animaux  malgré 
la  défense  qui  en  ,m  été  l'aile  par  le  concile  des  apô- 


—  382  — 
très.  En  revanche,  les  protestants  rejettent  plusieurs 
articles  clairement  enseignés  dans  l'Écriture,  comme 
le  sacrement  de  pénitence  ou  de  la  rémission  des  pé- 
chés (1) ,  le  sacrement  de  Tordre  (2),  celui  de  l'ox- 
trême-onction  (3),  et  tant  d'autres  points  dogmati- 
ques admis  par  les  uns,  et  rejetés  par  les  autres  (4). 
S'il  avait  plu  à  Luther  de  retenir  la  confession  au- 
riculaire, ou  de  rejeter  la  présence  réelle,  il  aurait  pu 
le  faire  avec  un  droit  égal  ;  et  je  ne  doute  pas  que  s'il 
se  fût  attaché,  soit  à  l'un,  soit  à  l'autre  de  ces  articles, 
il  n'eût  eu  bientôt  de  même  ses  adhérents,  et  que  les 
écrivains  polémiques  de  son  parti  n'eussent  fait  leurs 
efforts  pour  en  défendre  et  en  justifier  l'adoption.  Que 
si  la  volonté  de  Luther  a  seule  décidé  de  l'objet  d« 
son  dogmatisme ,  celle  de  Calvin  du  sien  ;  celles  de 
Storch,  de  Munzer,  de  Stubner,  du  leur;  celles  du 
parlement  anglais,  de  Barclay,  de  Socin,  de  Wes- 
ley,  etc.,  de  l'objet  respectif  du  dogmatisme  de  leurs 
partisans,  pourquoi  la  volonté  de  tout  autre  ne  pour- 
rait-elle pas  décider  autrement?  Reste  donc  à  con- 

(1)  Juan,  xx,  23  ;  Mat   xvi.  19:  xvin,  18. 

(21  I  Tim.  iv,  14;  II  Tim.  i,  <>. 

t3)J.u.  v.  14,  15. 

(4)  Mgr.  Malou,  l.o  lecture  de  la  sainte  Bible,  t.  n,  i  .    D 
art.  5,  §  1,  p.  582,  nous  présente  un  catalogue  étendu  et  rai- 
sonné d'articles  niés  par  Les  protestants,  et  qui  se  trouvent  ce- 
pendant dans  l'Ecriture,  et  d'articles  admis  par  I  et 
qui  ne  s\  trouvent  cependant  pas. 


—  383  — 

dure  que  cette  règle,  qui,  mise  en  pratique,  rend 
l'objet  de  la  foi  ou  la  foi  même  entièrement  arbitraire 
et  de  pur  caprice,  est  destructive  de  la  notion  de  la  foi. 

Que  si,  comme  nous  venons  de  le  voir,  cela  ne 
.-aurait  être  contesté,  il  s'ensuit  que  la  règle  protes- 
*  anle  ne  peut  donner  lieu  qu'à  des  opinions  probables 
plus  ou  moins,  et  raisonnables  même  si  Ton  veut, 
mais  qui  enfin  ne  dépassent  pas  les  limites  de  l'opi- 
nion. Avec  elle  les  controverses  religieuses  ne  sont 
plus  que  des  luttes  d'esprit,  d'habileté,  d'érudition, 
et  les  sectes  elles-mêmes  que  des  écoles  philosophi- 
ques, qui  s'exercent  et  se  disputent  à  l'envi  ;  et  ce  que 
la  raison  est  pour  les  philosophes,  la  Bible  l'est  pour 
les  protestants,  c'est-à-dire  une  source  intarissable  de 
discussions  (1). 

Il  s'ensuit  pareillement  que  toutes  les  sectes  anté- 
rieures au  protestantisme  ayant,  comme  nous  l'avons 
>i  montré  en  son  lieu,  suivi  dans  la  pratique,  par  rap- 
port aux  divers  articles  professés  par  chacune  d'elles, 

(1)  M.  Franz  de  Champagny,  dans  son  ouvrage  déjà  cite  par 
nous  et  intit.  Un  mot  d'un  catholique,  p.  147-148,  a  dit  fort  à 
propos:  «  Le  protestantisme,  dès  son  origine,  a  été  une  école, 
non  unr  Eglise;  une  philosophie ,  non  une  religion  ;  une  néga- 
tion, non  unr  croyance.  Et  quelle  école  est  restée  longtemps 
dans  la  même  voie!  Quelle  philosophie  est  demeurée  une. 
même  pendant  quelques  jours!  Sur  quelle  négation  a-t-on  ja- 
mais rien  pu  fonder  1  -Puis,  il  développe  et  démontre  cette  pro- 
position: Tout  dans  le  protestantisme  est  négation,  opinion  phi- 
losophique, enseignement  personnel. 


—  384  — 

ce  même  procédé  que  le  protestantisme  esl  venu  éri- 
ger en  principe;  il  s'ensuit,  dis-je,  qu'elles  n'ont  eu 
non  plus  que  des  opinions.  Et  par  conséquent,  toutes 
les  sectes  anciennes  et  modernes  ne  diffèrent  entre 
elles  que  par  les  opinions  que  les  unes  ont  adoptées,  et 
les  autres  rejetées.  Ainsi,  dans  cette  hypothèse  que 
nous  combattons,  c'était  une  pure  opinion  que  le 
gnosticisme,  une  pure  opinion  que  le  sabellianisme . 
que  l'arianisme,  etc.;  comme  ce  ne  sont  aujourd'hui 
que  dépures  opinionsque  le  socinianisme,  Punitarisme 
et  toutes  les  autres  sectes  :  aucune  d'elles  ne  fran- 
chira jamais  cette  limite  qui  lui  est  marquée.  Tel  est 
l'effet  désastreux  causé  par  la  règle  du  protestantisme  : 
la  ruine  de  toute  toi  religieuse,  ruine  complète, 
universelle,  fondamentale. 


—  385  — 


ARTICLE  III. 


Considérée  au  point  de  vue  théologique,  la  règle  ra- 
tionnelle de  foi  prostestante  mène  au  rationalisme. 

Ce  que  c'est  que  le  rationalisme.  —  Comment  le  rationalisme 
est  un  fruit  du  protestantisme. —  Analyse  de  la  règle  protes- 
tante —  Elle  anéantit  le  surnaturalisme.  — Elle  renverse  la 
morale.  —  Elle  fait  du  christianisme  une  école  philosophi- 
que —  Le  socinianisme.  —  Le  rationalisme  vulgaire.  —  Le 
rationalisme  philosophique  ou  gnostique.  —  Pourquoi  le  ra- 
tionalisme renfermé  dans  la  nouvelle  règle  de  foi  ne  s'est  pas 
montré  pleinement  de  prime  abord. —  Ridicule  ordinaire  de 
la  polémique  vulgaire  protestante.  —  Monstruosités  où  le  pro- 
testantisme a  été  conduit  par  le  développement  logique  de  sa 
régie. 

Le  rationalisme,  soit  vulgaire,  soit  scientifique  ou 
philosophique,  est  le  tombeau  des  croyances  religieu- 
ses pu  de  la  foi  chrétienne.  Par  lui  la  raison  humaine 
est  constituée  arbitre  et  juge  suprême  de  La  révélation, 
ou  pour  parler  encore  plus  exactement,  se  substitue 
elle-même  à  la  révélation,  en  la  détruisant  et  l'anéan- 
tissant jusqu'à  en  faire  perdre  la  notion.  Avec  lui,  le 
surnaturalisme  n'est  plus  possible  ;  le  naturalisme 
pur  en  prend  la  place.  Les  livres  saints,  et  les  doc- 
trines qu'ils  contiennent,  ne  sont  plus  l'ouvrage  de 
Dieu,  mais  un  produit  de  la  raison  élevée  à  sa  plus 
haute  puissance.  Eh  bien,  le  rationalisme  est  né  avec 
le  protestantisme,  si  nous  ne  devons  pas  plutôt  dire 

t.  i.  25 


que  celui-ci  est  le  principe  générateur  dont  l'autre 
est  le  produit  naturel. 

Une  analy.se  exacte  du  protestantisme  nous  con- 
vaincra de  la  vérité  de  tout  ce  que  nous  venons  d'af- 
firmer, quelque  hasardées  qu'au  premier  abord  nos 
assertions  puissent  paraître.  Car,  à  ne  faire  attention 
qu'au  dogmatisme  rigide  de  Luther ,  à  la  foi  exempte 
de  doute  qu'il  exige  pour  la  justification ,  aux  formu- 
les si  franches  et  si  nettes  du  Saxon  réformateur,  à  la 
bouillante  énergie  qu'il  a  déployée  à  les  défendre, 
aux  délis  qu'il  a  portés,  aux  disputes  (îu'il  a  soute- 
nues contre  ceux  qui  Voulaient  maintenir  ou  faire 
adopter  des  doctrines  différentes  des  siennes,  ce  serait 
merveille  si  l'on  pouvait  dire  avec  vérité  que  le  pro- 
testantisme et  le  rationalisme  sont  nés  du  même  père, 
ou  même  que  le  premier  est  le  père  du  second.  Mais 
cette  difficulté  n'est  qu'apparente.  Elle  vient  de  ce 
qu'on  confond  le  fait  avec  le  droit,  le  principe  avec 
l'application.  Luther,  pour  justifier  sa  défection  ou  sa 
révolte  contre  l'Église,  prit  pour  pbiht  de  départ  le 
principe  que  l'Écriture  feétite,  entendue  et  interprétée 
par  l'esprit  particulier  de  chacun,  constituait  la  règle 
de  fui.  oi  que.  pàrtdtis^  ftâbtin était  en  droit 

dY.vimn.!  ;■  ;;vui  d'admettre  comme  de  foi  tout  lie 
qu'il  trouvait  dans  la  Bible  comme  devant  être  cru 
de  cette  manière,  ou  de  rejetét  tout  ce  qu'il  jugeait  par 
soi-même  no  pas  y  être  conforme 

Sur  ce  principe,  il  se  mil  a  dogmatisé^, isfefts  se 


—  :J87  — 

mettre  en  petite  ni  do  Tau'  ►rite'  de  l'Église;  ni  du 
Démoijgnage  &é  i,  ni  dû  sehifntëhl  traditi 

do  l'antiquité  du  i';ic, me  \  quiconque  lui  opposail  des 
sources  vénérables,  il  ré  pondait  sans  balancer  que  tout 
cela  n'était  que  parole  de  l'homme,  tandis  qu'on  ne 
doit  croire  qu'à  la  pure  parole  de  Dieu  :  mot  qui  fut 
répété  depuis  pat*  toutes  le-  sectes  protestantes,  et  il 
n'\  a  qu'un  instant  que  nous  l'entendions  également 
s'échapper  des  lèvres  de  l'évèque  protestant  iNixon. 
Maïs  Luther  fut-il  dans  la  suite  fidèle  à  son  principe? 
Pas  le  moins  du  monde.  Lui,  qui  avait  proclamé  la 
pure  parole  de  Dieu,  c'est-à-dire  la  Bible,  comme 
l'unique  règle  de  foi.  et  la  liberté  d'examen  comme 
l'unique  moyen  d'appliquer  cette  règle,  il  donna  sa 
propre  interprétation  pour  la  seule  qui  dût  être  suivie 
de  tous.  '■!  substitua  sa  propre  autorité  ;i  celle  de 
l'Église,  en  imposant  t\  ranniquement  son  dogmatisme 
à  ses  sectateurs.  Oui  ne  voit  dans  cette  conduite  l'in- 
conséquence  palpable  de  ce  grand  réformateur? 

Tel  est  le  fait,  ou  l'application  personnelle  du  prin- 
cipe faite  parle  fondateur  du  protestantisme  lui-même. 
Vn;  .us  maintenant  le  droit,  ou  le  principe  en  soi. 
La  Bible  donc  interprétée  par  la  raison  individuelle, 
et  le  libre  examen  qu'elle  en  fait ,  constituent  la  règle, 
le  droits  le  y,\  :  i  omme  on  voudra  l'appeler,  du 

protestantisme.  Or,  c'est  précisément  de  cette  règle, 
de  ce  droit  et  de  ce  principe,    que  j'affirme  qu'il 

du   rationalisme,    ver   n.n- 


—  388  — 
geur  de  la  foi  et  de  la  révélation  elle-même.  C'est  ce 
qu'il  ne  sera  pas  difficile  de  démontrer,  tant  sous  le 
rapport  de  la  théorie  que  sous  celui  de  la  pratique. 
Et  quant  à  la  théorie,  qui  ne  voit  qu'une  fois  admis 
que  la  règle  des  croyances  et  des  actions  est  dans 
l'Écriture  interprétée  au  gré  de  l'intelligence  de  cha- 
cun ou  de  la  raison  individuelle,  chacun  est  par  là 
même  constitué  juge  de  sa  foi?  Et,  en  effet,  à  qui 
appartient-il ,  dans  cette  hypothèse,  de  juger  si  une 
expression  doit  être  entendue  dans  le  sens  littéral  ou 
dans  le  sens  figuré,  si  l'on  doit  l'entendre  d'un  pré- 
cepte ou  d'un  simple  conseil,  si  un  fait  rapporté  doit 
être  considéré  comme  naturel  ou  comme  miraculeux  ? 
Alaraison  individuelle,  et  à  la  raison  individuelle  seule. 
Et  pour  en  produire  quelques  exemples,  ces  paroles 
de  Jésus-Christ  en  saint  Jean  :  Moi  et  mon  père,  nous 
sommes  une  même  chose,  doivent-elles  s'entendre 
d'une  unité  substantielle  ou  d'une  unité  morale?  Les 
paroles  de  l'institution  divine  de  l'Eucharistie  :  Ceci 
est  mon  corps,  doivent-elles  se  prendre  au  pied  de  la 
lettre ,  ou  bien  dans  un  sens  figuré,  ou  bien  même, 
s'expliquer  d'un  simple  rite  commémoratif  ?  De  même 
ces  autres  paroles  :  Si  quelqu'un  vous  prend  votre 
robe,  abandonnez-lui  aussi  votre  manteau,  con- 
tiennent-elles un  précepte,  ou  un  conseil  seulement? 
Le  rite  du  baptême  est-il  pour  tous  les  siècles,  ou  pour 
un  temps  déterminé?  Et  ainsi  de  mille  autres  passa  - 
de  l'intelligence  desquels  dépend  un  dogme,  un  sa- 


—  389  — 

crement,  une  grave  obligation.  La  décision  de  ces 
points  se  trouvant  livrée  à  l'interprétation  de  chacun 
avec  la  règle  dont  nous  parlons,  s'il  y  a  dissentiment 
sur  la  manière  d'entendre  ces  passages,  comme  il 
devra  nécessairement  arriver,  que  faudra-t-il  croire? 
qui  décidera  la  question  controversée?  Je  le  répète 
encore  :  la  raison  de  chacun. 

Et  ce  n'est  pas  tout  .  La  raison  individuelle  de- 
vant être  juge,  si  elle  tombe  sur  un  passage  qui 
contienne  une  vérité  qu'elle  ne  comprenne  pas,  parce 
que  l'objet  en  est  au-dessus  de  sa  portée,  que  fera- 
t-elle?  Elle  voit,  d'un  côté  que,  si  elle  l'entendait  dans 
le  sens  littéral,  elle  devrait  admettre  comme  vrai  ce 
qui  lui  paraît  absurde,  un  mystère  qu'elle  ne  saurait 
comprendre ,  une  contradiction  au  moins  apparente  ; 
mais,  d'un  autre  côté,  elle  sait  trop  bien  qu'elle  ne 
peut  rejeter  ce  qu'elle  trouve  évidemment  contenu 
dans  le  livre  divin.  A  quoi  donc  s'en  tiendra-t-elle? 
Juge  suprême  comme  elle  l'est  de  sa  foi,  au  lieu  de 
s'assujétir  à  l'Ecriture  et  à  la  révélation  en  admet- 
tant un  mystère  qu'elle  ne  comprend  pas,  et  qui 
lui  semble  môme  contraire  à  ses  principes  natu- 
rels, elle  s'assujétira  à  elle-même  la  révélation 
comme  l'Écriture;  elle  interprétera  celle-ci  de  ma- 
nière à  ce  qu'elle  ne  présente  rien  que  de  conforme 
à  ce  dont  elle  a  l'intelligence.  Ainsi  le  mystère  et 
tout  le  surnaturel  cèdent  la  place  au  rationalisme. 

Disons  encore  [davantage  :  si  c'est  la  raison  qui 


—  390  — 
doit  pvnnoneov  en  dernier  appel  la  sentence  définitive 
sur  le  sens  de  l'Écriture,  qu'elle  vienne  à  rencontrer 
quelque  passage  qui  contrarie  trop  fortement  les  pen- 
chants ou  les  inclinations  de  sa  nature  corrompue, 
elle  l'interprétera  de  manière  à  ce  que  cette  opposi- 
tion ou  cette  contrariété  s'évanouisse,  pour  qu'elle 
puisse  tranquillement  obéir  à  ses  instincts;  si,  au  con- 
traire, elle  découvre  un  passage  qui  semble  favoriser 
ses  passions,  elle  s'en  emparera  avec  avidité,  et  saura 
s'en  autoriser  pour  agir  sans  contrainte.  Dans  ces  cas, 
l'Écriture  devient  nuisible  et  mortelle  pour  l'homme 
déterminé  à  vivre  au  gré  de  ses  désirs,  ni  plus  ni 
moins  que  ne  le  feraient  bien  des  philosophes,  soit 
anciens,  soit  modernes,  par  rapport  aux  principes  de 
la  raison.  On  lui  donne  des  interprétations  violentes, 
on  la  torture,  et  on  la  met  à  la  question ,  si  je  puis 
parler  ainsi,  pour  la  rendre,  parce  qu'on  lui  fait  dire, 
la  complice  de  ses  désordres  les  plus  infâmes;  et 
l'Écriture,  devenue  méconnaissable,  n'est  plus  alors 
qu'un  voile  qui  sert  à  couvrir  et  à  rendre  honorables 
même  les  plus  mauvaises  passions,  dont  on  veut  le 
profit  sans  en  subir  la  honte.  Ainsi,  non-seulement  la 
foi ,  mais  encore  la  morale  est  détruite  par  la  règle 
donnée  pour  base  au  protestantisme  (1). 

(1)  Ici  vient  à  propos  ce  que  rapporte  Lingard  dans  son  His- 
(oire  d'Angleterre  (t.  ni,  ch.  18,  p.  886,  édit.  de  Paris,  L843), 

sur  les  derniers  moment  de  Cromwel,  partisan  du  dogme  calvi- 
niste de  l'inamissibilité  de  la  justice.      Le  protecteur  Croimu-l. 


—  391  — 
On  dira  que  ce  sont  des  abus  de  la  règle,  qui  de 
sa  un  turc  ne  conduit  pas  à  de  tels  excès.  Accordons, 
puisqu'on  le  veut,  que  ce  ne  soient  que  des  abus;  mais 
celui  qui  les  soutient  et  les  met  en  pratique  accor- 
dera-t-il  que  ce  soient  des  abus,  ou  ne  soutiendra-t-il 
pas  plutôt  que  ce  sont  des  interprétations  légitimes 
de  la  pure  parole  de  Dieu,  qu'il  voit,  qu'il  entend  de 
cette  manière?  Qui  pourrn  le  convaincre  du  contraire, 
en  vertu  de  sa  règle?  N'est-ce  pas  la  raison  indivi- 
duelle qui  doit  en  être  le  juge?  Personne  logiquement 
ne  pourra  le  démentir.  Et  voilà  comment,  par  ces  pro- 
cédés logiques,  on  en  vient  à  renverser  de  fond  en 
comble  toute  l'économie  du  christianisme,  en  le  dé- 
pouillant de  toutes  jes,  vérités  surnaturelles,  de  tous 
les  mystères,  de  tous  les  faits  extraordinaires,  c'est- 
à-dire  qui  sont  au-dessus  du  cours  ordinaire  de  la 
nature,  et  par  conséquent  de  toutes  les  prédictions, 
de  toutes  les  prophéties,  où  la  raison  individuelle  ne 

écrit-il,  attendait  à  Wbite-Hall  le  moment  de  rendre  à  Diou 
s(/  belle  àme.  Voyant  sans  doute  errer  autour  de  son  lit  l'ombre 
ensanglantée  de  son  roi,  et  celles  de  tant  de  milliers  d'Anglais 
et  d'Irlandais  immolés  à  son  ambition  et  au  triomphe  du  pur 
/iraïKjile,  il  se  tourna  vers  un  de  ses  chapelains  :  «  Dites-moi, 
Sterrv,  est-il  possible  de  déchoir  de  l'état  de  grâce  '.  —  Cela 
n'est  pas  possible,  répond  le  ministre.  —  Alors,  dit  le  mori- 
bond, je  suis  en  sûreté;  car  je  sais  que  j'ai  été  autrefois  en  état 
de  grâce.  -  Dans  cette  conviction,  H  employa  ce  qui  lui  restait 
de  vie  et  de  forces  à  prier,  non  pour  lui-même,  mais  pour  le 
peuple  de  Dieu. 


—  3U2  — 
voit  que  d'heureuses  conjectures  et  rien  de  plus;  on 
le  dépouille  enfin  de  ses  préceptes  moraux,  ou  du 
moins  on  leur  ôte  leur  base,  en  supprimant  la  foi  des 
mystères,  qui  présente  pour  l'observation  des  pré- 
ceptes les  motifs  les  plus  forts  et  les  plus  efficaces. 

Que  devient  le  christianisme,  si  on  lui  enlève  les 
mystères  de  l'Incarnation  et  de  la  Rédemption,  les 
dogmes  de  la  résurrection  future  des  corps  et  de 
l'éternité  des  peines?  Ce  n'est  plus  qu'un  squelette  ou 
une  ombre  vaine;  ce  n'est  plus,  si  l'on  veut,  qu'une 
école  philosophique.  Or,  une  fois  l'Écriture  aban- 
donnée à  l'intelligence  et  à  l'interprétation  de  cha- 
cun ,  ces  mystères  et  ces  dogmes  s'écroulent  et  tom- 
bent en  ruines.  Car  ce  n'est  pas  la  raison  qui  a  trouvé 
par  elle-même  ces  mystères  et  ces  dogmes  en  lisant 
la  Bible  ;  mais  elle  les  a  reçus  uniquement  du  sens 
traditionnel,  maintenu  et  propagé  par  l'enseigne- 
ment toujours  vivant  de  l'Église.  Qu'on  donne  l'Écri- 
ture, sans  explications  ni  commentaires,  au  plus  ha- 
bile mandarin  chinois  qui  n'ait  pas  connaissance  de 
la  religion  chrétienne,  y  farouvera-t-il ,  dans  le  sens 
où  nous  le  croyons  nous-mêmes,  le  mystère  d'un  Dieu 
fait  homme,  d'une  personne  qui  réunit  en  elle  seule 
la  nature  divine  avec  la  nature  humaine?  Y  trouvera- 
t-il  que  cet  Homme-Dieu  est  mort  en  sacrifice  pour 
l'expiation  des  péchés  et  la  rédemption  de  tout  le 
genre  humain?  Pour  moi ,  je  ne  le  pense  pas;  et  je 
le  pense  d'autant  moins,  que  je  vois  des  hommes  éle- 


—  393  - 
vés  et  nourris  dès  leur  enfance  dans  ces  idées  chré- 
tiennes, versés  dans  l'étude  de  1" Écriture,  doués  de 
talents  plus  qu'ordinaires  et  d'une  érudition  non 
commune,  qui  pourtant  n'y  voient  rien  de  semblable. 
Les  protestants  diront  que  ces  hommes  sont  de  mau- 
vaise foi;  mais  comment  le  prouveront-ils?  Ces  hommes 
le  leur  nieront  certainement;  ils  leur  donneront  l'as- 
surance que  c'est  leur  persuasion  et  leur  conviction 
la  plus  intime,  le  fruit  d'une  étude  exacte  et  appro- 
fondi»* de  l'Écriture  môme,  le  résultat  le  plus  clair  de 
l'examen  consciencieux  qu'ils  en  ont  fait.  Je  suis  très 
fortement  convaincu  que  Luther,  et  je  dirais  la  même 
chose,  comme  je  l'ai  déjà  plus  d'une  fois  inculqué, 
des  autres  soi-disant  réformateurs,  n'aurait  pas  trouvé 
par  lui-même  ces  dogmes  dans  la  Bible,  s'il  ne  les 
avait  appris  de  l'Église  dès  son  enfance.  Les  protes- 
tants ressemblent  en  ce  point  aux  philosophes  ou  in- 
crédules du  wiii"  siècle,  qui,  après  avoir  sucé  avec 
le  lait  les  enseignements  de  la  morale  chrétienne , 
prétendaient  l'aire  (distraction  de  ces  enseignements. 
et  donner  avec  toute  l'indépendance  de  leur  propre 
raison  des  leçons  d'une  morale  sublime,  sans  se 
douter  de  l'influence  que  les  réminiscences  du  passé 
exerçaient  sur  leurs  esprits. 

Et  pour  s'assurer  qu'il  en  est  effectivement  ainsi , 
qu'on  remarque  seulement  que  bien  des  protestants 
ont  avec  le  temps,  et  à  force  de  recherches,  réussi  à 
détruire  en  eux-mêmes  la  croyance  de  ces  dogmes  fon- 


—  394  — 

damentaux  du  christianisme,  comme  la  chose  est  con- 
nue, et  commejene  tarderai  pas  d'ailleurs  à  le  prouver. 

Or,  je  le  demande,  comment  auraient-ils  trouvé  par 
eux-mêmes  et  par  leur  propre  raison  ces  myst' 
dans  la  Bible,  si,  môme  après  les  avoir  reçus  et  pro- 
fessés, ils  les  ont  fait  disparaître  à  l'aide  de  leur  rai- 
son exploratrice  et  de  leurs  études  bibliques?  Et  par 
quelle  voie  sont-ils  parvenus  à  ce  triste  résultat?  Par 
l'application  de  la  règle  de  foi  protestante,  parleur 
raison  interprète  et  juge  suprême  du  sens  de  la  Bible. 
C'est  par  cette  voie  que  Luther,,  trouvant  absurde 
l'idée  de  transubstantiation  dans  l'Eucharistie,  est 
arrivé  à  rejeter  ce  dogme;  que  Zwingle  et  Calvin 
ont  rejeté  à  leur  tour  la  présence  réelle  et  substan- 
tielle du  Sauveur  dans  ce  même  sacrement;  que 
Munzer  lui-même  a  trouvé  absurde  que  les  enfants 
incapables  de  faire  un  acte  de  foi  pussent  être  régé- 
nérés par  le  baptême,  et  que,  comme  les  autres,  il  a 
rejeté  le  dogme  qu"  il  trouvait  absurde.  C'est  de  même 
par  cette  voie  que  Socin,  trouvant  absurde  le  dogme 
de  trois  personnes  distinctes  dans  l'unité  numérique 
d'une  même  nature,  absurde  celui  de  l'Incarnation 
d'après  lequel  deux  natures  distinctes  subsistent  en 
une  seule  personne,  absurde  celui  de  la  Bédemption 
qui  exige  la  mort  d'un  innocent  pour  racheter  des 
coupables,  comme  si  Dieu  avait  eu  besoin  d'une  telle 
victime  pour  réconcilier  les  hommes  avec  lui,  absurde 
que,  pour  une  faute  passagère,  une  créature  soit  punie 


—  395  — 
éternc  11  ornent,  a  rejeté  et  fait  disparaître  à  la  fais  du 
christianisme  tou,s ces, dpgmes  fondamentaux.  (>  nV.-i 
pas  qu'on  ne  puisse  trouver  dans  l'Écriture  des  textes 
nombreux  et  assez  clairs  pour  constater  ces  dogmes; 
mais  la  raison  individuelle,  constituée  interprète  <V  la 
Bible,  ou  n'a  pas  voulu  les  y  voir,  ou,  si  elle  les  y  a 
vus,  les  a  entendus  dans  un  autre  sens,  ou  bien  en  a 
encore  affaibli  la  force,  de  manière  à  ce  qu'ils  n'of- 
frissent plus  rien  de  choquant  pour  elle,  et  qui  ne  lut 
tout-à-fait  à  sa  portée. 

Enfin,  il  est  incontestable  que  le  motif  pour  lequel 
les  premiers  réformateurs  ont  donné  pu  attribué  à 
j'^priture  un  sens  différent  de  celui  que  lui  reconnais- 
sait la  tradition  par  rapporta  l'Eucharistie,  au  baptême 
et  à  tant  d'autres  vérités  catholiques,  est  le  même  qui 
a  porté  les  sociniens  à  attribuer  aussi  un  sens  clitV 
à  tous  les  passages  où  sont  contenus  les  mystères  si 
lee  dogmes  que  je  viens  de  rappeler.  C'est  donc  tout- 
à-fait  en  vertu  de  la  règle  du  protestantisme  que 
pes,  dpgmes  et  ces  mystères  ont  été  méconnu-  et 
niés  (1). 

(1)  Luther,  dit  fort  bien  Newman  dans  son  Histoire  '/'/  dé- 
veloppement des  doctrines  chrétiennes,  s'appuya  sur  une  dou- 
ble base:  son  principe  dogmatique,  qui  est  en  contradiction 
avec  son  droit  du  jugement  privé,  et  son  principe  sacramentel 
avec  sa  théorie  de  la  justification.  L'élément  sacramentel  ne 
donna  jamais  signe  de  vie  ;  mais,  à  sa  mort,  l'élément  douma- 
tique  qu'il  représentait  en  sa  personne  prit   le  dessus,  et  cha- 


—  396  — 
Venons-en  maintenant  au  dernier  pas  qui  restait  à 
faire  pour  passer  du  socinianisme  au  rationalisme  le 

cune  de  ses  paroles  sur  les  points  controversés  devint  une  loi 
pour  le  parti  qui,  de  tout  temps  le  plus  considérable,  se  déve- 
loppa enfin  simultanément  avec  son  Église  elle-même.  Cette 
vénération  presque  idolâtre  fut  accrue  par  le  choix  des  déclara- 
tions de  foi  pour  les  livres  symboliques  de  son  Église,  déclara- 
tions dont  la  substance  sur  l'ensemble  lui  appartenait.  (Ce  sont 
les  paroles  de  Pusey  sur  le  rationalisme  allemand,  p.  21  en 
note.) 

«  Une  réaction  eut  lieu  ensuite  :  le  jugement  privé  reprit  la 
suprématie.  Calliste  mit  la  raison,  et  Spener,  ce  qu'on  appelle 
la  religion  du  cœur,  à  la  place  de  l'exactitude  dogmatique.  Le 
piétisme  s'évanouit  pour  l'instant;  mais  le  rationalisme  se  dé- 
veloppa dans  le  système  de  Wolf,  qui  prétendait  prouver  toutes 
les  doctrines  orthodoxes  par  l'usage  d'arguments  dont  les  pré- 
misses étaient  en  harmonie  avec  la  raison.  On  s'aperçut  bien- 
tôt que  l'arme  dont  Wolf  se  servit  en  faveur  de  l'orthodoxie 
pouvait,  avec  la  même  plausibilité,  être  tournée  contre  elle: 
entre  ses  mains  elle  avait  servi  à  former  le  symbole;  entre 
celles  de  Semler,  d'Ernesti  et  autres,  elle  servit  à  infirmer  l'au- 
torité de  l'Écriture.  En  quoi  devait-on  maintenant  faire  consis- 
ter la  religion  1  Une  sorte  de  piétisme  philosophique  vint  en- 
suite ;  ou  plutôt  le  piétisme  de  Spener  et  la  théorie  originale 
de  la  justification  furent  analysés  plus  profondément,  et  produi- 
sirent diverses  théories  de  panthéisme.  Le  panthéisme  fut,  dès 
le  principe,  au  fond  de  la  doctrine  de  Luther  et  de  son  carac- 
tère personnel.  Au  panthéisme  paraît  se  réduire  à  présent  le 
luthéranisme,  soit  qu'on  le  considère  dans  la  philosophie  de 
Kant,  dans  l'impiété  ouverte  de  Strauss,  'ou  dans  les  profes- 
sions religieuses  de  la  nouvelle  Église  évangélique  de  Prusse. 
En  appliquant  cet  exemple  au  sujet  pour  l'éclaircissement  du- 
quel nous  l'avons  invoqué,  je  dirai  que  la  marche  uniforme  et 
réglée,  la  succession  naturelle  des  vues  par  lesquelles  le  sym- 


—  397  — 
plus  abject.  Si,  en  suivant  l'ornière  tracée  par  les  pre- 
miers réformateurs,  c'est-à-dire  par  ceux  qui,  en 
vertu  de  la  règle  ou  du  principe  qu'ils  ont  proclamé, 
ont  réformé  l'Église,  les  sociniens,  en  vertu  de  la 
même  règle,  ont  réformé  la  réforme,  les  rationalistes, 
à  leur  tour,  ont  réformé  la  réforme  de  la  réforme. 
En  effet,  s'attachant  au  même  principe,  leur  raison 
a  trouvé  absurde  la  communication  immédiate  de  la 
Divinité  avec  l'homme.  Ils  ont  trouvé  superflue  une 
révélationsurnaturelle, quand  Uieua  déjà  suffisamment 
pourvu  l'homme  d'une  révélation  interne,  universelle, 
et  non  pas  simplement  commune  à  tout  le  genre  hu- 
main, mais  encore  spéciale  pour  chaque  individu.  Ils 
ont  trouvé  que  cette  révélation  interne,  ou  la  raison, 
était  susceptible  de  perfectionnement  à  l'infini  et  de 
progrès  toujours  nouveaux ,  et  par  conséquent  qu'elle 
se  suffisait  à  elle-même.  Ils  ont  trouvé  qu'effectivement, 
à  certaines  époques  déterminées  et  à  la  faveur  d'heu- 
reuses combinaisons,  cette  raison,  sous  l'impulsion  de 
quelques  hommes  doués  d'un  génie  supérieur  au  com- 
mun de  leurs  contemporains,  avait  fait  faire  à  l'es- 
pèce humaine  des  progrès  merveilleux.  Au  nombre 

bole  de  Luther  a  été  transformé  en  la  philosophie  impie  ou  hé- 
rétique de  ses  représentante  actuels,  prouvent  que  ce  change- 
ment n'est  ni  une  perversion,  ni  une  corruption,  mais  un  déve- 
loppement fidèle  de  l'idée  originale.  »  [Hist.  des  dével.,  p.  93 
et  94.)  Ces  paroles  de  Newman  jettent  un  grand  jour  sur  tout 
ce  que  nous  avançons  dans  cet  article. 


—  398  — 
de  ces  hommes  ainsi  privilégiés  de  la  nature,  et  .-li- 
cites par  la  divine  Providence  à  raison  de  I  éfcigèfocë 
des  temps,  on  doit  compter  un  Moïse  et  un  Confucius, 
un  Jésus  et  un  Mahomet ,  et  enfin  un  Luther,  et  d'au- 
tres grands  hommes  comme  ceux-là.  Tous  ont  mé- 
rité à  un  très  haut  degré  la  reconnaissance  du  genre 
humain.  Leurs  livres  ont  été  écrits  sous  l'inspiration 
de  leur  propre  génie;  et  par  conséquent,  de  même 
que  nous  appelons  inspirés  les  poètes,  que  nous  disons 
le  divin  Platon,  le  divin  Cicéron,  ainsi,  par  la  même 
raison,  devons-nous  appeler  divins  et  inspirés  les 
livres  saints.  Car  ils  renferment  d'excellents  préceptes 
moraux,  et  ils  ont  aussi  leur  poésie,  et  même  leiy 
partie  mythologique.  On  y  trouve  des  mythes  histo- 
riques, des  mythes  poéiiques,  des  mythes  moraux.  Le 
premier  mythe  est  celui  de  la  création  de  l'homme; 
un  second  se  trouve  dans  la  formation  de  la  femme  : 
un  troisième  dans  la  chute  de  l'homme,  et  ainsi  stic- 
cessivement  jusqu'à  l'Évangile,  qui  renferme  de  même 
un  grand  nombre  de  mythes,  tels  que  l'annonciation 
faite  à  la  vierge  de  Nazareth,  la  naissance  de  Jésus- 
Ghrist,  les  récits  de  miracles,  la  résurrection,  Pas- 
ion  au  ciel,  etc.  (1). 
On  ne  saurait  nier  qu'outre  ce  rationalisme  vul- 

(1)  Sur  ce  syètèmte  mythique  on  peut  consulter  utilement  R.v- 
nolder,  Wernteneuiicse  bibltcss  generàlis  prîneipia  rùtîonaftà, 

r/trisliti/ifi    il   cat/mlica,  (Juihque    Ecclcsiis.    1838.   Appehd. 
pseudo-interpret.  Spener 


—  399  — 

t 

gairc  il  no  s'en  soit  élève"  lin  autre  sciciii  ifiquo  ot  phi- 
losophique du  sein  même  de  la  Réforme.  Knnl  en  ;i 
été  le  premier  promoteur;  et  il  a  été  ^erflèbtîotintë  par 
Fiehto,  puis  par  Schelling  et  ïle»vl.  Fichte,  comme  on 
l'a  déjà  dit,  promit  de  créer  Dieu  devant  ses  nom- 
breux ('lèves.  Hegel  se  le  proposa  à  son  tour  parle 
développement  de  l'idée,  développement  qui  s'opère 
dans  l'histoire.  L'histoire,  par  conséquent,  n'est  autre 
chose  que  Dieu,  ou  l'idée  se  développant  elle-même 
par  une  loi  immuable  et  inflexible  comme  la  géomé- 
trie. L'homme  n'est  que  la  manifestation  la  plus 
haute  lie  eé  Dieu,  manifestation  passagère*  qui  rentre 
ensuite  dans  le  grand  océan  d'où  elle  est  sortie,  et 
ce  n'est  que  dans  ce  sens  que  l'homme  est  vraiment 
immortel.  L'histoire  biblique  des  deux  Testaments, 
iiicii'ii  et  Nouveau,  fait  partie  de  ee  développement 
continu  (1). 

Après  cela,  pourra-t-on  encore  parler  de  foi,  de 

!i  Voir,  au  sujet  du  rationalisme,  te  savant  ouvrage  de 
M.  l'abbé  Cbassay, intitulé  :  Défefàe  dû  christianisme  histdrt- 
(/i/c,  ou  le  Christ  et  l'Évangile.  Cet  ottràage,  comme  je  l'ai  déjà 
ilit,  est  plein  de  documents  prëcietix  qtti  l'ont  connaître  la  mar- 
che du  rationalisme  allemand  e!  français  depuis  son  origine 
jusqu'à  ces  dernières  années.  Il  faut  lire  la  préface  si  belle  ci  si 
parfaitement  raisonnée  du  célèbre  auteur.  Voir  aussi  l'opuscule 
de  STHNENGER,  prof;  de  Trêves,  intitulé  :  EàÔOtnen  critiqû 
ttl  philosophie  allemande.  Trêves,  IMO;  A;;m\m-  SAINTE^, 
Histoire  critique  du  ratiojialisme  en  tllentagiie,  Paris,  1841; 
A.  Ott,  Hegel  et  la  philosophie  alteiftande,  Paris,  1844. 


—  400  — 
mystères,  de  dogmes,  de  morale  ?  Pourrn-t-on  encore 
parler  de  révélation,  d'inspiration,  d'Écriture,  de 
christianisme?  Et,  en  vérité,  nos  rationalistes  sou- 
tiennent que  le  phiosophe  doit  tirer  sa  religion  uni- 
quement de  son  propre  fonds,  c'est-à-dire  de  sa  pro- 
pre raison.  Elle  se  suffît  à  elle-même,  sans  avoir  be- 
soin de  recourir  à  aucun  secours  étranger.  La  religion 
positive  ou  révélée,  disent-ils,  doit  être  abandonnée 
à  ceux-là  seulement  qui  ne  sont  pas  philosophes,  ou 
qui  n'ont  pas  l'esprit  assez  cultivé  pour  être  en  étal 
de  s'en  faire  une  par  eux-mêmes,  c'est-à-dire  au 
peuple,  à  qui  il  convient  de  laisser  la  Bible  et  un  culte 
extérieur  quelconque,  comme  supplément  à  son  in- 
capacité (1). 

(1)  Pour  donner  une  esquisse  de  l'état  où  les  choses  sont  par- 
venues en  Prusse  dans  ces  dernières  années,  il  suffira  de  l'ap- 
porter ce  qu'écrivait,  sous  la  date  du  18  juillet  1644,  un  cor- 
respondant de  Y  Univers  :  >>  Berlin  est  le  centre  de  la  science 
protestante,  qui,  comme  vous  le  savez,  croit  être  arrivée  au 
point  de  se  trouver  non- seulement  indépendante  de  toutes 
croyances  religieuses,  mais  encore  bien  au-dessus  de  toute  ir- 
rité révélée.  La  philosophie  du  célèbre  Hegel  a  fait,  sous  ce  rap- 
port, un  mal  immense,  et  que  l'on  n'a  pas  encore  bien  appré- 
cié, que  l'on  sent  cependant,  et  que  le  roi  lui-même  n'ignore 
aucunement.  Le  philosophe  de  Berlin  prétendait  que  la  raison 
humaine  était  parvenue  à  un  degré  de  développement  et  de 
maturité  qui  la  mettait  en  étal  de  parvenir,  par  ses  propres 
forces,  à  la  connaissance  de  toutes  les  vérités  que  l'homme  avait 
autrefois  acceptées  connue  venant  d'une  source  supérieure,  et 
lui  <Hant  communiquées  par  la  révélation.  Il  soutenait  que  la 


—  iOl  — 
Or,  cette  destruction  de  toute  croyance,  comme 
on  le  voit,  ce  tombeau  du  christianisme  est  la  consé- 
quence logique,  la  déduction  rigoureuse  de  la  théorie 
et  de  la  mise  en  pratique  du  protestantisme,  ou  pour 
mieux  dire,  de  la  règle  de  foi  à  laquelle  il  doit  sa  nais- 
sance, ses  progrès  et  tous  ses  développements.  On  n'a- 
perçut pas  d'abord  cette  intime  liaison,  cette  étroite 
dépendance  des  conséquences  par  rapport  au  principe, 
pa  ici  m  [i  ii  !  |i  »s]  >r<  «testants,  faibles  dans  leurs  commence- 
ments, et  d'ailleurs  imbus  sans  qu'ils  s'en  doutassent  du 
principe  catholique,  s'en  tenaient  comme  par  habitude, 
dan-  la  pratique  du  moins,  et  en  grande  partie,  à  la 
méthode  catholique.  Ils  auraient  reculé  d'horreur,  s'ils 


raison  humaine  pénétrait  bien  plus  dans  l'intelligence  la  plus 
intime  de  ces  vérités  que  ne  l'auraient  jamais  pu  faire  les  liom- 
mes  qui,  étant  éclairés  eux-mêmes  d'une  lumière  surnaturelle, 
avaient  tâché  de  les  expliquer.  «  La  religion  et  la  philosophie, 
"  disait-il,  ont  le  même  objet;  mais  la  seconde  est  bien  supé- 
•  rieure  à  la  première...  »  Ces'  idées  ont  été  adoptées  par  la 
plupart  des  hommes  distingués  et  savants  de  Berlin  ;  voilà'ce  qui 
explique  pourquoi  ils  n'expriment  ni  haine  ni  aversion  pour 
ceux  qui  tiennent  encore  à  des  doctrines  religieuses  positives; 
ils  prennenl  ces  hommes  en  pitié,  tout  en  honorant  en  eux 
leurs  bonnes  intentions.  Vous  avez  encore  besoin  d'une  reli- 
gion révélée,  d'un  culte  extérieur,  de  cérémonies,  nous  di- 
sent-ils :  c'est  très  bien,  nous  comprenons  parfaitement  l'état 
dans  lequel  vous  vous  trouvez  .  car  nous  y  étions  aussi;  mais 
vous  m  sortirez  peut-être,  si  vous  pénétrez  plus  avant  dans  les 
études  philosophiques,  si  la  lumière  de  la  science  éclaire  enfin 
\(>in     raison.  >■ 

t.  i.  26 


—  402 

avaient  entrevu  seulement  de  loin  l'abîme  où  les  con- 
duisait  leur  prétendue  règle;  mais,  si  le  soupçon  leur 
en  venait  dans  quelque  intervalle  lucide,  ils  en  dé- 
tournaient bientôt  leur  pensée.  Ils  n'apprécièrent  pas 
aussitôt  toute  la  force  de  leur  principe ,  et  leur  irré- 
ilexion  leur  fit  admettre  à  l'aveugle  le  dogmatisme, 
quel  qu'il  fût,  qui  leur  était  imposé  par  leurs  chefs. 
De  là  tirèrent  leur  origine  tant  de  professions  de  foi 
sans  cesse  retouchées  dans  leurs  congrès,  leurs  collo- 
ques et  leurs  synodes  si  fréquents  ;  de  là  leurs  con- 
testations interminables ,  leurs  divisions  de  sectes, 
leur  intolérance,  avec  tous  les  effets  qui  en  résultèrent. 
Ils  s'apercevaient  bien  quelquefois  que  leur  foi  était 
vacillante,  que  le  terrain  sur  lequel  ils  étaient  placés 
n'avait  rien  d'assuré,  et  qu'il  suffirait  d'un  coup  de  vent 
tant  soit  peu  violent  pour  renverser  leur  frêle  édifice  ; 
mais  ils  ne  voyaient  pas  encore  le  précipice  fatal  qui 
s'ouvrait  sous  leurs  pas.  Ils  ne  comprirent  pas,  pour 
le  dire  en  deux  mots,  la  nature  du  protestantisme.  Il 
fallait  que  le  temps,  ce  révélateur  redoutable ,  mit  à 
découvert  tout  le  mal  que  le  protestantisme  renfer- 
mait en  lui-même  ;  qu'il  fît  germer,  croître  et  venir 
à  maturité  le  fruit  dont  il  ne  contenait  d'abord  que  la 
semence.  Trois  siècles  de  déductions  logiques  ont 
enfin  abouti  à  rendre  visible  toute  la  monstruosité  de 
la  règle  dont  nous  faisons  l'examen  (1).  De  tous  cô- 

l    Ici  Newman,  dans  son  Histoire  dt-   dévelopfnmtnt,   <>h- 


_  403  — 

tés  maintenant,  les  protestants  libéraux  et  rationalistes 
confessent  ouvertement  que  leurs  pères  n'ont  pas 

Mur  avec  raison  que  «  le  principe  est  un  meilleur  ciment  pour 
l'hérésie  que  la  doctrine.  »  Les  hérétiques  sont  fidèles  à  leur 
principe;  mais  ils  changent  à  tout  propos,  atout  moment  leurs 
opinions,  parce  que,  en  effet,  les  doctrines  même  les  plus  oppo- 
sées peuvent  être  des  applications  du  même  principe.  Ainsi  les 
untiochiens  et  d'autres  hérétiques  lurent,  comme  au  hasard,  tan- 
tôt ariens,  tantôt  sahelliens,  ici  nestoriens,  là  monophvsites, 
niais  toujours  par  fidélité  à  leur  principe  capital,  qu'il  n'y  a  pas 
de  mystère  en  théologie.  Ainsi  les  calvinistes  sont  devenus  uni- 
taires par  le  principe  do  jugement  privé.  Les  doctrines  de  l'hé- 
résie sont  choses  accidentelles  qui  touchent  bientôt  à  leur  lin  ; 
ses  principes,  au  contraire,  demeurent  toujours. 

••  Le  protestantisme,  envisagé  dans  ce  qu'il  conserve  du  ca- 
tholicisme, est  une  doctrine  sans  principe;  considéré  dans  ce 
qu'il  contient  d'hérésie,  c'est  un  principe  sans  doctrine.  Beau- 
coup de  beaux  parleurs,  par  exemple,  s'expriment  en  termes 
magnifiques  sur  l'Église  et  ses  caractères;  quelques-uns  d'eux 
ne  réalisent  point  ce  qu'ils  disent,  mais  se  bornent  à  des  affir- 
mations générales  sur  la  foi  et  les  vérités  primitives,  sur  le 
tehisme  et  Y  hé  reste,  sans  attacher- à  leurs  expressions  aucun 
sens  défini  ;  tandis  que  d'autres  parlent  d'unité,  d'universalité 
el  de  catholicité,  en  prenant  ces  paroles  dans  leur  sens  propre. 
et  en  y  attachant  leurs  propres  idées. 

«  Le  cours  des  hérésies  est  toujours  déterminé  :  c'est  un  état 
intermédiaire  entre  la  vie  et  la  mort,  ou  ce  qui  ressemble  à  la 
mort;  ou  s'il  n'aboutit  pas  à  la  mort,  il  se  résout  en  un  nou- 
veau cours  d'erreur,  peut-être  contraire  au  premier,  et  qui  ne 
présente  aucune  raison  de  lui  être  rattaché.  Et  de  cette  ma- 
nière un  principe  hérétique  pourra  vivre  longtemps  en  prenant 
son  cours  tantôt  en  un  sens,  tantôt  en  un  autre.  •■  Sect.  m, 
^   1  et  suiv. 


-  404  _ 

compris  la  véritable  nature  du  protestantisme,  qu'ils 

se  sont  trompés  lourdement  en  voulant  imposer  à 
leurs  enfants  des  confessions  de  foipositive,  des  formu- 
laires et  des  livres  symboliques.  Ainsi  en  Suisse,  ainsi 
en  Hollande,  ainsi  en  France,  ainsi  en  Allemagne,  et 
ainsi  en  Angleterre,  où  le  socinianisme  et  le  rationa- 
lisme gagnent  tous  les  jours  du  terrain  (1).  11  n'y  a 
pas  d'autre  vrai  et  franc  protestantisme  que  celui  qui 
a  été  défini  dans  ces  derniers  temps  par  ces  mots  : 
Croire  ce  qu'on  veut,  et  agir  comme  on  croit. 

Cela  posé,  n'y  a-t-il  pas  du  ridicule  dans  ces  atta- 
ques journalières  livrées  à  l'Église  catholique  par  la 
multitude  des  écrivains  protestants  sur  certains  points 
secondaires  et  indifférents  à  la  substance  de  la  reli- 
gion ?  Vous  les  voyez  tous  occupés  à  déverser  la  haine 
et  le  mépris  sur  le  catholicisme  à  propos  de  l'invo- 
cation des  saints,  du  culte  des  images  et  des  reliques, 
tandis  qu'eux-mêmes  n'ont  pas  seulement  rejeté  tout 
symbole,  mais  encore  ont  miné  les  fondements  du 
christianisme.  Ne  seriez-vous  pas  tenté  de  comparer 
ces  vains  déclamateurs  à  des  gens  qui ,  tandis  que  le 
feu  serait  à  leur  propre  maison,  où  il  brûlerait  et 
consumerait  tout,  ne  s'en  mettraient  point  en  peine, 
mais  on  même  temps  porteraient  toute  leur  sollicitude 
vers  la  maison  d'un  voisin  pour  quelques  toiles  d'arai- 

l    Voir  Amam)  Saintes,  Histoire  critique  (ht  rationalisme 
i  n  Allemagne,  p.  314  <  t  suh  . 


—  405  — 

gnées  qui  pendraient  à  ses  murs?  Ce  serait  encore 
bien  pis,  si  ces  toiles  d'araignées  n'avaient  de  réalité 
que  dans  leur  imagination  ou  dans  leurs  yeux.  Tant 
il  est  vrai  que  l'homme  est  souvent  ingénieux  à  se 
faire  illusion  à  soi-même. 

Il  n'y  a  rien  dans  tout  ce  que  nous  avons  dit  qui  ne 
soit  connu  des  personnes  instruites  et  versées  dans  la 
polémique  religieuse  ;  mais  il  n'en  est  pas  de  même 
pour  celles  à  qui  cette  sorte  d'étude  n'est  pas  fami- 
lière. Celles-ci  pourraient  peut-être  soupçonner  qu'il  y 
a  de  l'exagération  dans  ce  que  nous  venons  de  dire. 
Et  cependant  nous  sommes  resté  encore  fort  au-des- 
sous de  la  réalité.  11  est  certain  que  le  protestantisme, 
transformé  en  rationalisme  en  vertu  de  sa  règle,  se 
précipite  dans  de  tels  excès,  que  cela  est  bien  propre 
à  faire  revenir  ceux  qui  n'auraient  pas  perdu  tout 
reste  de  foi.  La  religion  chrétienne  n'est  plus  que 
pure  philosophie  :  la  raison  a  pris  la  place  de  la  révé- 
lation. Le  Christ  s'en  est  allé. 

Après  queMarheineke,  célèbre  prédicateur  de  Ber- 
lin, a  prétendu  expliquer  dans  ses  discours  lesdognic< 
luthériens  au  moyen  de  la  philosophie  idéalistique  hé- 
gélienne, Strauss  en  a  fait  l'application  au  christia- 
nisme entier,  lui  qui,  dans  sa  Vie  de  Jésus,  avait  déjà 
essayé,  bien  qu'en  tâtonnant,  de  rétablir  un  Christ 
dans  la  religion,  après  avoir  anéanti  celui  de  l'his- 
toire au  moyen  de  la  critique.  Il  avait  affirmé  que  les 
chrétiens  des  premiers  siècles  a\ai<'iit  revêtu  d'une 


—  406  — 

forme  historique  l'image  du  Messie,  qui  était  vivante 
en  eux,  et,  par  conséquent,  il  avait  déjà  parlé  dans 
le  sens  des  hégéliens,  qui  affirment  que  l'esprit  hu- 
main, comme  par  un  pressentiment  de  leur  philoso- 
phie à  venir,  avait  donné  une  forme  historique  aux 
dogmes  du  péché  originel ,  de  la  Trinité  et  do 
l' Homme-Dieu.  Strauss,  accusé  pour  ce  passage  de- 
vant le  tribunal  de  la  philosophie,  en  fit  la  confession, 
et  n'en  resta  pas  moins  persuadé  qu'il  y  avait  une 
donnée  positive  dans  l'histoire  du  christianisme  (1). 
Mais  depuis,  dans  sa  Dogmatique,  il  a  pris  à  cœur 
de  démontrer  que,  la  philosophie  devenue  une  fois 
souveraine,  le  Christ  de  Hegel  effacera  pour  toujours 
la  mémoire  du  Christ  de  l'Evangile. 

Et  voilà  comment,  en  suivant  logiquement  la  règle 
protestante,  on  anéantirait  les  mystères,  on  anéanti- 
rait tous  les  dogmes,  et  jusqu'à  la  notion  de  la  foi  : 
de  sorte  que  même  le  protestant  Harms  a  pu  repro- 
cher à  la  Réforme,  qu'on  peut  écrire  sur  l'ongle  du 
doigt  ses  doctrines  généralement  reconnues  (2). 
Et  Smalz  a  dit  encore  plus  explicitement  :  «  Le  pro- 
testantisme a  poussé  si  loin  le  goût  des  réformes, 
qu'il  n'offre  plus  maintenant  qu'une  série  de  zéros 
sans  chiffre  numérateur  »  (3).  Et  le  protestantisme 

(1)  Voir  ses  Écrits  polémiques,  3e  partie. 

(2)  Voir  la  Réforme  contre  la  Réforme,  par  Hœninghaus,  t.  i, 
ch.  1,  p.  12. 

(3)  Ibidem,  p.  37. 


—  407   — 

ne  s'en  est  pas  tenu  là  ;  mais  il  en  est  venu  à  se  trans- 
former non-seulement  en  rationalisme,  mais  en  un 
philosophisme  tel,  qu'il  a  absorbé  le  christianisme  en- 
tier, et  a  réduit  à  une  simple  idée  l'auteur  même  du 
christianisme.  Je  remets  à  un  autre  moment  à  rappor- 
ter le  reste  des  impiétés  qui  ont  été  la  conséquence 
de  ce  même  principe.  Qu'il  suffise,  en  attendant,  de  ce 
que  j'en  ai  dit,  pour  avoir  la  preuve  évidente  de  ma 
proposition. 


—  W8  — 

CHAPITRE  IV. 

LA  RÈGLE    RATIONNELLE    PROTESTANTE  CONSIDÉRÉE   AL 
DOUBLE  POINT  DE  VUE  RATIONNEL  ET  MORAL. 

ARTICLE    I. 

La  règle  rationnelle  protestante  est  contraire  au  sens 
commun. 

Spectacle  qu'offre  l'homme,  et  le  protestant  comme  les  autres,  en 
matière  d'intérêts,  soit  terrestres,  soit  religieux.  —  Folie  du 
protestant  par  rapport  à  sa  règle  de  foi.  —  Comparaison  de  la 
société  avec  le  code, —  du  code  avec  l'Ecriture  sainte.  —  Cinq 
différences  entre  un  code  de  lois  et  les  divines  Ecritures ,  et 
qui  font  voir  combien  l'intelligence  de  l'Écriture  sainte  est  plus 
difficile  que  celle  d'un  code  de  lois.  — Cela  est  d'ailleurs  dans  la 
nature  de  la  chose. — On  insiste  sur  cet  argument.— Conclusion. 

C'est  un  spectacle  bien  digne  d'être  remarqué,  que 
celui  que  l'homme  offre  de  fois  à  autre  dans  la  con- 
duite de  sa  vie.  Tandis  qu'il  se  montre  si  clairvoyant 
et  si  industrieux  dans  les  choses  de  légère  ou  nulle 
importance,  telles  que  sont  en  résumé  les  intérêts  de 
la  terre,  il  ne  montre  le  plus  souvent  qu'impru- 
dence et  aveuglement  par  rapport  à  ce  qui  est  pour 
lui  d'une  conséquence  extrême,  comme  le  sont  en 
particulier  les  intérêts  du  ciel.  D'un  côté,  s'il  s'agit  de 
gain,  de  commerce,  d'avancements  temporels,  et  pour 
tout  dire,  de  progrès  dans  les  sciences  naturelles, 
dans  les  choses  d'érudition,  dans  les  belles-lettres  et 
les  beaux-arts,  on  le  voit  vraiment  exceller:  rien  ne 


—  -iOO  — 

lui  échappe  ;  il  pourvoit  à  tout  ce  qui  pont  servir 
à  la  fin  qu'il  s'est  proposée;  il  n'épargne  ni  entre- 
prises laborieuses,  ni  recherches  difficiles  et  pro- 
fondes, ni  voyages,  ni  dangers,  ni  fatigues.  Mais 
de  l'autre,  pour  tout  ce  qui  concerne  ses  éternelles 
destinées,  tel  que  la  religion,  la  vraie  foi,  il  se  mon- 
tre irréfléchi,  stupide,  inactif,  comme  si  cela  lui  était 
absolument  étranger.  Sa  vie  est  toute  matérielle,  et 
il  ne  fait  sur  le. reste  aucune  réflexion,  du  moins  sé- 
rieuse. Or,  tel  est  a  mon  avis  le  protestant,  qui  s'at- 
tache  aveuglément  à  la  -  :cte  à  laquelle  il  appartient, 
sans  se  demandera  soi-même,  sans  penser  seulement 
si  c'est  la  bonne ,  si  la  règle  qui  le  guide  dans  sa 
croyance  est  droite  et  légitime,  ou  si  elle  est  fausse  et 
sans  valeur.  Le  protestant  suit  pour  sa  foi  religieuse 
une  règle  qu'il  réprouve,  rejette  et  dédaigne  en  toute 
autre  affaire  qui  ait  pour  lui  le  plus  mince  intérêt,  et 
il  la  suit  sans  se  douter  même  qu'elle  l'expose  à  l'er- 
reur, et  qui  plus  est,  au  ridicule.  Voyons  si  cetto 
accusation  que  je  lui  intente  est  calomnieuse,  nu  ->i  elle 
n'est  pas  plutôt  fondée. 

.Tous  les  protestants,  de  commun  accord,  tiennent 
pour  assuré  que  l'Écriture  interprétée  par  chacun  est 
la  règle  suprême  et  unique  de  la  foi.  Eh  bien,  ils 
admettent  en  matière  de  religion  un  principe  qu'ils 
auraient  horreur  d'appliquer  à  l'ordre  civil.  Car.  je 
le  demande,  auraient-ils  jamais ,  je  ne  dirai  pas  pro- 
clamé, mais  seulement  tenté  de  proclamer  une  sem- 


—  410  — 

blable  règle  par  rapport  à  la  constitution  civile,  au 
code,  aux  lois  par  lesquelles  se  gouverne  l'Étal  et' 
se  règlent  les  successions,  les  héritages,  les  droits  et 
les  distinctions  entre  les  citoyens?  A  qui,  entre  tant 
de  millions  de  protestants ,  viendrait-il  à  l'esprit  de 
dire  que  l'unique  et  suprême  règle  de  conduite  pour 
la  vie  civile  se  trouve  dans  le  code  entendu  et  inter- 
prété par  chaque  citoyen  au  gré  de  sa  raison  indivi- 
duelle? Qui  parmi  eux  ne  croirait  voir  son  pays 
tomber  dans  l'anarchie  et  retourner  à  l'état  sauvage , 
s'il  entendait  la  puissance  publique  qui  le  gouverne 
abdiquer  toute  autorité  et  dire  aux  peuples  :  Main- 
tenant c'est  à  vous  à  vous  gouverner  vous-mêmes; 
voilà  le  code  des  lois,  que  chacun  l'entende  et  l'ap- 
plique à  sa  façon.  Ce  mot  semblerait  une  sentence  de 
mort  pour  tout  le  pays,  et  le  signal  de  la  barbarie  la 
plus  épouvantable  dans  la  société  civile  ;  et  l'on  re- 
garderait comme  insensé,  comme  ridicule,  ou  pour 
mieux  dire,  comme  forcené,  celui  qui  s'aviserait  d'a- 
dopter un  tel  système.  Or,  une  folie  semblable,  et  pire 
encore,  est  commune  à  tous  les  protestants  dans  l'a- 
doption qu'ils  font  de  leur  règle  de  foi.  Tandis  qu'au- 
cune nation,  aucun  peuple,  aucun  individu  n'a  jamais 
songé  à  suivre  cette  règle  dans  les  affaires  civiles, 
des  sectes  entières  et  très  nombreuses,  l'universalité 
des  protestants  dans  toutes  leurs  ramifications  diver- 
ses, l'admettent,  la  professent,  la  défendent  dans  les 
matières  de  foi  et  de  religion. 


—  ni  — 

En  effet,  qu'on  me  nomme  lô  royaume,  la  nation, 
le  peuple  où  le  protestantisme  est  dominant,  qui  ait 
décrété  comme  règle  de  son  gouvernement  le  code 
de  lois  civiles  ou  criminelles  interprété  par  chaque  ci- 
toyen. L'idée  même  de  code  renferme  en  soi  celle 
de  juges  et  de  tribunaux.  En  Prusse,  en  Angleterre 
et  partout  ailleurs,  on  trouve  érigés  divers  tribunaux 
devant  lesquels  se  discutent  les  dillerends  qui  s'élè- 
vent tous  les  jours  entre  les  citoyens  :  tribunaux  de 
différents  degrés  avec  des  juges  respectifs  revêtus  de 
l'autorité  compétente  et  nécessaire,  pour  lever,  par 
des  sentences  définitives,  les  difficultés  qui  s'élèvent 
sur  le  vrai  sens  et  la  légitime  application  du  code  ou 
des  lois.  Quelqu'un  s'est-il  jamais  avisé  de  dire  aux . 
parties  contendantes  ou  qui  sont  en  procès  que  le 
code  est  à  lui-même  son  interprète,  que  chacun  a  le 
droit  de  l'entendre  comme  il  l'entend,  et  est  le  juge 
souverain  du  sens  de  la  loi?  Je  ne  le  pense  pas.  Or. 
ce  sont  ces  mêmes  protestants  qui  tiennent  pour  règle 
suprême  de  foi  l'Ecriture  interprétée  par  la  raison 
individuelle.  Y  a-t-il  rien  qui  choque  davantage  le 
bon  sens? 

Et  pourtant,  j'ai  raisonné  jusqu'ici  dans  la  suppo- 
sition que  la  condition  soit  égale,  ou,  pour  dire 
mieux,  tout-à-fait  la  même  entre  le  code  et  l'Écriture. 
Mais  que  devrons-nous  penser,  que  devrons-nous 
dire,  s'il  faut  admettre  qu'il  y  a  entre  les  deux  une 
différence  infinie?  S'il  y  a  des  raisons  qui  prouvent 


—  412  — 

déjà  que  le  système  d'interprétation  privée  est  pussi 
peu  fondé  et  aussi  absurde  pour  l'Écriture  que  pour 
le  code,  que  faut-il  donc  dire  lorsqu'on  considère 
ultérieurement  que  ce  système  est  encore  beaucoup 
plus  inapplicable  à  l'Écriture  sainte  qu'aux  lois  civiles? 
Or,  nous  avons  pour  en  porter  ce  jugement  des  rai- 
sons péremptoires.  Parcourons  ces  raisons,  afin  de 
nous  en  convaincre  de  plus  en  plus. 

Première  différence  entre  le  code  et  l'Écriture. 
Le  code  est  donné  par  le  législateur  exprès  pour  fixer 
les  règlements  relatifs  au  bien-être  des  sujets.  De  là, 
les  lois  qu'il  contient  sont  exprimées  dans  les  termes 
les  plus  clairs  et  les  plus  précis  que  possible  ;  on  y 
évite  à  dessein  tous  les  termes  ambigus,  pour  ne  pas 
donner  lieu  à  des  contre-sens,  à  des  interprétations 
forcées,  et  pour  que  le  sens  paraisse  net  et  tout-à-fait 
distinct.  L'Écriture,  au  contraire,  renferme  dans  son 
texte  deux  propriétés  qui  concourent  à  en  rendre  l'in- 
telligence difficile,  savoir  sa  simplicité  et  sa  profon- 
deur. La  simplicité  exige  qu'on  parle  sans  apprêt  et 
sans  pompe  ;  la  profondeur  oblige  à  employer  des  ex- 
pressions«?iflcté<7f/flf(?.s,ouau-dessous  de  la  chose  qu'on 
veut  exprimer.  Or  l'Écriture,  traitant  de  choses  invi- 
sibles et  supra-sensibles,  doit  user  de  termes  pour  le 
moins  au-dessous  de  ces  choses  mêmes.  La  hauteur 
des  objets  lesélève  tellement  au-dessus  de  nous,  qu'ils 
ne  sauraient  s'exprimer  adéquatement  avec  les  ma- 
nières de  parler  ordinaires,  quelque  énergiques,  quel- 


-  413  — 
(|iie  significatives  qu'elles  soient  d'ailleurs;  et  de  là, 
c'est  une  nécessité  de  s'en  tenir  aux  termes  les  plus 
simples,  pour  être  mieux  entendu.  Plus  la  pensée  est 
profonde,  plus  l'expression  en  est  simple,  et  la  pen- 
sée et  l'expression  ne  se  conviennent  pas  toujours 
également.  11  y  a  plus  :  c'est  le  propre  de  la  profon- 
deur de  pousser  l'écrivain  à  des  contradictions  verba- 
les ou  apparentes ,  et  c'est  le  propre  de  la  simplicité 
de  ne  pas  se  mettre  en  peine  de  les  éviter.  Il  y  a  plus 
encore  :  quand  un  écrivain  est  profond ,  ses  pensées 
intermédiaires,  ses  parenthèses ,  ses  restrictions ,  les 
mots  mêmes  qu'il  emploie,  ont  un  sens  indépendant 
du  contexte,  et  demandent  une  explication  particu- 
lière. Tout  \  tend  à  une  même  fin,  mais  cette  fin  c'est 
le  but  principal  de  l'auteur;  tout  y  exprime  de  gran- 
des choses,  mais  en  les  enveloppant  d'ombres  et  de 
mystères  ;  tout  y  est  plein  de  pensées,  mais  de  pen- 
sées à  l'état  de  germes.  En  outre ,  quand  un  écrivain 
est  profond,  et  de  même  quand  il  est  simple,  il  ne 
s'attache  pas  éclairer  les  faces  diverses  de  son  sujet 
par  des  observations  qui  tendent  à  cette  fin  :  il  dit 
tout  ce  qui  est  nécessaire,  et  rien  de  plus;  il  ne  se 
détourne  point  de  son  objet  pour  orner  une  pensée:  il 
ne  cherche  point  de  circonlocutions  pour  donner  du 
coloris  à  son  style.  Uniquement  attentif  à  la  pensée 
qu'il  veut  exprimer,  il  se  contente  de  l'expression  qui 
lui  paraît  la  plus  propre  à  ce  dessein  :  et  ainsi,  peu  de 
mots  lui  suffisent  pour  faire  entendre  ;i   son  lecteur 


—  41 4  — 

plus  que  les  paroles  ne  signifient  d'elles-mêmes.  En 
résumé,  un  des  caractères  les  plus  remarquables  des 
saintes  Écritures,  c'est  assez  souvent  la  disette  d'ex- 
pressions. Par  là  on  voit  la  différence  qui  existe  sous 
ce  premier  rapport  entre  l'Ecriture  et  un  codedontun 
homme  serait  l'auteur. 

Deuxième  différence.  Le  code  est  d'un  style  clair 
et  facile;  aussi  tout  esprit  ordinaire  peut-il  l'entendre 
sans  peine.  L'Écriture,  au  contraire,  est  très  inégale 
dans  son  style,  qui  est  tantôt  tempéré  et  tantôt  su- 
blime, tantôt  historique  et  tantôt  poétique,  ici  littéral 
et  ailleurs  figuré.  Joignez  à  cela  les  passages  subits 
de  l'un  de  ces  sens  à  l'autre,  la  multitude  des  tropes 
qui  se  succèdent  et  se  rencontrent  à  chaque  pas.  le 
génie  oriental,  la  hardiesse  des  transports,  la  singu- 
larité des  expressions,  et  cent  autres  accessoires  qui 
compliquent  les  difficultés  :  comment  donc,  à  moins 
d'une  longue  pratique  et  d'une  étude  toute  particu- 
lière de  ce  genre  d'écrits,  pourra-t-on  se  flatter 
de  les  bien  entendre,  et  ce  qui  est  encore  plus  fort, 
de  les  entendre  de  manière  à  s'en  former  des 
articles  de  foi,  sur  les  mystères  les  plus  cachés  et  les 
plus  profonds,  sur  les  dogmes  les  plus  difficiles,  et 
par  rapport  auxquels  l'erreur  est  si  facile  et  les  con- 
séquences de  l'erreur  si  redoutables? 

Troisième  différence.  Le  code  est  écrit  dans  la 
langue  de  la  nation,  ou  des  nations  auxquelles  il  est 
destiné;  de  suite  qu'à  cet  égard,  quiconque  connaît  la 


-  4-15  — 

langue  du  pays  natal  est  ou  état  de  le  comprendre  et 
d'en  fixer  le  sens  dès  la  première  lecture.  La  Bible, 
au  contraire,  est  écrite  dans  une  langue  morte ,  sur- 
tout s'il  s'agit  des  livres  du  Vieux  Testament,  dont  il 
est  impossible  à" éclair cir  les  termes  équivoques,  taule 
d'ouvrages  de  la  même  langue  dont  on  ferait  le  rap- 
prochement. Elle  est, indépendamment  de  cela,  d'une 
interprétation  difficile;  les  anciennes  versions  diffè- 
rcni  entre  elles;  fa  paraphrase  chaldaïque  en  plusieurs 
endroits  ne  s'accorde  pas,  soit  avec  le  texte  original, 
soit  avec  la  version  alexandrine,  la  syriaque  ou  l'a- 
rabe (1).  Le  Pentateuque  samaritain  diffère  pareille- 
ment en  divers  passages  de  l'hébreu  ordinaire  ("2). 
Les  langues  qui  ont  de  l'affinité  avec  la  langue  hébraï- 
que sont  mortes  aussi,  et  d'un  faible  secours  pour  la 
parfaite  intelligence  de  la  langue  sainte  (3).  L'im- 
mense appareil  de  la  philologie  orientale,  les  dissen- 
timent et  les  disputes  des  orientalistes  pour  expliquer 
la  force  propre  de  bien  des  expressions,  sont  une 
preuve  irrécusable  des  difficultés  qui  se  rencontrent 
dans  l'interprétation  de  la  Bible 

L'embarras  n'est  pas  moindre  pour  la  partie 
grecque,  qui  comprend  principalement  les  livres  du 
Nouveau  Testament.  Outre  que  l'an  tique  idiome  de  la 

(1)  Walton,  Prolegom.  v. 

Ibid.,  Proleg,  xi. 
|3|  /6»d.,  Proleg.  i.  il.  ni. 


—  416  — 

(  rrèce  peut  être  considéré  comme  mort  également,  per- 
sonne n'ignore  que  tous  les  écrivains  des  livres  sacrés 
étant  d'origine  juive,  ils  ont  fait  passer  dans  leurs 
écrits  des  idiotismes  hébraïques  et  syro-chaldaïques , 
fort  obscurs  pour  nous  et  presque  inintelligibles ,  et  qui 
ont  déconcerté  les  efforts  des  savants  les  plus  profonds 
et  les  plus  versés  dans  l'étude  des  langues  anciennes, 
soit  catholiques,  soit  protestants.  Malgré  leurs  travaux 
si  estimables,  il  reste  toujours  beaucoup  à  faire  pour 
arriver  sur  bien  des  poinls  à  une  intelligence  qui  ne 
laisse  plus  rien  à  désirer.  Toujours  il  reste  à  expliquer 
certaines  locutions,  dont  on  n'a  pu  jusqu'ici  se  rendre 
compte  parfaitement  (1).  On  n'a  point  encore  écarté 
ce  voile  épais,  qui  enveloppe  toujours  le  dépôt  sacré 
de  la  révélation,  et  nous  ôte  en  grande  partie  la  satis- 
faction de  le  pénétrer  sous  toutes  ses  faces. 

Quatrième  différence.  Le  code  fait  allusion  à  des 
usages,  à  des  coutumes,  à  des  habitudes  tellement  con- 

(4)  Voir  sur  ces  questions,  entre  autres  auteurs,  Richard 
Simon,  Histoire  critique  du  Nouveau  Testament,  Amsterdam. 
1669,  c.  27,  p.  '.','A4  et  suiv.;  Histoire  critique  du  lieux  Testa- 
ment, Amsterdam,  1665,  cil  et  suiv.;  Dr  Pix,  Prolégomènes 
sur  la  Bible,  Paris,  1706,  p.  221  et  suiv.;  Le  Mais,  Le  sanc- 
tuaire fermé  aux  profanes,  Paris,  1657;  Graveson,  Tract,  de 
S.  Script.,  Romac,  171-1,  p.  64  ;  Michàelis,  Introduction  ou 
Vouveau  Testament,  Genève,  1820;  MEYEE,  llermeneutica, 
1.  I,  p.  94  et  suiv.,  et  p.  415  et  suiv.,  1812;  De  Wette,  En- 
chiridioninF.  T.,  p.  63  et  suiv.;  Repertorium,  t.  iv.  p.  172: 
t.  v,  p.  214;  Wiseman,  2e  conférence,  etc, 


nues,  qu'il  n'y  a  personne  même  parmi  le  peuple  qui 
ne  les  connaisse,  ou  ne  puisse  sans  peine  en  avoir  l'in- 
telligence; tandis  que,  comme  nous  l'avons  observé 
ailleurs,  l'Ecriture  tant  de  l'un  que  de  l'autre  Testa- 
ment fait  très  souvent  allusion  à  des  rites,  à  des  coutu- 
mes, à  des  manières  de  parler  proverbiales  dont  il  ne 
nous  reste  aucune  connaissance, et  d'où  dépendent 
néanmoins  la  saineintelligeiR'c  et  la  juste  interprétation 
d'une  foule  de  passages.  Combien  n'a-t-il  pas  été  com- 
posé de  livres  par  les  protestants,  comme  par  les  catho- 
liques, sur  l'archéologie  sacrée,  pour  éclaircir  ces  om- 
bres épaisses  que  projette  sur  l'Écriture  le  défaut  de 
connaissance  parfaite  de  l'antiquité  (1  )  ?  Après  des  re- 
cherches si  longues,  après  des  travaux  si  opiniâtres, 
après  de  si  pénibles  études,  on  est  arrivé  à  des  résul- 
tats qui  sont  loin  d'être  complètement  satisfaisants. 
In  immense  vide  reste  toujours  à  combler. 

Cinquième  différence.  Le  code  est  un  ensemble 
lié  dans  toutes  ses  parties  ;  il  est  coordonné  de  ma- 
nière à  ce  que  les  diverses  lois  et  les  divers  règlements 
\  soient  rangés  et  distribués  chacun  sous  des  titres 
distincts ,  en  un  tout  harmonique  qui  laisse  peu,  ou 
même  ne  laisse  rien  ;i  désirer  pour  son  intelligence.  Vu 

ili  Ces  travaux  se  trouvent  recueillis  dans  la  grande  collec- 
tion d'UGOLiNi,  intitulée  :  Thésaurus  JntiquHattun  sacrarum, 
Venise,  1711  et  années  suivantes,  en  34  volumes  in-folio.  Ehl 
combien  de  pièces  qui  y  manquent  pourraient  encore  grossir 
cette  collection! 

t.  i.  17 


-  418  — 
contraire,  1" Écriture  n'est  pas  un  simple  livre,  à  pro- 
prement parler  ;  mais  c'est  une  collection  d'un  grand 
nombre  d'écrits  composés  par  bien  des  personnages 
différents,  dans  des  temps,  dans  des  lieux,  dans  des 
circonstances  fort  dissemblables  ;  par  des  auteurs  qui 
ne  se  ressemblaient  ni  par  le  tour  d'esprit,  ni  par  le 
caractère,  ni  par  la  culture  des  talents,  et  entre  les- 
quels il  n'y  a  eu  ni  pu  avoir  rien  de  concerté.  En  effet, 
des  siècles  entiers  les  séparaient  les  uns  des  autres  ; 
les  uns  avaient  été  élevés  dans  les  palais  des  rois, 
d'autres  pour  écrire  avaient  quitté  leur  charrue  ou  leurs 
troupeaux  ;  leur  tâche  à  chacun  paraît  respective- 
ment indépendante ,  en  sorte  que  beaucoup  de  ces 
écrits  n'ont  aucune  relation  avec  ceux  qui  les 
ont  précédés.  Ajoutez  à  cela,  qu'il  y  a  dans  ces 
écrits  certaines  parties  plus  régulières  que  les  autres  : 
ainsi  le  Pentateuque  est  en  grande  partie  une  histoire 
faite  comme  d'un  jet  ;  le  livre  de  Job  est  une  narra- 
tion tout  entière  d'une  haleine,  et  l'on  peut  dire  à 
peu  près  la  môme  chose  de  beaucoup  de  livres  de 
l'un  et  de  l'autre  Testament,  qui  sont  coulants,  fa- 
ciles, et  même  agréables,  si  vous  le  voulez,  parla 
naïveté  du  récit  ;  mais  il  faut  avouer  aussi  qu'il  y  en  a 
d'autres  qui  ne  sont  pas  peu  obsurs  ni  peu  profonds, 
et  qui  même  à  ta  première  vue  ne  présentent  guère 
dFensembîe.  11  est  bien  vrai  que  les  écrivains  sacrés 
ont  été  tous  inspirés  de  Dieu  de  la  même  manière  ;  mais 
il  est  vrai  aussi  que  Dieu ,  qui  conduit  tout  avec  suavité. 


—  4!9  — 
a  laissé  chacun  se  composer  sa  manière  d'écrire,  tout 
comme  s'il  y  eût  été  déterminé  simplement  par  l'occa- 
sion ou  par  les  circonstances,  excepté  toutefois  un  petit 
nombre  d'entre  eux,  à  qui  Dieu  lui-môme  a  enjoint  ex- 
pressément de  rédiger  leurs  compositions.  Au  reste, 
comme  eu  leur  dictant  ce  qu'ils  avaient  à  écrire,  Dieu 
s'est  accommodé  au  tour  d'esprit  de  chacun  d'eux,  et 
c'est  ce  ([ue  fait  voir  la   différence  de  style  qu'on 
remarque  en  chaque  écrivain  ,  il  s'est  servi  aussi  des 
circonstances  du  moment,  en  apparence  fortuites, 
comme  de  causes  immédiates  et  impulsives  pour  ce 
qu  il  leur  a  inspiré.  Si  nous  consultons  l'histoire  des 
temps  apostoliques,  nous  voyons  que  ce  n'est  pas  au- 
trement qu'ont  été  écrits  les  Évangiles  et  les  diver- 
ses lettres  composées  par  les  apôtres  au  fur  et  à  mesure 
des  besoins  qui  se  présentaient.  De  là  naît  la  difficulté 
de  former  de  toute  cette  variété  d'écrits  un  corps  de 
doctrines  bien  ordonné  et  lié  dans  toutes  ses  parties. 
Toutefois  ces  différences  que  je  viens  d'indiquer 
rapidement,  entre  le  code  d'un  gouvernement  quel- 
conque et  l'Écriture  sainte,    ne   sont    qu'extrinsè- 
ques et  d'une  importance  secondaire.  Mais  qu'aurais- 
je  à  dire  des  différences  intrinsèques,  qui  naissent  de  la 
nature  même  du  sujet?  Ces  différences  sont  immenses, 
comme  celle  qui  existe  entre  l'auteur  de  l'une  et  les 
auteurs  des  autres,  entre  Dieu  et  l'homme ,  entre  les 
choses  du  ciel  et  celles  de  la  terre.  L'Écriture  t'em- 
porte autant  sur  quelque  code  que  ce  soit,  que  la  sa- 


—  -4-20  — 
gesse  de  Dieu  sur  la  sagesse  des  mortels,  et  les  véri- 
tés surnaturelles  et  divines  sur  les  vérités  de  l'ordre 
naturel  et  politique.  De  quels  autres  objets  en  ré- 
sumé est-il  question  dans  le  code ,  que  des  devoirs  et 
des  droits  des  sujets ,  des  relations  qui  existent  entre 
citoyen  et  citoyen,  entre  inférieurs  et  supérieurs,  entre 
la  société  et  les  individus,  des  propriétés,  des  succes- 
sions, des  testaments  et  autres  choses  semblables?  Au 
lieu  que  dans  l'Écriture  il  s'agit  de  tout  l'ordre  sur- 
naturel, de  l'infini,  de  l'immensité,  de  l'éternité:  il 
s'agit  des  mystères  les  plus  inaccessibles  à  la  raison 
humaine,  de  l'essence  et  des  attributs  de  Dieu,  des 
processions  et  des  opérations  divines,  des  volontés  de 
Dieu  et  de  ses  décrets,  de  l'action  de  sa  grâce  dans 
le  cœur  de  l'homme,  du  mystère  ineffable  de  l'Incar- 
nation, de  la  Rédemption  et  de  ses  effets,  des  moyens 
de  salut  établis  pour  chacun  de  nous ,  de  notre  fin 
dernière,  de  la  vie  future  :  tous  objets  du  genre  le 
plus  élevé,  enveloppés  pour  nous  d'un  nuage  sacré, 
et  sur  lesquels  nous  ne  pouvons  fixer  qu'en  tremblant 
nos  faibles  regards  ;  objets  qu'il  serait  téméraire  de 
chercher  à  comprendre,  et  qui  ont  été  pour  ceux  qui 
l'ont  entrepris  l'occasion  de  bien  tristes  naufrages.  Kt 
si  l'histoire  des  hérésies  ne  nous  l'attestait  pasasseï 
déjà,  relie  du  rationalisme  moderne,  du  panthéisme 
allemand  et  de  l'éclectisme  français  nous  en  fournirait 
la  preuve  irrécusable  (1). 

I    Voir  l'ouvrage  intitulé     Le  Monopole  universitaire  des- 


-  421  — 

Tout  cela  supposé,  voici  l'argument  que  j'éta- 
blis. Si,  malgré  l'extrême  différence  qui  existe  sons 
tous  les  rapports  intrinsèques  et  extrinsèques  entre  ie 
code  et  la  Bible,  malgré  la  facilité  incomparable- 
ment plus  grande  que  présente  l'intelligence  ou  l'in- 
terprétation d'un  code  quelconque,  personne  ne  s'a- 
visa jamais  d'affirmer  que  la  règle  suprême  de  la 
conduite  politique  et  civile  des  citoyens,  c'est  le  code 
entendu  et  interprété  au  gré  de  chaque  individu  ;  si 
aucun  prince,  aucun  peuple  au  monde  n'a  jamais  eu 
cette  pensée ,  si  au  contraire  on  a  érigé  partout  des 
écoles  de  droit  naturel,  public,  civil,  dans  chaque  uni- 
versité, pour  qu'il  y  eût  toujours  des  hommes  habiles 
capables  de  fournir  l'explication  scientifique  des  lois  ; 
si  l'on  a  établi  des  tribunaux  pour  résoudre  les  diffi- 
cultés qui  s'élèvent  entre  les  citoyens  par  rapport  à 
la  manière  d'entendre  ces  lois  et  de  les  appliquer 
dans  les  cas  particuliers,  des  juges  aussi,  pour  eu 
donner  l'interprétation  authentique  et  légale,  sauf 
l'appel  à  des  juges  supérieurs  qui  terminent  définiti- 
vement les  contestations  :  n'est-il  pas  contraire  au  bqr 
sens,  contraire  au  sens  commun,  contraire  aux  prin- 
cipes les  plus  simples  delà  raison,  de  prétendre  après 
cela  que  la  Bible,  livre  ou  plutôt  recueil  si  difficile  ;i 


tracteur  de  la  religion  et  de  la  foi,  Paris,  1843,  où  l'on  met  au 
grand  jour,  par  les  preuves  irréfragables  qu'on  en  fournit, 
l'excès  de  témérité  de  ces  philosophes. 


—  422  — 

entendre ,  si  sublime  par  son  objet,  si  obscur,  dont 
l'étude  a  dans  chaque  siècle  occupé  la  vie  entière  des 
hommes  les  plus  remarquables  par  le  génie,  par  la 
science,  par  l'érudition,  serve  toute  seule  de  règle  de 
foi,  sans  besoin  d'autre  interprétation  que  de  celle  du 
premier  venu;  c'est-à-dire,  qu'elle  n'ait  besoin  d'au- 
tres interprètes  que  des  hommes  les  plus  ignai'-. 
que  des  femmes  les  plus  dépourvues  de  toute  instruc- 
tion, qui  en  feront  leur  règle  unique  de  croyance, 
indépendamment  de  toute  autorité  ? 

En  vérité  une  semblable  prétention  est  incroyable, 
et  on  ne  la  croirait  pas  possible  si  on  ne  l'avait  sous 
ses  yeux.  Comment  des  hommes  si  remplis  d'esprit 
pour  tout  le  reste,  si  clairvoyants,  si  pénétrants,  peu- 
vent-ils tomber,  uniquement  pour  ce  qui  concerne 
leur  salut  éternel,  dans  un  aussi  inexplicable  aveugle- 
ment, jusqu'à  ne  pas  voir  ce  qu'ils  voient  si  bien  dans 
leurs  affaires  temporelles,  et  par  rapporta  des  objets 
qui  méritent  à  peine  de  fixer  l'attention  ?  Et  pourtant 
il  en  est  ainsi  :  il  n'y  a  pas  un  seul  protestant,  de 
quelque  secte  qu'il  se  dise,  qui  ne  l'admette,  qui  ne  le 
soutienne,  qui  ne  fasse  une  profession  solennelle  de  le 
mettre  en  pratique!  Ils  savent  cependant,  et  leurs 
chefs  surtout,  qu'il  n'y  a  jamais  eu  d'hérétique  qui 
n'ait  suivi  dans  la  pratique  cette  règle  ;  ils  savent  que 
chacune  des  deux  cents  sectes  dans  lesquelles  ils  sont 
divisés  n'est  opposée  aux  autres  que  par  sa  différente 
manière  d'interpréter  la  Bible  ;  ils  savent  que  chacune 


-  123  — 

de  ces  sectes  condamne  et  anathématise  les  Autres, 
parce  qu'elles  suivent  en  vertu  de  la  même  règle  des 
interprétations  différentes  ou  contraires  de  la  sienne  ; 
ils  savent  que  cette  même  règle  est  la  cause  princi- 
pale, et  peut-être  unique,  des  divisions  et  subdivisions 
qu'ils  gémissent  eux-mêmes  de  voir  parmi  eux;  ils 
savent  que  par  cette  règle  seraient  justifiées,  au 
moins  dans  la  pratique,  les  plus  plates  extravagances 
qui  jamais  aient  germé  dans  l'esprit  humain  depuis 
l'origine  du  christianisme  ;  ils  savent  que  par  elle  se- 
raient justifiés  les  Juifs  eux-mêmes,  puisque  ces  der- 
niers ne  persistent  dans  leur  infidélité ,  que  parce 
qu'ils  entendent  les  prophéties  relatives  au  Messie , 
c'est-à-dire  pour  dernier  mot  l'Écriture ,  dans  un  autre 
sens  que  les  vrais  chrétiens;  ils  savent  enfin  qu'avec 
cette  règle  on  détruit  la  notion  du  christianisme,jusqif  ;• 
la  confondre  avec  une  philosophie  panthéistique... 

Oui.  ils  savent  tout  cela,  et  plusieurs  d'entre  eux  le 
confessent  et  le  déplorent  amèrement  ;  et  malgré 
«ola  ils  s'obstinent  à  proclamer,  comme  l'unique 
vraie,  la  règle  de  l'interprétation  individuelle,  du  li- 
bre examen,  et  ils  s'en  glorifient  et  s'en  font  un  sujet 
de  triomphe,  comme  d'une  des  plus  belles  découver- 
tes de  l'esprit  humain,  comme  d'un  pas  gigantesque 
fait  dans  la  voie  du  progrès.  Ah  !  c'est  ainsi  que  Dieu. 
dans  la  profondeur  de  ses  jugements,  permet  que 
l'homme  qui  se  confie  en  soi-même  heurte  à  chaque 
pas  et  fasse  les  chutes  les  plus  funestes,  en  s' aveu- 


_  424  — 

glant  au  point  de  tenir  pour  vrai  en  matière  de  foi  et 
de  salut  ce  qu'en  toute  autre  circonstance  il  condamne- 
rait lui-même,  et  condamne  en  effet  comme  l'excès  de 
l'extravagance,  de  la  folie  et  de  l'absurdité. 

ARTICLE    II. 

La  règle  rationnelle  protestante,  considérée  au  double 
point  de  vue  de  la  raison  et  de  la.  morale,  répugne  à  l'hu- 
milité prescrite  par  Jésus-Christ. 

Tout  l'Évangile  respire  la  plus  profonde  humilité,  que  Jésus- 
Christ  a  inculquée  par  ses  paroles  et  ses  actions  aux  apôtres 
et  à  tous  ses  disciples.  —  Nécessité  de  l'humilité  pour  la 
foi,  —  delà  soumission  et  de  l'obéissance.  —  Belles  preuves 
d'humilité  données  par  les  apôtres.  —  La  règle  du  protestan- 
tisme est  incompatible  avec  l'humilité,  prescrite  pour  la  foi 
par  Jésus-Christ.  —  Manière  dont  les  apôtres  exigeaient  la 
foi  à  leur  enseignement.  —  La  même  méthode  continuée  de 
tout  temps  dans  l'Église.  —  Les  hérétiques  de  tous  les  siècles 
se  sont  opposés  à  cette  méthode.  —  Affreux  inconvénients  qi m 
s'en  seraient  suivis,  sÎTÈglise  avait  prêté  l'oreille  aux  héréi  i  - 
ques.  —  Orgueil  incroyable  que  suppose  la  règle  protestante. 
— Cela  se  confirme  par  l'analyse  de  la  règle  protestante.  —  par 
les  faits.  —  Cette  règle  ne  peut  se  concilier  avec  l'enseigne- 
ment des  apôtres.  —  Cette  règle  admise,  il  n'est  plus  possi- 
ble qu'il  y  ait  des  hérétiques.  — Les  protestants  hérétiques; 
—  condamnés  par  l'Église  comme  tous  les  autres  hérétiques 
qui  les  ont  précédés. 

L'Évangile  tout  entier  n'est  qu'une  école  d'humilité  : 
lu  Sauveur  s'est  donné  lui-même  pour  modèle  parti- 
culier de  cette  vertu,  en  même  temps  que  de  la  douceur 


—  425  — 

et  de  la  mansuétude.  Toutes  les  paroles,  tous  les 
accents  de  l' Homme-Dieu,  comme  tous  les  traits  de 
sa  vie,  respirent  l'humilité  :  c'est  cette  vertu  qui  a  fait 
paraître  son  caractère  si  aimable.  11  a  voulu  aussi 
qu'elle  distinguât  ses  disciples,  et  qu'ils  se  montras- 
sent par  là  dignes  d'appartenir  à  sou  école.  De  là  les 
fréquents  avertissements  qu'il  leur  adressait  en  des 
termes  si  pathétiques,  pour  arrêter  en  eux  les  premiè- 
res saillies  de  cet  orgueil  que  l'on  dirait  naturel  à 
l'homme.  Tantôt  il  réprimait  leur  ambition,  en  leur 
disant  que  celui  qui  parmi  eux  aspirait  à  la  première 
place  devait  se  faire  le  ministre  et  le  serviteur  de 
tous  (1)  ;  tantôl  il  leur  enseignait  la  différence  pro- 
fonde qui  devrait  se  remarquer  entre  les  manières 
fastueuses  des  potentats  du  monde,  et  celles  de  ses 
disciples  (2)  ;  ailleurs  il  leur  inculquait  que,  s'ils  ne  se 
rendaient  semblables  par  leur  humilité  et  leur  sim- 
plicité à  de  petits  enfants  ,  ils  n'auraient  jamais  part 
au  royaume  des  deux  (3)  ;  ailleurs,  pour  réprimer  le 
zèle  indiscret  qui  les  poussait  à  invoquer  les  foudres 
du  ciel  contre  les  peuples  qui  lui  refusaient  le  passage 
sur  leurs  terres,  il  leur  reprochait  de  ne  pas  connaî- 
tre l'esprit  dont  ils  devaient  être  animés  (1)  ;  une 
autre  fois  enfin,  il  leur  montrait  en  lui-même  l'exemple 

I  M  ATT.  XXIII,  10. 
(2)  Luc.  xxn.  24-27. 
[3]  Matt.  xviii,  3. 

II  LUC    IX,  55. 


—  426  — 

qif  ils  avaient  à  suivre  pour  rendre  à  leurs  semblables 
les  services  les  plus  bas,  comme  lui-même,  leur  sei- 
gneur et  leur  maître,  ne  dédaignait  pas  de  les  prati- 
quer à  leur  égard  (1  )  ;  et  nous  pourrions  parcourir 
de  même  tous  les  traits  de  sa  vie ,  comme  tous  les 
points  de  ses  divins  enseignements. 

Mais  pour  en  venir  à  ce  qui  touche  de  plus  près 
à  notre  sujet,  une  preuve  évidente  de  la  nécessité 
qu'il  attribuait  à  cette  vertu  par  rapport  à  la  foi,  c'est 
cette  apostrophe  qu'il  adressait  aux  pharisiens  :  Com- 
ment pouvez-vous  croire,  vous  qui  recherchez  la 
gloire,  que  vous  vous  donnez  les  uns  aux  autres  (2)? 
Par  le  même  motif,  il  remerciait  avec  transport  dans 
un  hymne  de  louanges  son  Père  éternel,  d'avoir  ré- 
vélé aux  petits,  c'est-à-dire  aux  humbles,  les  vérités 
et  les  mystères  que  dans  la  profondeur  de  ses  desseins 
il  tenait  cachés  aux  sages  et  aux  prudents  du  siè- 
cle (3),  nous  donnant  à  connaître  par  ces  parole- 
que  l'humilité  de  l'esprit,  aussi  bien  que  celle  du  cœur, 
est  une  condition  indispensable  pour  avoir  véri- 
tablement la  foi;  en  sorte  que  sans  l'humilité,  on  ne 
saurait  acquérir  la  foi  qu'on  n'a  pas  encore,  et  on 
perd  celle  qu'on  aurait  déjà.  Et  lui-même,  le  Sauveur 
du  monde,  nous  en  a  administré  la  preuve  de  fait,  en 


(1)  Joan.  XIII,  14. 

(2)  Joan.  v,  44. 

(3)  MATT.  xi.  25. 


—  k¥I  — 

choisissant  pour  Mis  disciples  des  hommes  tout-à-fait 
simples  et  grossiers,  pécheurs  de  profession  pour  la 
plupart. 

A  la  suite  de  l'humilité  viennent  naturellement  la 

soumission  et  l'obéissance  :  celui  qui  est  humble  tk 
soumet  sans  peine  à  l'autorité  légitime,  se  défie  de 
soi-même  et  de  ses  propres  kliftièreç,  et  défère  de 
bon  cœur  au  sentiment  d' autrui;  à  plus  forte  raison 
est-il  disposé  à  rendre  cet  hommage  à  des  supérieurs 
qu'il  saurait  établis  par  Dieu  lui-même  comme  or- 
ganes et  interprètes  de  ses  volontés.  De  là  vient  que 
le  Christ  ne  se  lassait  d'insinuer  la  soumission,  d'en 
donner  le  conseil  et  même  le  précepte  à  tous  ceu\  qui 
voulaient  embrasser  sa  doctrine.  «  Celui  qui  vous 
écoute,  disait-il  à  ses  apôtres,  m'écoute  ;  celui  qui 
vous  méprise  me  méprise  (1)....  Tousceux  qui  me 
disent  :  Seigneur,  Seigneur,  n'entreront  pas  pour 
cela  dans  le  royaume  des  deux:  mais  ceux-là  seule- 
ment qui  font  la  volonté  de  mon  Père  qui  est  dans  le 
ciel  (2)...  Celui  qui  croira  sera  sauvé:  celui  qui  ne 
croira  pas  sera  condamné»  (3).  Et  c'est  ainsi  que, 
dans  toute  la  suite  de  l'Évangile,  on  lit  à  chaque  page 
des  recommandations  de  cette  soumission  pleine  et 
entière,  soit  pour  les  choses  à  croire,  soit  pour  ce 


(1)  Luc.  x,  16. 

(2)  Matt.  vu,  -21 

(3)  Marc.  u!t 


—  428  - 
qu'on  doit  faire.  Le  Sauveur  a  voulu  lui-même  nous 
laisser  dans  sa  personne  le  plus  parfait  modèle  de  cet 
esprit  de  soumission  et  d'obéissance,  lorsqu'il  a  dé- 
claré qu'il  était  venu  non  pour  faire  sa  propre  vo- 
lonté, mais  pour  accomplir  celle  de  son  Père  cé- 
leste (1)  ;  que  sa  nourriture  était  de  faire  la  volonté 
de  son  Père  (2)  ;  et  qu'il  l'a  prouvé  par  l'acte  le  moins 
équivoque,  je  veux  dire  par  le  sacrifice  qu'il  a  fait  de 
sa  propre  vie. 

Formés  à  cette  grande  école,  les  apôtres,  dans 
toutes  leurs  actions ,  dans  tous  leurs  discours,  dans 
tous  leurs  écrits,  font  briller  au  plus  haut  degré  cette 
humilité  et  cette  docile  disposition  d'esprit.  Lesévan- 
gélistes  saint  Mathieu  et  saint  Jean  ne  parlent  jamais 
d'eux-mêmes  qu'à  la  troisième  personne,  ei  même 
saint  Mathieu  ne  fait  point  difficulté  d'avouer  son  an- 
cienne profession  de  publicain,  et  de  donner  avec  une 
candeur  admirable  tout  le  détail  de  sa  vocation  à  l'a- 
postolat. Ensuite,  le  caractère  des  apôtres,  leurs  im- 
perfections, leurs  disputes  entre  eux,  sont  dépeints 
dans  l'Évangile  sous  les  couleurs  les  plus  naturelles. 
Saint  Paul  fait  une  belle  profession  de  cette  vertu, 
pour  me  servir  des  expressions  mêmes  de  Littleton, 
et  dans  sa  lettre  aux  Éphésiens  (c.  ni) ,  où  il  se  nomme 
le  moindre  des  saints,  et  dans  sa  première  aux  Corin- 

ll|  Joan.  VI,  38. 
(2)   JOÀN.  IV,  34. 


—  121)  — 
lliiens  (c.  w),  où  il  se  dit  le  dernier  des  apôtres,  qui 
ne  mérite  pas  même  d'être  appelé  apôtre,  parce  qu'il  a 
persécuté  l'Église  de  Dieu  ;  et  dans  sa  première  à  ïi- 
mothée  (c.  i),  où  il  dit  :  «  C'est  une  vérité  certaine, 
et  digne  d'être  reçue  avec  une  entière  déférence,  que 
Jésus-Christ  est  venu  dans  ce  monde  sauver  les  pé- 
cheurs, entre  lesquels  je  suis  le  premier;  mais  aussi 
j'ai  reçu  miséricorde,  afin  que  je  fusse  le  premier  en 
qui  Jésus-Christ  fit  éclater  son  extrême  patience,  et 
que  je  servisse  d'exemple  à  ceux  qui  croiraient  en  lui 
pour  avoir  la  vie  éternelle  »  (1). 

J'ai  voulu  mettre  tout  cela  en  avant,  pour  donner 
quelque  idée  du  caractère  et  de  l'esprit  de  l'Évangile, 
qui  est  tout  humilité,  docilité,  obéissance  et  soumis- 
sion, particulièrement  en  ce  qui  concerne  la  foi,  la- 
quelle venant  de  Y  ouïe,  comme  parle  l'apôtre,  pour 
ceux  qui  la  reçoivent,  suppose  la  prédication  dans 
ceux  qui  la  promulguent  et  en  conservent  le  dépôt. 

Pour  faire  maintenant  l'application  au  sujet  actuel 
de  tout  ce  que  je  viens  de  rapporter,  j'affirme  que  tout 
cela  est  on  ne  peut  plus  incompatible  avec  la  règle  du 
protestantisme.  En  effet,  d'après  l'Évangile.  Jésus- 

i  Ce  magnifique  morceau  mérite  d'être  lu  en  entier  dans 
L'auteur,  ouvrage  traduit  de  l'anglais  sous  le  titre  :  La  religion 
chrétienne  démontrée  par  la  conversion  et  l'apostolat  de  saint 
Paul,  art.  /  anités,  Preuves  de  sa  modestie,  où,  quoique  pro- 
testant lui-même,  l'auteur  oppose  l'humilité  île  l'apôtre  à  la  va- 
nité des  sectaires  protestants. 


—  430  — 
Christ ,  en  donnant  la  mission  à  ses  apôtres,  et  dans 
leur  personne,  à  ceux  qui  leur  succéderaient  dans  le 
saint  ministère,  leur  a  enjoint  d'enseigner,  de  publier 
sa  doctrine  en  son  nom  à  tous  les  peuples  de  la  terre  ; 
et  par  conséquent,  il  a  imposé  à  tous  les  peuples  l'obli- 
gation d'écouter  avec  docilité  et  humilité  tout  ce  qui 
leur  serait  enseigné ,  quand  une  fois  ils  se  seraient 
assurés  des  motifs  de  crédibilité  par  lesquels  les 
apôtres  prouvaient  leur  mission.  Les  apôtres  n'ont 
jamais  permis  aux  nations  infidèles,  une  fois  convain- 
cues par  les  motifs  que  j'ai  touchés  de  la  haute  mis- 
sion avec  laquelle  ils  se  présentaient  devant  elles, 
d'examiner  et  de  discuter  la  vérité  de  la  doctrine  qu'ils 
leur  proposaient  de  la  part  de  Dieu,  si  ce  n'est  tout 
au  plus  pour  s'assurer  en  général  qu'elle  ne  contenait 
rien  de  contraire  à  la  droite  raison  et  à  la  saine  mo- 
rale, critérium  négatif  autant  que  positif,  et  qui  fait 
d'ailleurs  paréie  des  arguments  extrinsèques  de  cré- 
dibilité. Du  reste,  quant  à  un  choix  à  faire  entre  les 
articles  proposés,  et  entre  lesquels  les  nouveaux 
croyants  auraient  eu  à  admettre  les  uns  et  à  rejeter 
les  autres,  c'est  ce  qui  n'a  jamais  été  laissé  à  leur  vo- 
lonté. Car  la  chose  eût  été  absurde ,  et  le  jugement 
porté  en  conséquence  eût  été  incompétent.  J\on,  je 
le  répète,  tel  n'a  jamais  été  le  procédé  des  apôtres 
dans  le  ministère  de  la  prédication  ;  mais,  dès  qu'une 
fois,  au  moyen  des  miracles,  des  prophéties  et  de 
toute  sorte  de  prodiges,  ils  avaient  montré  aux  peu- 


—  431  — 
pies  devant  qui  ils  se  présentaient  les  lettres-patentes, 
pour  ainsi  parler,  de  leur  céleste  mission,  ils  leur  pro- 
posaient à  croire  sans  autre  examen  le.--  vérités  révé- 
lé» s.  Si  ces  peuples  consentaient  à  croire,  les  apôtres 
les  instruisaient,  et  les  recevaient  par  le  baptême  dans 
le  sein  de  l'Église;  s'ils  résistaient  au  contraire,  les 
apôtres  les  abandonnaient  à  leur  destinée.  La  moine 
méthode  l'ut  suivie  par  leurs  successeurs  immédiats, 
qui  réduisirent  même  la  doctrine  apostolique  à  un 
court  abrégé,  où  ils  formulèrent  en  faveur  des  caté- 
chumènes les  vérités  les  plus  nécessaires  à  connaître; 
ot  toile  est,  au  jugement  de  plusieurs  savants,  l'ori- 
gine du  symbole  dit  des  apôtres  (1) ,  reçu  par  le  com- 
mun consentement  de  toutes  les  Églises.  Celse,  dans 
Origène,  nous  a  laissé  la  description  de  la  manière 
dont  les  ministres  évangéliques  instruisaient  les  inli- 
dèles,  et  de  l'alternative  qu'ils  leur  laissaient  en  leur 
annonçant  les  souffrances  et  la  mort  de  Hlomme- 
Dieu.  Ou  crois  ou  retire-toi ,  leur  disaient-ils  (2). 


(1)  Gérard  Vossirs,  Diss.  ï,De  tribus  symbolis ;  Peâbson, 
Exposition  symbolique  ;  Elik  Ditin,  Bihllotlieca  certes.,  t.  i. 
p.  9.  Petitdidier  cependant  et  Moël  Alexandre,  avec  la  plupart 
drs  critiques,  l'attribuent  aux  apôtres.  Voir  Madrizio,  De 
symbot.  fidei  dissert.;  Lazery  ,  De  symbolis  fidei  dissert.;  et 
Lazery,  De  antiqids  formulis  fidei  earumqtie  usu dissert.  Mais 
nous  en  parlerons  ailleurs. 

■J  Voir  Origène  contre  Oise,  1.  yl  n.  10,  11.  Voici  la  for- 
mule qu'on  y  lit  :  Crede  hune  de  quo  tibi  loq  i  itiio» 


—  132  — 
En  effet,  c'était  là,  comme  c'est  encore  aujourd'hui.  I" 
seul  procédé  vraiment  logique.  Une  fois  la  divinité  de 
la  mission  des  prédicateurs  évangéliques  reconnue,  il 
ne  restait  d'autre  parti  à  prendre  que  d'y  soumettre 
son  entendement  avec  une  humilité  et  une  docilité 
entières,  en  admettant  sans  réserve  et  sans  restriction 
toutes  les  vérités  qu'ils  proposaient.  Et  cétait  d'au- 
tant plus  indispensable,  que  la  première  de  ces  vé- 
rités dans  l'ordre  logique  était  précisément  l'infailli- 
bilité de  l'Église  proposant  par  ses  ministres  les  ar- 
ticles à  croire. 

L'Église,  qui,  comme  un  fleuve  majestueux  dont 
Jésus-Christ  est  la  source,  s'étend  de  plus  en  plus  h 
mesure  qu'elle  traverse  les  siècles,  sans  jamais  inter- 
rompre son  cours,  a  continué  la  mémo  méthode,  soit 
par  rapport  aux  infidèles  qu'elle  recevait  peu  à  peu 
dans  son  sein,  soit  par  rapport  aux  fidèles  déjà  admis 
et  adoptés  pour  ses  enfants.  Elle  n'a  jamais  dédaigné 
d'instruire  ceux  qui  lui  demandaient  ou  qui  avaient 
besoin  d'être  instruits;  elle  n'a  même  jamais  refusé 
de  rendre  raison  de  sa  doctrine;  mais  elle  n'a  non 
plus  jamais  toléré  que  personne  s'opposât  à  ses  ensei- 
gnements; encore  moins  s'est-elle  abaissée  à  disputer 
avec  qui  que  ce  soit,  et  elle  a  toujours  condamné 
inexorablement  et  sans  pitié  quiconque  était  assez 


Dei...  Crede,  si  ris  saints  fa  ri.  nul  abi.  Édition  de  La  Rue, 

Paris.  1733. 


—  433  — 

téméraire  pour  contredire  sa  doctrine.  Et  elle  avait 
bien  sujet  de  se  montrer  ainsi  inexorable,  puisque, 
comme  elle  est  assurée  des  promesses  de  son  divin 
fondateur,  de  sa  perpétuelle  assistance  et  de  celle  de 
l'Esprit  de  vérité  dans  son  enseignement ,  on  ne  sau- 
rait faire  acte  de  défiance  par  rapport  à  ce  qu'elle 
enseigne,  sans  une  grave  injure  contre  celui  qui  l'a 
donnée  pour  maîtresse  au  monde  entier  dans  l'affaire 
de  toutes  la  plus  importante,  qui  est  le  salut  éternel. 
De  là  vient  que  les  fidèles  doivent,  en  tout  ce  qui  con- 
cerne leur  foi ,  se  reposer  sur  elle  avec  cette  confiance 
calme  et  paisible,  qui  fait  que  des  enfants  s'endorment 
sans  aucune  crainte  entre  les  bras  de  leur  mère. 

Or  cet  ordre  harmonique  si  admirable,  établi  dans 
l'Église  de  Dieu,  a  été  troublé  et  renversé  par  tous  les 
hérétiques,  qui,  au  lieu  de  se  soumettre  humblement 
à  l'enseignement  maternel  de  cette  sainte  Église ,  ont 
voulu  ou  prétendu  lui  imposer  à  la  place  leur  propre 
enseignement.  Ils  ont  (qu'on  nous  pardonne  l'expres- 
sion) traité  leur  mère  comme  ils  l'eussent  fait  d'une 
vieille  radoteuse,  dont  les  idées  se  dérangeaient  et  qui 
retombait  en  enfance.  Ils  lui  ont  imputé  d'avoir  adopté 
et  enseigné  des  doctrines  fausses  et  erronées,  d'avoir 
dissipé  le  patrimoine  dont  Jésus-Christ  et  les  apôtres 
lui  avaient  recommandé  la  garde  fidèle,  et  ils  ont  eu 
la  prétention  de  lui  suggérer  ce  qu'elle  aurai!  en  con- 
séquence pu  et  dû  même  enseigner.  Dès  le  premier 
siècle  de  son  existence,  les  docètes  l'avertirent  chari- 

T.    I. 


m  _ 

lablement  quelle  avait  donné  dans  l'illusion  par  rap- 
port à  la  chair  de  Jésus-Christ,  dans  laquelle  elle 
n'aurait  dû  voir  qu'un  pur  fantôme  ou  une  simple  ap- 
parence (1).  Cérinthe  l'admonesta  à  son  tour,  et  lui 
reprocha,  comme  1er  ébionites,  de  s* être  abusée  au 
contraire  par  rapport  à  la  divinité  de  ce  même  Jésus- 
Christ  ,  en  qui  elle  devait ,  pour  que  son  ensei- 
gnement fût  pur,  ne  voir  plus  désormais  qu'un  pur 
homme  (2).  Les  gnostiques,  avec  leurs  ramification- 
presque  sans  nombre,  appelèrent  son  attention  sur 
une  erreur  de  bien  plus  grande  conséquence  qui  lui 
était  échappée  par  rapport  au  vrai  Dieu,  bien  diffé- 
rent du  Dieu  de  la  création ,  et  confondu  bonnement 
par  elle  avec  le  père  de  Jésus-Christ  ;  tandis  que  le 
Bytlws,  ou  le  Dieu  véritable,  était  resté  inconnu  à 
tous  les  siècles,  aux  patriarches  mêmes,  à  Moïse  et 
aux  prophètes,  et  avait  été  révélé  pour  la  première 
fois  au  monde  par  le  Christ ,  qui  seul  l'avait  connu  et 
était  venu  pour  nous  le  faire  connaître:  que  Jésus 

(1)  Les  docètes  sont  peut-être  les  hérétiques  les  plus  anciens 
qui  aient  paru  dans  l'Église.  Saint  Irénée  attribue  leur  orig 
à  Simon  le  Magicien  rouir.  Hœr.,\.  i.  c.  -2:-!;  1.  iv,c.  33  et  al.  . 
Saint  Ignace,  martyr,  parlait  déjà  de  ces  mêmes  hérétiques 
dans  sa  lettre  aux  Tralliens,  n.  4  et  suiv.,  édit.Çoteliev.  L'apô- 
tre saint  Jean  lui-même  en  a  fait  mention  dans  ses  deux  pre- 
mières épîtres,  I  Ep.  iv,  2  et  suiv.;  II  Ep.,  7. 

2  Voir  S.  Epipiiani:  adv.  Haer.,  1.  i.  hser.  vin,  édit.  Petau  : 
et  avant  lui  S.  Justin,  martyr,  Dial.  arec  Tryphon,  n.  48  et 
suiv. 


—  135  — 

n'était  que  le  fils  du  Démiurge  engendré  par  Aclia- 
moth  pour  créer  l'univers  (1).  Ce  ne  fut  pas  une  er- 
reur moins  grave  que  celle  dont  la  corrigea  BabelliuB, 
relativement  à  sa  doctrine  de  la  distinction  réelle  des 
personnes  en  Dieu  (2).  In  acte  semblable  de  charité 
envers  cette  pauvre  Église  de  Jésus-Christ,  constam- 
ment engagée  dans  l'erreur,  fut  celui  qu'exerça  Arius 
par  rapport  à  la  consubstantialité  du  Verbe  avec  le 
Prie,  qu'elle  avait  par  inadvertance  enseignée  jusque- 
là  aux  peuples  crédules  (3).  Bientôt  survint  un  Nes- 
torius,  qui  l'accusa  d'avoir  jusque-là  cru  autrement 
qu'il  ne  fallait  à  l'incarnation  du  Fils  de  Dieu  (d); 
puis  un  Eutychès,  qui  la  cita  en  jugement  pour  avoir 
enseigné  la  dualité  en  Jésus-Christ  des  natures  divine 
et  humaine  (5).  Et  de  même,  dans  la  suite  des  temps 
jusqu'à  nos  jours,  l'Eglise  n'a  jamais  manqué  de  pa- 
reils moniteurs,  ou,  si  on  l'aime  mieux,  de  pareils 
accusateurs,  qui  tous,  s' arrogeant  respectivement  à 
eux-mêmes  la  vérité  et  la  raison,  dénonçaient  è  l'unir 
vers  les  torts  évidemment  graves  de  leur  commune 
mère. 

(1)  Voir  S.  ïrénee,  cont.  Haer.,  I.  i,  c.  1-4  et  suiv.  Voir  aussi 
Terttllif.n,  adv.  Falentinianos. 

(2)  Voir  Dents  d'Alexandrie,  ep.  vu.  édit.  de   Maistre, 
Rome,  1796,  p.  155:  S.  Auqustin,  /.  de  Hxresibus,  c.  xli. 

(3)  Voir  S.  AthANASE,  If*  partie  de  ses  ouvrages,  édil 
suet. 

(4)  Voir  Théodoret,  Hœretic.  fabvl.,  i.  iv,c.  12. 

(5)  Ibid.,  c,  13.    - 


—  436  — 
Et  ne  pensez  pas  que  ces  hommes  se  trouvassenl  si 
dépourvus  d'arguments  et  de  raisons  apparente-  : 
tant  s'en  fallait,  qu'au  contraire  chacun  d'eux,  avec 
sa  Bible  à  la  main,  faisait  voir  et  toucher  au  doigt  la 
vérité  méconnue,  trahie  ou  défigurée  (1).  Il  est  vrai 
que,  si  l'Église  eût  prêté  l'oreille  à  chacun  de  ces  en- 
fants imprudents  sortis  de  son  sein,  il  ne  fût  pas  resté 
trace  de  christianisme  ;  et  le  Dieu  créateur  du  monde, 
et  le  Christ  fondateur  de  la  religion,  et  la  nature  di- 
vine de  celui-ci ,  et  sa  nature  humaine,  et  son  incar- 
nation, et  son  œuvre  de  rédemption,  et  sa  mort,  et  sa 
résurrection,  et  les  sacrements  (2) ,  et  la  nécessité  des 
bonnes  œuvres  (3),  et  la  distinction  du  bien  et  du 
mal  (d) ,  et  la  loi  morale  (5) ,  tout  en  un  mot  serait 

(1)  Il  suffit  pour  eu  donner  un  exemple  de  transcrire  le  titre 
du  chap.  m  du  liv.  i  de  S.  IréNÉE  contre  les  hérésies  :  Quibtis 
Script urae  locis  uterentur  hseretici  ad  asserenda  dogmata  sua. 

(2)  Voir  Massuet,  Diss.  praev.  in  Iren.  lib.  i,  de  hœret  d< 
quïbus  Irenxus,  l.i,  scripsit eorumque  actions,  scripHs  etd 
trina;  Tbavasa,  Storia   rritica  délie  vite  degli  eresiarchi  del 
1,  2  e  3  secolo  délia  C/iiesa,  Venise,  1652,  t.  i,  c.  ix. 

(3)  S.  Irknée,  1.  i,  c.  vi,  dont  voici  le  titre  ;  Tripler  hxre- 
ticorum  homo.  Bonn  opéra  sibi  iiwtilia,  solis  catholicis  neces- 
saria  dicebant.  Nu/lis  flagitiis  pollui  se  posse  putàbant.  Per- 
dit&eorum  mores. 

(41  Les  gnostiques  anéantissaient  la  distinction  du  bien  et  du 
mal  moral,  qu'ils  disaient  ne  subsister  que  dans  l'opinion.  Voir 
les  auteurs  cités,  et  de  plus  D.  Calmet,  Diss.  de  Simone  Biago. 

[5]  Ils  disaient  qu'elle  avait  été  imposée  aux  hommes  par  le 
grand  ouvrier  du  monde  pour  exercer  sur  eux  sa  tyrannie. 


—   437  — 

effacé  aujourd'hui.  Et,  qui  pis  est,  la  pauvre  Église, 

en  donnant  raison  à  chacun  de  ces  réformateurs,  .Mi- 
rait dû  enseigner  des  doctrines  contradictoires,  et  dire 
à  la  fois  le  oui  et  le  non  sur  chaque  point  de  ces  doc- 
trines opposées. 

Par  exemple,  si  elle  avait  cédé  aux  gnostiques,  elle 
aurait  du  croire  au  corps  purement  fantastique  de 
Jésus-Christ ,  et  en  même  temps  le  croire  un  pur 
homme,  pour  déférer  aux  ébionites,  qui  ne  voyaient 
en  lui  que  le  fils  naturel  de  Joseph  (1).  Si  elle  avait 
accordé  la  victoire  à  Sabellius,  elle  aurait  dû  recon- 
naître en  Dieu  une  seule  personne,  en  même  temps 
qu'admettre,  par  complaisance  pour  Arius,  jusqu'à 
trois  degrés  bien  distincts  dans  la  Divinité  (2).  Qu'elle 
eut  seulement  décerné  la  palme  à  Nestorius,  il  lui  eût 
fallu  reconnaître  en  Jésus-Christ  deux  personnes  dis- 
tinctes; puis,  en  accordant  la  seconde  palme  à  Eu- 
tychès,  confesser  dans  ce  même  Jésus-Chrisl  une 
seule  et  même  nature  théandrique  (3);  ainsi  do  tous 
les  autres.  De  façon  que  le  même  Dieu  aurait  été  cru 
en  même  temps  créateur  et  non  créateur,  subsistant 
en  trois  personnes,  et  unique  quant  à  ta  personnalité 
comme  quant  à  la  nature  ;  Jésus-Christ  eût  été  à  la 
foishommeet  non  homme,  Dieu  et  non  Dieu,  Homme- 
fil  Voir  S.  Epiphane,  1.  c. 
21  Voir  S.  Athanase,  ouvr.  cit. 
(31  Voir  ThÉODOKET.  !.  c. 


—  438  - 
Dieu  et  non  Homme-Dieu,  et,  quant  au  culte  qui  lui 
est  dû,  adoré  et  non  adoré.  De  même  pour  la  momie 
il  y  aurait  eu  une  loi  obligatoire  et  tout  à  la  fois  non 
obligatoire  ;  les  mêmes  œuvres  auraient  été  à  la  lois 
bonnes  et  détestables  (1),  et  de  même  de  tout  le 
reste. 

Chacun  de  ces  enfants  rebelles  criait  de  toute  sa 
force  que  lui  seul  il  possédait  la  vérité,  et  qu'il  avait 
pour  en  être  cru  des  droits  notoires  ;  il  jurait  au  besoin 
qu'il  en  était  convaincu.  Que  faire  dans  ce  cas?  Ah! 
l'unique  parti  à  adopter  pour  l'Église,  par  rapport  à 
tous  ces  téméraires  et  à  chacun  d'eux,  n'était-il  pas  de 
condamner  sans  distinction  leur  outrecuidance  et  leur 
orgueil,  du  moment  où  ils  s'avisaient  de  s'insurger  con- 
tre l'enseignement  de  celle  qui  leur  avait  été  donnée 
de  Dieu  pour  mère  et  pour  maîtresse,  et  foudroyer 

il)  Massuet,  Dis.s.  cit.  Remarquons  ici  en  passant  dans  les 
anciens  gnostiques  un  prélude  presque  complet  au  dogmatisme 
luthérien.  Quoique  Ittigius  et  Valchitis  se  soient  plaints  amè- 
rement de  Baronius,  de  Bellarmin.  de  Gretzer  et  d'autres,  ^.un- 
avoir  accolé  les  luthériens  auxsimoniens,  le  cardinal  Cozza.dans 
son  savant  Comment,  in  lib.  D.  Augusl.  de  /livres.,  t.  i,  c.  1, 
p.  87  et  suiv.,  montre  cet  accord  si  constant  entre  les  doctrines 
de  Simon  et  celles  de  Luther,  que  la  conformité  n'en  peut  plus 
être  niée.  Qrabe,  quoique  protestant,  ne  le  conteste  pas  non 
plus  dans  son  ouvrage  Evtmgelicm  Ecclesiœ  vindicte,  Franc- 
fort, 1699,  et  même  il  le  confirme  en  plusieurs  points.  Mœhler 
"oir  pareillement  dans  sa  Symbolique^  t.  I  (lre  édil  . 
■>»oiis  du  protestantisme  crée  le  gnoetécisme. 

le  fan  .  'illeurs  plus  à  propos  sur  ce  même  sujet. 

o.  m,  S  27,  j\u,  m 

M, lis  nous  reviendrons,. 


—  439  — 
leurs  interprétations  de  la  Bible,  on  leur  opposant  le 
sens  traditionnel  de  son  enseignement  divin,  ainsi 
qu'elle  l'a  toujours  effectivement  pratiqué? 

Que  si  tous  ces  anciens  novateurs  ont  fait  preuve 
d'un  orgueil  incroyable  en  voulant  substituer  leur  doc- 
trine à  celle  de  l'Église,  et  leur  interprétation  biblique 
a  la  sienne,  encore  bien  qu'ils  n'attaquassent  pas  son 
enseignement  dans  tous  ses  points,  mais  qu'à  l'ex- 
ception des  articles  qui  leur  étaient  particuliers,  ils  la 
suivissent  dans  tout  le  reste,  et  qu'ils  ne  rejetassent 
pas  non  plus  entièrement  l'autorité  et  l'interprétation 
des  Pères,  dont  ils  cherchaient  plutôt,  quoique  à  tort, 
à  se  faire  des  appuis  dans  leurs  innovations  (1)  ;  que 
dire  du  protestantisme  et  de  sa  règle  de  foi  ?  de  cette 
règle,  d'après  laquelle  chacun  devient  l'interprète 
souverain  de  la  Bible  et  le  créateur  de  sa  propre 
croyance,  dont  il  peut  déterminer  les  articles  comme 
bon  lui  semble,  effacer  ceux  qui  ne  lui  plaisent  pas, 

(Il  On  sait  que  Eutychès,  après  l'appui  cpi'il  crut  trouver  dans 
l'Ecriture  entendue  à  sa  manière,  mit  tout  le  soutien  île  son 
hérésie  dans  ce  mot  célèbre  de  saint  Cyrille  d'Alexandrie,  tiré 
desa  li  tue  à  Successi  s  :  /../•  duabus  nahtris  (vite  incarnatio- 
nem  unatn  factam  esse  netturmn  i  etbi  incarnatàm;  et  que  de 
même  les  monothélites  se  fondèrent  sur  cet  autre  mot  du  taux 
Denis  l'Aréopagite,  ivc  lettre  à  Caïus,  au  sujet  du  Christ  :  Unam 
■  c'est  ainsi  qu'ils  lisaient  )  quamdâm  nobiscum  conversando 
deivirilem  opt  rationem  exhibebat.  De  même  aussi  les  pélag 
s'appuyaient  sur  les  écrits  de  saint  Jean  Chrysostôme  pour  nier 
la  propagation  du  péché  originel,  etc., 


—  440  — 

les  faire  cl  les  défaire,  en  accroître  et  en  diminuer  le 
nombre,  les  changer,  les  réformera  sa  façon,  Bans 
que  personne  ait  le  droit  de  le  contredire;  de  cette 
règle,  qui  autorise  l'homme  du  peuple  le  plus  idiot  à 
s'opposer  et  à  se  substituer  lui-même  à  l'enseigne- 
ment de  l'Église  entière  ;  de  cette  règle,  en  vertu  de 
laquelle  qui  que  ce  soit  peut,  à  son  gré,  préférer  sa 
propre  interprétation  à  celle  de  tous  les  Pères,  de 
tous  les  docteurs,  de  tous  les  conciles  du  monde  en- 
tier, en  rejetant  d'un  seul  coup  la  croyance  de  tous 
les  siècles  qui  se  sont  écoulés  jusqu'à  lui  (1)  ;  de  cette 

1  Ici  vient  à  propos,  pour  faire  toucher  au  doiut  L'inconce- 
vable orgueil  qu'inspire  ou  que  suppose  la  règle  protestante,  la 
relation  que  fait  Bossuet  de  sa  conférence  avec  Claude,  minis- 
tre calviniste.  Cet  illustre  évêque  rapporte  que,  dans  un  entre- 
tien qu'il  eut  avec  mademoiselle  de  Duras,  comme  il  eut  assuré 
cette  personne,  encore  alors  calviniste,  que  c'était  dans  sa  secte 
une  maxime  constante,  que  tous  les  simples  fidèles,  quelque  igno- 
rants qu'ils  fussent,  étaient  tenus  de  se  croire  capables  d'entendre 
mieux  l'Écriture  sainte  que  tous  les  conciles  et  tout  le  reste  de 
l'Église  ensemble,  mademoiselle  de  Duras  lui  en  témoigna  sou 
extrême  surprise  ;  qu'alors  Bossuet  lui  promit,  si  elle  lui  per- 
mettait d'avoir  devant  elle  une  conférence  avec  le  ministre 
Claude,  qui  était  à  cette  époque  le  plus  fameux  de  sa  se 
d'obliger  ce  ministre  à  lui  avouer  que  c'était  là  véritablement 
un  des  points  essentiels  de  la  doctrine  protestante. 

La  conférence  eut  lieu,  et  Bossuet  demanda  au  ministre  si, 
dans  le  cas  où  l'on  serait  assuré  que  tout  se  serait  passé  sui- 
vant les  règles  dans  un  concile,  il  conviendrait  d'accepter  les 
décisions  de  ce  concile  sans  examen.  Le  ministre  répondit  qu'on 
ne  le  devait  pas.  ••  J'ai  donc  raison,  répliqua  Bossuet, 


—   iil   — 

règle,  aux  terme*  de  laquelle  chacun  esl  en  droit  de 
mettre  en  séquestre  toutes  les  vérités,  tous  les  arti- 
cles, tous  les  points  de  sa  croyance,  et  d'en  condam- 
ner tout  ce  qu'il  voudra  comme  superstitieux,  dérai- 
sonnable, idolâtrique  et  immoral  ;  de  cette  règle  enfin, 
pour  tout  dire  en  peu  de  mots,  en  vertu  de  laquelle 
chacun  est  tout,  et  tout  n'est  rien  pour  lui?  Pour  le 

que,  selon  la  doctrine  protestante,  un  particulier,  une  femme, 
un  ignorant  quel  qu'il  soit,  peut  et  doit  croire  qu'il  peut  lui  ar- 
river de  comprendre  mieux  la  parole  de  Dieu  que  tout  un  con- 
cile, fût-il  assemblé  des  quatre  parties  du  monde.  —  Oui,  ré- 
pondit Claude,  cela  est  vrai. 

—  Quoi!  reprit  Bossuet,  cet  homme,  cette  femme,  cet  igno- 
rant, peuvent  se  croire  capables  d'entendre  mieux  L'Écriture 
que  tout  le  reste  de  l'Église  ensemble,  el  que  toutes  ses  assem- 
blées, fussent-elles  composées  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  saint  et  de 
plus  éclairé  1  Un  particulier  croira  donc  qu'il  peut  avoir  plus  de 
raison,  plus  de  grâces,  plus  de  lumièn  sséder  mieux  le 

Saint-Esprit  que  tout  le  reste  de  l'Église!  —  Oui,  répondit  en- 
core le  ministre.  ••  Et  comme  il  importait  beaucoup  à  Bossuet 
de  faire  ressortir  clairement  cette  doctrine,  il  fit  encore  au  mi- 
nistre deux  ou  trois  autres  questions  semblables,  et  en  reçut 
toujours  la  même  réponse. 

Alors  mademoiselle  de  Duras,  qui  avait  suivi  la  conférence 
beaucoup  d'attention,  se  trouva  convaincue  de  l'orgueil  dé- 
mesuré de  sa  secte,  et  qui  est  si  contraire  à  l'esprit  de  l'Evan- 
gile, et  sensée  comme  elle  l'était,  elle  abandonna  le  calvi- 
nisme et  se  fit  catholique.  [Ilelqjion  de  la  conférence  de  Bossuet 
arec  le  ministre  Claude,  parmi  les  Œuvres  de  Bossu< 

Voir  Baudey,  Gémissements  d'un  cour  catholique,  Lyon, 
1847,  7e  entretien  et  suiv.,  où  sont  rapportés  sur  le  même  sujet 
plusieurs  excellentes  réflexions  de  Fenelon. 


il-)    — 


protestant,  en  effet,  tous  les  martyrs  ne  sont  rien, 
tous  les  saints  ne  sont  rien,  tous  les  évêques,  tous  les 
papes,  tous  les  millions  de  catholiques  du  temps  pré- 
sent et  de  tous  les  siècles  passés  ne  sont  rien.  Seul 
avec  son  interprétation  privée,  il  se  fait  supérieur  à 
tous,  les  dédaigne  tous,  les  condamne  tous,  a  moins 
donc,  à  son  sens,  qu'une  ignorance  invincible  ne  les 
excuse  devant  Dieu.  Ah  !  qu'il  me  soit  permis  d'en 
appeler  au  sens  commun,  au  simple  bon  sens  des  pro- 
testants eux-mêmes  ;  qu'ils  me  disent  si  ce  n'est  pas 
là  un  orgueil,  une  présomption  et  une  outrecuidance 
sans  égale?  Et  pourtant,  je  défie  tout  protestant  sin- 
cère de  me  dire  si  ce  n'est  pas  là  l'esprit  que  produit 
le  protestantisme  avec  sa  règle  de  foi.  Si  quelqu'un 
veut  en  douter,  j'en  appelle  contre  lui  à  l'analyse  ri- 
goureuse de  cette  règle,  j'en  appelle  à  la  logique  irré- 
futable des  faits. 

Et  d'abord,  n'est-il  pas  vrai  que  la  règle  du  pro- 
testantisme est  celle  du  libre  examen  des  points  doc- 
trinaux? Qui  pourrait  le  nier,  puisque  cette  liberté 
d'examen  constitue  le  fond  et  l'essence  du  protestan- 
tisme, en  tant  que  celui-ci  s'élève  contre  la  règle  de 
l'autorité  ,  qui  fait  le  caractère  du  catholicisme? 
Qu'on  étudie  tous  les  écrivains,  oui,  tous  les  écrivains 
polémiques  protestants,  sans  exception  d'un  seul,  et 
l'on  verra  l'accord  unanime  qui  existe  entre  eux  sur  ce 
point  ;  ou  verra  que  c'est  de  cela  surtout  qu'ils  se 
vantent,  qu'ils  se  glorifient,  qu'ils  se  font  un  sujel  de 


—  U3  — 

triomphe,  comme  ayant  secoué  de  cette  manière  le 
joug  de  l'autorité,  qui  ne  captivait  pas  moins  leur 
foi  que  leur  raison  (1). 

Faisons  un  autre  pas  en  avant.  N'est -il  pas 
vrai  que  cette  liberté  d'examen  consiste  à  lire,  à  étu- 
dier, à  interpréter  la  Bible,  pour  voir  si  Ton  y  trouve 
les  articles  de  doctrine  chrétienne  proposés  à  croire 
sans  égard  aucun,  soit  au  sentiment  des  Pères,  soit  à 
l'autorité  des  conciles,  soit  à  la  tradition  (2)  ?  Qui  de 
même  parmi  les  protestants  pourrait  le  révoquer  en 
doute?  C'est  la  thèse  même  du  protestantisme,  puis- 
que, s'il  fallait  s'en  tenir  à  l'autorité,  le  protestan- 
tisme et  son  libre  examen  cesseraient  d'exister  (3):  et 

I    Guizot,  dans  ses  /.remis  sur  la  civilisation  en   Europe, 
donne  pour  cause  du  protestantisme  »  le  besoin  senti  par 
prit  humain  de  l'émancipation  de  l'autorité;  ••  et  il  ajoute  que  le 
protestantisme  ••  n'a  été  qu'un  effort  extraordinaire  fait  an  nom 
de  la  Liberté,  un  vol  hardi  de  la  pensée  humaine.  ••  Voir  Bain 
le  Protestantisme  comparé  cm  Catholicisme,  c.  1. 

(2)  Lutheb  (Opp.  lat.,t.  h,  Jenae,  1557,  fol.  155)  enseigne: 
■  In  liis  quse  sunt  fidei  quemtibet  ehristkuutm  sibipapam  et 
Ecctesiam  esse.  »  Dans  la  confession  d'Augsbourg,  art.  I5,ap<>/., 
art.  8,  Epitom.  Comp.  §  1,  p.  643,  on  lit  :  Credimus.  confite- 
mur,  et  docemus ,  unicam  regulam  et  normam,  e.r  qua  oumia 
dogmata  omnesque  doctores  judicare  oporteat.  nulhnn  ommno 
aliam  esse,  quam  prophetica  et  apostolica  tùm  i  .  tùm  A  1 . 
scripta.  Et  dans  les  art.  de  Smalc.  par.  n,  art.  2,  p.  30E  /  ■■  ■ 
Patrvm  verbis  non  sunt  extrahendi  artiouli  fidei  :  regulam  ha- 
bemus  ut  verbum  Dei  coudât  articulas  fidei.  et  prœterea  nemo 
ne  angélus  quidem. 

3  Terminons  tout  ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici,  parles 


._  .m  — 

c'est  avec  bien  de  la  raison  que  Rousseau  disait  à 
pasteurs  genevois  :  Prouvez-moi  qu'en  matière  de  la 
foi,  je  suis  obligé  de  me  soumettre  aux  décisions  de 
quelqu'un,  et  dès  demain  je  me  fais  catholique.  Li- 
berté d'examen,  et  autorité  à  laquelle  on  doive  dé- 
férer et  se  soumettre,  sont  deux  idées  contradic- 
toires (1). 

Avançons  et  faisons  un  pas  de  plus.  N'est-il  pas 
vrai  que,  si  quelqu'un  en  lisant  la  Bible  tombe  sur 
quelque  passage  qui  lui  semble,  d'après  l'explication 
qu'il  y  attache,  contenir  évidemment  un  point  dedoc- 

témoîgnages  de  quelques  protestants.  Wiederfeld,  clans  son 
ouvr.  De  homine  S.  Script,  interprète,  Lipsise,  1835,  P.  iv, 
p.  08,  n.199,  conclut  ainsi  sa  discussion  :  Qusb  nmnia  efiicit/,// , 
ut  nulli  Patrum ,  nulli  episcoporum ,  sive  singuli ,  swe  skit 
in  cotuMîo  congregati  ,  exposUionem  ScHpturx  infallibi- 
lem  tribuere  nos  lireat  deceatque.  Hase,  Confessio  fidei  /•>- 
clesise  e&angelicae  nostri  temporis  rotiombus  accommoda  ta  , 
Leipsick,  1836,  p.  1,  n  26G  :  Huicloco  sufjicit  Scripturœ  S.  in* 
terpretationem  <j  quâcumque  externâ  aucforitate  croup/oui  lit- 
terarum  libertati  et  scientiœ  vindicûre. 

Wegscheidee,  7/(67/7.  (fort,  christ.,  Par.  theor.,  edit.  S.  Halae, 
1826,  n.  255,  p.  13  :  Prxcipuum  libertatis  evangelicorum  mo- 
mentumest  curare,  ne  jus  suum  Scripttirani  s.  interpretandi 
aliis  quam  sux  rationis  et  verss  eruditi&nis  terminis  circttm- 
scribatur. 

(1)  Voici  ce  passage  entier  de  Rousseau  :  «  Qu'on  me  prouve 
aujourd'hui  qu'en  matière»  de  foi  je  suis  obligé  de  me  soumet- 
tre aux  décisions  de  quelqu'un,  dès  demain  je  me  fais  catholi- 
que, e1  tout  homme  conséquent  et  vrai  fera  comme  moi.  ■•  Let- 
tre écrite  de  la  Montagne,]  n    Eteneffet,  comme  l'ajoute  Gui 


—  445  — 

Irine  tel  que  la  justification  par  la  eule  foi  sans  les 
œuvres,  il  pourra  l'admettre  et  le  croire  fermement, 
quand  même  il  aurait  contre  lui  tous  les  Pères  et  tous 
les  docteurs  de  l'Eglise  catholique,  et  la  croyance 

traditionnelle  de  tons  les  siècles?  El  ce  ({no  je  dis  de 
cet  article,  je  le  dirais  également  de  tout  autre,  el 
pour  la  môme  raison. 

Faisons  un  dernier  pas,  et  disons  enfin  :  N'est-il 
pas  vrai  que  celui  qui  se  persuade  que  la  doctrine 
qu'il  suit  est  la  seule  vraie  condamne  tous  les  autres 
qui  croient  ou  pensent  différemment  de  lui,  qu'ils 
soient  peu  ou  plusieurs,  ou  même  tout  le  monde,  qu'ils 
soient  anciens  ou  modernes,  évêques  ou  simples  fi- 
dèles? Je  ne  pense  pas  que  personne  élève  là-dessus 
la  moindre  difficulté.  Eh  bien,  qu'on  recueille  mainte- 
nant ces  conclusions ,  qu'on  les  rapproche  de  ce  que 
nous  disions  tout  à  l'heure,  et  on  verra  s'il  s'y  trouve 
une  seule  ligne,  un  seul  mot  d'exagération. 

Prouvons  aussi  cette  même  vérité  par  les  faits. 
Lorsque  Luther  se  trouvait  à  la  diète  de  Worms,  el 
que  les  docteurs  catholiques  contre  qui  il  disputait 
lui  opposaient  la  doctrine  de  toute  l'antiquité,  que 

••   li'  catholicisme  a  l'esprit   d'autorité  ;    il  la  pose  en   principe 
avec  une  grande  fermeté  et  une  rare  intelligence  de  la  nature 
humaine;  il  est  la  PLUS  grande,  la  ri.es  SAINTE  ÉCOLE   ne 
RESPECT  QU'AIT   J  'MAIS  VUE  LE  MONDE.  ■•  Du  catholicisi 
protestantisme  et  </>'  l<i  philosophie,   art.  inséré  dan?  la  /.• 
francaist  . 


—  446  — 

répondait-il?  «  A  moins  qu'on  ne  me  convainque  d'er- 
reur par  le  témoignage  de  l'Écriture,  ou  par  l'évi- 
dence de  la  raison...,  je  ne  puis  ni  ne  veux  me  ré- 
tracter» (1).  De  l'Écriture,  bien  entendu,  interpré 
à  sa  manière.  Et,  quant  au  reproche  qu'on  lui  faisait 
de  résister  au  souverain  pontife,  il  s'en  lavait  en  di- 
sant que  ce  ne  serait  pas  le  pape  qui  répondrait  pour 
lui,  quand  il  paraîtrait  un  jour  devant  Dieu  (2).  Cal- 
vin, dans  ses  Institutions,  revient  souvent  sur  celte 
même  thèse,  et  plaint  en  général  tous  les  Pères  de 
l'Église  de  s'être  éloignés  de  la  saine  doctrine,  c<-  - 
à-dire  delà  sienne  propre  (o).  Pilet  allègue  aussi  la 
môme  raison  que  Luther,  pour  prouver  que  chacun 
doit  trouver  par  soi-même  dans  la  Bible  la  vraie  foi, 
c'est-à-dire  les  vérités  à  croire,  au  lieu  de  se  mettre 
à  la  remorque  de  l'autorité  comme  font  les  catholi- 
ques, qui,  pour  ce  motif  même,  ne  peuvent  être  tran- 
quilles dans  leur  croyance  (/j.).  Wegscheider  a  dédié 

(1)  ArniN,  Histoire  de  la  vie  de  Luther  t.  î,  p.  392. 

(2)  Voici  ses  paroles  :  Papa,  tu  ronctusisti  non  concifiis  ; 
mate  hobeo  ego  judiekim  an  accepteur*  queam,  neeme.  Quant 
Quia  nonstabis  pro  me)quandodeaeomori.  Citation  de  Bellar- 
min,  De  I  erbo  Dei,  1.  m,  c.  3. 

(3)  L.  IV,  Institut,  c.  9,  §  8,  10  et  13. 

(4)  Dans  l'ouvrage  Facilité,  certitude,  raison  en  maHêrt  du 
foi,  in-12,  par  S.  PUet-Joly,  ministre  du  saint  Évangile,  Ge- 
nève,  1839,  où  entre  autres  choses  il  dit  au  catholique  :  ••  Votre 
âme  est-elle  tranquille  '  Fensez-vous  que  le  Seigneur  admettra 
un  compromis  entre  le  mensonge  et  la  vérité'...  Mais  quelle 
paix  y  aura-t-il  pour  celni  qui  ne  veut  ni  croire  ni  examiner'  • 


—  447  — 

ses  Institutions  de  (a  doctrine  chrétienne,  c'esl-a- 
dirc  de  sa  théologie  rationaliste,  à  Luther,  Défenseur 
de  la  liberté;  Gesenius  et  Winer  n'ont  pas  d'autre 
règle  dans  leurs  dictionnaires  hébraïques  pour  annu- 
ler tous  les  prophètes  qui  annonçaient  le  Messie  dans 
l'Ancien  Testament;  c'est  sur  la  même  règle  que 
Semler  a  basé  son  système  d'accommodation  (1),  et 
il  en  est  de  même  de  tous  les  autres  théologiens  de 
cette  école,  au  point  que  le  protestant  .Jérusalem  lui- 
même  n'a  pas  pu  dissimuler  les  horribles  conséquences 
Qu'entraîne  après  elle  la  règle  dont  nous  parlons  (2). 
Après  avoir  ainsi  confirmé  nos  preuves,  reprenons 
le  fil  interrompu  de  notre  raisonnement.  Si  saint  Au- 


(1)  Le  système  d'accommodation  consiste  à  dire  que  .Tésus- 
Cbrist  et  les  apôtres  s'accommod  ent  dans  leur  enseignement 
aux  opinions. vulgaires  du  peuple,  fussent-elles  fausses,  par 
exemple,  sur  l'existence  des  anges,  sur  la  future  résurrection 
des  corps,  et  de  même  sur  tout  autre  point. 

2  T.  W.  JERUSALEM,  dans  son  ouvrage  allemand  qui  a  pour 
titre  Suite  <le  considérations,  p.  463,  s'exprime  ainsi  :  «  C'est 
une  témérité  incalculable  de  rendre  suspectes  les  maximes  de 
la  religion,  comme  tout  cequ'iJ  va  de  plus  saint  pour  l'homme, 
en  inventant  avec  une  impertinence  sacrilège  des  interpréta- 
tions violentes  et  forcées  qui  travestissent  le  texte  sacré,  dans 
rits  publics,  susceptibles  de  tomba»  entre  les  mains  de  la 
jeunesse,  comme  de  toutes  les  classes  de  la  société,  et  capables 
d'empoisonner  pour  ainsi  dire  L'humanité  entière,  et  d'éteindre 
tout  sentiment  de  respect  pour  Dieu  et  la  vertu,  comme  on  ne 
le  voit  que  trop  parles  plus  tristes  effets.  ••  Et  c'est  un  rationa- 
liste qui  s'exprime  ainsi  ! 


—  M8  — 
gustin  (1)  a  été  en  droit  de  dire  que  c'est  l'orgueil 
qui  enfante  toutes  les  hérésies  (et  il  n'entendaft  pas, 
comme  on  le  voit ,  parler  que  de  celles  qui  s'étaient 
élevées  jusqu'à  son  temps) ,  parce  que  c'est  l'orgueil  qui 
fait  naître  l'opposition  à  la  doctrine  de  l'Eglise  catho- 
lique, qu'aurait-il  dit  du  protestantisme  et  de  sa  règle 
de  foi,  d'après  laquelle  chacun  est  autorisé  à  renverser 
de  fond  en  comble  tout  ce  qu'enseigne  l'Eglise,  à  se 
préférer  soi-même  à  elle,  à  la  mettre  en  accusation , 
à  l'appeler  à  son  propre  tribunal ,  et  à  prononcer 
contre  elle  une  sentence  de  condamnation?  Sera-t-il 
jamais  possible  de  concilier  cette  règle,  et  la  pratique 
qu'on  en  fera,  avec  cet  esprit  d'humilité,  de  défé- 
rence, de  soumission,  de  docilité,  qu'inspire  l'Évan- 
gile, tel  qu'il  a  été  enseigné  et  pratiqué  par  les  apô- 
tres ;  avec  cette  immolation  de  l'esprit  particulier  qui 
unit  toutes  les  intelligences  à  l'intelligence  suprême  : 
avec  cette  abnégation  du  moi  dans  l'ordre  dr< 
croyances,  sans  lequel  il  ne  pourrait  y  avoir  de  so- 
ciété religieuse  telle  que  Jésus-Christ  a  voulu  l'établir? 
Si  l'apôtre  écrivait  à  Tite  de  fuir,  après  un  ou  deux 
avertissements,  l'hérétique  qui  refuserait  de  se  ré- 
tracter et  de  se  rendre  à  l'autorité  de  son  évéque, 
comment  Tite  aurait-il  pu  suivre  la  recommandation. 


(1)  Senn.  xlvi,  de  Pastoribus,  n.  18.  ••  Una  mater  superbiâ 
omnes  (hœretiooB)  genuit;  sicut  una  mater  nostra  catholica 
christianos  fidèles  loto  orbe  diffu 


—  449  — 
ou  pour  mieux  dire,  l'ordre  de  l'apôtre;  si  cet  héré- 
tique, conformément  à  la  règle  de  foi  protestante, 

avait  pu  lui  répondre  qu'il  était  le  juge  souverain  de 
sa  foi,  qu'il  n'avait  en  vertu  du  libre  examen  trouvé 
de  vraie  que  sa  propre  doctrine,  et  qu'il  en  savait 
plus  que  Tite  lui-même,  plus  que  tous  les  évoques 
du  monde  réunis, .plus  que  tout  ce  qui  composait 
l'Église? 

Et  qu'on  ne  dise  pas  que  l'apôtre  parle  d'héréti- 
ques, au  lieu  que  les  protestants  ne  sont  pas  héréti- 
ques. Car  comment  les  protestants  ne  le  seraient- 
ils  pas  ?  Qu'est-ce  qu'un  hérétique,  si  ce  n'est  celui 
qui,  par  un  attachement  opiniâtre  à  sa  doctrine 
particulière  ou  à  son  sens  privé,  résiste  et  s'op- 
pose à  l'enseignement  de  l'Église,  et  s'attire  de  sa 
part,  pour  ce  motif,  sa  juste  condamnation?  L'auto- 
rité de  l'Église  supprimée,  quel  autre  moyen  reste- 
ra-t-il  pour  discerner  l'hérétique  de  l'orthodoxe?  La 
différence  de  doctrine?  Pas  le  moins  du  monde,  puis- 
qu'en  vertu  de  la  règle  protestante,  chacun  est  indé- 
pendant par  rapport  à  la  croyance  qu'il  doit  suivre 
ou  professer;  personne  donc  ne  peut  le  taxer  d'héré- 
sie; car  d'après  son  inspiration  particulière  de  la  Bi- 
ble, il  se  tient  assuré  d'avoir  pour  lui  la  vérité.  Il 
peut,  sans  être  désavoué  par  la  Réforme,  tenir  seul 
contre  tous  les  autres  dont  la  doctrine  serait  diffé- 
rente ou  contraire  de  la  sienne.  Ce  système  admis,  il 
n'y  a  plus  d'hérétiques  au  monde,  il  ne  petit  même 

t.  i.  29 


—  490  — 
plus  y  en  avoir,  et  c'est  ce  que  nous  avons  démontré 
dans  un  de  nos  chapitres  précédente  (1). 

Et  en  vérité,  comment  et  par  quelle  raison  les  pro- 
testants ont-ils  tenu  et  tiennent-ils  encore  pour  héré- 
tiques les  gnostiques,  les  sabelliens,  les  ariens  oi 
d'autres  semblables,  sinon  parce  que  l'Église  les  a  con- 
damnés comme  tels?  Qu'ils  cherchent  tant  qu'ils  vou- 
dront, ils  ne  trouveront  pas  d'autres  motifs  que  celui- 
là  de  les  taxer  d'hérésie.  Or  cette  même  Église  qui 
a  condamné  comme  hérétiques  Sabellius ,  Arius , 
Nestorius,  etc.,  est  celle  qui  a  condamné  également 
comme  hérétiques  Luther ,  Zwingle ,  Calvin  ,  Socin  , 
avec  tous  leurs  partisans.  Sabellius  sera-t-il  donc  hé- 
rétique sans  que  Luther  le  soit  ?  Nestorius  le  sera-t-il 
sans  que  Calvin  le  soit  aussi?  Arius  le  sera-t-il  sans 
que  Socin  le  soit  de  môme?  Eutychès  sera-t-il  héré- 
tique, et  Zwingle  ne  le  serait-il  pas?  Quelle  différence 
y  a-t-il,  s'il  vous  plaît,  entre  les  uns  et  les  autres? 
Mais,  dira-t-on,  Luther  et  ses  pareils  n'ont  fait  (pic 
réformer  l'Église,  et,  pour  employer  leur  hmgage  , 
ils  ont  fait  une  œuvre  d'épuration  (2).  Mettons  à  part 

il)  Voir  le  chapitre  ni  de  cetfe  première  partie,  article  n. 
vers  la  lin. 

(2)  Les  premiers  réformateurs  affectaient  de  déoterei  que  leur 
œuvre  n'était  pas  une  œuvre  de  destruction^  maif  seulement 
à' épuration ,  comme  ils  l'appelaient ,  et  qu'ils  n'auraient  pu  au- 
trement exécuter  leur  dessein.  Voir  Amand  Saintes,  tfist.  cri- 
tique  du  Rationalisme  en  Allemagne,  p.  30.  Noua  produirons 
plus  loin  les  témoignages  desainl  [renée  et  de  Tertullien,  ptw 


—  451  — 

l'absurdité  de  cette  prétention,  et  qu'on  nous  dise  ce 
qu'a  prétendu  Pelage,  sinon  de  réformer  l'Église  et 
de  lï'purer  de  ses  abus  par  rapport  à  la  doctrine  de 
la  grâce?  Qu'ont  prétendu  Nestorius  et  Eutychôs,  si- 
non réformer  l'Église  dans  ses  abus  par  rapport  à 
la  doctrine  de  l'Incarnation?  Et  de  même,  qu'ont 
prétendu  autre  chose  tous  les  autres? 

Parmi  tous  les  hérétiques  qui  ont  existé,  quel  est 
celui  qui  a  jamais  fait  l'aveu  de  vouloir  introduire 
une  nouvelle  doctrine,  et  n'a  pas  plutôt  [(retendu  rap- 
peler la  doctrine  dominante  de  son  temps  à  sa  pureté 
primitive,  à  ce  qu'avaient,  selon  lui,  enseigné  les  apô- 
tres, à  ce  qui  se  lisait  dans  l'Écriture,  vue  à  travers 
son  prisme  particulier?  Qu'on  ne  dise  pas  non  plus 
que  l'Église  a  eu  raison  de  condamner  ces  hérétiques, 
mais  qu'elle  a  eu  tort  de  condamner  Luther  et  ses 
imitateurs.  Par  exemple,  et  de  quel  droit  pourra-t-nn 
faire  cette  exception?  Quel  est  l'hérétique  qui  n'ait 
dit  de  même  que  l'Église  avait  eu  raison  de  condam- 
ner tous  les  autres  excepté  lui?  Qu'on  eût  demandé  à 
Eut\  cliès  si  l'Église  n'avait  pas  eu  raison  de  condam- 
ner comme  hérétique  -Nestorius?  Qu'on  eût  demandé 
à  Nestorius  si  l'Église  n'avait  pas  eu  raison  de  con- 
damner comme  hérétique  Arius?  Qu'on  eût  demandé 


faire  voir  que  les  anciens  hérétiques  voulaient  aussi  passer 
pour  réformateurs,  et  non  pas  pour  hérétiques.  Il  sullit  pnyj^le 
moment  d'en  taire  la  remarque. 


—  V5-2  — 
à  Arius  si  l'Église  n'avait  pas  eu  raison  de  condamner 
Sabellius?  11  faut  donc  avouer,  ou  qu'il  n'y  a  jamais 
eu  d'hérétiques  au  monde,  ou  que,  s'il  y  en  a  eu,  s'il 
y  en  a  encore,  tous  le  sont ,  parce  qu'ils  sont  tous 
condamnés  comme  tels  par  l'Église,  à  quelque  épo- 
que que  ce  soit.  Or  l'Apôtre  nous  déclare  qu'il  y  ;i 
des  hérétiques,  et  que  l'hérétique  est  celui  qui  s'op- 
pose à  la  doctrine  de  l'Église,  c'est-à-dire  à  la  doc- 
trine proposée  à  croire  comme  de  foi  par  l'autorité  lé- 
gitime qu'a  établie  Jésus-Christ.  Donc  c'est  cet  es- 
prit d'indépendance,  d'orgueil,  de  folle  présomption, 
c'est-à-dire  un  esprit  tout  contraire  à  l'esprit  de  m  tu- 
mission,  de  docilité,  d'humilité,  enseigné  par  Jésus- 
Christ  dans  l'Évangile,  prêché  et  pratiqué  par  les 
apôtres,  que  celui  qui  constitue  la  règle  de  foi  protes- 
tante. L'orgueil  est  le  piédestal  sur  lequel  se  dre 
le  simulacre  du  protestantisme. 


—  453    — 

ARTICLE   III. 

La  règle  protestante,  considérée  au  douille  point  de 
vue  rationnelei  moral,  est  impraticable  pour  les  croyants. 

Deux  choses  à  supposer.  — La  règle  protestante  ne  saurait  être 
universelle,  —  car  le  très  grand  nombre  est  de  ceux  «pu 
sont  dans  l'impuissance  physique — ou  morale  de  lire  la  Bible, 
—  et  par  manque  d'instruction  suffisante,  —  et  par  la  nature 
même  de  la  Bible.  —  C'est  ce  qui'se  confirme  par  le  l'ait  et  par 
les  aveux  des  protestants. — Chrétiens  de  la  Bible. — Cette  règle 
ne  peut  donc  être  celle  qu'ait  enseignée  le  Christ.  —  On  ne 
l'ait  dans  le  protestantisme  que  subroger  une  autorité  faillible 
à  la  seule  infaillible.  —  C'est  une  tyrannie  exercée  par  les 
ministres  sur  le  peuple,  et  par  les  confessions  symboliques 
sur  les  ministres.  —  Autre  preuve  de  fait,  que  la  règle  du 
libre  examen  n'est  qu'un  mensonge  solennel —  et  une  solen- 
nelle contradiction  en  pratique  comme  en  théorie. 

Pour  qu'on  comprenne  bien  l'exacte  valeur  de  ce 
(pie  nous  nous  sommes  proposé  de  prouver  dans  ce 
nouvel  article,  il  est  bon  de  mettre  en  avant,  par 
forme  de  lemmes,  deux  observations.  La  première  e^t 
que  Jésus-Christ  a  voulu  que  sa  divine  doctrine  servît, 
de  moyen  de  salut  à  toute  l'espèce  humaine  et  ;i  tous 
les  individus  qui  la  composent,  sans  en  excepter  un 
seul,  et  qu'il  a  dû,  par  conséquent,  la  rendre  accessi- 
ble, en  particulier  comme  en  général,  à  tous  les 
croyants.  L'autre  est  que,  d'après  la  règle  de  foi  du 
protestantisme,  chaque  individu  non-seulement  peut, 
mais  même  doit  se  former  à  soi-même,  par  la  lecture 


-   454  — 

de  la  Bible,  son  symbole  de  vérités  à  croire.  De  ces 
deux  prémisses,  il  s'ensuit,  comme  corollaire,  que 
l'enseignement  en  question  doit  être  proportionné 
aux  forces  intellectuelles  et  morales  de  l'homme,  et 
susceptible  d'être  appliqué  sans  peine  à  tous  les  lieux, 
à  tous  les  temps,  à  tous  les  individus.  Il  s'ensuit  en 
outre,  que  cet  enseignement  doit  être  simple,  popu- 
laire, clair,  déterminé,  certain,  infaillible  enfin,  pour 
répondre  aux  desseins  de  Dieu,  qui  appelle  tous  les 
hommes  au  salut  par  le  moyen  de  son  Église,  établie 
à  cet  effet,  et  fondée  divinement  pour  l'universalité 
du  genre  humain. 

Or,  même  en  laissant  de  côté  tout  ce  que  nous 
avons  établi  dans  les  chapitres  précédents,  et  qui 
s'applique  en  partie  au  sujet  actuel,  en  comptant, 
dis-je,  pour  rien  tout  ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici, 
nous  voulons  démontrer  par  bien  d'autres  raisons  en- 
core, que  la  règle  du  protestantisme  est  impraticable 
pour  les  chrétiens. 

La  première  raison,  c'est  que  cette  règle  ne  peut 
être  universelle,  comme  Jésus-Christ  a  voulu  que  le 
fût  sa  doctrine,  aussi  bien  que  la  foi  qu'il  exige  de 
tous  et  de  chacun  pour  le  salut.  En  elïet,  une  univer- 
salité de  ce  genre  doit  souffrir  exception  de  tonte 
nécessité  dans  une  grande  partie,  et  même  dans 
la  plus  grande  partie  des  fidèles.  Elle  souffre  excep- 
tion dans  booB  ceux  qui,  par  quelque  imperfec- 
tion   physique,    sont  empêchés  de  pouvoir  lire  la 


—  455  — 
Bible.  Tels  son!  tous  les  enfants,  capables  de  con- 
n.'iiirc,  d'aimer  et  de  servir  Dieu  du  moment  où 
les  premières  vérités  de  la  foi  leur  sont  enseignée-,  et 
qui  pourtant  ne  sont  pas  encore  en  état  de  pouvoir 
lire  la  Bible.  Tels  sont  tous  les  gens  simples  et  sans 
instruction,  qui  languissent  dans  une  longue  enfance, 
et  néanmoins  peuvent  s'élever  jusqu'à  la  connaissance 
de  leur  fin  dernière,  pourvu  qu'on  les  instruise  de  vive 
voix,  mais  qui  ne  sauront  jamais  lire.  Tels  sont  en 
général  tous  les  enfants  du  peuple,  et  surtout  du  bas 
peuple,  qui  n'apprennent  que  tard  et  encore  à  peine 
les  premiers  éléments  des  lettres,  et  que  renseigne- 
ments oral  seul  peut  instruire  des  vérités  nécessaires. 
Tels  sont  les  aveugles,  les  infirmes,  qui  peuvent  re- 
cevoir l'instruction  orale,  mais  non  pas  lire  ou  étudier 
la  Bible,  pour  en  extraire  leurs  articles  de  croyance;  et 
bien  d'autres  classes  encore  et  même  nombreuses  qui 
se  trouvent  dans  la  même  condition  ;  il  peut  arriver 
même  que  des  peuples  entiers  se  trouvent  dans  cette 
impuissance  :  et  tous  néanmoins,  au  moyen  de  la  foi, 
sont  appelés  au  salut  (1).  Et  ce  que  je  viens  de  dire 


(1)  Tout  le  monde  commît  le  passage  du  livre  m  contre  les 
hérésies,  où  saint  lrénee  parle  de  nations  qui  étaient  tout  en- 
tières chrétiennes,  quoique  la  lecture  et  l'écriture  y  fussent 
ignorées.  Voici  ce  passage:  »Cuà  ordinationj  assentruntur  mu/ta' 
es  barbarorumeorumqui  in  Christom  credunt,  sine  eharta 
»  et  atramento  scriptam  babentes  perspiritum  in  corditw  -  - 
«  salutem.   el    veterem   traditionem    6deliter   custodiei 


—  456  - 
est  vrai,  même  en  supposant  la  civilisation  aussi  avan- 
cée qu'elle  l'est  de  nos  jours.  Il  est  certain  cependant 
que  la  connaissance  des  lettres  était,  il  y  a  peu  de 
siècles,  incomparablement  moins  étendue  qu'elle  n'est 
aujourd'hui,  et  que,  par  conséquent,  le  nombre  des 
ignorants  était  bien  plus  considérable;  et  pourtant 
personne  n'a  jamais  dû  manquer  dans  l'Église  de  Dieu 
d'un  moyen  nécessaire  pour  le  salut  (1). 

A  cette  classe  qu'empêche  une  impuissance  physi- 

(L.  ni  vont,  haer.j  c.  îv,  n.  2,  éd.  Mass.)  Ces  nations  ne  seraient 
jamais  devenues  chrétiennes  avec  la  méthode  ou  le  système  du 
protestantisme. 

(1)  Encore  n'ai-je  pas  parlé  de  la  classe  nombreuse  des  pau- 
vres qui  sont  hors  d'état  de  se  procurer  une  Bible.  Qu'on  dise, 
si  l'on  veut,  que  actuellement  la  Bible  est  distribuée  gratuite- 
ment à  bien  du  monde  par  les  Sociétés  bibliques,  outre  que 
l'invention  de  l'imprimerie  a  facilité  les  moyens  d'en  multiplier 
les  exemplaires  ;  encore  faudra-t-il  avouer  qu'il  n'en  a  pas  tou- 
jours été  ainsi.  On  sait  qu'un  exemplaire  de  la  Bible,  traduite 
par  Wicleff,  fut  vendu,  en  1429,  au  prix  de  quarante  livres 
sterling,  c'est-à-dire  de  mille  francs  à  peu  près,  somme  énorme 
pour  ces  temps-là;  ce  fait  est  attesté  par  Horne  {An  introd., 
t.  ii,  part,  n,  p.  64).  Or  Jésus-Christ  a  institué  sa  religion 
pour  tous  les  temps  comme  pour  tous  les  lieux. 

Bien  a  pris  à  Lutber  de  n'être  venu  au  monde  qu'un  demi- 
siècle  après  que  l'immortelle  découverte  de  Guttemberg  eut  pu 
multiplier  les  exemplaires  de  la  Bible.  Cent  ans  plus  tôt,  son 
idée  de  faire  lire  la  Bible  à  deux  cent  cinquante  millions 
d'hommes,  comme  le  dit  avec  esprit  M.  l'abbé  Martinet,  eût  été 
accueillie  par  des  éclats  de  rire,  et  l'aurait  infailliblement  con- 
duit de  la  chaire  de  Wittemberg  à  l'hôpital  des  fous.  Solution 
des  grands  problèmes,  t.  n,  Paris.  3e  édit.,  p.  '+2,  83. 


—  if>/  — 

que,  il  faui  en  ajouter  uneautre  non  moins  nombreuse, 
Composée  de  ceux  qui  sont  dans  l'impuissance  mo- 
rale de  lire  et  d'étudier  la  Bible  pour  en  extraire  leurs 
articles  de  foi.  Dans  cette  classe  il  faut  mettre  les 
paysans  et  les  ouvriers,  occupés  du  matin  au  soir,  soit 
a  la  culture  de  la  terre,  soit  à  de  pénibles  métiers. 
pour  se  procurer  à  eux-mêmes  et  à  leur  nombreuse 
famille  le  pain  de  chaque  jour  gagné  à  la  sueur  de 
leur  front.  11  faut  y  ranger  aussi  les  domestiques,  les 
servantes,  les  subalternes  ou  employés,  à  qui  leurs 
maîtres  ou  leurs  supérieurs  accordent  à  peine,  même 
dans  les  jours  de  fêtes,  le  temps  nécessaire  pour  rem- 
plir leurs  devoirs  religieux.  A  cette  classe  adjoignons 
encore  tout  ce  qu'il  y  a  de  gens  d'une  intelligence 
tardive,  d'une  capacité  presque  nulle  et,  en  géné- 
ral, les  militaires,  les  marins  et  d'autres  de  ce  genre, 
dont  il  serait  ridicule  d'exiger  qu'ils  s'appliquent 
à  l'étude  de  la  Bible  pour  se  former  leur  symbole 
de  foi. 

Ajoutez  à  tout  cela,  que  les  classes  si  nombreuses 
que  nous  venons  d'énumérer,  et  d'autres  encore  que 
nous  aurions  le  droit  d'y  joindre,  manquent  des  élé- 
ments nécessaires  pour  s'assurer  par  eux-mêmes  de 
leurs  objets  de  croyance,  s'ils  ne  doivent  pas  être  con- 
damnés à  rester  toujours  à  cet  égard  dans  une  déplo- 
rable incertitude.  Destitués  qu'ils  sont,  en  général, 
delà  connaissance  des  langues  dans  lesquelles  ont  été 
écrits  originairement  les  livres  saints,  force  est  à  eux 


—  458  — 
tous  de  s'attachera  une  version,  et  ù  une  version  vul- 
gaire de  ce  texte  (  1  ) . 

Mais  s'ils  le  font,  comme  ils  doivent  effectivement  le 
faire  de  toute  nécessite,  dès  lors  ils  s'écartent  de  la  règle 
du  protestantisme,  puisqu'il  n'est  ignoré  de  personne 
que  les  traducteurs,  selon  la  secte  à  laquelle  ils  ap- 
partiennent, infiltrent  dans  leurs  versions  la  croyance 
de  leur  secte,  la  font  devenir,  soit  par  des  additions, 
soit  par  des  retranchements,  soit  par  des  tours  parti- 
ticuliers  de  phrases,  de  Bible  divine,  Bible  luthé- 
rienne, calviniste  ou  anglicane,  comme  nous  l'avons 
déjà  démontré  plus  haut ,  et  comme  c'est  attesté  au- 
jourd'hui par  des  preuves  de  fait  de  toute  espèce  (2). 
D'ailleurs,  ces  mêmes  classes,  manquant  du  cortège 
de  connaissances  et  d'autres  moyens  nécessaires  pour 

(1)  Episcopius  voulait  que  tous  les  chrétiens  indistinctement 
sussent  le  grec  et  l'hébreu  pour  pouvoir  lire  les  livres  saints 
dans  la  langue  originale.  Voir  l'ouvrage  Le  ministre  protestant 
aux  prises  arec  lui  même,  Lyon,  163G,  p.  -21 

(2)  Voir  La  lecture  de  la  sainte  Bible,  par  Mgr  Malou, 
Bruxelles,  1846,  t.  n,  ch.  XI,  art.  3,  où  l'auteur  fait  voir  avec 
le  cortège  d'une  vaste  érudition  de  cpiellc  manière  les  luthé- 
riens, les  calvinistes,  les  zwingliens,  les  anglicans,  ont  succes- 
sivement, dans  le  cours  de  deux  ou  trois  siècles,  changé,  cor- 
rigé, répudié  leurs  versions  antérieures,  comme  défectueuses, 
maladroites,  infidèles.  Et  c'était  pourtant  là  la  pure  parole  dt 
Dieu  pour  le  peuple  qui,  suivant  les  temps,  s'en  trouvait  en 
possession.  Et  si  c'était  par  hasard  sur  ces  versions  infidèles 
que  le  peuple  eût  fariné  son  symbole,  ce  Bjmbofe  lui-même  au- 
rait-il été  pui  '. 


—  450  — 
bien  entendre  la  Bible  et  en  retirer  tons  les  avan- 
tages et  tout  le  fruit  que  leur  promettraient  la 
science  de  l'antiquité,  celle  des  règles  d'exég< 
de  critique,  l'analogie  de  l'Ancien  -et  du  Nouvean 
Testament,  ne  pourront  jamais  atteindre  un  pareil 
but.  C'est  l'aveu  qu'a  fait  un  auteur  protestant,  zélé 
propagateur  de  sa  secte  :  «  L'épître  aux  Hébreux,  a 
dit  Osier,  est  complètement  inintelligible,  à  moins 
d'une  connaissance  étendue  de  toutes  les  parties  du 
Vieux  Testament»  (1).  Si  cela  est  requis  pour  l' intel- 
ligence d'une  seule  épître,  que  ne  faudra-t-il  pas 
pour  celle  de  tous  les  livres  du  Nouveau  Testament  ? 
On  se  convaincra  encore  bien  davantage  de  l'im- 
puissance où  se  trouvent  les  classe-  déjà  énumérées 
d'acquérir  la  connaissance  des  Écritures  indispen- 
sable pour  y  puiser  leurs  article-  de  foi,  si  Ton  fait 
attention  que  la  Bible  n'est  pas  un  livre  ou  un  çecueil 
populaire,  d'une  composition  facile,  simple  et  à  la 
portée  de  la  multitude.  On  trouvera  peut-être  pour 
l'affirmer  quelques  écrivains  protestants  du  mérite  le 
plus  vulgaire,  attendu  que  ce  sont  ceux-là  qui  se 
montrent  toujours  les  plus  aventureux  dans  leurs  as- 
sertions; mais  les  savants  ne  feront  qu'en  rire,  I 
\ants  qui  ont  sous  leurs  yeux  les  ouvrages  presque 
sans  nombre  de  commentateurs  de  toute  espèce  dont 
les  bibliothèques  sont  remplies;  les  savants,  à  qui  sont 

L)  Osier,  Le  droit  de  tout  l'homme)  \    3J 


—  i60  - 

familières  les  divergences  d'opinions  des  hommes  ver- 
sés dans  les  sciences  bibliques  sur  presque  tous  les 
points  de  la  Bible;  les  savants,  qui  se  voient  arrêtés 
à  chaque  pas  par  les  difficultés  que  leur  offre  le  texte 
sacré,  et  ne  peuvent  sans  épouvante  et  sans  effroi  en 
entrevoir  la  profondeur. 

Les  vérités  dogmatiques  ne  sont  pas  comme  de 
l'or  épuré  et  réduit  en  monnaie  dont  on  apprécie  sans 
peine  la  valeur,  mais  comme  de  l'or  renfermé  dans 
des  mines  profondes,  dont  on  ne  peut  l'extraire  qu'a- 
vec beaucoup  de  fatigues.  Or,  telle  est  cette  difficulté 
des  livres  saints,  qu'on  voit  les  savants  eux-mêmes 
qui  ont  passé  presque  toute  leur  vie  à  leur  médita- 
tion, comme  à  leur  étude,  succomber  à  la  peine.  Nous 
voyons  en  effet  les  divergences  qui  existent  par  rapport 
aux  vérités  même  dogmatiques,  parmi  les  diverses 
sectes  qui  partagent  le  protestantisme.  Or,  serait-ce 
une  chose  si  facile  de  connaître  et  d'extraire  de  telles 
vérités?  Se  tiendraient-elles,  pour  ainsi  parler,  à  fleur 
de  terre  et  à  la  superficie?  Et  le  peuple,  et  la  plèbe,  et 
la  multitude,  comment  pourra-t-elle  tenter  seulement 
le  plus  difficile  de  tous  les  travaux,  qui  sera  de  dis- 
cerner les  objets  de  foi,  et  de  les  formuler  avec  pré- 
cision? Je  pense  qu'aucun  protestant  de  bonne  foi 
n'aura  le  courage  de  le  dire  (1). 


Les  efforts  qu'ont  faits  les  protestants  pour  prouver  par 
mille  et  une  citations  la  clarté  de  l'Écriture  sont  vraiment  risi- 


—  Mil  — 

Vinet  lui-même,  qui  avec   une  éloquence  pleine 

d'emphase  exalte  le  principe  protestant,  grâce  auquel 
le  fidèle  ne  reçoit  pins,  an  travers  de  ce  milieu  hu- 
main qui  est  l'Église,  des  rayons  paies  et  mutilés, 
mais  un  torrent  de  lumières  pures  el  chaleureuses  qui 
irradient  son  esprit  et  embrasent  son  cœur,  en  le  pin- 
çant tête  à  tète  avec  le  soleil  des  intelligences  (1). 
n'oserait  pas  affirmer  du  bas  peuple  de  sa  secte, 
qu'il  se  place  tête  à  tête  avec  le  soleil  des  intel- 
ligences, en  lisant  et  étudiant  la  Bible  pour  y  trouver 
ou  plutôt  inventer  sa  propre  religion.  Non,  je  le 
répète,  et  jamais  un  semblable  fait  ne  se  vérifiera  dans 
quelle  que  ce  soit  de  tant  de  sectes  protestantes.  Je 
pourrais  en  donner  pour  preuve  les  aveux  des  mi- 
nistres protestants  eux-mêmes,  qui  jettent  les  hauts 
cris  de  ce  que  non  pas  seulement  l'étude,  mais  la 
simple  lecture  de  la  Bible,  est  oubliée,  négligée,  aban- 
donnée par  le  peuple.  La  plupart,  écrivait  Osterwald 
dès  1724,  ne  s'y  livrent  pas;  on  ne  saurait  assez 
condamner  tant  de  chrétiens  (protestants)  qui  dé- 
da'ujnent  de  le  faire  (2).  En  1808.  les  pasteurs  de 

Mes.  Les  faits  ont  mis  à  néant  toutes  ces  allégations  qu'ils  nous 
opposaient  dans  tousleurs  écrits. 

Il)  Vinet,  Essai  sur  la  manifestation  des  convictions  reli- 
gieuses, Paris,  1842,  C.  iv. 

(2)  La  sainte  Bible  arec  /es  nouveau. r  arguments  et  les  nou- 
velles réflexions,  par  J.-F.  Osterwald,  pasteur  de  l'église  de 
Neufchâtel,  Oise,  prélim.,  p.  v.  Amsterdam,  1724. 


—   4H9   _ 

Genève  exprimaient  leur  douleur  de  voir  la  lecture  de 
la  Bible  ne  faire  plus  les  délices  que  d'un  très  petit 
nombre  de  familles  (1).  La  Bible,  dit  Boucher,  est 
peu  lue  à  Paris.  La  savante  Allemagne  elle-même 
na  pas  profité  de  ses  avantages  comme  elle  aurait 
pu  et  dû  le  faire  (2)  ;  et  bien  d'autres  témoignages 
semblables  que  je  pourrais  citer  (3)  ;  mais  ce  serait 
superflu,  puisque  la  chose  parle  d'elle-même.  Com- 
ment donc  tous  ces  gens-là  pourront-ils  se  former  leur 
symbole,  pour  avoir  droit  de  s'appeler,  comme  ils  le 
prétendent,  les  chrétiens  de  la  Bible? 

Oui,  c'est  de  quoi  se  font  gloire  les  protestants  que 
d'être  les  chrétiens  de  la  Bible,  comme  si  c'était  une 
chose  si  belle  et  si  louable  que  d'avoir  rejeté  toutes 
les  sources  d'instruction,  moins  la  Bible;  d'être  allé 
directement  puiser  à  la  source  suprême  ;  de  D'avoir 
été  instruits  que  par  la  parole  de  Dieu,  et  non  par 
celle  de  l'homme.  Que  diraient-ils  à  un  pur  astronome 
du  ciel,  c'est-à-dire  à  un  rustre  ou  bien  à  un  oisif  qui 
promènerait  le  soir  ses  regards  sur  le  firmament?  Sans 
doute  qu'ils  diraient  à  ces  fainéants  :  Le  firmament 
est  la  source  de  toute  science  astronomique  ;  on  ne 
peut  rien  savoir  en  astronomie  que  ce  qu'on  voit  dans 
le  firmament.    C'est  là  que  cette  belle  science  brille 

(1)  Préface  de  ta  sainte  Bible,  p.  VI,  Genève  M 

(2)  L'homme  m  (ave  de  la  Bible,  p.  199-202. 

(3)  Maloit,  1.  c,  où  l'on  trouve  rapportés  beaucoup  de  ces 
aveux. 


—  i63  — 
en  caractères  d'or  et  d'azur.  Tout  le  système  de 
Newton  s'y  trouve  jusqu'à  la  dernière  syllabe;  et  il 
D'esl  vrai  que  parce  qu'il  s'y  trouve.  Or,  quand  ces 
bonnes  gens  pourront  lire  le  système  de  Newton  dans 
le  firmament,  et  croire  quelqu'un  pins  savant  et  meil- 
leur astronome,  parce  qu'il  sera  un  pur  astronome  du 
ciel,  et  qu'il  n'aura  lu  ou  consulté  en  cette  matière 
que  le  livre  du  ciel,  alors  ils  pourront  vous  parler  avec 
plus  de  connaissance  dis  chrétiens  de  la  Bible  (1). 

Arrêtons-nous  ici  un  peu,  avant  de  passer  outre, 
et  demandons,  non  aux  catholiques,  mais  aux  protes- 
tants de  bonne  foi  :  Est-il  croyable  que  le  divin  Sau- 
veur,  qui  est  venu  au  monde  pour  le  salut  de  tous, 
ait  voulu  établir,  comme  règle  de  foi  à  ses  enseigne- 
ments, comme  moyen  de  connaître  ce  que  nous  avons 
à  croire  pour  devenir  ses  disciples  et  pour  être  sauvés, 
un  moyen  impraticable  généralement,  impraticable 
du  moins  pour  la  plus  grande  partie  de  l'espèce  hu- 
main ;  un  moyen  dont  à  peine  un  homme  entre  dix 
mille  pourrait  faire  usage  :  un  moyen  incertain  et 
douteux,  c'est-à-dire  qui  vous  laisse  dans  le  doute  et 
dans  une  perpétuelle  incertitude  par  son  obscurité  et 
sa  profondeur;  un  moyen  sujet  à  abus  par  sa  na- 
ture, qui  peut  si  facilement  être  pris  de  travers,  pré- 
senter mille  équivoques,  donner  lieu  à  mille  illusions, 

i   Voir  Remains  of  the  late  lier.  Richard  Hxjbkel  Fbotjde, 

part,  ii    vol.  i.  c.  iv,  p.  89-90. 


—  404  — 

»'l  qu'il  ait  voulu  imposer  à  tous  une  obligation  im- 
possible à  remplir,  du  moins  pour  la  plupart?  Qui 
osera  Y  affirmer? 

Que  si  la  règle  de  foi  protestante  est  impraticable 
pour  la  plupart  des  hommes,  et,  redisons-le  franche- 
ment ,  pour  la  généralité  même ,  quelle  est  donc  la 
règle  dans  le  protestantisme  que  suit  le  peuple  ?  La 
seule  règle  catholique,  oui,  la  seule  règle  catholique, 
qui  est  l'autorité;  avec  cette  différence  toutefois,  qu'à 
la  place  de  l'autorité  infaillible  de  l'Église  reconnue 
par  les  catholiques,  se  substitue  l'autorité  individuelle 
de  chaque  ministre,  autorité  faillible  de  leur  propre 
aveu ,  et  sujette  par  le  fait  à  de  fréquentes  erreurs. 
Et  ceci  est  un  point  d'une  si  haute  importance,  qu'il 
mérite  d'être  développé  avec  soin,  pour  qu'on  en  ap- 
précie toute  la  valeur. 

En  effet  si,  pour  tant  de  raisons  péremptoires  que 
nous  avons  fait  valoir  jusqu'ici,  le  peuple  est  incapa- 
ble de  se  former  son  symbole,  de  formuler  avec  toute 
l'exactitude  nécessaire  les  vérités  de  foi  par  la  lecture 
de  la  Bible,  il  est  donc  indispensable  qu'il  reçoive  de 
quelque  autre  ce  symbole  déjà  fait  et  formulé.  Or,  qui 
sera  chargé  de  ce  travail?  Dans  le  protestantisme, 
si  l'on  tient  à  sa  règle,  il  ne  saurait  y  avoir  ni  tribu- 
nal, ni  synode  revêtu  d'une  autorité  suffisante,  ni 
corps  enseignant  établi  à  cet  effet  :  mais  chaque  indi- 
vidu est  acéphale  ou  autocrate,  c'est-à-dire  pleine- 
ment indépendant  enmatière  de  foi  :  en  unmot,cha- 


—  405  — 
cun  doit  se  former  sa  foi  par  soi-même.  Cette  loi  ce- 
pendant, si  tant  est  que  c'en  soit  une,  n'est  autre  pour 
chacun  que  celle  que  son  ministre  lui  enseigne,  qu'elle 
soit  d'accord  ou  non  avec  celle  du  reste  de  sa  com- 
munion, et  c'est  ainsi  que  chaque  ministre  ou  pasteur 
impose  sa  propre  croyance  à  tout  le  peuple  plus  ou 
moins  nombreux  qui  le  suit.  C'est  donc  la  foi  du  mi- 
nistre qui  devient  la  foi  du  peuple,  et  le  peuple  la 
reçoit  aveuglément  et  uniquement  sur  l'autorité  du 
ministre,  sans  autre  assurance,  sans  autre  garantie 
El  voilà  comment  les  sectes  se  maintiennent  et  se  per- 
pétuent, c'est-à-dire  par  le  moyen  du  peuple  cré- 
dule, séduit  el  livrée  la  merci  d'un  guide  si  peu  sûr. 
et  même  si  trompeur.  Si  un  ministre  devenait  socinien, 
unitaire,  rationaliste,  comme  cela  n'est  pas  rare  de 
nos  jours  chez  les  protestants,  dès  lors  le  peuple  qu'il 
préside  perdrait  avec  lui  ce  reste  de  foi  positive,  ces 
débris  d'articles  de  foi  qui,  par  une  heureuse  incon- 
séquence, ont  été  conservés  jusqu'ici  dans  plusieurs 
communions  dites  orthodoxes. 

Et  qu'on  ne  dise  pas  que,  si  le  ministre  s'écarte  du 
sentiment  de  sa  communion,  il  pourra  être  rappelé  au 
devoir  ou  destitué  de  sa  place;  car  ce  procédé  même 
est  une  contradiction  manifeste  avec  ta  règle  du  pro- 
testantisme, une  négation  pratique  de  cette  règle,  une 
substitution  à  compter  de  plus  de  la  règle  catholique 
ou  de  la  règle  d'autorité.  Qu'on  dise  tout  ce  qu'on 
voudra,  on  ne  sortira  jamais  de  ce  cercle.  Terrible 
t.  i.  30 


—  466  — 

condition  de  ce  malheureux  peuple  dans  les  commu- 
nions protestantes,  condamné  sans  remède  à  être  In 
jouet  et  la  dupe  des  variations  et  des  caprices  d'autrui  ! 
Et  ils  se  diront  encore  les  chrétiens  de  la  Bible,  les 
fils  du  libre  examen,  les  protestants  de  conviction  / 
Il  n'y  a  pas  de  tyrannie  qui  égale  la  conduite  des 
ministres  par  rapport  au  peuple  qui  leur  est  confié  (4). 
Malheur  à  quiconque,  surtout  dans  le  menu  peuple, 
oserait  contredire,  en  matière  de  doctrine,  l'enseigne- 
ment qui  lui  est  imposé!  Des  persécutions  de  tontes 
sortes,  directes  ou  indirectes,  viendraient  bientôt 
l'atteindre  irrémissiblement,  comme  cela  se  pratique 
tous  les  jours  chez  les  protestants  par  ceux-là  mêmes 
qui,  si  l'on  veut  les  en  croire,  reçoivent  leurs  inspira- 
tions de  la  Bible. 

Mais  une  autre  preuve,  ni  moins  forte  ni  moins  évi- 
dente, de  la  substitution  pratique  du  principe  d'au- 


(li  C'est  ce  qu'ont  enfin  reconnu  et  avoué  plusieurs  protes- 
tants sincères.  Voir  La  religion  eu  cmir\  par  Baddst,  où  l'on 
trouvera  rapportés  plusieurs  de  ces  aveux.  Qu'il  nous  suffise  ici 
de  citer  les  paroles  du  ministre  Banty,  qui,  dans  le  Bulletin  de 
la  délégation  des  classes,  demande,  p.  7  :  ><  A  quel  âge  est-on 
appelé  à  la  confirmation  du  vœu  du  baptême  pour  l'admission 
à   ht  sainte  Cène  !  —  A  seize  ans.  —  Or,  je  vous  le  demande, 

EST-CE    EN    VERTU  DU  LJBRE  EXAMEN,    OU    SUT    l'.U'T'  R1TK  que 

nous  nous  engageons  alors?  » 

Et  le  ministre  Cobbevon,  ibid.,  p.  97,  ajoute  :  «Notre  i 
vaudoiseest  une  Êolise-école  composée  d'eni    \t-  sans  in- 
telligence. » 


—  -107  — 

torité  individuelle  à  l'autorité  de  l'Église  à  l'égard  du 
peuple  protestant ,  est  celle  que  nous  fournit  la  ma- 
nière dont  leurs  croyants  se  conduisent  dans  les  cas 
difficiles.  Lorsque,  par  suite  de  quelque  rencontre  ou 
de  quelque  circonstance  particulière,  un  piètre  de 
l'Église  catholique  propose  ;i  un  homme  du  peuple 
une  difficulté  quelconque  par  rapport  à  la  secte  dont 
il  fait  partie,  et  que  cet  homme  ne  trouve  pas  moyen 
de  s'en  tirer,  aussitôt  il  fait  appel  à  son  ministre,  con- 
formément aux  instructions  qu'il  en  a  reçues.  Toute 
sa  ressource  consiste  à  dire  sur-le-champ  :  Il  faudrait 
entendre  notre  ministre;  notre  ministre  pourrait  bien 
répondre  ;  pour  moi,  je  ne  saurais  que  dire,  mais  il 
est  bien  sûr  que  le  ministre  saurait  se  tirer  d'embarras 
et  résoudre  cette  difficulté.  Or,  qu'est-ce  que  cela 
prouve?  Cela  prouve  jusqu'à  l'évidence  la  vérité  de 
tout  ce  que  j'ai  affirmé,  savoir  :  que  le  peuple  n'est 
pas  protestant  par  la  conviction  qu'il  aurait  puisée 
dans  la  lecture  de  la  Bible,  par  ces  vifs  voyons  d'un 
torrent  de  lumières  qui  auraient  irradié  son  esprit  et 
embrasé  son  cœur,  mais  uniquement  par  les  rayons 
pâtes  et  à  demi  éteints  de  l'autorité  de  ceux  qui  la  lui 
ont  communiquée.  Cela  prouve  jusqu'à  l'évidence  que 
la  foi  du  peuple  est  la  foi  du  ministre,  si  toutefois  il 
en  a  une,  et  rien  de  plus  ;  cela  prouve  jusqif  à  l'évi- 
dence que,  quand  on  affirme  que  l'essence  du  protes- 
tantisme consiste  dans  le  libre  examen  qui  accom- 
pagne la  lecture  de  la  Bible .  c'est  une  fausseté  ma- 


—  &G8  — 

nifeste,  c'est  un  vil  mensonge,  si  ce  n'est  pas  plutôt  un 
mot  vide  de  sens  ;  cela  prouve  jusqu'à  l'évidence  que 
l'on  n'est  protestant  que  par  le  principe  que  l'on  con- 
damne, le  principe  d'autorité,  qui,  s'il  était  admis  on 
théorie,  comme  il  Test  en  pratique,  tuerait  aussitôt  et 
anéantirait  le  protestantisme;  cela  prouve  jusqu'à  l'é- 
vidence la  contradiction  répétée  ou  perpétuée  de 
siècle  en  siècle  parmi  les  protestants  entre  ce  qu'ils 
admettent  en  spéculation  et  ce  qu'ils  font  en  pra- 
tique. 

Enfin,  cela  prouve  jusqu'à  l'évidence  l'inévitable 
nécessité  de  cette  contradiction,  puisque,  si  l'on  niait 
en  théorie  que  le  protestantisme  consiste  dans  la  pleine 
indépendance  de  chacun  par  rapport  à  toute  autre 
autorité  que  celle  de  la  Bible  ou  de  la  pure  parole  de 
Dieu,  dans  la  liberté  absolue  de  l'examen  qu'est  obligé 
de  faire  chaque  individu .  on  renverserait  d'un  coup 
l'arbre  entier  du  protestantisme,  qui  ne  doit  son  exis- 
tence qu'à  ce  principe;  et.  d'un  autre  côté,  si  on  le 
mettait  en  pratique,  il  n'y  aurait  plus  personne ,  au 
moins  parmi  la  multitude ,  parmi  toute  la  masse  du 
peuple,  qui  professât  ou  pût  du  moins  professer  le 
protestantisme,  personne  dans  tout  ce  nombre  n'étant, 
comme  je  l'ai  fait  voir,  capable  de  se  former  à  lui- 
même  son  symbole.  Puis  donc  qu'on  doit  s'en  rap- 
porter pour  cela  à  quelque  autorité,  le  bon  sens  tout 
seul  ferait  admettre  l'autorité  de  l'Église,  qui  est.  la 
plus  grande  de  toutes  les  autorités,  de  préférence  à 


—  109  — 

l'autorité  individuelle  du  premier  venu,  du  premier 
aventurier  qui  se  présenterait,  sans  dire  seulement 
qui  il  est,  d'où  il  vient,  et  ne  pourrait  fournir 
d'autre  garantie  de  tout  ec  qu'il  enseigne  que  sa 
propre  persuasion  ou  conviction,  quelque  trompeuse 
qu'elle  fût ,  supposé  encore  qu'il  ne  l'eût  pas  reçue 
d'un  autre. 

Mais  il  y  a  quelque  chose  de  plus  :  c'est  que,  si  la 
règle  du  protestantisme  était  observée .  on  verrai! 
des  lors  le  ministère  de  la  prédication,  puis- 
que, dans  cette  hypothèse,  il  n'\  aurait  tout  au  plus 
qu'à  distribuera  chacun  une  Bible,  en  lui  laissant  le 
soin  de  l'aire  par  lui-même  le  reste,  sans  se  permettre 
rien  davantage,  si  ce  n'est  quelque  exhortation  mo- 
rale, l'administration  du  baptême  et  la  distribution 
de  la  Cène.  J'ai  dit  :  tout  au  plus  distribuer  une 
Bible,  parla  raison  que,  dans  le  système  protestant, 
ce  serait  à  l'individu  ;i  se  formel-  même  le  canon  des 
livres  qu'il  juge  sacrés  et  inspirés.  Rôle  qui  certes 
n'est  pas  trop  facile,  comme  cela  est  évident,  et  dont 
les  marchands  de  bœufs  et  les  fabricants  d'allumettes 
ne  se  chargeraient  pas  sans  peine.  Disons- le  donc 
encore  une  fois  :  condition  vraiment  singulière  que 
celle  du  protestantisme,  qui,  sans  sa  règle  adoptée 
en  théorie,  ne  serait  jamais  né,  et  avec  sa  règle  ré- 
duite en  pratique  cesserait  de  vivre. 


—  470  — 

ARTICLE    IV. 

[.a  règle  protestante,  considérée  au  double  point  de 
vue  rationnel  et  moral,  est  impraticable  pour  la  con- 
version des  infidèles. 

La  règle  de  foi  est  identiquement  la  même  pour  les  fidèles  et  les 
infidèles.  — Les  protestants,  par  l'enseignement  muet  de  la 
Bible,  contredisent  la  Bible,  qui  prescrit  l'enseignement  oral. 
— Sociétés  bibliques. — La  Bible  est  ou  inutile  ou  nuisible  aux 
infidèles:  —  Ils  sont  pour  la  plupart  incapables  de  la  lire, — 
et  à  plus  forte  raison  de  l'entendre —  et  d'en  comprendre  le 
sens;  —  par  la  défiance  que  leur  inspirent  les  nouveaux 
missionnaires  bibliques,  —  parce  qu'ils  sont  incapables  d'en 
extraire  les  articles  de  foi.  —  Usage  que  les  infidèles  font 
de  la  Bible.  —  Supplément  imaginé  par  les  nouveaux  apô- 
tres. —  Cet  apostolat  est  contraire  à  la  fin  que  Jésus-Cbrist 
s'est  proposée.  —  Aussi  n'a-t-il  jamais  été  pratiqué  dans  les 
siècles  antérieurs,  —  pas  même  par  les  premiers  protestants. 
—  Premiers  essais  de  missions  dans  le  protestantisme.  — 
Institution  des  sociétés  bibliques.  —  Autre  supplément  ima- 
giné par  les  sociétés  bibliques.  — Mais  tout  a  été  inutile  — 
Empbase  ridicule  des  sociétaires  bibliques. 

La  règle  de  foi  ne  doit  pas  être  autre  pour  les  infi- 
dèles que  pour  les  fidèles,  mais  elle  doit  être  la  même 
pour  tous.  Aussi  l'Église  catholique  n'a-t-elle  pas 
pour  ces  deux  classes  deux  règles  différentes.  Il  en 
est  de  même  dans  le  système  protestant ,  suivant  le- 
quel,  de  même  que  les  fidèles  peuvent  el  doivent,  en 
lisant  la  Bible,  se  former  chacun  par  eux-mêmes 
leurs  articles  de  foi,  leur  symbole,  leur  synthèse  de 


—  471  - 

croyances,  ainsi  les  infidèles  peuvent  e1  doivent  le 

l'aire  chacun  pour  eux-mêmes.  Autrement  on  en  vien- 
drait à  anéantir  la  règle  par  les  raisons  dites  plus 
haut.  La  même  chose  doit  se  dire  du  canon  ou  de 
l'ensemble  des  livres  saints  qui  constitue  l'intégrité 
de  la  Bible. 

Que  telle  soit  au  fond  la  pensée  des  protestants  par 
rapport  à  la  propagation  de  la  foi  chez  les  infidèles, 
c'est  ce  qu'ils  ont  prouvé  par  les  faits.  Eux  qui  dans 
tous  leurs  actes  ne  veulent  pas,  ou  du  moins  protes- 
tent ne  vouloir  pas  suivre  d'autre  règle  que  la  pure 
parole  de  Dieu ,  ils  s'en  éloignent  ouvertement  en  ce 
point  même,  en  substituant  à  l'enseignement  oral, 
prescrit  par  Jésus-Christ  à  ses  apôtres  et  à  leurs  suc- 
cesseurs, l'enseignement  muet,  et  de  leur  propre  au- 
torité, c'est-a-dire  sans  que  la  Bible  les  y  autorise,  ou 
plutôt  quoiqu'elle  prescrive  le  contraire.  Cet  ensei- 
gnement muet  consiste  dans  la  distribution  des  Bibles. 
Us  ont  fondé  à  cette  fin  les  sociétés  bibliques,  toutes 
affiliées  à  la  société-mère  de  Londres  ;  ces  sociétés 
ensuite  s'imposent  d'énormes  contributions  annuelles 
pour  faire  traduire  la  Bible  dans  les  divers  idiomes 
des  nations  infidèles  et  la  vulgariser  ainsi  parmi  ces 
peuples,  pour  la  faire  imprimer,  et  pour  payer  soit 
les  marchands,  soit  les  artisans,  tailleurs,  cordon- 
niers, forgerons,  menuisiers,  auxquels ,  sous  le  nom 
de  missionnaires,  on  commet  la  charge  d'en  faire  la 
distribution  dans  les  divers  pays.   Il  est  vrai  que. 


—    \l-2  — 
pour  encourager  ces  nouveaux  apôtres  à  bien  remplir 

leur  tâche,  on  leur  assigne  aussi  une  pension  conve- 
nable pour  leurs  femmes  et  leurs  enfants ,  et  que ,  si 
leur  famille  vient  à  s'augmenter  dans  le  cours  de  leur 
apostolat ,  on  augmente  aussi  à  proportion  la  pension 
qu'on  leur  fait.  De  là  le  soin  empressé  de  chacun 
d'eux,  dans  les  comptes-rendus  qu'ils  présentent  cha- 
que année  de  leurs  succès,  d'enregistrer  de  même 
chaque  nouveau-né  de  leurs  femmes  (1). 

Au  reste,  il  est  incontestable  que  les  protestants 
ont  choisi  la  Bible  comme  moyen  d'exercer  leur  apos- 
tolat ;  de  sorte  qu'ils  entendent  évangéliser  tous  les 
peuples  et  toutes  les  nations  infidèles  par  la  distribu- 
tion qu'ils  leur  font  à  pleines  mains  de  Bibles  mise- 
en  langue  vulgaire.  Or  une  question  se  présente  ici 
d'elle-même  :  savoir  si  cette  manière  d'évangélisor 
les  peuples  est  avantageuse,  si  elle  est  un  moyen 
propre  à  propager  la  foi,  ou,  en  d'autres  termes,  si 
cette  règle  protestante  est  praticable  pour  les  infidèles. 
Je  réponds  sans  hésiter  que  non ,  et  voici  les  raisons 
qui  me  convainquent  de  la  nullité  d'une  telle  mé- 
thode. 


I    Dans  un  de  ces  comptes-rendus  envoyée  à  la  Sou. 
blique,  un  de  ces  missionnaires,  il  y  a  peu  d'années,  ne  men 
donnait  aucun  fruit  qu'il  eût  recueilli  de  ses  fatigues  et  de  ses 
sueurs;  mais,  en  revanche,  informait  la  Société  que  sa  Femme 
avait  mis  au  monde  un  petit  garçon,  et  que  la  mère  et  L'enfant 
jouissaient  d'une  bonne  santé. 


—  i73  - 
Première  raison.  C'esl  que  la  Bible  sans  antécé- 
dents, ou  sans  une  autorité  qui  lui  serve  de  garantie 
et  la  fasse  respecter  des  infidèles,  est  de  nulle  valeur 
à  leurs  yeux.  Car,  comment  l'infidèle  pourra-t-il  se 
persuader  que  le  volume  qu'on  lui  présente  contient 
la  parole  de  Dieu,  s'il  n'a  pas  même  la  notion  du 
vrai  Dieu?  Comment  pourra-t-il  préférer  ce  livre  à 
ceux  qu'il  tient  pour  sacrés  par  tradition  de  ses  pères, 
et  qui  contredisent  le  nouveau  qu'on  voudrait  leur 
substituer?  Quelles  assurances  en  obtiendra- 1- il, 
quelles  garanties?  S'il  s'agit  de  mystères,  ces  mys- 
tères, par  leur  simple  énoncé,  seront  pour  lui  des 
énigmes  indéchiffrables;  s'il  s'agit  de  dogmes,  d'ob- 
servances, de  rites,  les  préjugés  de  son  éducation  ne 
lui  en  inspireront  que  de  l'horreur,  à  raison  de  leur 
opposition  à  ses  croyances  et  à  ses  habitudes  anté- 
rieures. Par  exemple,  dans  ces  contrées  de  l'Inde  où 
les  animaux  sont  réputés  sacrés  et  inviolables,  si  quel- 
qu'un venait  à  lire  que  Salomon ,  à  la  dédicace  du 
temple,  immola  plus  de  vingt  mille  bœufs  et  plus  de 
cent  mille  béliers,  il  serait  saisi  d'horreur,  et  il  en 
serait  de  même  de  beaucoup  d'autres  faits  de  l'Écri- 
ture (1).  Les  préceptes  moraux  n'auront  pas  pour  lui 
plus  de  valeur  que  les  leçons  de  ses  sages  et  de  ses 


(1]  C'est  ce  qu'atteste  positivement  l'abl»é  Dubois,  qui  a  passé 
dans  l'Inde  plusieurs  années  en  qualité  de  missionnaire,  dans 
les  lettres  qu'il  a  écrites  sur  ce  sujet. 


—  474  — 

philosophes  (1).  Ainsi  donc,  ou  cette  imprudente  dis- 
tribution de  Bibles  aux  infidèles  leur  est  absolument 
inutile,  ou  elle  leur  est  nuisible  en  les  prévenant  contre 
la  religion  qu'on  voudrait  leur  faire  embrasser.  Si 
donc  on  veut  que  la  lecture  de  la  Bible  devienne  pro- 
fitable aux  infidèles ,  il  est  indispensable  que  leurs 
esprits  y  soient  préparés  par  l'instruction  orale ,  et 
que  le  livre  qu'on  leur  met  entre  les  mains  ait  pour 
recommandation  la  parole  vivante  et  l'autorité  de  son 
interprète. 

Seconde  raison.  Accordons  même  que  l'infidèle 
soit  pénétré  pour  ce  livre  d'un  respect  religieux,  sera- 
t-il  capable  de  le  lire?  Il  est  certain,  pour  la  plus 
grande  partie  d'entre  eux,  que  non.  Et  c'est  là  en  par- 
ticulier ce  qui  me  porte  à  dire  que  la  règle  des  protes- 
tants est  impraticable  pour  lesinfidèles.  En  effet,  si  mal- 
gré les  moyens  si  multipliés  qui  abondent  en  Europe  en 
tous  genres,  et  délivres,  et  d'instituteurs,  et  d'insti- 
tutions, et  de  corporations  religieuses  des  deux  sexes, 
si  malgré  tant  de  motifs  d'émulation  qu'a  le  peuple 
pour  s'instruire,  la  plus  grande  partie  néanmoins 
reste  toujours  sans  instruction  et  sans  aucune  teinture 


2t  Voir  l'Histoire  de  la  Philosophie,  par  l'abbé  J.-B.  Bom- 

gcat,  t.  i,  Philosophie  orientale,  Paris,  1850.  Dans  cette  his- 
toire sont  rapportés  avise  beaucoup  d'exactitude  les  principes 
moraux  qui  ne  lècèdenl  guère  aux  philosophes  de  la  Grèce  et 
do  l'Italie  venus  depuis,  et  qui  même  leur  sont  supérieurs  sons 
fjuelques  rapports. 


—  475  — 
des  lettres,  que  dirons-nous  de  tant  de  peuples  qui 
sont,  ou  totalement  prives,  ou  du  moins  à  peu  prèa 
dépourvus  de  ces  moyens;  de  ces  peuples,  qui  non- 
seulement  manquent  de  motifs  d'émulation  pour  s'in- 
struire, mais  même  oui  mille  obstacles  qui  les  empê- 
chent de  s'y  porter,  tels  que  l'extrême  misère  où  ils 
vivent,  le  besoin  de  travailler  du  malin  au  soir  pour 
y  subvenir,  la  nudité,  la  faim,  la  vie  distraite  qu'ils 
mènent,  etc.  ?  Et  c'est  ce  qui  se  voit  dans  les  pays  1rs 
plus  rapprochés  de  la  civilisation,  assujétis  aux  Euro- 
péens ou  à  des  peuples  policés  de  l'Amérique.  L'illu- 
sion où  nous  tombons  quelquefois  à  l'égard  de  ces 
contrées  éloignées  de  nous  vient  de  ce  que  nous  avons 
coutume  de  juger  ces  peuples  d'après  nos  idées,  au 
lieu  de  former  nos  idées  d'après  l'état  de  ces  peuples. 
Pour  corriger  cette  illusion,  il  est  indispensable  d'in- 
terroger les  voyageurs  :  alors  nous  en  porterons  un 
jugement  qui  si1  rapprochera  davantage  de  la  réalité. 
Que  devrons-nous  penser  ensuite  de  ces  innombra- 
bles tribus  nomades  et  sauvages  qui  passent  leur  vie 
errante  dans  les  forêts,  sur  les  montagnes  et  dans  les 
d  !-.  qui  vivent  de  poche  et  de  chasse,  et  ressem- 
blent à  des  brutes  plutôt  qu';i  des  hommes?  Gomment 
pourront-ils  lire  le  livre  qu'on  leur  jette  dans  leurs 
huttes  ou  dans  leurs  bois?  Il  serait  ridicule  de  le  pen- 
ser. Faudra-t-il  donc  abandonner  ces  malheureux 
peuples,  e1  les  juger  incapables  de  faire  partie  de  la 
grande  famille  à  laquelle  pourtant  ils  doivent  appar- 


—  V76  — 

tenir?  .Je  ne  pense  pas  qu'il  y  ait  un  seul  protestanl 
(jui  ose  le  dire.  Que  faudra-l-il  donc  faire  enfui? 
Hélas!  rien  autre  chose  que  de  changer  la  manière 
de  les  évangéliser 

Troisième  raison.  Dans  l'hypothèse  même  que  les 
infidèles  puissent  lire  la  Bible  qui  leur  est  distribuée, 
seront-ils  capables  de  l'entendre?  Et  notons  bien  que 
je  parle  ici  non  de  l'intelligence  logique,  ou  comme 
d'autres  diraient,  formelle,  mais  simplement  de  l'in- 
telligence grammaticale,  de  l'intelligence  matérielle 
des  mots.  Je  réponds  qu'au  moins  la  plupart  n'en  sont 
pas  capables.  Car  on  sait  qu'une  grande  partie  des 
langues  usitées  chez  les  peuples  infidèles  très  éloignés 
de  nous  nous  sont  à  peine  connues.  Tout  au  plus  ena- 
t-on  quelques  notions  très  superficielles  par  les  mar- 
chands en  bien  petit  nombre  qui  ont  commercé  parmi 
ces  peuples.  Or  ces  marchands  sont  ceux  qu'emploie 
la  Société  biblique  pour  traduire  la  bible  dans  ces 
bizarres  idiomes.  D'où  il  suit  qu'il  se  commet  bien 
souvent  des  erreurs  des  plus  graves,  qui  altèrent  le 
sens  de  l'Écriture,  et  le  changent  même  quelquefois 
de  manière  à  ce  que  la  version  ne  s'accorde  plus  avec 
le  texte,  quelquefois  encore  lui  donnent  un  sens  tout 
opposé,  comme  on  l'a  démontré  de  plusieurs  de  ces 
versions.  Et  ce  n'est  pas  merveille  :  car  s'il  est  dilli- 
cile  de  faire  des  versions  exactes  de  la  Bible,  même 
dans  nos  langues,  et  que  ce  soit  une  nécessité  de  les 
retoucher  continuellement,  de  les  corriger  sans  ce 


—    ïl~  — 

d'après  les  critiques  savantes  qui  en  sonl  faites,  comme 

cela  se  voit  tous  les  jours  en  Angleterre,  en  France, 
en  Allemagne,  tellement  que  quelquefois  il  a  fallu  sub- 
stituer de  nouvelles  versions  aux  versions  antérieures 
;i  cause  des  défauts  et  des  erreurs  graves  qu'on  y  dé- 
couvrait (I),  il  est  encore  bien  plus  difficile  de  faire 
une  bonne  version  dans  une  langue  très  impar- 
faitement  connue    (2).    Chaque  langue  a  ses  idio- 

(1)  Voir  Apparatus  biblicus,  P.  CHERDBlNO  de  Sàint-Jo- 
seph,  Bruxelles,  vol.  w,  iliss.  xiv;  Lelong,  Bibliotheca  sa- 
cra, t.  i. 

[2|  Le  célèbre  Am.L  Remisai  ,  quoique  favorable  autant  que 
personne  à  la  Société  biblique,  confesse  ingénument  qu'il  est 
impossible  d'avoir  une  version  de  la  Bible  en  langue  chinoise. 
"  Personne,  écrit-il,  n'est  plus  que  moi  convaincu  de  l'utilité 
de  cette  version  chinoise:  mais  personne  aussi  n'en  sent  mieux 
les  diflicultés  :  elles  sont  telles,  à  mon  avis,  que  les  plus  ha- 
biles sinologues  européens,  aidés  d'un  savant  théologien  et  de 
quelques  néophytes  chinois  bien  instruits  des  sciences  de  la 
Chine, auraient  encore  de  la  peine  à  les  surmonter  entièrement.» 

Moniteur  iniirer.se/  du  2  novembre  1813,  n.  1240  )  De  même, 
Malcolm,  après  avoir  démontré  les  difficultés  intrinsèques 
d'une  version  chinoise  de  la  Bible  tirées  du  caractère  de  la 
langue,  conclut  :  ••  11  serait  donc  impossible  de  traduire  les 
Écritures  saintes  par  écrit  dans  la  langue  du  peuple,  quoiqu'on 
pût  peut-être  les  faire  comprendre  par  une  explication  orale.  .. 
Le  brabme  Ram-Malun-Kov,  interrogé  en  182s  par  ],.  savant 
anglais  Ware  si  les  versions  indiennes  de  la  Bible  étaient 
exactes,  lui  repondit  :  "  Je  dois  répondre  non  à  la  question  que 
vous  me  laites.  C'est  une  chose  extrêmement  difficile  que  de 
pendre  les  idées  exprimées  par  les  langues  d'Occident  dans  les 
tangues  d'Orient,  >/  vice  versa.     Nouveau  Journal  asiatique, 


-  W8  — 
tismes,  ses  manières  particulières  de  s'exprimer, 
qu'il  est  impossible ,  si  Ton  ne  connaît  la  langue 
à  fond,  de  traduire  exactement.  Joignez  à  cola  que 
la  Bible  renferme  bien  des  locutions  consacrées 
h  exprimer  des  notions  et  des  idées  religieuses  dog- 
matiques auxquelles  il  n'y  a  rien  qui  corresponde  dans 
aucune  autre  langue,  parce  que  les  peuples  qui  n'en 
ont  pas  l'usage  manquent  de  l'idée,  et  par  consé- 
quent de  l'expression.  Tels  sont,  par  exemple,  les 
mots  de  justification,  de  mortification,  tf/umii/ilé, 
de  sainteté,  et  beaucoup  d'autres  semblables  :  or, 
comment  traduire  la  Bible  dans  des  idiomes  totale- 
ment étrangers  à  ces  idées,  et  aux  locutions  qui  les 
expriment?  Que  s'il  en  est  ainsi,  comment  les  infi- 
dèles pourront-ils  entendre  les  versions  de  la  Bible 
qu'on  leur  présente  ?  Remarquons  enfin  que  de  tou- 
tes les  langues  qui  se  parlent  sur  les  divers  points  de 

t.  il,  p.  531.)  M.  White,  parlant  de  ces  mêmes  versions,  après 
avoir  confessé  qu'elles  sont  aussi  bonnes  que  les  circonstancié 
le  permettent,  observe  que  les  traducteurs  ont  adopté  dans 
quelques  parties  de  la  version  de  l'Indostanun  langage  profane 
et  lubrique,  dont  les  païens  ne  se  servent  que  dans  leurs  poé- 
sies erotiques.  [Journal  asiatique,  t.  n.  p.  180,  Paris,  L825 
Le  célèbre  orientaliste  Sylvestre  de  Sacy  n'a  pas  porté  un 
autre  jugement  sur  les  versions  de  la  Société  biblique  !;: 
persan,  et  qu'il  appelle  inintelligibles.  {Considérations  sur  tes 
nourettes  traductions  des  livres  sain/s,  etc.  par  ta  Société  bibli- 
que, dans  le  Journal  des  savants,  juin  1821,  p.  323,  -'377.) 
Beaucoup  d'autres  expriment  les  mêmes  aveux  par  rapport 
aux  versions  faites  en  langues  océaniques. 


—  479  — 
la  terre,  ce  n'est  encore  que  la  moindre  partie  qui  soit 
connue  même  imparfaitement  des  Européens,  et  que 
par  conséquent  l'apostolat  biblique  est  impossible  à 
l'égard  d'un  nombre  infini  de  peuples.  Et  en  eff  t, 
après  quarante-sept  ans  d'efforts,  la  Société  biblique 
est  à  peine  parvenue  à  donner  les  versions  de  la  Bi- 
ble en  cent  ou  à  peu  près  cent  dix  idiomes  différents, 
tandis  que  les  langues  parlées  par  les  peuples  con- 
nus sont  au-dessus  de  mille  (1).  Qu'en  sera-t-il  en- 
suite de  tant  de  dialectes  de  chaque  langue,  propres 
à  des  pays  entiers  où  l'on  ignore  la  langue  dominante? 
Et  je  demanderai  de  nouveau  '•  Tous  ces  peuples  de- 
vront-ils être  abandonnés?  La  porte  du  salut  leur  se- 
ra-t-elle  fermée  pour  toujours,  ou  au  moins  pour 
plusieurs  siècles?  Ne  seraient-ils  donc  pas  appelés  à 
s'asseoir  au  banquet  nuptial  de  l'Agneau  sans  tache? 
V  Dieu  ne  plaise  !  c'est  pour  eux  aussi  qu'a  été  im- 
molée dans  le  sacrifice  sanglant  de  l'amour  divin  la 
(«'leste  victime.  Il  reste  donc  uniquement  à  dire  que 
la  règle  du  protestantisme  est  impraticable  pour  les 
infidèles. 

Quatrième  raison.  Dans  la  supposition  que  les  in- 
fidèles entendent  le  sons  grammatical  de  leurs  versions 
bibliques,  en  comprendront-ils  le  sens  logique  ou  for- 
mel ?  Je  le  nie  encore,  et  j'allègue  pour  raison  de  cette 
réponse  la  difficulté  de  la  chose  en  elle-même.  Quoi 

(1)  Voir  Malou,  mivr.  cité,  1.  u,  p.  4(36-476. 


—  4K0  — 

que  les  premiers  protestants  aienl  pu  dire,  dans  l'i- 
vresse de  leur  enthousiasme,  comme  nous  Pavons  vu. 
de  l'éblouissante  clarté  de  la  Bible,  c'est  une  chose 
certaine  que  la  Bible  est  le  plus  obscur  et  le  plus  diffi- 
cile de  tous  les  livres ,  comme  le  démontrent,  à  part 
toute  autre  considération,  tant  de  communions  oppo- 
sées dans  le  protestantisme  même  et  dont  les  discor- 
dances n'ont  pas  d'autre  origine.  Or,  voici  l'argument 
que  j'infère  de  cette  observation  :  Est-il  possible  que 
des  peuples  abrutis,  ignorants,  sauvages  au  plus  haut 
degré,  soient  capables  d'entendre  le  vrai  sens  de  l'É- 
criture sainte;  des  peuples  non-seulement  novice-. 
mais  même,  comme  je  le  suppose,  tout  à  fait  étran- 
gers à  la  religion  de  Jésus-Christ;  pendant  que  des 
hommesn  ourris  et  élevés  dans  le  christianisme,  aidés 
de  tous  les  moyens  d'instruction,  munis  de  tous  les  se- 
cours de  la  science,  formés  dès  leurs  premières  années 
à  lire  et  à  étudier  la  Bible,  n'ont  jamais  pu  arriver  ;i 
s'accorder  entre  eux  sur  son  véritable  sens,  et  non- 
seulement  n'ont  pu  s'accorder,  mais  tout,  au  contraire 
se  sont  divisés  et  subdivisés  en  plus  de  cent  partis 
différents,  par  la  prétention  que  chacun  avait,  et  qu'il 
peut  avoir  encore  de  L'avoir  mieux  entendue  que  tous 
les  autres,  et  se  font  pour  cela  les  uns  aux  autres  une 
âpre  et  implacable  guerre?  C'est  impossible  à  sup- 
poser. 

Cinquième  raison.  Supposons  cependant,  par  im- 
possible, que  ces  infidèles  l'entendent  :  pourrontrils 


—  4SI  — 

jamais  se  lier  aux  versions  qu'on  leur  distribue?  Non. 
assurément.  Les  motifs,  en  effet,  ne  leur  manquent 
pas  de  s'en  défier,  et  de  soupçonner  même  avec  fon- 
dement qu'on  cherche  à  les  séduire.  Ils  peuvent,  sans 
témérité  et  sans  injustice,  se  demander  à  eux-mêmes 
si  ces  versions  sont  bien  fidèles,  et  contiennent  ré' 'Hu- 
ment la  pure  parole  de  Dieu ,  ainsi  qu'on  veut  le 
leur  persuader.  Les  prétendus  missionnaires  qui  le 
leur  disent  n'ayant  leur  mission  d'aucune  autorité 
qui  soit  respectable  à  leurs  yeux,  d'aucune  Église 
qu'ils  reconnaissent  comme  divine,  et  n'ayant  à  leur 
présenter  aucun  caractère  surnaturel  qui  les  recom- 
mande personnellement,  aucun  motif  de  crédibilité 
qui  puisse  les  déterminer  à  croire  sur  leur  parole  à 
l'entière  conformité  de  leur  version  avec  1»'  texte  ori- 
ginal, ils  ne  voient  en  eux  que  des  commerçants  qui 
viennent  avec  leurs  femmes  et  leurs  enfants  chercher 
fortune  sur  leurs  terres  ;  et  comment  pourront-ils  se 
convaincre  que  ce  ne  soient  pas  des  aventuriers  abor- 
dés dans  leur  pays  (1)  ?  Leurs  soupçons  doivent  s'ac- 

2]  Outreles  preuves  rapportées  par  Hœninghaus.  ouvr.  cit., 
c.  îx,  et  beaucoup  d'autres  qu'on  pourrait  donner  pour  établir 
que  les  missionnaires  protestants  gagnent  plus  de  livres  ster- 
ling que  d'âmes,  sans  excepter  même  ceux  d'entre  eux  qui 
cherchent  réellement  à  gagner  ces  dernières,  je  me  contenterai 
d'en  citer  ici  un  exemple.  M.  Oukes,  un  des  premiers  mission- 
naires protestants  de  l'Australie,  est  parvenu  à  un  âge  si 
avancé,  que,  par  décision  de  la  cour  suprême,  ses  affaires,  et 
entre  autres  celles  de  sa  mission,  ont  été  remises  en  curatelle 

T.   I  31 


—  482  — 
croître  encore,  quand  ils  voient  ces  hommes  n'être  pas 
d'accord  entre  eux-mêmes  et  chercher  à  les  attirer 
chacun  dans  son  parti  ;  quand  ils  les  entendent  s'ex- 
pliquer différemment  les  uns  des  autres,  se  contredire 
les  uns  les  autres  :  l'anglican,  par  exemple,  faire  la 
guerre  au  méthodiste,  le  presbytérien  à  l'épiscopnl, 
le  calviniste  au  luthérien ,  et  chacun  affirmer  de  sa 
propre  doctrine  qu'elle  est  l'unique  vraie,  la  seule 
fidèlement  rapportée  dans  le  livre  qu'ils  leur  mettent 
entre  les  mains.  Quelle  sécurité,  quelles  garanties 
peuvent  avoir  ces  malheureux  pour  calmer  des  ap- 
préhensions si  justes,  des  soupçons  si  légitimes?  Ils 
n'en  peuvent  avoir  aucune.  Et  pourtant  il  s'agit  pour 
eux  d'une  affaire  de  la  plus  haute  importance.  Que 
serait-ce  donc,  s'ils  venaient  à  découvrir  qu'effective- 
ment ces  traducteurs  de  Bibles  ont  été  pris  en  faute 
plus  d'une  fois,  et  ont  été  convaincus  par  leurs  fin 
d'Europe  d'une  déloyale  infidélité  dans  leurs  ver- 
sions (1).  Et  c'est  cp  qui  ne  serait  pas  du  tout  im- 

àsa  famille.  Or,  par  son  honnête  industrie,  il  s'est  trouvé  avoir 
amassé  une  fortune  immense,  savoir  plus  de  100,000  livres  ster- 
ling, c'est-à-dire  plus  de  2,400,000  francs  à  partager  entre  1rs 
membres  de  sa  famille.  Miss  Hutchinson,  épouse  de  sir  Hut- 
ebinson,  missionnaire  wcsleyen,  aura  pour  sa  part  plus  de 
10,000  livres  sterling,  ou  de  240,000  IV.  \.li/stro/asie  Rrrior. 
août  1842.)  D'autres  sont  tout  occupés  à  acheter  des  terrains  et 
à  se  faire  des  établissements  dans  ce  pays.  (Vf  nivers,  5  août 
1842.) 

I    Voir  dans  l  Apparat  tu  biblievs,  du  P.  Chérubin»  •  pi 


v 


—  483  — 
possible,  on   supposant  .seulement  l'entrée  dans  ce 

naire  catholique,  qui  1 
trait  au  courant  de  semblables  fraudes.  Alors,  comme 
on  le  voit,  tout  le  tVuit  à  recueillir  de  cet  apostolat 
s'évanouirait  pleinement. 

Sixième  raisoj}.  Accordons  libéralement  toutefois 
que  les  infidèles  donnent  leur  confiance  entière  à 
distributeurs  de  Bibles,  et  tiennent  pour  sincères  les 
versions  CIIU  '(HH*  son^  mises  entre  les  mains  :  seront- 
ils  en  éjtaj  d'extraire  de  ce  livre  par  leurs  seuls 
moyens  les  vérités  à  croire  et  à  professer?  pourront- 
ils  avec  cela  composer,  formuler  leur  symbole  de  foi? 
Le  lecteur  me  prévient  pour  répondre  à  ma  place 
qu'ils  ne  le  sauraient  absolument.  Ils  ne  le  peuvent, 
parce  que  c'est  trop  au-des>us  de  leur  propre  capa- 
cité. En  effet,  c'est  à  quoi  ne  réussiraient  pas,  je  ne 
dirai  pas  seulemenl  les  simples  fidèles,  quoique 
dans  le  sein  du  christianisme,  élevés  dans  ces  idées, 
formés  par  tant  d'instructions,  placés  par  le  privi 

Saint -Joseph,  t.  îv,  diss.  xiv,  les  accusations  mutuelles  d'infi- 
délités et  d'altérations  de  toutes  sortes  dans  leurs  versions  de 
la  sainte  Ecriture  que  s'adressaient  les  uns  aux  autres  les  no- 
vateurs du  xvie  siècle  et  leurs  partisans;  on  y  verra  comment 
l«s  calvinistes  accusaient  de  falsifications  manifestes,  en  en 
fournissant  les  preuves,  les  versions  luthériennes,  comme  les 
luthériens, à  leur  tour,  taxaient  de  même  les  versions  calvinistes 
et  zwingliennes.  Et  ces  falsifications  se  sont  continuées  jusqu'à 
nos  jours,  comme  l'a  prouvé  Mgr  Malou  dans  son  ouv 
spécialement  par  rapport  aux  versions  anglicanes. 


—  m  — 

de  leur  naissance  dans  une  atmosphère  religieuse  ; 
mais  pas  même  les  savants  les  plus  exercés,  qui  ne  se 
trouveraient  pas  peu  embarrassés  si  on  leur  demandait 
à  chacun,  ou  bien  encore  à  plusieurs  ensemble,  une 
profession  bien  nette  de  foi  positive,  et  il  est  certain 
qu'ils  n'y  parviendraient  pas.  Si  quelque  catholique 
voulait  se  donner  du  plaisir  en  disputant  contre  un 
ministre  protestant ,  même  de  ceux  qui  passent  pour 
les  plus  instruits,  il  n'aurait  qu'à  le  presser  de  faire 
sur  chaque  article  sa  profession  de  foi  positive  et  par- 
culière,  commune  cependant  à  la  secte  dont  il  est  le 
ministre  ;  il  verrait  par  le  fait  que  ce  ministre  ne  serait 
pas  dans  le  cas  de  la  lui  faire.  Pour  lever  cette  diffi- 
culté, ou  pour  mieux  dire,  cette  impossibilité  défor- 
mer un  symbole  de  ce  genre  qui  ait  l'assentiment  de 
tous ,  les  protestants  ont  imaginé  d'avoir  recours  à 
deux  expédients,  selon  la  différence  de  dispositions 
des  deux  classes  entre  lesquelles  ils  se  partagent.  L'un 
a  été  de  renoncer  à  tout  symbolisme  de  foi  positive, 
pour  professer  le  piétisme  et  le  sentimentalisme,  c'est- 
à-dire  pour  suivre,  sans  s'inquiéter  d'autre  chose,  un 
aveugle  instinct  de  sentiment  religieux  ;  le  second. 
de  faire  la  guerre  aux  livres  symboliques,  c'est- 
à-dire  aux  professions  ou  confessions  de  foi,  comme 
contraires  à  l'essence  du  protestantisme  (1).   Sem- 

I    Les  piétistes  et  les  scntirnentn  listes  sosont  déclarés  les  pi e- 
miers  rontrp  tout  symbolisme,  comme  source  de  divisions  potu 


-  4H5  — 
blables  les  uns  et  les  autres  sur  ce  point  à  un  gé- 
néral d'armée  qui,  voyant  une  bataille  perdue  et  ses 
alïaires  désespérées,  crie  à  ses  soldats  :  Sauve  qui 

ceux  qui  professent  des  sj  mboles  divers.  Voir  Amand  Saintes, 
Hist.  critique  du  rationalisme  en  Allemagne :  ch.  xvn.  Puis  sonl 
venus  les  rationalistes,  qui  ont  donné  aux  symboles  leur  coup 
de  grâce.  En  Suisse,  dans  le  canton  de  Vajid  en  particulier,  la 

confession  helvétique  a  été  abolie  par  un  décret  du  grand-con- 
seil, déterminé  à  prendre  ce  parti  par  les  raisons  qu'alléguè- 
rent plusieurs  ministres  qui  en  étaient  membres,  et  entre  au- 
tres l'avocat  de  Mieville,  qui  dit  :  "  Quand  on  veut  conserver 
les  principes  sans  admettre  les  conséquences,  on  se  fait  illusion 
à  soi-même-  >•  En  parlant  du  principe  du  libre  examen  comme 
incompatible  avec  la  confession  de  foi  :  La  confession  de  lui. 
ajoute  Drue},  remplace  le  pape.  ••  ••  La  confession  de  foi, dit  à 
son  tour  l'avocat  Jaccard,  est  contraire  à  l'esprit  du  protestan- 
tisme; le  vrai  caractère  de  la  Réforme  du  xvr  siècle  a  été  un 
grand  élan  de  liberté  de  L'esprit  humain.  La  Réforme  a  été  une 
insurrection  de  l'esprit  humain  contre  l'absolutisme  dans  l'ordre 
spirituel.  Dans  une  Église  réformée,  tout  membre  de  l'Église 
s'approprie  l'Évangile  comme  il  l'entend...  Le  joug  de  l'autorité 
pesant  sur  la  pensée,  voilà  la  confession  de  foi.  Autant  vau- 
drait-il avoir  les  conciles  avec  l'infaillibilité  du  pape.  Qu'on 
change  la  confession  de  loi  sous  quelque  forme  qu'on  le  veuille, 
elle  sera  toujours  opposée  au  principe  du  protestantisme  et  du 
libre  examen.  »  De  La  Harpe  ajouta  :  «  La  confession  de  foi 
n'est  pas  la  règle  évangélique;  elle  n'est  que  la  règle  d'un 
homme.  L'ensemble  des  vérités  du  christianisme  reconnues  et 
admises  par  tous  les  membres  de  l'Église  se  trouve  dans  la 
Bible,  et  non  ailleurs. ..  Je  demande  qu'elle  remonte  à  la  source, 
à  ses  Écritures,  et  qu'elle  ne  s'arrête  pas  aux  ouvrages  des 
hommes.  -•  Et  ainsi  des  autres.  Ce  sont  là  les  vrais  logiciens. 
Voir  Baudry,  La  religion  du  civxr,  Lyon,  1640,  p.  341-343. 


—  4!i6  — 

peut!  Que  si  ceux-là  mêmes  qui  présentent  leurs 
Bibles  aux  infidèles  ne  sont  pas  capables  d'en  tirer 
une  confession  distincte  de  foi,  d'en  extraire  un  nom- 
bre fixe  d'articles  pour  en  former  le  symbole,  voudra- 
t-on  en  supposer  capables  les  pauvres  sauvages  des 
montagnes  Rocheuses  ou  les  pêcheurs  de  l'Orégon  ? 
J'en  appelle  ici  à  la  bonne  foi,  a  la  conscience  des  pro- 
testants :  qu'ils  répondent  eux-mêmes. 

Après  toutes  ces  considérations,  personne  ne  pourra 
être  surpris  de'  l'indifférence  complète  qui  se  voit 
dans  tous  les  infidèles  pour  les  Bibles  qu'on  leur  dis- 
tribue avec  tant  de  prodigalité.  La  plupart  les  déchi- 
rent, et  s'en  servent  pour  les  usages  les  plus  vils,  ou 
comme  d'enveloppes  pour  leups  effets  ;  d'autres  en 
font  un  objet  de  spéculation  et  de  commerce,  et  quel- 
qu'un même  m'a  rapporté ,  comme  témoin  oculaire, 
qu'on  a  trouvé  en  Amérique  un  immense  espace  de 
terrain  dont  les  arbres  et  les  plantations  avaient  été 
greffés  à  l'aide  du  papier  des  Bibles  fournies  par  1rs 
missionnaires  protestants.  Les  cordonniers  de  la  Chine 
en  font  emplette  pour  s'en  faire  des  formes  de  sou- 
liers. S' étant  aperçus  enfin,  quoique  tard,  de  l'impos- 
sibilité de  recueillir  aucun  fruit  de  cette  distribution 
de  Bibles,  ces  missionnaires  ont  engagé  les  sociétés 
bibliques  à  composer  et  à  publier  dans  de  mêmes 
volumes  avec  la  Bible  de  petits  traités  où  fussent  oxpn- 
e!  expliquées  lés  vérités  à  croire.  Les  sociétés 
ont  pris  cette  demande  en  considération,  et  en  cm- 


—  487  — 
séquence  se  sont  mises  à  distribuer  une  grande- quan- 
tité de  ces  traités.  Bien  entendu  que  chacun  y  met  les 
vérités,  ou  pour  mieux  dire,  les  erreurs  de  sa  propre 
communion.  En  outre,  plusieurs  de  ces  missionnaires 
y  ajoutent,  notamment  dans  l'Océanie,  leurs  propres 
productions,  où  ils  s'appliquent  surtout  à  signaler 
dans  de  longs  verbiages  les  abus  de  l'Église  romaine, 
pour  mettre  en  garde  leurs  néophytes,  en  grande 
partie  protestantisés  de  force  (1  ) ,  contre  les  supers- 
titions des  catholiques,  et  entreprennent  tout  le  monde 
avec  de  semblables  arguments,  dans  lesquels  vous 
ne  sauriez  bien  distinguer  si  les  calomnies  et  les  plus 
grossiers  mensonges  surpassent  l'ignorance,  ou  li 
c'est  l'ignorance  qui  surpasse  les  calomnies.  L'arri- 
vée d'un  missionnaire  catholique  dans  ces  parages 
est  le  fléau  que  redoutent  le  plus  les  protestants  bi- 
bliques, parce  qu'ils  savent  par  expérience  qu'il  suffit 
alors  de  quelques  jours  pour  que  leur  proie  s'échappe 
de  leurs  mains  (-2). 

[1]  Voir  Hœninghaus,  ouvt.  cité,  t.  n,  p.  1&9  et  suiv.,  où 

l'auteur  rapporte  à  ce  sujet  des  anecdotes  singulières. 

(2)  C'est  une  chose  passée  en  proverbe  que  la  stérilité  des 
missions  protestantes  pour  la  conversion  des  infidèles.  Ils  se 
vantaient  cependant,  il  y  a  quelques  années,  d'avoir  gagne  an 
christianisme  la  population  entière  d'O'taïti  dans  l'Océanie. 
Mais  ce  triomphe  éphémère  s'est  tourné  bientôt  en  ignominie. 
Ce  ne  lut  que  par  Ks  plus  horribles  traitements  qu'ils  rendirent 
chrétiens  ces  infortunés  O'taïtiens,  ou  pour  mieux  dire,  qu'ils 
les  contraignirent  à  faire  profession  du  christianisme,  sans  avoir 


-  488  — 
Reprenant  maintenant  le  fil  de  notre  discours, 
voici  comme  nous  raisonnons  :  Il  est  certain  que  le 
Christ,  voulant  sauver  tout  le  monde  et  appeler  tout 
le  monde  à  la  foi ,  a  dû  fournir  à  tous  un  moyen  con- 
venable, un  moyen  qui  fût  à  la  portée  de  tous,  c'est- 
à-dire  de  toutes  classes  de  personnes  savantes  ou 
ignorantes,  civilisées  ou  sauvages,  et  pour  tous  les 
temps,  afin  que  quiconque  le  voudrait  pût  connaître 

la  conviction  de  sa  vérité  ;  ce  ne  fut,  dis-je,  que  par  les  cruau- 
tés les  plus  inouïes,  et  dont  il  n'y  a  peut-être  pas  d'exemple 
dans  toutes  les  annales  du  christianisme.  Qu'il  suffise  de  dire 
que,  d'après  le  témoignage  des  protestants  eux-mêmes,  la  po- 
pulation d'O'taïti,  à  l'époque  de  l'arrivée  des  missionnaires, 
s'élevait,  suivant  Forster,  à  130,000;  mais  accordons  qu'il  se 
fût  trompé  de  50,000  dans  son  calcul,  il  resterait  toujours 
80,000.  Or,  pour  opérer  leurs  conversions,  ces  missionnaires 
bourreaux  réduisirent  toute  cette  population  à  8.000,  après  en 
avoir  immolé  les  neuf  dixièmes.  Tout  aujourd'hui  dans  cette 
île  n'offre  que  désolation,  deuil  et  mort,  comme  l'atteste  le  che- 
valier Otton  de  Kotzebue,  capitaine  de  vaisseau  au  service  de 
l'empereur  de  Russie,  dans  la  relation  de  son  t'oi/age  de  1823 
à  1620,  Weimar,  t.  i,  p.  92-100,  115-118,  et  comme  le  rapporte 
aussi  en  le  confirmant  la  Ouater///  Review,  mars  1841,  p.  440. 
qui  nous  apprend  de  plus  que  le  nombre  de  8,000  est  réduit  à 
6,000,  par  suite  de  la  sanglante  importation  de  la  religion  qui 
a  joué  le  rôle  de  la  mortalité  la  plus  contagieuse;  et  on  attri- 
bue le  dépeuplement  de  l'île  au  système  destructeur  du  métho- 
disme, qu'on  qualifie  de  faux  christianisme.  Tout  est  changé 
dans  cette  île  malheureuse,  autrefois  si  gaie,  si  ilorissante,  si 
commerçante,  si  industrieuse  ;  aux  chants,  à  l'industrie,  aux 
plaisirs,  ont  succédé  le  deuil,  l'inertie,  la  crapule.  Tels  sont  les 
fruits)  produits  par  ces  nouveaux  apôtres. 


-   189  — 

avec  certitude  cette  même  foi;  qu'il  a  dû  par  con- 
séquent établir  une  règle  sûre  qui  ôtât  toute  possibi- 
lité d'illusion,  d'erreur,  de  déception.  Or  ce  moyen 
ne  peut  être  obtenu,  comme  je' l'ai  démontré  de  la 
manière  la  plus  évidente,  avec  la  règle  assignée  par 
le  protestantisme,  qui  es!  l'interprétation  individuelle 
de  la  Bible.  Par  là  même  est  donc  démontré  aussi 
ce  que  j'avais  à  prouver. 

Celte  règle  étant  ainsi  impraticable  pour  les  infi- 
dèles, on  s'explique  pourquoi,  dans  toute  l'antiquité, 
ni  hérétiques  ni  catholiques  n'ont  jamais  songé  a 
propager  la  foi  avec  la  Bible  parmi  les  nations  ido- 
lâtres. Ce  paradoxe  pratique  était  réservé  au  protes- 
tantisme, qui,  étanl  pour  ainsi  dire  le  représentant  des 
utopies  religieuses,  en  a  prononcé  le  dernier  mot  par 
cette  invention  contraire  au  bon  sens.  Lui-même  n'y 
songeait  pas  d'abord  :  toui  occupé  dans  ses  commen- 
cements à  faire  la  guerre  aux  catholiques,  son  ac- 
tivité.  s'en  trouvait  absorbée,  en  sorte  qu'il  ne  lui 
restait  pas  de  loisir  pour  s'appliquer  au  salut  des 
infidèles.  En  cela  il  suivait,  comme  à  son  insu,  un 
instinct  commun  à  toutes  les  hérésies,  comme  l'ob- 
servait  dès  son  temps  Tertullien,  lorsqu'il  disait  que 
l'affaire  des  hérétiques  est  de  pervertir  les  catho- 
liques, et  non  de  convertir  les  infidèles  (1). 

(1)  Voici  les  paroles  de   Tertullien  ,   de  Prœscript.,  c.  12  : 
«  Cùm  hoc  sit  negotium  iliis  (hœreticis),  non  ethnicos  convoi- 


-  490  — 

Deux  siècles  entiers  s'écoulèrent  Sans  qU8  ta  pro- 
testants eussent  la  pensée  d'évangéliser  les  pan 
Ils  tournaient  même  en  plaisanterie  le  zèle  de  pi  « 
lytisme,  ainsi  l'appelaient-ils  par  dérision,  que  mon- 
traient les  catholiques.  Ce  ne  fut  que  vers  la  fin  du 
jrVli8  siècle,  ou  vers  le  commencement  du  \vin\  que 
les  Frères  Moraves,  les  premiers,  commencèrent  à 
tenter  une  semblable  entreprise.  Leurs  efforts  ne  fu- 
rent couronnés  d'aucun  succès  notable  ;  mais,  dans 
ce  premier  essai,  on  n'avait  pas  encore  imaginé  l'A*- 
postolat  de  la  Bible,  et  on  se  borna  à  suivre  l'usage 

"  tendi,  sed  nostros  evertendi,  banc  magis  gloriam  captant,  si 
«  stantibus  ruinam,  non  si  jacentibus  elevationem  operentur... 
■•  Xostra  suffodiunt  ut  sua  sedificent.  »  Que  ce  mot  de  Tertul- 
lien  se  vérifie  à  la  lettre,  même  de  nos  jours,  dans  la  personne 
des  protestants,  c'est  de  quoi  nous  assurent  les  aveux  formels  des 
protestants  eux-mêmes.  Je  vais  rapporter  un  fait  de  la  Gazette 
officielle  d'Allemagne,  qui  se  publie  àLeipsick,  et  qui,  parlant 
d'un  synode  protestant  établi  à  Bade,  s  exprime  ainsi  :  «  Avant 
tout,  il  convient  de  formuler  une  question  :  l'Eglise  protestante 
[il  n'existe,  à  dire  vrai,  s'il  en  est  une,  que  des  communions  pro- 
testantes dans  l'Eglise  chrétienne),  avec  sa  doctrine  du  libre  exa- 
men de  l'Ecriture  et  de  sa  libre  interprétation  ,  est-elle  propre 
aux  missions  chez  les  peuples  plus  ou  moins  sauvages  >.... 
pour  cela  qu'il  est  évidemment  mieux  d'abandonner  à  l'Eglise 
Catholique  l'œuvre  des  missions,  que  depuis  des  siècles  elle 
exerce  avec  fruit,  et  d'attendre  que  le  temps  produise  dans 
jeunes  communes  une  ré  formation  nouvelle;  cax  évidemment  la 
notre  n'est  pas  un  ingrédient  propre  au  christianisme  dans  sa 
jeunesse.  »  CëS  dernières  paroles  disent  tout.  Voir  Yl'ni> 
octobre  1843. 


—  491  — 
des  rtîissionhairea  catholiques.  Plus  tard,  piqdés  d'é- 
mulation par  les  heureux  et  brillants  sucées  du  ca- 
tholicisme dans  tous  les  pays  du  monde,  ils  penfc 
sérieusement  à  se  faire  missionnair-  -  qu'il  leur 

vînt  encore  l'idée  d'exécuter  ce  projet  par  la  distri- 
bution si  commode  de  la  Bible.  Ce  ne  fut  qu'en  I8O/1 
que  les  protestants  s'avisèrent  de  convertir  les  peuplés 
Idolâtres  en  faisant  circuler  parmi  eux  la  Bible  ml 
garisée  en  autant  de  langues  qu'il  y  avait  dé  nations 
à  convertir.  Dans  ce  dessein  fut  créée  à  Londres  la 
première  société  pour  mettre  à  exécution  cette  gi- 
gantesque entreprise.  Pour  en  assurer  le  succès,  beau- 
coup de  personnes  opulentes  y  concoururent  par  d'a- 
bondantes largesses.  On  dépêcha  de  tous  côtés  des 
agents  actifs,  et  l'œuvre  se  propagea  rapidement  sur 
tous  les  points  de  là  terre;  il  s'éleva  dans  tous  lis 
pays  protestants  de  nombreuses  sociétés  succursales 
qui  contribuent  et  communiquent  avec  la  principale 
devenue  société-mère,  et  c'est  ainsi  que  l'œuvre  à 
pris  une  proportion  immense.  Des  millions  de  Bibles 
ont  été  publiées  (1).  et  leur  distribution  confiée  à  des 

(1)  Dès  1847,  la  Société  comptait  plus  de  20,000,000  Bibles 
distribuées  dans  l'espace  de  43  ans,  c'est-à-dire  depuis  s 
dation.  Aujourd'hui  ce  nombre  s'est  accru  sans  mesure.  Durant 
l'année   1849,  la   Société  a    distribué   18,245,411   exemplaires 
d'écrits  édifiants;  elle  a  fondé  (i.V7  religieuses. 

Depuis  la  lin  de  1850,  elle  a  répandu,  en  diverses  pai 
monde,  plus  de  500  millions  d'exemplaires  d'écrits  religieux, 


—  49-2  — 

colporteurs  qui  les  répandent  avec  profusion  en  tous 
lieux,  sans  exclusion  des  pays  catholiques  (rangés 
parmi  les  idolâtres  par  les  protestants) ,  pour  avancer 
le  grand  ouvrage  de  la  conversion  (1).  Les  effet-, 
pour  cela,  n'ont  pas  répondu  à  la  cause  ;  ou ,  pour 
mieux  dire,  ils  y  ont  répondu  pleinement,  mais  par 
une  complète  stérilité  qui  se  rapporte  très  bien  à  la 
nature  du  moyen  choisi  pour  la  fin  proposée,  moyen 
impropre,  moyen  nul ,  et  qui  par  conséquent  est  resté 
sans  résultat  sous  ce  rapport  (2) . 

Après  s'être  aperçus  de  leur  illusion,  ils  ont  songé 

et  a  fondé  9,000  bibliothèques  de  livres  de  dévotion.  Ibid., 
18  mars  1850.  Avec  tout  cela,  les  fruits  sontnuls.  Voir  Y  Univers, 
27  juin  1847. 

(1)  Dans  la  France  seulement,  les  exemplaires  de  la  Bible  dis- 
tribués cette  même  année  s'élevaient  à  111,581.  A  Barcelone, 
pour  la  distribution  des  Bibles  en  Espagne  ,  on  avait  établi  une 
typographie.  A  Rome,  en  1848  et  1849,  c'est-à-dire  sous  la  ré 
publique  Mazzinienne  ,  on  avait  publié  dans  le  même  but,  à  un 
nombre  monstrueux  d'exemplaires,  une  édition  de  la  version  cal- 
viniste de  Diodati. 

■  2  11  serait  beaucoup  trop  long  de  rapporter  ici  les  divers  do- 
cuments qui  servent  à  prouver  la  stérilité  des  missions  protes- 
tantes. C'est  pourquoi  je  renvoie  le  lecteur  pour  ce  sujet  à 
l'ouvrage  d'H(ENlNGHA.US ,  la  Réforme  contre  la  Réforme,  t.  n, 
ch.  IX,  p.  137-175,  où  se  trouvent  recueillis  les  aveux  multi- 
pliés des  protestants  eux-mêmes  et  de  leurs  missionnaires  de 
toute  secte.  J'y  ajouterai  laveuqu'a  fait  un  protestant  à  Mgr  Vé- 
roles, vicaire  apostolique  en  Chine,  qu'il  n'avait  pu  réussir  à 
convertir  en  trente  années  un  seul  Chinois.  Voir  Yl'nivers, 
22  juillet  1847. 


—  493  — 

à  employer  une  autre  ressource,  outre  celle  des  petits 
traités.  Cette  ressource  a  consisté  dans  la  fondation 
d'écoles  d'enfants  des  deux  sexes.  Ils  se  sont  donné 
toute  sorte  de  mouvements  pour  engager  tant  les 
parents  que  les  enfants,  les  uns  à  y  envoyer,  les  autres 
à  s'y  rendre,  leur  donnant  à  cette  fin  de  la  nourriture, 
des  vêtements,  de  l'argent.  11  est  vrai  que  ces  moyens 
de  séduction  venant  à  manquer,  les  écoles  redeve- 
naient vides;  on  ne  cessa  pas  toutefois  l'entreprise, 
mais  ce  fut  toujours  en  vain.  Maintenant,  que  pré- 
tendons-nous prouver  ou  inférer  de  tout  ce  détail  qui 
aille  à  notre  bul  ?  Précisément  la  conclusion  que  nous 
nous  sommes  proposée,  savoir  :  que  la  Bible  n'est  pas 
propre  par  elle-même  à  l'instruction  des  peuples,  et 
que  la  règle  du  protestantisme  est  impraticable  par 
rapport  à  la  conversion  des  infidèles.  Car  ces  écoles 
et  ces  petits  traités  donnés  pour  supplément  à  la 
Bible  ont  été  une  substitution  réelle  de  la  prédication 
à  la  simple  lecture  biblique^  et  par  là  même  un  aveu 
tacite  de  l'insuffisance,  disons  mieux,  de  l'inaptitude 
de  la  règle  de  foi  imaginée  par  les  protestants.  C'est 
une  justification  de  la  régie  catholique,  en  même 
temps  qu'une  réprobation  au  moins  pratique  de  la 
leur;  c'est  une  inconséquence  manifeste,  et,  ajou- 
tons encore,  une  violation  du  grand  principe  du 
protestantisme,  en  vertu  duquel  c'est  à  chacun  à 
se  former  à  soi-même  sur  la  Bible  son  symbole  et 
sa  foi. 


—  494 
En  terminant  ce  chapitre,  il  sera  bon,  pour  ré- 
créer l'esprit  fatigué  des  considérations  sérieuses  où  il 
nous  a  fallu  entrer,  de  rapporter  quelques  traits  d«-.- 
discours  emphatiques  prononcés  dans  leurs  tournées 
par  ces  enthousiastes  suppôts  des  sociétés  bibliques. 
Voici  comme  s'exprimait  un  d'entre  eux  :  «  C'est  (la 
Société  biblique)  en  mécanique  une  machine  dont  le 
levier  est  le  diamètre  du  globe,  et  le  point  d'appui 
la  parole  de  Dieu.  C'est  en  optique  une  lentille  spi- 
rituelle taillée  par  le  Très-Haut  pour  recueillir  en 
un  seul  foyer  les  rayons  éparpillés  de  l'opinion.  C'est 
en  hydrostatique  une  fontaine  entretenue  par  des 
milliers  de  courants  auxiliaires.  En  magnétisme,  elle 
opérera  des  merveilles  et  sera  en  réalité  un  ma- 
gnétisme  animal;  et,  comme  telle,  elle  doit  changer 
la  polarité  de  l'aiguille,  et  éveiller  une  attraction  mu- 
tuelle entre  les  corps  qui  s'étaient  jusqu'ici  repous- 
sés les  uns  les  autres.  En  astronomie,  elle  sera  le 
centre  d'attraction  de  tous  les  divers  systèmes  du 
monde  »  (l).  D'autres  l'ont  surnommée  une  nouvelle 
Pentecôte,  l'étendard  arboré  par  le  fils  de  Jessé,  le 
contre-pied  de  la  tour  de  Babel,  un  arbre  de  vie  dont 
les  feuilles  serviront  au  salut  des  nations.  D'autres 
lui  ont  appliqué  ce  passage  de  l'Apocalypse  (Apoc, 
\i\,  (5)  :  «  Et  je  vis  un  autre  ange  qui  volait  par  le 
milieu  du  ciejj  portant  l'Évangile  éternel  pour  Pan- 

(1)  CoiTERn  's  Speech  <  '  //-1  Patteties. 


-     195  — 
noncer  aux   habitants  de  la  terre,   à  toute  nation, 
à   toute   tribu,   à  toute  langue  et  à   tout  peuple. 
Kisum  teneatis ,   antici!   Mais  c'est   assez  di 
exemples. 


-    196  — 
CHAPITRE  V. 

LA    RÈGLE    RATIONNELLE    PROTESTANTE    CONSIDÉRÉE 
AU    POINT    DE    VUE    POLÉMIQUE. 

ARTICLE  UNIQUE. 

La  règle  rationnelle  protestante,  bien  loin  de  pouvoir 
terminer  les  controverses ,  est  propre  au  contraire 
à  les  rendre  interminables. 

Les  controverses  sont  inévitables  dans  les  matières  religieuses. 
—  principalement  dans  le  système  du  protestantisme.  — 
C'est  à  tort  qu'on  reproche  à  l'Eglise  ces  controverses  ;  elles 
sont  toutes  nées  de  la  règle  protestante,  pratiquée  en  tout 
temps  par  les  hérétiques. —  Transaction  scandaleuse  passéeen 
Allemagne  pour  terminer  toute  controverse  entre  les  luthé- 
riens et  les  calvinistes.  —  Vain  palliatif  essayé  pour  couvrir 
l'énormité  d'une  telle  fusion.  —  A  moins  de  ces  transactions 
impies,  il  n'y  a  pas  moyen,  en  suivant  la  règle  protestante, 
de  terminer  les  controverses  en  matière  de  foi.  —  Cette  vé- 
rité confirmée  par  les  faits.  —  La  difficulté  s'aggrave  encore 
quand  les  novateurs  sont  de  mauvaise  foi.  —  Les  faits  en 
sont  la  preuve.  —  Il  n'y  a  pas  parité  ici  entre  le  catholique 
et  le  protestant. — Maximes  erronées  admises  dans  le  protes- 
tantisme en  désespoir  de  cause. —  Cause  de  la  dissolution  des 
sectes.  —  Absurde  idée  que  donne  de  Dieu  la  règle  du  pro- 
testantisme. 

Quoique  ce  point  ait  été  déjà  touché  comme  en 
passant  dans  les  chapitres  précédents,  il  est  bon  ce- 
pendant do  nous  y  arrêter  quelque  peu  dans  un  ar- 
ticle à  pari,    pour  faire  sentir  de  mieux  en   mieux 


—  .VU  7  — 

la  nullité  de  la  règle  proposée  à  notre  examen.  11  est 
certain,  et  même  évident,  que  la  où  il  n'y  a  pas  de 
juge  pour  prononcer  la  sentence  définitive  entre  deux 
ou  plusieurs  contondants,  la  dispute  n'aura  jamais  de 
terme  ou  de  solution  pacifique.  La  matière  objet  du 
débat  restera  toujours  un  problème  insoluble  Pour 
peu  qu'on  connaisse  la  nature  humaine ,  on  sait 
combien  l'homme  est  enclin  à  suivre  en  tout  sa  pro- 
pre opinion,  et  à  condamner  le  sentiment  contraire 
d' autrui;  on  sait  qu'un  tel  penchant  n'a  que  plus 
d'empire  sur  ceux  qui  passent  dans  l'esprit  de  leurs 
semblables  pour  doctes  et  savants,  ou  qui  trouvent 
leur  propre  honneur  ou  leur  intérêt  engagea  soutenir 
leur  manière  de  voir  particulière.  Mais  si  l'objet  de 
la  dispute  a  rapporta  la  religion,  alors,  à  moins  de 
quelque  autorité  qui  les  oblige  à  se  soumettre  ou  à  se 
taire,  la  ténacité  des  opinions  es!  portée  à  l'extrême,  à 
cause  du  souverain  intérêt  que  l'homme  attache  avec 
justice  à  ce  qui  concerne  la  vérité  et  la  religion. 

Or  la  Bible  est  le  code,  si  l'on  peut  parie/  ainsi , 
que  Dieu  lui-même  a  donné  aux  hommes,  et  qui  con- 
tient,  dans  le  sentiment  du  moins  des  adversaires, 
toutes  les  vérités  a  croire,  en  même  temps  que  la 
règle  de  toutes  les  choses  à  taire.  C'est  un  recueil  de 
livres  qui  constituent  le  tond  de  ce  que  l'homme  doit 
savoir  pour  être  sauvé.  Ce  livre  a  été  en  tout  temps 
le  champ  qu'ont  exploité  les  hommes  les  plus  remar- 
quables qu'ait  produits  le  christianisme  :  mais,  soit  A 
t.  i.  'H 


-  498  — 
raison  des  difficultés  que  présente  le  livre  en  lui-mêni'  . 
soit  faiblesse  ou  malice  de  la  part  des  hommes,  c'est  un 
fait  historique  que  ce  livre  a  soulevé  pour  son  interpré- 
tation des  questions  et  des  discussions  sans  nombre, 
des  disputes  pleines  d'àcreté,  d'emportement  et  de  vio- 
lence, au  point  d'engendrer  des  haines,  des  factions, 
des  guerres  horribles,  et  de  mettre  la  division  entre  les 
familles  et  les  familles,  entre  les  cités  et  les  cités, 
entre  les  peuples  et  les  peuples.  Pour  se  former  une 
idée  approximative  des  horribles  effets  causés  en  dif- 
férents temps  par  l'interprétation  privée  de  la  Bible, 
il  suffira  de  parcourir,  même  rapidement,  les  annales 
de  l'Église  et  des  hérésies.  Ces  dissensions  et  ces 
hostilités,  une  fois  admis  le  principe  ou  la  règle  du 
protestantisme,  sont  tout-à-fait  nécessaires,  inhéren- 
tes à  ce  principe  même,  et,  ce  que  nous  devons  sur- 
tout considérer,  interminables,  sans  qu'il  y  ait  moyen 
de  leur  assigner  un  terme.  Elles  se  transmettent  par 
conséquent  d'une  génération  à  l'autre  avec  des  dom- 
mages incalculables  pour  la  société. 

Quelques  mécréants,  et  même  tous  les  philosophes 
incrédules  du  dernier  siècle,  ont  reproché  à  l'Église 
les  guerres  de  religion,  avec  les  maux  qui  en  ont  été 
la  suite;  mais  c'est  à  tort,  puisqu'on  ne  doit  les  im- 
puter qu'îi  l'application  toute  seule  du  principe  pro- 
testant, d'où  sont  nées  toutes  les  hérésies.  Quand 
quelqu'un  oppose  à  l'interprétation  authentique  de 
PÉghse  l'interprétation  particulière  qu'il  donne  lui- 


—  499  — 
tfrême  ;:  im  texte  dogmatique  dont  il  fait  la  hase  du 

mequ'il  s'est  formé,  et  qu'il  s'obstine  é  I 
nir,  il  n'\  a  plus  moyen  de  le  l'aire  revenir  au  bon 
sens.  Pour  ceux  ensuite  qui  préfèrent  rinterprétation 
de  cet  individu  à  celle  de  l'Église,  et  se  font  ses  par- 
tisans, il  esi  encore  plus  difficile  de  leur  faire  com- 
prendre l'erreur  où  ils  se  jettent.  De  là  des  luttes  qui 
Se  perpétuent  pendant  un  temps  indéfini,  des  contesta- 
tions, desrixes,  des  fureurs,  des  débats  sans  fin  avec 

nàux  qui  s'ensuivent  nécessairement.  Que  si  le 
nombre  vient  à  se  multiplier  de  ces  inventeurs  d'inter- 
prétations dogmatiques,  alors  le  mal  se  propag  . 
dilate,  se  répand  el  s'accroîtsans  mesure;  car  il  ne  s'a- 
gi1  plus  seulement  d'une  opposition  à  l'Église,  mais 
d'oppositions  multiples  entre  ces  premiers  novateurs 
comme  entre  les  sectes  qu'ils  ont  formées ,  et  il 
n'existe  aucun  moyen  de  les  remettre  d'accord,  à 
moins  d'Une  transaction  immorale  où  chacun  céde- 
rait quelque  chose  de  ce  qu'il  croit  la  vérité,  comme 
s'il  s'agissait  d'une  terre  en  litige  dont  on  ferait  le 
partage  pour  avoir  la  paix. 

Notre  siècle  a  donné  dans  presque  toute  l'Allema- 
gne un  scandaleux  exemple  d'une  transaction  de  ce 
genre,  comme  je  l'ai  déjà  annoncé  plus  haut.  Lorsque 
Guillaume  III,  roi  de  Prusse,  s'avisa,  en  sa  prétendue 
qualité  de  chef  et  de  pontife  de  la  religion,  de  fondre 
dans  une  troisième  secte  les  deux  principales  qui  se 
partageaient  le  sol  germaniqu         s      -dire  la  luthé- 


-   500  — 

rienne  et  la  calviniste,  qui  ne  devaient  plus  en  faire 
qu'une  seule  sous  le  nom  (VÉtangélique,  il  commença 
par  les  exhortations  cette  difficile  entreprise  ;  puis  il 
fit  des  promesses  ;  de  là  il  en  vint  aux  menaces,  et  il 
finit  par  la  violence  et  par  les  persécutions.  Les  deux 
sectes  rivales  étaient  de  croyances  entièrement  oppo- 
sées entre  elles,  spécialement  sur  la  question  de  l'Eu- 
charistie. La  secte  luthérienne  croyait  à  la  présence 
réelle  de  Jésus-Christ  ;  la  calviniste  ne  croyait  qu'à 
l'absence  réelle.  Ce  projet  de  fusion  rencontra  d'abord 
une  résistance  ouverte  et  vigoureuse,  surtout  de  la 
part  des  luthériens  ;  mais  ensuite,  comme  on  doit  l'at- 
tendre de  ceux  qui  n'ont  pas  de  foi  proprement  dite, 
mais  seulement  une  opinion  ou  une  persuasion  pure- 
ment subjective,  cette  aversion  s'affaiblit  peu  à  peu,  et 
on  commença  à  se  laisser  ébranler,  puis  décéder,  et, 
si  vous  exceptez  quelques  piétistes  fervents  (1)  que 
l'on  chassa  de  leurs  églises  à  main  armée,  l'accommo- 
dement devint  général,  si  l'on  peut  appeler  de  ce  nom 
l'abandon  qui  se  fit  alors  d'un  des  premiers  article 
du  symbole  luthérien.  De  la  Prusse,  infusion  s'éten- 
dit aux  petits  États  voisins,  comme  on  voit  une  planète 
emporter  avec  elle  ses  satellites,  et  être  le  centre  dp 
leurs  mouvements.  Wegscheider  a  eu  la  complaisance 

1)  Entre  lesquels  se  distinguèrent  Harms  etTittmann,  celui- 
là  même  qui  a  donné  la  collection  des  confessions  symboliques 
de  rÉplifp  évangélique  que  j'ai  citée  clans  les  chapitres  précé- 
dents. 


—  501  — 

de  nous  en  laisser  l'exact  tableau  chronologique.  En 
1817,  ce  système  pacifique  ou  conciliateur  commença 
à  prévaloir  dans  quelques  parties  du  royaume  de 
Prusse  et  dans  le  grand-duché  de  Nassau.  En  1818, 
il  se  propagea  danslell;mo\  re  et  dans  la  partie  trans- 
rhénane du  royaume  de  Bavière.  En  1820,  il  s'établit 
dans  le  duché  d'Anhalt-Bernbourg  :  en  1821,  dans  le 
duché  de  Waldeck  et  le  comté  de  Pyrmont.  ainsi  que 
dans  le  grand-duché  de  Bade,  où  la  fusion  fut  célébrée 
par  une  fête  très  solennelle  le  28  octobre  de  cette 
même  année.  La  réunion  s'effectua  de  même  en  1823 
dans  le  grand-duché  de  Hesse,  quant  à  sa  partie  des 
bords  du  Rhin.  Elle  se  consomma  le  1G  mai  1827 
dans  le  duché  de  Dessau,  et  ainsi  du  reste  (1). 

Or,  que  prouve  ce  fait  si  public,  si  solennel,  si  gé- 
néral ?  Il  prouve  jusqu'à  l'évidence  la  nullité  de  la 
foi  protestante  ;  il  prouve  l'impiété  des  partis  qui  ont 
consenti  à  cette  fusion,  comme  s'ils  eussent  eu  à  trai- 
ter d'une  propriété  dont  l'homme  peut  disposer  à  son 
bon  plaisir.  Car,  ou  l'on  croit  véritablement  de  foi  di- 
vine que  Jésus-Christ  nous  a  laissé  sa  présence  réelle 
et  substantielle  dans  l'adorable  sacrement  de  l'autel  ; 
et  alors,  comment  peut-on  rejeter  un  tel  dogme  con- 
tenu dans  la  révélation  divine,  ou,  pour  mieux  dire. 


(li  Voir  Instit.  theoloy.  christ,  dogmat.,  edit,  vi,  Halle, 
1828.  Voir  aussi  La  Réforme  contre  la  Réforme,  par  Hœning- 
HAUS,  Paris,  1845,  t.  l[.  p.  168-171. 


—  502  — 
comment  peut-on  refuser  de  croire  à  Dieu  pour  com- 
plaire aux  hommes  ?  comment  peut-on  trahir  sa  pro- 
pre conscience  convaincue,  comme  on  le  suppose,  de 
cette  vérité  ?  c'est  une  infidélité  qui  surpasse  toute 
croyance.  Ou  bien  onne  croit  pasà  la  présence  réelle, 
et  pourquoi  donc  tromper  à  ce  point  les  peuples,  en 
leur  donnant  à  croire  comme  article  de  foi  une  faus- 
seté si  grave? 

Ils  répondront,  il  est  vrai,  qu'ils  n'ont  rien  cédé, 
mais  seulement  laissé  chacun  maître  de  garder  la 
croyance  ou  la  conviction  qu'il  avait  d'avance,  et  que 
cette  paix  ou  cette  fusion  n'a  été  qu'extérieure  et  poli- 
tique, sans  porter  atteinte  à  la  foi  intérieure  abandon- 
née au  libre  arbitre  de  chacun.  Mais  c'est  là  une  autre 
impiété  égale  à  la  première,  c'est  se  moquer  de  Dieu 
et  de  sa  parole.  En  effet,  par  suite  de  cette  fusion, 
on  choisit  indifféremment  des  ministres  de  l'une  et  de 
l'autre  croyance  pour  gouverner  les  diverses  Églises, 
et  faire  le  service  religieux  des  adeptes  des  deux 
communions  à  la  fois;  et  en  conséquence,  dans  la  cé- 
lébration de  la  Cène,  le  même  homme  présente  le  sa- 
crement à  tous,  en  disant  à  l'un  :  Recevez  le  corps 
de  Jésus- Christ,  et  par  là  il  entend  le  corps  réel  et 
substantiel  du  Sauveur  ;  en  disant  encore  la  même 
chose  à  l'autre,  mais  il  n'entend  plus  par  ces  paro- 
les que  le  symbole,  le  signe,  la  figure  de  Jésus-Chris! 
absent;  et  les  uns  et  les  autres  sont  assis  à  la  même 
fable  Peut-il  se  faire  ou  s'imaginer  une  plus  grande 


—  503  — 

dérision  de  Dieu  et  des  choses  saintes?  Pour  eu*  ce 
sont  des  scrupules  de  nul  compte  et  qui  ne  doivent 
pas  être  écoutés;  cependant  les  rationalistes  en  triom- 
phent, et  se  rient  dea  uns  et  des  autres  (1). 

Du  reste,  à  moins  d'une  transaction  aussi  indigne 
et  aussi  "impie,  il  n'est  pas.possihlc,  comme  je  le  di- 
sais tout  à  l'heure,  de  finir  jamais  une  controverse 
avec  le  principe  protestant.  Par  quel  moyen  en  elle! 
mettrait-on  fin  à  une  controverse?  Serait-ce  par  l'au- 
torité de  la  Bible?  Cela  n'est  pas  possible,  puisque 
c'est  elle-même  qui  a  donné  occasion  à  la  controverse, 
puisque  c'est  précisément  sur  son  vrai  et  légitime 
sens  qu'on  dispute,  et  que  roule  toute  la  question. 
C'est  la  Bible  elle-même  dont    s'étaie  et   se  pré- 

(1)  Les  protestants  sincères  eux-mêmes  ont  détesté  cette 
transaction  sacrilège.  "  Sans  les  rationalistes,  disait  FESSU  B, 
cette  union  du  symbole  ne  se  serait  jamais  opérée.  -  ••  C'est  une 
chose  horrible  à  nos  yeux  de  voir  dans  les  mêmes  églises,  au 
même  autel,  des  gens  de  confessions  différentes  recevoir  le  sa- 
crement. L'un  doit  croire  qu'il  ne  reçoit  que  du  pain  et  du  vin, 
et  L'autre  qu'il  y  reçoit  le  vrai  corps  de  Jésus-Christ.  Souvent 
je  me  mets  à  douter  qu'un  prêtre  puisse  pousser  si  loin  la  scé- 
lératesse ou  l'ignorance,  qu'il  -aide  le  silence  dans  un  tel  état 
de  choses.  J'avertis  ceux  qui  sont  assez  malheureux  pour  pos- 
séder de  ces  prédicateurs  de  s'en  délier  autant  que  du  diable  en 
personne.  ••  Voilà  ce  qu'écrivait  Luther  dès  son  temps.  «  On 
comprend  en  effet,  disait  Rose,  qu'une  telle  union  ne  pouvait 
s'effectuer  sans  une  complète  indifférence  dans  chaque  parti 
pour  les  dogmes  particuliers  de  ses  fondateurs  respectifs.  » 
Hœxi nouais,  Le. 


—  504  — 

vaut  chacun  des  partis  en  guerre.  La  Bible ,  parole 
muette,  ne  juge  pas,  ne  prononce  pas,  ne  porte  pas 
de  sentence;  elle  est  passive  et  reçoit  tout,  même 
le  sens  erroné  ou  faux  qu'on  lui  attribue;  au  fond, 
ce  n'est  pas  le  sens  de  la  Bible  que  celui  que  lui 
donne  chacun  ;  mais  c'est  le  sens  de  chacun  trans- 
porté dans  la  Bible.  Chacun  la  fait  parler  d'après 
son  propre  sens,  lui  fait  dire  le  oui  et  le  non,  Ya- 
men  et  le  maran  atlia ,  selon  qu'il  lui  convient,  comme 
nous  l'avons  vu  dans  son  lieu.  C'est  un  écho  qui  re- 
produit le  son  et  la  voix  de  celui  qui  a  parlé. 

La  question  ou  la  controverse  sera-t-elle  résolue 
par  l'autorité  de  celui  qui  donne  telle  interprétation, 
qui  attribue  tel  sens  déterminé  à  l'Écriture?  Pas  da- 
vantage, puisque  le .  contradicteur  qui  croit  avoir 
trouvé  un  autre  sens  à  ce  même  texte,  qu'il  regarde 
comme  plus  juste,  jouit  d'une  égale  autorité.  Peut-ètiv 
le  droit  de  résoudre  la  controverse  appartiendra-t-il 
à  celui  dont  le  génie  a  plus  de  degrés  de  pénétration, 
la  science  plus  de  degrés  de  profondeur,  l'érudition 
plus  de  degrés  d'étendue:  mais  lequel  des  conten- 
dants  voudra  céder  sur  ce  point  l' avantage  à  son 
rival  ?Qin'l  sera  le  thermomètre  qui  puisse  servir  à  ap- 
précier cette  diversité  et  cette  supériorité  de  degrés? 
Sera-ce  le  nombre  des  adhérents?  Mais  ce  n'est  pas 
encore  là  ce  qui  décidera  la  question,  puisque  sou- 
vent la  force  numérique  d'un  parti  est  balancée  par 
relie  de  l'outre:  d'ailleurs  ce  procédé  serait  en  pleine 


—  505  — 

contradiction  avec  le  fondement  du  protestantisme, 
et,  .si  Ton  s'en  rapportait  au  nombre,  .'-sûrement  on 
donnerait  la  préférence  à  l'interprétation  catholique. 
Feront-ils  appel  aux  règles  de  l'exégèse  biblique,  de 
l'herméneutique?  Mais  enfin  qui  établira  ces  règles  . 
qui  en  déterminera  les  canons,  qui  leur  donnera  a 
d'autorité  pour  que  chacun  soit  obligé  de  les  recon- 
naître et  de  s'y  soumettre?  Et  d'ailleurs,  qui  ne  sait 
combien  ces  canons  sont  fautifs,  changeants,  incer- 
tains, élastiques? 

Supposons  un  protestant  orthodoxe  (comme  s'ap- 
pellent volontiers  les  rigides  partisans  tant  de  Luther 
que  de  Calvin)  en  discussion  avec  un  unitaire  ou  un 
socinien.  Comment  Pobligera-t-il,  avec  la  Bible  seule, 
interprétée  d'après  son  sens  individuel,  à  reconnaître 
la  trinité  des  personnes  en  Dieu  ou  la  divinité  de 
Jésus-Christ?  S'il  lui  présente  les  textes  où  il  est  fait 
mention  expresse  du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit, 
le  socinien  lui  opposera  bientôt  les  endroits  de  la  Bible 
où  il  est  parlé  d'un  seul  Dieu,  ou  bien  il  entendra  les 
textes  qui  lui  seront  opposés  d'autant  de  propri 
et  de  dénominations  d'une  seule  et  même  personne, 
qui  prend  différents  noms  suivant  la  diversité  de  ses 
opérations.  S'il  s'appuie  sur  les  mots  de  génération 
ou  de  procession,  de  Père  et  de  Fils,  qui  renferment, 
dans  leur  concept,  une  relation  entre  deux  ou  plu- 
sieurs termes,  le  socinien  les  lui  expliquera  dans  un 
sens  impropre  et  figuré,  comme  le  calviniste  lui-mêm  • 


—  500  — 

entend  dans  un  sens  impropre  et  métaphorique  les 
paroles  de  l'institution  de  l'Eucharistie.  Il  appliquera 
le  même  procédé  aux  textes  qui  prouvent  la  divinité 
de  Jésus-Christ,  la  satisfaction  et  tout  autre  article. 
Ils  disputeront  jusqu'à  la  fin  des  siècles,  sans  que 
jamais  Tun  puisse  obliger  l'autre  à  s'avouer  vaincu  el 
à  lui  céder  la  victoire.  En  un  mot,  il  n'y  a  pas  moyen, 
dans  un  tel  système,  de  terminer  une  seule  question. 
Les  sectes  qui  se  perpétuent  de  fait  avec  leurs  minis- 
tres et  leurs  docteurs  en  sont  une  preuve  irréfutable 
On  doit  observer  de  plus,  comme  le  remarque  un 
moderne  écrivain,  que  les  différentes  manières  d'in- 
terpréter la  parole  de  Dieu  sont  les  causes  particu- 
lières qui  ont  donné  naissance  à  divers  partis  ou  sectes 
inconnus  aux  premiers  temps  du  christianisme.  11  est 
impossible  de  supposer,  par  rapport  à  beaucoup  de  ces 
points,  que  la  pensée  des  écrivains  sacrés  ne  fût  ex- 
primée avec  assez  de  clarté  pour  être  parfaitement 
entendue  des  personnes  à  qui  elle  était  originairement 
communiquée,  et  qui,  ayant  longtemps  fréquenté  leur 
enseignement,  avaient  pu  entendre  de  leur  bouche. 
pleinement  éclaircis  et  expliqués,  ces  mêmes  points 
qui  ne  sont  que  touchés  brièvement  dans  leurs  écrits. 
Qui  pourrait  douter  que  le  vrai  sens  de  ce  mot  c!cc- 
lion,  soit  qu'il  signifie,  comme  l'affirment  les  armi- 
niens, la  distinction  accordée  aux  uns  de  préférence 
aux  mitresdans  la  collation  des  grâces  extérieures,  .:"it 
qu'il  faille  l'entendrede  la  prédestination  à  la  vie  éter- 


—  507  — 

nelle,  comme  lu  veulent  les  calvinistes,  ne  t'Ai  clai- 
rement compris  des  premiers  chrétiens,  de  manière 
à  exclure  la  possibilité  crime  controverse?  L'arminien 
prétendra  que  les  premiers  chrétiens  partageaient 
ses  idées  sur  l'élection  et  sur  la  grâce;  le  calviniste 
soutiendra  avec  une  égale  assurance  que  l'interpré- 
tation primitive,  et  en  même  temps  la  seule  légitime 
de  l'Écriture,  est  en  faveur  de  son  propre  senti- 
ment ;  et  ni  l'un  ni  l'autre  ne  pourra  conséquemment 
admettre  que  les  chrétiens  de  l'Église  primitive  aient 
adopté  un  sens  différent  de  celui  qu'ils  ont  respecti- 
vement embrassé  eux-mêmes.  L'un  en  conclura  que 
l'Église  primitive  n'était  composée  que  d'arminiens: 
l'autre,  qu'elle  ne  l'était  que  de  calvinistes  (1).  De 
cette  manière  et  sous  ce  nouveau  rapport,  la  contro- 
verse restera  sans  solution  entre  tous  les  partis  con- 
tendants. 

Jusqu'ici,  cependant,  nous  avons  supposé  que  tant 
les  premiers  novateurs  que  leurs  adeptes,  en  qualité 
de  docteurs  et  de  ministres,  ont  toujours  agi  ou  agis- 
sent encore  de  bonne  foi  et  avec  si  net' rite,  sans  vues 
mesquines  et  peu  louables.  Mais  que  dirons-nous, 
si  les  uns  ou  les  autres  ont  agi  et  agissent  avec 
des  intentions  qu'ils  craindraient  d'avouer,  par  entê- 
tement, par  amour-propre,  pour  quelque  intérêt  ou 


[1]    /  reply  to  the  Rev.  Joseph  Kingorriy  by  Robert  Hall, 
2e  édit.,  Leioester,  1S18. 


-  b08  — 
d'autres  motifs  semblables?  Ce  n'est  pas  là  un  cas 
métaphysique  et  dont  on  ne  doive  admettre  aisément 
la  possibilité  et  même  l'occurrence  fréquente,  pourvu 
qu'on  ne  soit  pas  tout-à-fait  novice  dans  l'histoire 
et  dans  l'étude  du  cœur  humain.  A  commencer  par 
Simon  le  Magicien,  et  à  continuer  par  la  longue  liste 
de  tous  ceux  qui  ont  innové  en  matière  de  foi  en  se 
révoltant  contre  l'Église,  leur  mère  et  leur  nourrice 
spirituelle,  en  arrivant  enfin  jusqu'à  nos  temps,  il  est 
bien  difficile  d'en  rencontrer  un  seul  qui  se  soit  déter- 
miné à  faire  un  pas  si  décisif  par  la  seule  conviction 
d'avoir  trouvé  dans  la  Bible  une  doctrine  contraire 
à  celle  qu'il  avait  professée  lui-même  jusqu'àune  cer- 
taine époque  de  sa  vie  dans  le  sein  de  l'Église,  et  grâce 
aux  enseignements  de  celle-ci  (1).  On  doit  dire  la 
même  chose  de  ceux  qui  ont  succédé  à  ces  premiers 
coryphées,  et  se  sont  faits  leurs  apôtres.  Sans  vouloir 
accuser  en  particulier  un  seul  d'entre  eux,  nous  ne 
soutenons  ici  que  la  possibilité,  ou  si  l'on  veut,  que  la 
probabilité  qu'il  y  a  pour  nous,  que  ce  n'est  pas  une 
intention   absolument  pure,  ou  l'amour  seul  de  la 

(1)  Pour  ne  rien  dire  ici  des  anciens  hérésiarques,  tels  qu'un 
Valentin,  un  Cerdon,  un  Novatien  et  leurs  pareils,  qui  se  sont 
déterminés  à  faire  secte  parce  qu'ils  se  voyaient  trompés  dans 
leurs  vues  ambitieuses,  combien  de  novateurs  récents  ont  pris 
le  parti  désespéré  de  se  faire  protestants  ou  par  vengeance,  ou 
pour  des  espérances  déçues,  ou  pour  assouvir  de  honteuses  pas- 
sions qu'ils  n'ont  pas  su  réprimer.  Mais  nous  traiterons  ce  sujet 
clans  notre  troisième  partie. 


—  fi09  — 
vérité,  qui  détermine  beaucoup  d'entre  eux  à  gar- 
der  les  places  qu'ils  occupent. 

Or,  si  quelqu'un,  soit  par  un  orgueil  secret,  soit 
par  un  désir  de  prééminence,  ou  pour  satisfaire  une 
vile  rancune,  ou  pour  vivre  avec  plus  de  liberté  et  de 
licence,  ou  pour  se  procurer  des  avantages  temporels, 
ou  pour  s'attirer  la  protection  des  grands,  ou  pour 
d'autres  semblables  motifs,  se  décide  à  lever  l'éten- 
dard de  la  révolte,  ou  à  s'enrôler  sous  cet  étendard 
si  un  autre  l'a  arboré  avant  lui,  combien  n'est-il  pas 
facile  pour  lui  de  dire  qu'il  a  trouvé  le  fondement  de 
sa  nouvelle  doctrine,  non  pas  sans  doute  dans  le  sens 
que  la  Bible  présente  d'elle-même,  mais  flans  celui 
qu'il  lui  donne  ou  qu'il  veut  lui  donner?  Et  dans  cette 
hypothèse,  qui  pourra  jamais  le  convaincre  d'erreur 
à  l'aide  de  la  Bible  seule  interprétée  d'après  le  sens 
privé  ?  Qui  ne  sait  combien  un  esprit  exercé  à  la  dis- 
pute et  à  la  subtilité  est  fécond  en  ressources  pour 
défendre  souvent  les  opinions  les  plus  étranges? 
Quand  l'erreur  n'est  pas  simplement  dans  l'esprit, 
mais  principalement  dans  la  volonté,  on  n'épargne 
rien  pour  la  pallier,  pour  la  couvrir,  pour  Fappuyer 
et  la  défendre.  Combien  de  fois  les  novateurs  ne  se 
sont-ils  pas  accusés  réciproquement,  et  n'ont-ils  pas 
été  convaincus  d'avoir  corrompu  les  textes  de  la  Bible 
et  falsifié  ouvertement  les  divines  Écritures?  Je  ne 
parle  pas  seulement  des  anciens,  dont  c'est  un  fail 
avéré  qu'ils  no  craignirent  pas.  pour  maintenir  leurs 


—  510  — 
nouvelles  théories,  do  nier  la  canonicité  des  li\ 
qu'ils  trouvaient  trop  incompatibles  avec  elles  (1), 
de  mutiler  par  surcroît  d'audace  les  livres  mêmes 
qu'ils  gardaient,  d'altérer  et  de  dénaturer  les  pas- 
sages de  l'Écriture  qu'ils  ne  pouvaient  éluder  (2),  de 
supposer  même  et  de  répandre  sous  le  voile  du  pseu- 
donyme plusieurs  livres  comme  divins  (3)  :  tellement 
qu'un  des  canons  de  critique  biblique  aujourd'hui 
universellement  admis  pour  reconnaître  si  un  passage 
ne  serait  pas  corrompu,  c'est  d'examiner  si  c*es1  un 
passage  dogmatique  pour  une  secte  contraire  aux 
doctrines  reçues,  ou  réciproquement  un  passage  vrai- 
ment dogmatique  pour  l'Église,  contraire  à  ce  que 
telle  ou  telle  secte  peut  avoir  enseigné  (&).  Les  mêmes 
expédients  ont  continué  d'être  mis  à   contribution 

I  Saint  Irénée,  Tertullien  et  Theodoret  nous  fournissent  de 
riches  preuves  de  cette  vérité. 

«mine  l'a  fait  entre  autres  Marcion,  sur  l'Évangile   de 
saint  Luc,  le  seul  qu'il  admît.  Ainsi  en  usèrent  les  fantasiastes, 
qui  retranchèrent  de  l'Évangile  de  saint  Mathieu  la  généal 
de  Jésus-Christ,    et  beaucoup  d'autres  dont  nous  avons  déjà 
parlé. 

3  Outre  les  auteurs  cités,  nous  avons  pour  nous  l'attester 
tous  les  pseudépi graphes  dont  J.  Alb.  Fabricius  a  publié  le 
recueil  en  quatre  volumes,  ou  qui  se  trouvent  dans  nombre 
d'autres  collections,  comme  on  le  verra  dans  la  suite. 

(I  Voir  Celleriee,  Introd.au  Nouv.  Testament  ;  vdv  aussi 
Michaelis,  Introd.  au  Souv.  Testament,  Genève,  L822,  t.  i, 
c  1,  principalement  dans  la  section  vu.  Témoign,  des  pren 

s),  ries.  p.  .".  I  .58 


—  Ml   — 

dans  les  siècles  postérieurs,  quoique  avi  d'au- 

dace  et  plus  de  circonspection,  par  les  hérétiques 
venu-  à  la  suite  de  ces  premiers,  tanl  au  iv*  e\  au 

cle  que  dans  tout  le  moyen-âge  (1).  Mais  je 
parle  plus  particulièrement  des  hérétiques  m 
plus  voisins  de  nous,  qui  n'ont  eu  qu'à  suivre  l'ornière 
ouverte  devant  eux  par  leurs  prédécesseurs.  Je  ne 
m'arrêterai  pas  ici  à  répéter  tout  ce  que  j'ai  démon- 
tré dans  le--  chapitres  précédents  ;  je  rappellerai  seu- 
lement au  lecteur  ce  que  j'ai  dit  et  prouvé  du  chef  de 
la  Réforme,  ou  de  Luther,  qu'on  a  convaincu,  sans 
qu'il  ait  pu  le  nier,  d'avoir  altéré  le  texte  sacré  pour 
soutenir  son  nouveau  dogme  de  la  foi  justifiante  par 
elle-même,  des  mille  et  une  falsifications  dogmati- 
ses dans  sa  traduction  allemande  de  la  Bi- 
ble, que  lui  ont  reprochées  el  comptées  une  à  une 

•